CHAPITRE VIII
Suite du système politique des tzars de Moskovie vis-à-vis de l'Europe, et parliculièrement vis-à-vis la Pologne. — Biographie du tzar Yvan IV , Vassiliévitsch le Cruel. — Expéditions du roi Etienne Batory contre ce tzar.
Le tzar Vassili IV \vanovitsch mourut à iMoskou en 1633 ; il laissa un fils mineur, qui sera connu un jour sous le nom d'Yvan IV Vassiliévitsch, te Terrible ou plutôt te CruJ. Lorsque son père, dont la vie, comme nos lecteurs viennent de le voir, se lie à l'histoire des malheurs de lu Pologne, conçut le projet de se marier, il déclara
Jean Zamoysky fait prisonnier l'archiduc d'Autriche Maximilien à Byczyna, en janvier 11)88.
» pour la ruine des Etats chrétiens. Or, le seul moyen d'éviter ce » malheur, ce serait que, par les édits les plus sévères, tous les » princes chrétiens interdissent les transports de ce genre ; c'est » pourquoi nous prions Notre .Majesté de vouloir bien agir de même » en vue des intérêts de la chrétienté tout entière. Si pourtant quel- » qu'un de vos sujets se plaint d'avoir été lésé et arrêté à tort par » nos officiers d'observation , nous nous empresserons de faire droit » à ses réclamations avec cette bienveillance ïffectueiise que nous » ressentons pour Votre Alajesté et pour ses sujets. "
Malheureusement, ces avertissements ne servirent à rien, cl l'Angleterre en concluant avec Vvaii le traité du 2 juillet I, '>(;!), n'a-t-ellc pas été la cause la plus directe des agrandisseiiienls et de la puissance russe; et plus tard l'Angleterre aussi ne l'ciiipêchail point d'exercer son influence en Pologne; elle appronvail les démembrements de ce [lays; enlin elle soudoyait par des milliards de subsides les coalitions contre la Krance et renversait impolitiqucment Napoléon !«' ■' Maintenant, mais après trois cents ans de calamités, elle semble s'apercevoir de sa faute; elle envoie ses armées, ses flottes et prodigue ses trésors pour abattre la lîussie ! Ira-t-elle jusqu'au bout :'... croit-elle qu'en détruisant les flottes russes, en incendiant ses ports et ses chantiers, elle parviendra a abattre la Russie? Voudra-t-elle se persuader que si elle ne contribue pas réellement et efficacement au rétablissement de la Pologne dans son
dans tous ses Etats qu'il voulait qu'on choisît cinq cents jeunes filles des plus belles, n'importe à quelle condition et classe qu'elles appartinssenl. Les accoucheuses en choisirent d'abord trois cents, ensuite deux cents, ensuite cent. Passant de plus belle à plus belle, elles s'arrêtèrent à faire un choix de dix filles d'une grande beauté ; parmi celles-ci Vassili en choisit une qui s'appelait Salomoiiée. Le monarque vécut avec elle vingt ans, sans avoir d'cnfaiiti. Un jour de l'année I6'2.'), se promenant avec des courtisans, il s'arrête devant un nid d'oiseaux, et s'écrie : " Ah ! ces oiseaux sont plus heureux que >• moi , ils ont au moins des cnlants ! Que deviendra mon héritage ? • l'.t les flatteurs de réiioiidrc : « On abat le figuier stérile pour en " planter un autre dans le verger ! »
Viissili entendit parfailcinent ce conseil, «m'il avait probablement provoqué et conniiaiidé ; il répudia Saloiiionée. INIais avant, il voulut avoir l'avis du clergé. IMarc, métropiditaiu de Jérusalem, réprouva le divorce, et répondit en ces termes ii Vassili : " .Si tu • épouses une autre femme, tu auras des enfants monstrueux ; ton )> empire sera la proie de la terreur et de la misère , il y aura des ri- 1) vières de sang ; les têtes des seigneurs tomberont sous la hache, et Il les villes disparaîtront dans les flammes ! " Malgré cela, la belle et vertueuse Saloiiioiiée fut forcée de prendre l'habit m. iiastique , et Vassili choisit dans les métropolitains un certain Daniel, gras, vermeil, jeune ambitieuse qui lui dit que le métropolitain de Jérusalem
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HISTOIRE DE POLOGNE
iit'lï, il pcrsccuta ses parents :
jlqjués (liius (les ri'glons Ipin-
Tadotait, et qu'il fallait passer outre. Daniel prouva ensuite ijue le tlivorce «le Vassili était louable, quoique contr;iireii In morale Jiublii|ue et rfli>;ieuse, et (|u'il «levait ïe remarier, en dépit «les canons de riiglisc. Vassili épousa bientôt Hélène Tilinska. Les Woskoviles riiji- (lesen furent scundalisés , mais le maître le voulait ainsi ; son métro- ]>olilain jjras et vermeil avait parlé, et l'opinion devait se taire.
Trois ans s'étaient écoulés ile'puis ce mariage, lorsque cnl'in Hélène accouciia, en l.'>30, d'un liis. Le métropolitain Daniel, en contredisant les prophéties du métropolitain Marc, et s'appujant sur celle qu'il fabriqua lui-même, dit au contraire i|ue le nouveau-né serait lin Tiltia doué d'un vaste iiriiie. Avant sa mort, arrivée en 1533, Vassili désigna )iour successeur Vvan le futur Titua , qu'il pla(;a sous la tutelle de sa veuve Hélène, et sous la sainte proteclion du saint métropolitain Daniel !
.Arrivé, en 1547, à l'âge de dii-sept ans, Yvan IV saisit les rênes du gouvernement, et il ne larda pas à se livrera tous les genres de cruauté. Cet homme olïre le lubleau le plus complet de toutes les vertus du tzarisme, de l'habilelé transcendanle en politique et en diplomalie, et des bienfaits de cette monarchie russe considérée comme éminemment conservatrice et protectrice de l'ordre et des légitimités européennes. .\ tous ces titres la biographie d'un tzar de Muskovie appartient à notre sujet, et doit être connue particulièrement de nos nombreux lecteurs. Aujourd'hui surtout, en présence de la gravité des événements, les souvenirs du passé moskovile doivent plus que jamais être mis en parallèle avec le présent du même empire, d'autant )>lus que la suinte Russie, ses tendances, ses projets, ses hommes d'£lat et de guerre ne changent jamais, et suivent re/(fl/fi(St,'»iCH< leurs (iturieuses et orthodoxes traditions !
Parmi les hommes probes de la cour du tzar Vvan, il } avait Alexis Adasclieft" et le métropolitain Sylvestre, conseillers d'Y van. Le premier, qui avait occupé jusqu'alors la place la plus importante au éuuseil, accepta le rang de voiévode et partit pour la Livonic. Quant ii Sylvestre, il se retira dans la solitude d'un monastère; mais l'ombiageux Yvan fit enfermer Adasclielï ii Dorpat, oii il suçponiba cuipoisoDnc, et Sylvestre fut esilé au luogastèrp isole de Soluvctzk , dans une île sauvage de la mer planche. Depuis, c'est-ii-dire dès l'année I5C0 à I58i, durant vingt-quatre ans. il \}Ç cessa de franchir tous les degrés du crime et d'une cruauté sans bornes.
^on content d'empoisonner Adasclielï, il ils furent privés de leurs biens et relégués aans «les régions taines. Le peuple déplorait le sort de ces iuiipceuts; j| maudissait les flatteurs, les nouveaux conseillers du tzar, t-'t le tzai>iri'itj voulut étoulïer le niécontentemeni général par la leircur.
11 y avait alors à Moskou une femme de cundiliou, nommée i\larie, connue par la pratique des vertus chrétiennes aulant (juc par son amitié pour AdaschetT. On l'accusa de haïr le Izar et de vouloir le taire périr par ses sorcelleries ; elle fut punie de mort avec ses cinq fils et un grand nombre d'autres personnes accusées du même crime. Le iirince Déuiétrius Obolenskoï, fils du voiévode morf prisonnier de guerre en Liivanie, péril pour une parole indiscrète. OiVensé (je l'orgueil du jeune Basii^aiioff, fayori d'Vvan , il osa lui dire : « C'est ). par des actions utiles que nous prouvons notre dévoufuient a» 1) souverain, et non pas comme toi par les dissolutions de Sodo|iip. x BasmanolT porta ses plaintes au tzar, qui le fil étoulïcr dans un caveau après l'avoir force de boire une coupe d'hydromel très-capiteux à la San lé d'Vvan.
