‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 15 sur 235 · VU · texte numérisé non relu

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On sait quelles étaient, au commencement de 1S64, les positions respectives des armées russe et ottomane. Disséminés dans la Yalachic, les Russes occupaient toute la rive gauche du Danube, à l'exception de Kalafat et d'un petit village nommé Ciapcr-Ceni ; mais ce dernier était un point sans importance, ouvert de tous côtés, tour à tour pris et abandonné par les armées ennemies, et théâtre de fréquentes escarmouches.

Bien qu'un corps d'armée, sous les ordres d'Omcr-Pacba, eût réussi à passer sur la rive gauche, ses opérations se bornaient à couvrir Kalafat, à inquiéter les Russes, mais il n'était parvenu à s'emparer d'aucun point important. Seulement il s'était ménagé des communications faciles pour repasser le Danube dans le cas oii il serait serré de trop près par l'ennemi. Les Turcs tenaient toutes les places de la rive droite depuis Semlin, oii la Save se jetle dans le Danube, jusqu'à la mer; mais comme les forteresses sont éloignées les unes des autres et qu'une ligne aussi grande est fort diflicile à garder, ils n'avaient pu empêcher l'ennemi de s'emparer de quelques iles sur le fleuve et d'y établir des batteries qui inquiétaient leurs mouvements sur le rivage. Celui-ci avait en outre sur le Danube une nombreuse flottille de chaloupes canonnières, qui, protégées et remorquées au besoin par des bateaux à vapeur, se portaient rapidement d'un point à un autre, battaient les rives et les forteresses.

Il y avait quelque danger pour les Russes, au moment où ils se préparaient à franchir le Danube, à laisser les Turcs maîtres sur la rive gauche d'un point aussi important que Kalafat. Tant que ceux-ci l'occtipcraicnt, les Russes devraient avoir un corps d'armée en observation près de la place, dans la crainte que la garnison fit une sortie au moment du passage du Danube et ne les prit à revers si le point de passage était rapproché. D'un autre côté, si les Russes étaient battus et poursuivis sur la rive gauche, Kalafat pouvait servir de base d opération à uno armée qui marcherait sur Bucharcst, capitale de la \alachie, quartier général de l'armée russe, qui avait là ses arsenaux, SCS hôpitaux, son administration. Celle crainte était justifiée par les mesures prises par les Turcs, qui avaient réparé et augmenté les ouvr.igcs de défense de Widdiii, et avaient élevé sur une ile du Danube en face de cette place une grande fortification à l'abri de laquelle ils pouvaient préparer cl envoyer des secours à Kalafat. 11 y avait dans celte place treiile-dcux bataillons de mille hommes avec cinquante-deux pièces de campagne; sur les remparts, quarante-sept pièces de siège.

Il était donc naturel que les Russes fissent des efforts pour s'emparer de Kalafat. De nombreux assauts furent livrés; mais, secourue pir le; troupes venues de Widdin, couverte par l'armée d'Omer-

Pacha, Kalafat ne put être enlevée. Le moment approchait d'actions plus décisives.

Le général Salos arrivait à Ibraila le 10 février, el la garnison en était renforcée; on y amenait vingt-quatre pièces de canon, et il y avait bientôt quarante mille hommes à Ibraila ou dans les environs. Le général Schildcr retournait à Giurgcvo, et les Russes fortifiaient celte position, celle d'Oltenitza et les iles dont ils étaient maîtres près de Galatz; leur flottille stationnait entre cette dernière ville cl Ibraila.

Les Russes faisaient encore des travaux de défense h Fokchani sur la frontière moldc-valaque, dans le but d'y transporter, en cas de revers, leurs parcs de munitions, leurs approvisionnements et leurs hôpitaux; ils avaient établi sur la même frontière, à Dokschau, un arsenal, qu'ils fortifiaient.

En même temps une sorte de blocus était formé autour de Kalafat. Cette place était, à une certaine dislance, environnée de troupes qui venaient jusqu'auprès des retranchements, soit pour faire des reconnaissances, soit pour protéger les opérations des corps qui apissaient le long du fleuve, en s'opposant aux sorties de la garnison.

L'armée russe se renforçait de corps nombreux, qui s'étaient avance» malgré l'hiver; elle axait manœuvré avec assez d'habileté et avec des forces assez considérables pour neutraliser les eîTorts d'Omer-Pacha et l'amener à repasser lui-même le Danube dans la crainte d'être enveloppé.