Le prince Hepnine assista au palais à une scène scandaleuse, oîi le l7.ar, ivre d'hydromel, dansait avec ses favoris masqués. Hepnine ne put retenir des larmes de douleur. Yvan ayant voulu lui mettre un masque, Hepnine l'arrache, le foule aux pieds et s'écrie : « Convient- » il à un monarque de faire l'histrion? (^>uant à moi, boiar et mem- » brc du conseil, je rougirais d'agir comme un insensé! >- Le tzar le chassa aussitôt de sa présence, et quelques jours après ce boïar agenouillé dans une «•glise fui polifiiardé da'ns cette position.
Les princes kaschine et Kourhitielï furent condamnés à mort avec toute leur famille. Le prince Vorolignskoï, premier seigneur de la cour, vainqueur de Kazanais, fut exilé avec sa famille à Rielo- Ozéro. Le voiévode Schérémétieff fut jeté dans un affreux cachot, mis à ta question, chargé de chaînes. Le tzar vint le visiter et lui demanda froidement : « Où sont tes trésors, tu passes pour riche? — • Mes trésors , je les ai envoyas à Jésus-Christ, mon Sauveur, par » les mains des pauvres. « Le frère de Schérémétieff, membre du conseil et voiévode, fut étranglé par ortlre d'Yvan.
La terreur régnait dans la capitale arrosée de sang ; les prisons, les monastères regorgeaient de victimes. Parmi tant d'autres, le prince André Kourlisky se distingue particulièrement. Couvert, dès sa jeunesse, de blessures dans les combats à Toula, à Kazan , en Tatarie, «•n Livonie, cl en même temps homme d'Etat, ce prince est menacé sur une misérable délation d'une mort atroce et ignominieuse. Frémissant à cette iilée, il expose à son épouse qu'il ne lui restait que dcu\ partis a prendre, ou de mourir bientôt sous ses yeux, ou d'avi)ir le courage de la (|uitter pour toujours. Cette femme généreuse répondit qu'elle était prèle à sacrifier son bonheur pour sauver les fours de son époux , et le nrince, baigné de larmes, prend congé d'elle ; il donne sa béncdiclion à un fils âgé de neuf ans, profite de
la nuit pour sortir secrèlement de sa maison, francliit les murailles de la ville dt^ Dorpat, et, au moyen de deux chevaux préparés par un domestique aflidé , il arrive heureusement à Wolmar, chez les Polonais, et se confie ii leur loyale et généreuse hospitalité.
Avant tout, Kourbsky voulut expliquer au tzar les motifs de sa démarche, épancher la douleur, rindigiialioii qui reiiiplissaieul son âme , et, cédant ii l'impulsion du sentiment, il lui écrivit une lettre que son fidèle serviteur SchibanolV, l'unique compagnon de sa fuite, se chargea de reniettri; lui-même. 11 tint parole : arrivé à i\Ioskou, il trouve le tzar ii l'entrée du palais, et lui présente sa dépêche cachetée en disant : « C'est de la part de mon maître, maintenant exilé, f le prince André kourbsky. » Le tzar, transporté de courroux, lui donne dans les jambes un couji de son bâton ferré, et le sang coule delà blessure. Immobile, l'envoyé garde le silence, tandis qu'appiixé sur ce bâton, Vvan le Cruel se fait lire la lettre de Kourbsky, conçue en ces termes :
Cl ^lonar([ue autrefois illustre, jadis béni du Seigneur, mais, pour « la punition de nos péchés, consumé aujourd'hui d'une fureur iii-
• fernale, corrompu jusqu'au fontl de la conscience, tyran dont les w plus infidèles souverains de la .terre n'offrent point de modèle , » écoute-moi!
» Dans le trouble qui bouleverse mon cicur affligé, je dirai peu, i> mais avec l'accent de la vérité, Pouriiuoi , au milieu d'affreux sup- 1) plices , as-tu déchiré li's forts dans Israël, ces illustres guerriers «que le ciel l'ay.iit dcaiiics:' Pourquoi as-tu versé leur sang précieux «Cl sacré daus les temples du l'rès-llaut? A'étaieiit-ils pas en- » flammés de zèle pour lç,ur souvçraii^ , pour leur pairie? Habile à » forger des calomnies , tu donner aux fidèles le nom de traîtres , aux " cl(rétieiis celui de sorciers; à tes yeux les vertus sont des vices, la " lumière n'est (|ue ténèbres. Et en i|UQi ces dignes prolecteurs de la ') Russie l'avaient-ils offensé? ÎNc sont-ils pas les héros qui ont dé- " truit les royaumes de Buli-Khan , oii nos ancêtres gémissaient dans » uij cruel esclavage? A'onl-ils pas couvert de gloire et ton règne et " ton ^qiu en faisant tomber devaiil loi les forteresses des tiermains- 11 Livquiens? IJuellc est la récompense de ces infortunés ? la mort!...
u El' quoi I te croiras-tu donc immortel? IS'cst-il pas un Dieu et u m\ idbuiial suprême pour les rois? Je ne détaillerai pas ici ce qu'il ï m'a fallu souffrir de tes cruautés; mou âme en est encore trop foru tt:niciit navrée; je n'ai ((u'une chose à dire : tu m'as contraint d'a- » l^miUoiuier la sainte Hussic! mou sang, répandu pour toi, crie veu- " geance au Toiil-Puissanl , qui lit au foiul des cœurs. J'ai cherché à " découvrir en ()Uoi je puis mètre rciuUi coupable soit dans mes ac- » tiuiis, sgit daiis mes pensées les plus secrètes ; j'ai scrupuleusement )> ii(l;;rrqgé ma conscience, et j'ignore mon crime envers toi. Ja- " iiiais sûus ma conduite tes bataillons n'ont luucné le dos à l'en- " llpmi : ma gloire a rejailli sur loi! j\les services ne se bornent pas u n un ou deux ans passés dans les fatigues consacrées aux exploits )) giicrri fa; pendiini un grand nombre d'ann;^es j'ai soulVerl le bc- " §oin , la maladie, loin de ma mèic, de mon épouse, de ma patrie, s Çomple n(cs eombals et mes blessures! je n'eu veux pas tirer vail uilé , niais Dieu sait tout : c'est à lui que je me confie, plein d'cs-
• puir dqns l'infeccessidu des saints et de luqu aïeul le prince Fédor » <le Vacoslaf...
» Adieu, nous voili) stiparés pqitr jatltais, et tu ne me reverras I) plus qu'au jour du jt|geinpjit iltruipr; (liais les |>leurs des victimes u innoçc|iles préparpnv le supplice du tyran, (jraiiis les morts eux-
• mêmes! Ceux que lu ;is massacrés sont auprès du trône du souveu rain juge et demandent vengeance ; tes armées ne te sauveront pas : )> de vÀls flattçitçs, ces iudigncs boïars, compagnons de tes festins et « de tcsdébauclics, corrupteurs de ton âme, t'apportent leurs enfants » en sacrifice; toutefois ils ne te rendront pas immoricl.
» (Jette lettre arrosée de mes larmes sera déposée dans ma tombe ; Il je paraîtrai avpc elle au jugement de Dieu. Amen.
• Ecrit dans la ville de \\ oliuar, l'an 1 Se i, domaine du roi de Po- 1) logne SigisHiond-Augustc , mou souverain, de qui, avec l'aide du u Tout-Puissant, j'espère les bontés cl j'attends des consolations dans u ma douleur.
" Prince Andhb KQi;RiiSh.v. u
Le tzar, ayant écouté la lecture de celte lettre, questionna Scliibanolï sur les circonstances de la fuile du prince. Le vertueux serviteur ne dévoila rien; il fut torturé et se trouva heureux de mourir pour son maître. Tant de grandeur d'âme excita la surprise de tous les spectateurs, le tzar lui-même en témoigna son admiration.
Mais le cœur d'Vvan était en proie ii do vives inquiétudes, qui ne lui laissaient aucun calme; de noirs soupirons l'agitaient sans cesse, et tous les bons boïars lui paraissaient autant d'ennemis secrets, partisans de Kourbsky. Tout ii coup le bruit se répand dans .Moskou que, sans faire connaître le but de son voyage, le tzar allait partir, accompagné de sa famille, de ses gentilshommes, de ses gens de robe et de guerre, convoqués à cet effet des villes même éloignées, avec leurs femmes et leurs enfants.
Le 3 décembre lS6t on voit arriver, de grand matin , sur la placç du Kremlin, quantité de traîneaux dans lesquels on transporte aussitôt de l'or, de l'argent , des images , des croix , des vases précieux , dés"
vêtements, etc. Le tzar se rend à l'église de rAssoinptioii , il ordonne au uictropoiitain de célébrer l'office, prie avec ferveur, reçoit la bénédiction d'Athanase, et présente sa luain à baiser aii\ boïars , au\ officiers et au\ marchands. Ensuite il monte en traîneau avec sa l'ainille et toute sa cour, et arrive à la Sloboda-Alesandrovskaïa.
Le 3 janvier 1 oGi, l'officier l'olevanolï apporta à Uoskou, au métropolitain, une lettre du tzar, dans laquelle il détaillait les séditions et les prétendus crimes des boïars pendant sa minorité. La consternation fut grande , cl les Moskovites stipiilinenl le tzar de coidur en rilk ^)our se. fiTMlerner aur pieds du souverain et h fléchir par leurs larmcsl Due députatiou se rendit à Alexandrovskaïa; le txar la reçut, et après avoir adressé da vifs roprocbes aux boïars , il termina ainsi : « Je veux bien consentir à reprendre mou sceptre, sous des ij conditions que je vous ferai connaitre. u Ces conditions étaient qu'Yvan serait entièrement libre de chilier les soi-disaiU Iraiires par la disgrâce, par la mort, par la confiscation de leurs biens, sans avoir à supporter ni représentations ni iuiportunités de la part du clergé.
Le 2 février 1565, le tzarentra solennellement à Moskou; dèslelendemain , il convoqua le clerjjé , les boïars , les gentilshommes et les magistrats. Son aspect evcita dans l'assemblée nu profond éloiinement. Avant son départ de iMoskou , il avait les épaules hautes , les bras musculeux , la poitrine large, de beaux cheveux, de longues moustaches, de petits yeux gris pleins de feu. A son retour, il était tellement changé, qu'à peine on pouvait le reconnaître, une sombre férocité se peignait dans ses traits déformés , il avait l'œil éteint , il était presque chauve, et il ne lui restait plus que quelques poils à la barbe.
Après une nouvelle énuméralion de ses griefs, il annonça qu'il allait former une légion d'élus sous le nom d'oprilschnina , et qui devait servir auprès de sa personne de garde particulière. Il noiiima dixneuf principales villes dont il se rendit propriétaire, ainsi que les dépendances de Moskou, et plusieurs autres bourgs avec leurs revenus. Il annonça qu'il choisirait mille satellites parmi les princes, les gentilshommes et les enfants boïars, et qu'il leur donnerait dans ces districts les fiefs dont les propriétaires seraient transférés en d'autres lieux. 11 s'empara dans 3ioskou même de plusieurs rues d'oii il fallut chasser tous les gentilshommes et emplojés qui ne se trouvaient pas inscrits dans le ritiilier du tzar. Il éleva une nouvelle citadelle. Enfin il se lit payer une somme de 100,(00 roubles pour les frais occasionnés par son voyage de iMoskou à Alexandrovskaïa.
Le lendemain, i février, il ordonna les exécutions. Parmi plusieurs xiclimes choisies entre les familles les plus considérables, il y avait le fameux voïévode prince Alexandre Garbaly-Scliouiskoï, et son fils Pierre, âgé de dix-sept ans. Us re rendirent tous deux au lieu du supplice ax'ec calme et dignité et se tenant par la main. Afin de ne pas être témoin de la mort de l'auteur de ses jours, Pierre présenta le premier la tète au glaive, mais son père le lit reculer eu disant avec émotion : « Non, mon fils, que je ne te voie pas mourir! u Le jeune homme lui cède la place, et aussitôt la tête du prince est détachée du corps; son fils la prend entre ses mains, la couvre de baisers, et, levant les yeux au ciel , il se livre d'un air serein entre les niaius du bourreau.
Après les massacres et les proscriptions, le tzar s'occupa immédiatement de la formation de sa nouvelle garde. On amenait des jeunes gens dans lesquels on ne cherchait qu'une certaine audace; on préférait ceux qui étaient cités par leurs déhanches et une corruption qui les rendait propres à tout entreprendre. Le tzar porta leur nombre jusqu'à 0,000 hommes, qui lui prêtcrcut sermc/i; de le servir envers et contre tous. Eu récompense, le tzar leur abandonna uonsenlcment les terres, mais encore tes maisons et les biens meubles de douze mille propriétaires qui furent chassés, les mains vides, des lieux affectés à la légion.
Lorsque Yvan retournait à Sloboda-Alexandrovskaïa, dans ce château menaçant, environne de sombres forêts, il consacrait au ssrvice dix'in la plus grande partie de sou teuips : il imagina même de transformer son palais eu monastère et ses favoris en moines. Il donna le nom de frères à trois cents légionnaires choisis parmi les plus dépravés, prit le titre à'ahbé, puis institua le prince Athanasc \ iazemskoï trésorier, et Slalouta-Skouraloft'.w i/sfam. Après leur avoir distribué des calottes et des soutanes noires, sous lesquelles ils portaient des habits éclatants d'or, garnis de fourrures de martre, il composa la règle du couvent, et prêch» l'exemple dans son étroite observance.
A trois heures du mitin , le tzar, accompagné de ses enfants et de Skoiiratoft', allait au clocher pour sonner matines; aussitôt tous les frcres se rendaient à l'église : celui qui manquait a ce devoir était puni par huit jours de prison. Pendant le service, qui durait jusque vers sept heures , le tzar chantait , lisait , priait avec tant de ferveur, que- toujours il lui restait sur le front des marques de ses prosternations. A huit heures on se réunissait de nouveau pour entendre la messe, et à dix tout le monde se mettait à table, excepté Yvaii, qui lis'jiit debout et à haute voix de salutaires instructions. L'abondance régnait dans les repas : on y prodiguait le vin et l'hydromel. Uabbé, c'est-à-dire le tzar, dînait après les autres. Il s'entretenait avec ses favoris des choses de la religion, sommeillait ensuite, ou bien
allait dans les prisons pour faire appliquer quelques malheureux à la torture. Ce spectacle horrible semblait l'amuser; il en revenait chaque fois avec nue physionomie rayonnante de contcutemeut. Il plaisantait, il causait avec plus de gaieté que d'ordinaire. A huit heures ou allait aux vêpres; enfin, à dix, Yvan se relirait dans sa chambre à coucher, où, l'un après l'autre, trois aveugles lui faisaient des contes qui l'endormaient pour quelques heures. A minuit il se levait et commençait sa journée par la prière. Quelquefois ou lui faisait des rapports sur les affaires du gouverucmciit; (piclquefois les ordres les plus sanguinaires étaient donnés au chant îles matines ou pendant la messe! Pour rompre l'unifurmitc de relie vie, Yvan faisait ce qu'il appelait des Journées. Il visitait alors les monasicres voisins et éloignés, allait inspecter les forteresses sur les frontières ou poursuivre îes bêtes sauvages dans les forêts et les déserts de la Moskovie, préférant à toutes la chasse de l'ours.
Un jour de l'année 15G7, les dénonciateurs s'en prirent à Fédopoff, grand écuyer de la cour, blanchi dans l'administration de l'Etat, et accusèrent ce débile vieillard de songer à détrôner le tzar. En présence de toute sa cour, Yvan revêtit Fédoroff des ornements royaux, plaça la couronne sur sa tète, le fit asseoir sur le trône un sceptre dans la main , puis se découvrant, il lui fit une profonde révérence, et dit : . Salut, ô grand tzar de Russie 1 lu reçois de moi l'honneur que lu u ambitionnais; mais si j'ai eu ta puissance de le créer souverain, X j'ai aussi celle de le précipiter du troue ! » A ces mots , il lui enfonce un poignard dans le cœur. Ses satellites achèvent le vieillard, traînent hors du palais son corps défiguré, et l'abandonnent aux chiens. La femme de cet infortuné fut également égorgée, et leurs biens devinrent la propriété léyilime du tzar! Enfin on massacra plusieurs autres prétendus conipiices de Fédoroff, tels que kourakine, Ro5loff"5kv, etc. Le prince Tschéuialieft' crut pouvoir éviter la mort en se renfermant dans un monastère; mais les opritschniks de la garde du izar rarracbèrent de sa cellule, le grillèrent dans une poêle, et lui enfoncèrent des aiguilles sous les ongles. Tontine, trésorier de la cour, connu par ses richesses, fut haché en morceaux avec sa femme, ses deux jeunes filles, ses deux fils en bas âge, et cet horrible supplice fut eiccuté par le prince Tscherkasskoï, frère de la tzarine!... Les opritschniks, armés de longs poignards, de haches, parcouraient les villes pour chercher des victime», immolant publiquement une vingtaine de personnes par jour. Dans les rues, sur les places, on voyait partout des cadavres auxquels personne n'osait donuer la sépulture; car les citoyens craignaient de sortir de leurs maisons, et le lugubre silence qui régnait dans .Aloskou n'était interrompu que par les cris féroces des bourreaux du tzar.
Pour luettre un terme à tant d'atrocités, le métropolitain Philippe, qui espérait pouvoir ramener à la raison un tel moBslre , promit au peuple de ue pas épargner sa vie pour sauver celle de ses compatriotes innocents. Un dimanche de l'année t 568, accompagné ;de quelques boïars et d'une foule de satellites , Yvan se présente dans la cathédrale de l'Assomption, couvert, lui et sa suite, de soutanes noires et de bonnets élevés. Le métropolitain occupait sa place ordinaire. Le tzar s'approche de l-ii et attend sa bénédiction, mais sans proférer une parole. Le prélat avait les yeux fixés sur l'image du Sauveur. Les boïars lui disent : « Saint père, voici le tzar, donnez- >. lui votre bénédiction. » Alors le métropolitain Philippe, jetant un regard sur Yvan, répondit :« Non. Dans cet appareil, sous ces » étranges vêtemenls, je ne puis reconnaître le tzar orthodoxe. Je ne » le reconnais pas davantage dans le gouvernement de la >loskovic... » O prince , nous offrons eu ces lieux des sacrifices au Seigneur, et i> derrière l'autel le sang des chrétiens innocents coule à grands » Ilots. Jamais, depuis que le soleil luit aux yeux des mortels, on n'a ). vu un monarque éclairé de la vraie foi déchirer aussi cruellement u ses propres Etats! Chez les païens eux-mêmes, dans les pays infi- " dèles, on trouve des lois, de la justice, de la compassion pour les .) hommes; il n'en existe point en Russie! les biens, la vie des ci- » toyens n'ont plus de garantie ; ou ne voit que meurtres, que bn- " i'andages, et tous ces crimes se commctlcnt au nom du tzar! Y ous » êtes élevé sur le trône; mais il csl un Eirc suprême, noire juge et .. le vôtre. Comment paraîtrez-vous devant son tribunal couvert du » sang des justes, étourdi de leurs cria de douleur; car les pierres que » vous foulez aux pieds crient vengeance au ciel! O prince, je vous .. parie comme pasteur des âmes, et je ue crains que Dieu seul! »
Yvan, frémissant de rage , frappe de son bâton terre ic pave du temple, cl s'écrie d'une vois terrible, et hurlai.l comme un ligre des déserts: « Moines audacieux , jusqu'ici je vous ai trop épargnés, re- . belles que vous êtes ! à dater de ce jour, je serai tel que vous iny ., représentez! » A ces mots, il sort de l'église le regard menaçant, et dès le lendemain les assassinats, les bûchers, les noyades, les empalements, les pendaisons, récarlclcmcnt recommencent. Les principaux officiers du métropolitain furent tous arrêtés, torturés, a l'effet de leur faire avouer les secrets desseins de Philippe, tourments inutiles qui ne produisirent aucune découverte.
IVndanl quelque temps il retarda sa vengeance contre l« métropolitain lui-même, mais pour lui prouver que ces remonlraucci avaient été impuissantes. Au mois de juillet de la même année lSU8, à minuit, les favoris du tzar, Viazemskoi, Malouta Skour;itoff et Griaz-
lUSTOIRE DE POLOGNE.
iioï, à la tèle de lu léyiott des élus, cotonceiit les luaisoiis d'un l'i-aiid iiuiubio de sciijiicius, de m'ijociaiils, eiilt-veiit les lemiiies coiiiiues |nr leur beauU-, cl les cuiiduisciit hors de la ville. Au lever du sol.'il, ils soiil rejoiiils par le Izar en personne, eseorlé de mille satellites. On se met en route. A la première couchée ou lui présente des rciuuie.-., parmi lesquelles il tn choisit quelques-unes , ahandunnaut les autres à ses favoris. Kusuilc il lait avec eux Je tour îles murs de Aloskou , brûlant les maisons des buïards disyraciés, uicttunt ii mort leurs lïdcles serviteurs, exterminant jusqu'aux bestiaux, surtout dans les villages de Kolonina, qui appartenaient au {jrand écuyer Fédorotï. Il y découvrit une chambre a l'étajje le plus élevé d'un bâtiment, oii s'ciaitnl rél'ujjiées plusieurs persuiiues ; il donna ordre de placer sous cette chumbre, comme sous celles qui l'entouraient , plusieurs lonueauv de poudre; il se mit alors à une i;ran,ie ilistance avec ses troupes en ordre de bataille, comme devant une ville assiégée, et attendit le moment de l'explosion.
Dés que lédil'ice eut sauté, il se précipita au (;rand jjalop à travers les débris, suivi de sa troupe de démons , qui poussaient de grands cris, et avides comme lui de voir les membres déchirés de ceux cpi'il a\ait fait enfermer dans l'édilice. Alors on trouva un nommé Vvau Koljtschciï attaché par le bras il une grande poutre, assis sur la terre sain et sauf, et louant Uieu !... au dire de l'historien russe Karamzine. Aussitôt un des élus poussant son cheval de son côte lui trancha la tète d'un coup de sabre et l'apporta au tzar comme un présent agréable. Ueutré dans Moskou , le tzar fit reconduire chez elles les femmes enlevées, dont plusieurs moururent de honte et de douleur. .Mais il restait encore l'inopportun métropolitain Philippe ; le tzar lit dresser contre lui un acte d'accusation, et le força d'officier le jour de Saiut-Alichel archange; mais au moment où Philippe, revélu de ses habits sacerdotaux, disait la messe dans la cathédrale de l'Assomption, les u/jriticliiiil.s pénètrent dans le sanctuaire, saisissent le métropolitain, lui arrachent les marques de sa dignité, le revêtent d'une soutane grossière, le chassent de l'église à coups de balais, et l'enferment d'abord au couvent de l'iipiphanic : plus tard le tzar l'exila au monastère d'OlrolscU dans le gouvernement de Tver. Puis enfin il ordonna l'élection d'un nouveau métropolitain, nommé Cyrille, archimandrite de Troïtskaïa, digne favori du tza r.
^ van se Uouva libre de s'abandonner désormais à sa férocité autocratique. Jusque-là il avait fait périr des individus, il commença à exterminer des villes entières. ïorjok, Kolomna et autres furent" les premiers théâtres de ces meurtres. Quoique les villes de Novoi'rod et de Pskow, comme on l'a vu plus haut, fussent déjà domptées' par l'autocratie raoskovite, elles conservaient cependant encore une ombre de leur existence civile. Imitant l'exemple de son aïeul et de son père, il fit transporter au printemps de I6(ii) â Moskou cinq cents faniilles de Pskow et cent cinquante de i>ovogrod. Ceux qu'on arrachait à leur patrie versaient des larmes anières ; ceux qu'on y laissait tremblaient dans l'attente des événements qu'annonçaient ces premières mesures.
>os lecteurs savent déjà que Aovogrod doit son origine aux Slavo- Polonais ; qu'aux différentes époques les rois et grands-ducs poloiiolitvauiens y exerçaient leur suprématie, et que par conséquent les habitants des deux républiques de Novogrod et de Pskoxv se rappelaient avec bonheur la bonté , la liberté civilisatrice de la Pologne et de la Liivanie. Quoiqu'a l'époque dont nous parlons les Aovoivrodicns et les Pskoviens n'eussent plus aucune relation avec la l'ologne , les menaces moskovitcs ne leur laissaient pas de repos, et le tza'r résolut d'exterminer jusqu'aux souvenirs du passé.
Un misérable , nommé Pierre, ayant reçu le châtiment de sa mauvaise conduite, résolut de s'en venger sur les habitants de Novoi'rod. Il fabriqua, sous le nom de l'archevêque et des habitants de "cette ville, une lettre de soumission pour le roi de Polocue; il la cacha derrière l'image de la Merge, dans l'église de Sainte-Sophie, puis il se réfugia a Moskou, et alla déclarer au tzar la prétendue trahison de Aovogrod.
Au mois de décembre 15C9, le tzar, accompagné de son fils Vvaii- \vanovitsch, de toute sa cour et de sa légion favorite, quitta la Slobode-Alexandrovskaia. Arrive à Kline, il donne à sa légion le signal des meurtres, et depuis Kline jusqu'à Gorodnia ces monstres marchent le glaive nu, couverts du sang des infortunés habitants; ils arrivent ainsi à Tver. Là , dans une étroite cellule du monastère d'Otrotsch, respirait encore le saint vieillard Philippe; le tzar envoie son favori, l'odieux SkouratolV (l'CJrloll de l'époque,), qui étoulVa de ses mains le saint homme. Pendant cinq jours, la ville de Tver fut livrée au pillage. Les prisonniers de guerre polonais détenus dans les prisons de cette ville furent égorgés ou novés dans les trous faits dans la glace du \ olga. Toute la contrée qui s'étend jusqu'au lac lluicn lut mise a leu et a sang. Tous ceux que l'on rencontrait sur la route étaient massacrés sous le prétexte que l'expédition d'Vvan devait être un secret pour la Uussie.
Le 2 janvier liTO, la nombreuse avant-garde du tzar entra dans Novogrod; elle avait eu soin d'entourer la ville de fortes barrières, afin quil ne put s en échapper un seul homme. On commença par termcr les églises et les couvents pour garrotter les moines et les prê-
tres, exigeant d'eux vingt roubles par tète. Celui (|ui se trouvait hors d'état de payer cette umeiide était fustigé publiquemei.l. On mit suas les scellés les maisons des plus riches citoyens, en même temps que l'on chargeait de fers les négociants, les marchands, les gens de robe, dont les familles étaient mises en surveillance dans leurs habitations. Le silence de la terreur régnait dans INovogrod. Ne pouvant deviner la cause ou le prétexte de ce châtiment, les citoyens tremblants attendaient l'arrivée du tzar.
Le G janvier, jour de l'Lpiphanie, Yvan s'arrêta avec sa troupe à Gorodistsché, bouri; situé à deux verstes (kilomètres) de INovogrod. Le lendemain on mit à mort tous les religieux qui n'avaient point pajé l'amende : ils furent assommés à coups de massue, et transportés ensuite dans leurs monastères respectifs pour y être enterrés. Pour justifier ces massacres, les dénonciateurs et le tzar disaient que ces prêtres, quoique scliismatiques, étaient prêts à embrasser la religion des Polonais, c'est-à-dire le catholicisme romain.
Le 8, le tzar, accompagné de son fils et de sa légion, fit son entrée à INovogrod. L'archevêque Pimèneavec le clergé et lespanagias miraculeuses l'attendaient sur le grand pont : il voulut lui donner sa bénédiction; Yvan refusa de la recevoir et lui dit d'un Ion menaçant : " Homme impie, ce n'est pas la croiv vivifiante que je vois entre les i) mains, c'est une arme meurtrière que tu veux m'enfonccr dans le " cœur. Je connais tes perfides projets et ceux de cette vile population. " Je sais que vous êtes prêts à vous livrer à Sigisiuond-Auguste, roi de w Pologne! Dès ce moment tu n'es plus à mes yeux le pasteur des )' chrétiens, mais un ennemi de l'Eglise orthodoxe et de Sainte-Sophie, » un loup carnassier, destructeur, un misérable acharné contre la » couronne de monomaqucs! >i Après ces invectives, il lui ordonna de reporter le crucifix cl les images dans l'église de Sainte-Sophie , où il alla entendre la messe!
Kii sortant de l'église, Yvan se rendit au palais épiseopal, se mit à table avec tous ses boïars, et commença à dîner; lout à coup il se lève et pousse un cri effroyable!... A ce signal, ses satellites paraissent; ils saisissent l'archevêque, ses officiers, ses gens de service. Le ]ialais, les cellules, sont à l'instant livrés au pillage. Le prince Léon Soltykoll', maréchal de la cour, et Euslachc, confesseur du tzar, enlevèrent le trésor, les vases sacrés, les images, les cloches; ils dél>ouillèrent également les églises des riches monastères.
Après CCS sacrilèges, commencèrent les jugements, les soi-iiisant arrêts de justice! Ils étaient rendus par Yvan cl son fils de la manière suivante : tous les jours on amenait devant eux un millier de INovogrodieus, qui élaienl aussitôt assommés, torturés ou brûlés. Quelquefois ces malheureux, attachés à des traineauï par la tête ou par les pieds, étaient traînés sur la rive du Volkliov , à l'endroit où cette rivière ne se couvre pas de glace en hiver même. Là, de la hauteur du |iont, on les précipitait dans l'eau par familles entières, les femmes avec leurs maris, les mères avec leurs enfants à la mamelle, tandis que les .Moskoviles, armés de pieux, de lances et de haches, se promenaienl en bateaux sur la rivière, perçant, mettant en pièces ceux des infortunés qui surnageaient à la surface de l'eau.
Puis Yvan, suivi de sa légion, visita tous les monastères des environs. Des bandes de cts brigands furent aussi envoyées dans les domaines de Novojjrod pour y piller et exterminer les prétendus amis et (lartisans de la Pologne, sans distinction, sans examen ! Et ces scènes durèrent sans interruption pendant six semaiixes Exrn'cBiis!
Le i2 février, lundi de la seconde semaine du grand carême, au lever du soleil, le tzar fil appeler devant lui ceux des Novogrodiens de distinction qui restaient encore vivants, un par chaque rue. Ils parurent semblables à des spectres, pâles, exténués par le désespoir et la terreur, atlendant le coup de la mort. 11 leur dit avec douceur ; « Habitants de jNovogrod qui avez conservé la vie, priez Dieu pour » qu'il nous accorde un règne heureux; priez pour nos soldats, fidèles » serviteurs de Jésus-Christ, afin que nous lrium]diioiis de nos en'ne- 1) mis visibles et invisibles. Que le Toul-Puissant juge votre arche- 1) vêque, le traître Pimène, et ses abominables complices; c'est sur u eux que doit retomber le sang qui a coulé duns ces lieux. Maintej) nant que les pleurs et les gémissements cessent, que la douleur et >i les regrets se calment, vivez et prospérez dans Aovogrod. Je vous >i laisse pour me représenter mon boïar et voïévode, le prince Pionu skoï, en qualité de gouverneur. Retournez en paix dans vos habitais lions. »
Le sort de l'archevêque n'était pas encore décidé : on le fit monter sur une jument blanche couvert de haillons, tciiaiit dans les mains une musette et un tambour de basque, alVublé comme un vil histridii ; on le promena de rue en rue; ensuite on le fit partir pour Moskou.
Yvan quitta JNovogrod et se dirigea sur Pskoxv, après avoir expédié à .Moskou la proie acquise par le sacrilège et le pillage. La famine et les maladies vinrent achever la furie tzarienne; pendant sept mois, les prêtres ne pouvaient suffire à donner la sépulture aux morts. La ville n'était plus qu'un désert. Une partie considérable du quartier des marchands, jadis si po]iuleu\, fut convertie en une grande place; après avoir démoli tous les bâtiments devenus inhabités, on y jeta les fondements d'un palais pour les tzars!...
Les historiens jiensionnés, cordonnés, gratifiés de tabatières ou de bagues en diamants, nommés membres des académies moskovitcs, ne
HISTOIRE IIE POLOGIN'E.
cessent de répéter que Novogrod est le berceau de l'empire russe , que tous ses souverains sont Icgitiincs, yioricux, essentiellement ortbodo\es! Mais si Novogrod ou Kiiow sont le berceau de l'empire ; si ces villes et provinces ne t'ont que retourner, renlrer et se rattacher liislorii|uenient, légitimement, naturellement au tronc principal de Moskou, pourquoi donc démolir de fond en comble, exterminer des populations entières, qui, selon li's tzars, sont parfaitement moskovites, nationales, orthodoxes, et représentent dans une union compacte et dan., un magnifique ensemble le panslavisme! Si le berceau de l'empire, si ses plus belles et ses plus riches possessions : iNovogrod, Pskow, Kiiow, etc., ont été traitées comme on vient de le voir, que réservaient les tzars paternels et magnanimes à la Finlamle, à la Pologne et à la Turquie!...
Vvan réservait à Pskow le sort de Novogrod. Il passa la nuit du samedi dans le couvent de Saint-Nicolas, à Lubatow. De l<à il découvrit celte ville, dont les citoyens, effrayés à l'approche de la tempête, faisaient leurs adieux à la vie. A minuit, le son des cloches de toutes les églises de Pskow retentit aux oreilles du tzar. Son imagination lui représenta vivem<nt avec quel sentiment douloureux les citoyens allaient aux matines prierpourla dernière fois. Aussi, dans un inexplicable élan de pitié, il dit à ses généraux : « Emoussez vos glaives sur la pierre; " que les meurtres cessent ! " Le lendemain il entra dans la ville, et vit avec élonnement, devant toutes les maisons, des tables dressées et converti. . de mets, d'après les conseils du gouverneur prince Tokmakolï. Le tzar se dirigea vers l'église ; après le Te Dewn , il visita la cellule du solitaire Nicolas. Celui-ci offrit à Yvan un morceau de viande crue, et le tzar lui ayant dit : « Je suis chrétien, et je ne >' mange point de viande au grand carême, >> l'anachorète lui répondit : « Tu fais pis : tu te nourris de sang et de chair humaine , ou- » bliant non-seulement le carême, mais Uieu lui-même. Je te » prédis à toi et à ton empire d'épouvantables malheurs. Les hommes » de ta race ont commencé par des crimes et finiront de même! » Le tzar, saisi de terreur, sortit immédiatement de Pskow, mais il demeura pendant quelques jours dans les faubourgs, permettant à ses oprilscbnika de piller l"s propriétés des plus riches habitants; il avait défendu de toucher aux biens immeubles des prêtres et des moines; néanmoins il enleva les trésors des couvents, des vases sacrés , des images, des livres. Il reprit le chemin de Moskou pour assouvir dans de nouveaux carnages son insatiable soif de sang.
Le moment était venu oii les satellites les plus dévoués du tzar, longtemps calomniateurs, allaient périr eux-mêmes victimes d'une calomnie. Parmi les favoris, le prince Athanase \ iazemskoï était seul confident des projets du tzar, qui les lui communiquait, dans sa chambre à coucher, pendant le silence des nuits. Lin jeune enfant boïar, nommé Féodoroff-Lovtschikoff , comblé de bienfaits par \ iazemskoï , l'accusa d'avoir prévenu les Novogrodiens de la colère du tzar, et par ce moyen d'avoir privé Yvan de la possession de plus graiules richesses en or et en argent ; il n'en fallut pas davantage pour le perdre.
Yvan dissimula quelques jours ; puis tout à coup ayant fait appeler V iazemskoï pour lui parler des affaires de l'Etat avec sa confiance accoutumée, il donna ordre d'assassiner, pendant ce temps, tous les serviteurs dévoués au prince. En rentrant chez lui, celui-ci aperçoit leurs cadavres ensanglantés. Sans laisser paraître ni émotion ni surprise, il revient dans son appartement, espérant calmer le courroux du tyran par cette preuve de soumission: mais à l'instant il est arrêté avec d'autres amis et jeté dans un cachot. Tous les prévenus subirent la question; celui qui n'avait point la force d'en supporter les douleurs faisait des aveux mensongers qui le compromettaient, ainsi que ses compagnons, torturés également pour découvrir des secrets qu'ils ignoraient eux-mêmes.
Les procès-verbaux contenant les déclarations de ces m.ilhpureux formèrent un acte d'accusation énorme qui fut présenté au tzar et à son fils. Aussitôt les prétendus traîtres sont condamnés à mort. Leur supplice devait offrir aux regards des habitants de Moskou, déjà habitués aux horreurs, un spectacle capable de les étonner encore !
Le 25 juillet l^TO, on vit dresser dix-huit potences au milieu de la grande iilacc du marché, dans le quartier de Kitaï-Gorod ; étaler îles instruments de torture, allumer un énorme bûcher au-dessus duquel était suspendue une grande cuve remplie d'eau. A ces épouvantables apprêts, les Moskoviles furent persuadés que leur <lernicr jour était arrivé , et que le tzar allait exterminer à la fois la capitale et ses habitants. Eperdus de terreur, ils fuient et se cachent partout oii ils le peuvent, abandonnant dans les boutiques ouvertes leurs marchandises, leur argent. Bientôt la place est déserte; on n'y voyait qu'une troupe d'upritschniks rangés autour du gibet et du bûcher embrasé, dans un profond silence.
Tout » coup l'air retentit du roulement des tambours : on aperçoit le tzar ii cheval avec son fils. Il était accompagné des hoïards et de sa légion marchant dans le plus grand ordre, suivie des ccnidamnés, au nombre de plus de troi.s cents, semblables à des spcctics, meurtris, déchirés, ensanglantés, pouvant a peine se traîner.
Arrivé au pied les gibets, Yvan promène ses regards autour de lui : étonné (!• .'apercevoir aucun spectateur, il ordomic aux légionnaires de rassembler les habitants et de les amener sur la place. Im-
patienté de leur lenteur, il court lui-même sur leurs pas, appelant les Moskovites au spectacle qu'il leur avait préparé, leur promettant grâce et sûreté. Les Moskovites n'osèrent point désobéir : ils sortent des caves, des souterrains oii ils s'étaient cachés, et se rendent, tremblants de frayeur, sur la place des exécutions, qu'ils remplissent en peu d'instants; il y avait du monde aiTx croisées et jusque sur les toits. Alors élevant la voix, le tzar leur dit : « Peuple de Moskou, >> vous allez voir des tortures et des supplices; mais je punis des i> traîtres. Répondez-moi, mon jugement vous parait-il juste? » A ces mots de bruyantes acclamations partent de tous côtés : « Vive le tzar, « notre seigneur et maître ! périssent ses ennemis ! »
Yvan fit retirer de la foule des condamnés cent quatre-vingts personnes auxquelles il accorda la vie comme aux moins coupables; ensuite le secrétaire du conseil privé, déployant un rouleau de parchemin, publia le nom des victimes. Le conseiller Viskovaty fut le premier sur qui les sicaircs s'élancent, lui ferment la bouche, le pendent par les pieds, et le taillent en pièces : Malouta Skouratoff, descendu de cheval, coupa le premier une oreille au martyr. Après cela on saisit le trésorier Tounikoff; on versait alternativement de l'eau bouillante et de l'eau glacée sur le corps de ce malheureux, qui expira dans d'horribles souffrances. Les autres furent égorgés, pendus ou hachés en morceaux.
Le tzar lui-même, à cheval, d'un air tranquille, perça un vieillard de sa lance : dans l'espace de quatre heures, on mit à mort environ deux cents hommes! Enfin les meurtriers, baignés de sang, brandissant leurs sabres fumants, vinrent se ranger devant le tzar en poussant leurs cris de joie : Ho'idà! hoïdà ! cris des Tatars pour animer leurs chevaux, et glorifiant Injustice tzariennel Yvan, parcourant la place, examina les amas de cadavres en souriant. Quant au prince Viazemskoï, il expira dans la prison au milieu des tortures.
Le tyran se reposa pendant trois jours, car il était indispensable d'inhumer les cadavres ; mais le quatrième, on amena sur la place de nouveaux condamnés; cette fois ces sanglantes victimes, privées de sépulture, restèrent huit jours exposées à la voracité des chiens, qui se les disputaient. Les femmes des gentilshommes égorgés, au nombre de quatre-vingts, furent noyées dans la Moskova. Les princes Obolenskoï, Prozoroflfskoï, les boïars Vorontzoff, Bontourline, etc., furent égorgés. Le voïévode Golokhvastofl', qui se réfugia dans un monastère, en fut retiré; le tzar le fit placer sur un baril de poudre à canon, qu'il fit sauter, et dit en plaisantant : « Les cénobites sont des anges » qui doivent s'envoler au ciel ! » Le prince Schakhoffskoï fut tué de la propre main du tzar, d'un coup de masse d'armes. Il va sans dire que les biens des victimes furent confisqués et devinrent apanages du tzar.
Outre les poêles ardents, on construisit, pour la torture, des fourneaux d'une espèce particulière; on fabriqua des tenailles, des griffes de fer, de longues aiguilles. On coupait aux malheureux patients les membres l'un après rau're; on les sciait en deux parties, au moyen de cordeaux; on les écorcbait tout vifs; on leur tailladait la peau du dos par longues tranches !...
Lorsqu'au milieu des horreurs du carnage la Russie était comme pétrifiée par la terreur, le palais d'Yvan retentissait du bruit de joyeux festins. Le tzar s'y livrait au plaisir, entouré de ses satellites et d'histrions qu'on leur envoyait avec des ours. Il se servait de ces animaux pour la chasse aux hommes dans ses moments de fureur, ou comme simple divertissement. Quelquefois, apercevant près du palais un groupe de citoyens paisiblement rassemblés, il faisait lâcher deux ou trois ours, et riait aux éclats de l'épouvante que causaient CCS bêtes féroces déchirant quelques malheureux.
L'un des principaux amusements du tzar était une nombreuse troupe de bouffons , dont les fonctions étaient de le faire rire avant et après les mejirtres. Souvent ils payaient de leur vie un bon mot hasardé. On distinguait parmi eux un prince Gvozdieff, qui occupait un rang élevé à la cour. Un jour, mécontent d'une de ses plaisanteries, le tzar lui versa sur la tête une écuelle de soupe bouillante ; le malheureux, poussant un cri de douleur, veut prendre la fuite; mais Yvan lui porte un coup de couteau, et Gvozdieff, baigné dans son sang, tombe sans connaissance. Ou appelle sur-le-cham]) le docteur Arnolphe, et le tzar lui dit : « Sauvez mon bon serviteur, j'ai » plaisanté avec lui un peu trop rudement, n — « Si rudement, » répondit le docteur, que Dieu seul et Votre Majesté pourraient » le rendre à la vie. Il ne respire plus ! " Le tzar fit un geste de mépris , donna au mort l'épilhètc de chien , et continua de s'amuser.
Un autre jour, au moment oit il était à table, le voïévode Boris Titol'f se présente devant lui , s'incline jusqu'à terre et lui adresse les compliments accoutumés. Le tzar lui dit : 'c Dieu te conserve, mon Il cher voïévode, tu mérites une grice de ma part; « et prenant un couteau, il lui coupe une oreille! TitolT, sans laisser piraîtrc la moindre douleur, sans changer de visage, remercia le tzar de sa yracieuseté , et lui souhaita un lieareux règne!...
Quelf|iielbis )■ lyran, b'cii que plongé dans la sensualité, semblait en oublier les plaisiis ; il repoussait soudain les mets et les liqueurs, abandonnait les festins, puis d'une voix de tonnerre appelant sa lé-
HISTOIRE DE POLOGNE
Ijioii, il s'élaiiçuil sur iiii ilieval cl courait se I>i<igncr il;iiis le sang. C'est «iiisi quf>, iiiiillmil un iliner fionipinciix , il sortit un jour «le son palais pour aller niassncrcr les prisonniers ilo ijnerre polonais, enrcrnirs ilniis !Moskon. Celte l'ois-ri l't^preuvc lui dure : il n'uvait point iifl'nire ii (le vils sujets luoskoviles, qui souflrHient si ignomiiiieuseininl liinl il'liorreurs, ninis à îles Polonais lilires et civilis(-s. Le Polonais ItjkoMski arrarli» lu lance «les mains dulzar, et allait l'en percer loi-iu«''Mie, lors«|u'il recul la inort «l'on coup port«' par le luart'vilscli Yvan-Yvnnovilscli ; car, «lans «le senihlablcs «iccasions, ce jeune priiiee seconilnit son pi-re avec ar«leur, afin «le niainlcnir purs et intacts les iirincipes Irariens, sans lcs(|lieU l'evistencc «le la Uiissic n'est pas possible. Sint ul niiil nul uon siiil!... Apri'S avoir nssassin«' jilus de cent Polnliais encliaint'-s, le farouche externiin.ilcur s'en relotiriin lri«inipli.int dans son palais, au\ cris ordinaires de ses satellites, luïila! Imittii ! et se remit ii table.
Ln «inb::ssadeiir italien s'«''tant un joor ]n«;scntt' divanl le (lar sans se dt*eouvrir, Vvan lui fil clouer son chapeau s'ir In t«^'lc. Mnljjré ce tenible exemple, .l«-r«")nie de Ifoze , ambassadeur de la rciiic d'An- ({lelerre, osa encore mettre son chapeau en piVsence du lynin , qui lui dit : « Sais tu quel traiieincut a subi un autre antbassadeut- pour » une semblable har«liesse? » — « Oui , mais si l'on fuit une insulte 1) .i son ministre. Sa Majest<! la reine Klisabelli saura bien en tirer » une ven|{<an«'e «'datante ! )i Kt le t««r, se tournant vers ses courtisans, s'«'cria : n N oilà un biavc ! qui «le vous eût agi et parlé de In " sorle pour soutenir mon honneur tl mes inl«'r«"'ls? >>
(Vest un i;rand malheur pour l'I'uropc et pour la civilisatlol! , que le lirar ail recnli!- devant la l'ermeic de l!o/e , car s'il en ei'it été autrement 1'An|;lrtcrre n'aurait pas soutenu , prot(''|}é et enrichi pchdant plus de trois cents ans l'épouvaiilalile iMoskovie.
l'ne autre fois, le Iz.ar ayant appris que deux dames s'étaient permis quelques plaisanteries sur son compte, ordonna de les amener dans !«Mi palais; hi, les ayant l'ail «lépouiller «le tous leurs vfttemcnis. il versa un boisseau de pois sur le jiarquct et les oblijjea de les ramasser un il un. Ce ne fut «pt'aprt's avoir ac«i)mpli celle siuifulii-re pénitence qu'il leur fut permis de s'habiller et de retourner ehez elles.
Ennuyé de son veuvage, bien que peu scrupuleux sur les lois de la chasteté, Yvan chtrchail depuis longtemps une Ifoisième épouse. On anima au Izar, dans la Slobodd Alexandrovskaïa, des jeunes filles de toutes les villes des possessions moskoviles, sans distinelion (le naissance et au nombre de plus de deux mille. Chacune lui ayant été )irésenlée séparément, il en choisit d'abord vinn,t-qiiatre, et parmi celles-ci douze, que les médecins et les saiçcs-femines eurent ordre de visiter 11 compara loii(;temps leur beauté, leurs grâces, leur esiirit , et donna cnliu la ]Mcrcrcnce ii iMarfa Sahakinc, fille d'un liiarcliand de ?\ovo[;rod. Il choisit en même temps une fille ]iour son fils aine, nommée Kudnxie SabourolV.
Tout il coup la fiancée du tzar tomba malade et commen<;a à maijjrir d'une manière surprenante. On répandit le bruit «[u'elle avait été ensorcelée par de secrets ennemis, jaloux du bonheur domestique d'Vvan. Les soupi-oiis se portèrent aussitôt sur les ]iroclies Jiarenls des défuntes narines, Anastasie et i\Iarie. Ou ordonna une enquête, l't avec elle rccninmeneèrcnt les massacres. Le princs Michel Teînjjroukhovitseh, beau-frère d'Yvan, fut empalé. Les YakovlelT et Sabourofl' périrent par le knoui. Léon Sollykolï fut étoulTé dans Une prison. On imagina alors un nouveau genre de supplice. Elisée Boméliiis, médecin, proposa au tzar d'employer le poison avec uli art si infernal , «(ne l'homme empoisonné expirait précisément à riiistaiit indiqué par l'autocrate. Ainsi périrent Ic prince (rVoïdielf-Hostoffskoi, Gria/.noï et autres.
Cependant, le 2H octobre 1571, le tzar épousa la malade, espérant, comme il le disail liii-in«''nie " l'arracher ii la mort par cet acte M d'amour et de omfntmi' dan% la jiiwriVwrfc du TouIrPuissant ! » Six jours après son mariage, il ordonna celui de son fils avec Eudoxie ; mais le bnnqiicl nuptial fut terminé par «les funérailles : Malfa expira le 1.1 novembre.
Depuis, le tzar n'aperçut plus une ombre de résistance, le moindre danger pour sa personne: il avait exterminé ce qu'il appelait les amliilieuT: leurs richesses étaient partagées entre le trésor du tzar et les hommes miicis complaisants de sa cruauté. Rassuré de la sorte, il abolit en ih~> l'odieuse légion A'oprilschnihs qui depuis sept années faisait trembler toute la iVloskovie. Mais ces élus, qunir|uc privés de leur uniforme, devinrent néanmoins courtisans ordinaires et fonctionnaires d'Kiat ; ainsi le nom à'oprilsdinildt n'existait plus, mais la tyrannie n'était pas rassasiée de victimes; seulement elles tombaient plus rarement.
Le premier des voïévodes, le prince IMIchél Yoi-nllilskoï , fut livré aux supplices dix mois après ses triomphes. Il était accusé, par nu «le ses esclaves, de sortilèges ; délation absurde et toujours agréable .iu tyran. Ce fameux guerrier, chargé de fers, fut amené devant le lt.»T. A l'aspect du ilélalcur, h la lecture de l'accusation , > orotinskoï dit avec doucfiir: - Majesté, mon aïeul et mon père m'ont appris ii ,. servir avec lèle Dieu et mon souverain ; ii recourir «lans mes cha- ). grins auï autels du Très-Haut, et non pas aux sorcières. Ce calninn niiteur est mon esclave; il est fiigllif et convaincu «le Vol. PoUrfie/.-
» vous ajouter foi au témoignage d'un scélérat? » Pour toute réponse, le guerrier sexagénaire, couché, lié sur une bûche, fut placé entre deux brasiers ardents! L'autocrate de la Moskovie lui-même se servit de son liàloii ensanglanté pour approcher des tisons cnllainmés du corps «le ce martyr.
On fit périr en même temps le voïévodc prince Odoïen'skoï, frère de la malheureuse Eudoxie, belle-fille d'Yvan. Le vieux boïar Morozofl" fut mis il mort avec ses deux fils et Eudoxie sou épouse, lille du prince Bielskoï. Le prince Pierre Kourakine, Vvaii lioulourliiie, Pierre Zaïlïoff, l'un des jibis zélés oprilscliUiks: (riTgiiire Snbakiiie, oncle de la feu tzarine Maria ; le prince Touloupolf favori du tzar; Horissnlï, l'échanson Calisie Sahakinc, beau-frère du tzari l'éciiycr )irince Yvan Dénétélévitsch , furent brûlés, «lépécés, étranglés, tailladés.., Yvan suivait constamment son siiulrmc <ie fusion. S'il achevait «i'exterminer les anciens hoïars «'ondamnés par sa politique, il n'épanjnait pas «lavanlage les nouveaux, qu'il proscrivait iiiijiarttaii'ment. A 1» niêiiie époque il ht mettre ii mort un salut homme noininé Cornélius, abbé «le Pskow , avec l'un de ses disciples; ils furent écrasés au moyen «l'un instrument «le torture. Léonidas, archeviMiiis de IN'ovngrod , soup«;«iiinc «l'être favorable il la cause polonaise, fut mis dans une peau d'ours; un lâcha contre lui des chiens qui le mirent ell pièces. Le médecin Ikiméliiis, cet odieux instigateur des empoisonnenienls il terme, fut brûlé vif suf ln place «le iMoskou.
Enfin, quelques signes exlraor«liiiaires qu'on apercevait au ciel ébranlèrent l'esprit «lu tzar. L'apparition «l'une couii'le axait, disaiton , présagé «le nouvelles calamités. Le jour de Noèl, parmi ciel éclairé des rayons du soleil, la foudre a\ait embrasé la chambre à coucher d'Yvan, dans le repaire d'Alexandrovskaïa. On avait entendu aux environs de -Moskou une voix terrible qui criait : Fui/pz . fuyez, Moskopites .'... Dans les mêmes lieux, uuc jiicrre scpuleralc en niarbre, sur laquelle se trouvait une inscription mystérieuse et inexplicable, était tombée du ciel; le Izur étonné avait ordonné i» ses gardes de la liriser, après l'avoir examinée lui-même.
Mais la mesure des crimes n'était pas encore comblée, il lui restait à consomitier le plus épouvantable pour son cœur paternel, et l'iiifiinlicide couronna l'horrible série des forfaits du système autocratique des tzars, système et crime qui s'accompliront fidèlement deux cent trente-six ans plus tard par Pierre I"', dit le grand et l'orthodoxe, sur son propre fils Alcxis-Pélrovilsch !
Yvan préparait, comme on l'a vu, ë la Russie un aulrb lui-même dans la personne de son fils , qui élait en tout point digne de sOn piTc. Eu 1583, lorsque le roi de Pologne Etienne Batory écrasait les Moskovites et reprenait sur eux les anciennes provinces litvaniennes, le Izarévitsch va trouver son père cl lui demande «l'être envoyé ii Pskoxv, assiégée parles Polonais. A cette proposition, Yx'an tout furieux s'écrie: n Rebelle, tu veux me détriiner de concert avec les 1) boïars ! » Et il lève le bras cohtre son fils. Boris Godoiinoff essaye en vain de l'arrêter ; le tzar, avec sort bâton ferré (que les tzars ont conservé religieui^eiiieiit jusqu'ici dans le musée imtn'nal des curiosités tiulionalef h Moskou), fait plusieurs blessures sur la tête du Izarévitsch, et renverse l'infortuné baii;ué dans son sang.
A cet aspect, la fu'elir d'Yvan s'évanouit Frappé de terreur, pâle, tremblant, il s'écrie avec l'accent du désespoir: " Malheureux, j'ai tué >) mon fils !..i « 11 se jette sur lui en xersant «les larmes; il l'embrasse, essavant d'arrêter le sang qui coulait d'une profonde blessure; il appelle il grands cris le secours des médecins ; il implore la miséricorde divine et le pardon de son fils... Mais cette foisenhn la justice céleste venait d'accomplir ses décrets!... Le tznr atterré , l'œil hagard, resta plusieurs jours assis auprès du cadavre de sa vietitne saits prendre de nourriture, sans goûter un instant de sommeil..;
Aux funérailles, lé tzar, dépouillé des marques de sa dignité, couvert de lugubres vêtements, poussait des cris «Icchirauts et se frappait la tête contre le cercueil de son malhcurent fils... Pendant quelques jours, abandonné aux plus violentes angoisses, il ne connut plus le sommeil. Au milieu des niillSj comme épouvanté par des spectres , il se réveillait en sursaut, tombait de son lit, se roulait pat terre cli poussant de lamentables Cris.
Enfin les «leruiers instants dli monstre approchaient; mais il mourut coniille il avait vécu , en exlerminitnt les hommes. Il croyait pouvoir vivre longtemps, il était dans sa cinquante-quatrième année; mais il comuieii«;a il s'affaiblir Visiblement dans l'hiver de 1581.
A cette époque parul une comète dont la rjueuc avait la forme d'une croix. Le tzar s'étnnt rendu pour la voir sur l'escalier rouge du Kremlin, l'observa longtemps, et dit ii ceux qui l'enloiiraicnt : " Voilà . le présage de ma mort! » Poursuivi par cette idée, il fit chercher en Moskovie, en Sibérie et en Lapoiiie des astrologues ou des devins, en rassembla une soixantaine, et leur assigna pouf résidence une maison dans ÎMoskou. Tous les jours son favo(-i Bielskoï allait discuter avec eux au sujet de la comète. Bicniijt Yvall fut attaqué d'une iiiahilie alarmante. Ses entrailles eonimcnçaient îi se corrompre et son corps s'enflait; les astrologues lui ayaiii annoUeé qu'il n'avait plus que quelques jours à vivrC, c'est-à-dirc jusqu'au IS mars, il leur imposa silence, les uicliai;ant de les faire brûler vifs s'ils avaient l'.iudaee de ré|iandt-e cette préilii'tinti.
Dails le courant de février il s'ét:iit eiiCol-e occupé d'affaires : mais
HISTOll'.E DE POLOGNE.
Je 10 mars il se sentit plus mal; le 15 mars il contempla ses trésors, les pierres précieuses, l'riiit de ses rapines; il relut avec volupté la liste de ses victimes innombrables... Sa belle- fille, l'épouse de Fédor , s'étant approchée du malade pour lui prodiguer de tendres consolations, recula d'horreur et s'enfuit épouvantée de sa lubricité....
Déjà les forces du tzar diminuaient sensiblement, et le délire de la lièvre égarait ses idées. Etendu sans connaissance, il appelait à haute voivie fils qu'il avait tué; il le voyait et lui parlait... Toutefois, le n mars, il se sentit un peu mieux, par l'eftet d'un bain liéde ; le lendemain il dit à Bielskoï : « Allez annoncer la mort à ces impos- X leurs d'astrologues. D'après leurs contes, c'est aujourd'hui que je /i dois mourir, et je sens renaître mes forces. — Attendez, répondi- » rent les astrologues, la journée n'est pas encore écoulée. »
On prépara un second bain dans lequel il resta environ trois heures; ensuite il se coucha et prit quelque repos. Un instant après, il se lève, il demande un jeu d'échecs, et, assis sur son lit, il arrange luimême les pièces pour jouer avec Bielskoï... Tout à coup il tombe, et ferme les yeu\ pour toujours !
Telle fut- la fin du monstre autocratique. Tels étaient et le tzar et ses sujets ! Qui de lui ou d'euv étonneront l'histoire et l'humanité ?...
Les souverains soit temporels , soit spirituels semblèrent tolérer les crimes d'Yvan. Les rois de Pologne Sigismoud - Auguste et Etienne Batory élevèrent seuls en vain leur voix royale et humaine. Le pape Grégoire XUI , dans le but louable de pouvoir réunir les schismatiques à l'Eglise romaine, eut cependant le malheur de flatter Yvan. En effet, en envoyant au tzar en 16" 6 le prêtre Rodolphe Kleuchen, qui connaissait la langue et les usages moskovites, il lui avait donné une instruction écrite et l'avait chargé de déclarer aux boïars: « Que Sa Sainteté le pape avant beaucoup entendu parler de la puis- M sance, des conquêtes, de l'héroisme, de la piété, des qualités élon- » nantes et aimables que possédait le tzar Yvan Vassiliéritscli, s'em- » pressaitde satisfaire enfin le désir qu'il noiiri-issait depuis longtemps, )> celui de témoigner à un monarque aussi extraordinaire l'amitié la • plus cordiale , espérant qu'il voudrait bien réprimer les Ottomans » et garantir l'intégrité de la religion de JésUs-Christ sur tout le » globe »
Depuis bien longtemps la Pologne des Piasts, des Jag^lltiiiS, des rois électifs, aussi bien que la Pologne tombée, renaissaiite, proscrite ou réfugiée n'ont jamais cessé d'avertir l'Europe sur lés dangers qlii la menacent du cùté du iVord, el de lui apprendre Ce (jirélail. est et sera le système autocratique des tzars, si l'on ne réprime pas son audace. Les F'olonais n'ont jamais cessé de dire et de répéter que les Rurik, les Romanoff, les Holstein-Gottorp, sont loUt un; qu'ils s'appellent Yvan , Pierre 1", Catherine II ou NiciJlSs 1'''', leur Init constant est de subjuguer l'Europe!...