Le général turc était donc revenu sur la rive droite, et laissant à l'armée du Danube le soin de défendre le passage, élaitallé prendre position à Schoumia sur la roule d'Andrinople par les Balkans en arrière de la ligne d'opération. Son quartier général était à Schoumia, son aile gauche s'étendait jusqu'à Kalafat par Widdin.

Le général Gortsclinkolï commandait en chef l'armée russe; l'aide de camp général Schildcr était chargé de la direction matérielle du passage, qui devait être tenté xers le vO mars. Deux points avaient élc choisis : l'un au-dessus du confluent du Prutli et du Danube, en avant d'ibraïla (Brailoxv), en face des iles dont le Danube est semé en cet endroit, el qui le divisent en plusieurs bras battus par les fortifications de la rive droite de Matchin f.Maczin); l'autre point était Ismail, au-dessous du confluent du Pruth et du Danube.

Les Turcs avaient environ quinze mille hommes à Matchin; les fortilications de cette place dex'aient opposer un grand obstacle au passage. Le général Gorlschakoff, afin de diviser les forces de l'ennemi et d'opérer une diversion contre Jlatchin, choisit un 'roisième point de débarquement à Galactz, position intermédiaire entre Ibraila et Ismail, et y envoya le général Luders avec vingt-quatre bataillons, huit escadrons, six sotnias (escadrons de Cosaques) et soixante-quatre pièces de canon. Le général Schildcr dut préparer un second pont. En cas de succès, Luders devait marcher par la roule de Garvaii et attaquer Matchin à revers : c'était là que les plus grands e'ïorls allaient être tentés. Gorlschakoff restait à Ibraila avec quatorze bataillons, seize escadrons, six sotnias et quarante-quatre pièces. Le général UschakolT, qui devait opérer à Ismail, s'était avancé avec un corps emprunté à l'armée de Bessarabie et à peu près égal en forces à celui du général GortschakolT. Après s'être établi sur la rive droite, il devait, par des démonstrations contre Toullcha et Isatcha, donner la main aux opérations des deux autres corps placés sur le fleuve audessus de lui.

Voici quelle était le 22 au matin la position des trois corps de l'armée russe. Du point supérieur au-dessus d'Ibraila au point le plus rapproché de la mer, qui est Ismail, il y a environ cent kilomètres à vol d'oiseau; mais enlre ers deux villes le Danube fait de tels contours, qu'il a un cours d'environ cent cinquanlc kilomètres. Ainsi qu'on l'a vu plus liaul, le lit du fleuve est coupé au-dessus d'Ibraila d'îles nombreuses, dont la plus inférieure touche presque à la ville, el qui donnent au Danube une très-grande largeur.

Le Danube, qui venait du suil-ouest à l'est jusqu'à Rassova, fait ici un brusque contour et prend sa course du sud au nord. Après ax'oir enveloppé les iles d'Ibraila, ayant celle ville à gauche el Matchin à droite, il commence un nouveau détour et décrit trois quarts de cercle, baigne les pieds de Galalz, de Reni , et remonte à Isalcha, au-dessous de laquelle il commence à se diviser en trois grands bras, celui du sud allant direclenicnt à la mer, celui du nord, le plus important, allant passer à ismail el à Kilia.

(iortschakolï opérait en face de Malchin sur les iles, ayant à sa droite le village de(«Trolunga cl plus loin la pelile rivière la Alalmaz. Luders était placé dans la presqu'ilc formée par la Serelh,(|ii'il avait à sa droite, et le l'riilh à sa gauche, ayant dexant lui quelques iles formées au confluent <lc ce fleuve avec le Danube. L'schakolV, placé à Ismail, avait à sa droite un long marais dans lequel se jette la Jalpug, d'autres marais à sa gauche, au-dessous de lui, sur la rive oj)poséc, Toullcha.

En même temps le colonel Zouroff était chargé de faire une attaque contre Ilirr.ova, a quelques lieues au-dessus de Matchin.

LA RUSSIE ET l.'EUROl'E.

Les ponts furent jetés pendant la nuit sur les trois points, et au malin les troupes comnicncèicnt à s'él>ranler; 'mais partout elles rencontrèrent une résistance qu'elles ne purent vaincre. Plusieurs de leurs baluillons furent écrasés ou nojés ; une partie du ponl d'Iliraila fut détruite. De nouveaux corps arrivèrent dans la nuit, les dommages furent réparés, et le Icndoiiiuin, '"3, l'alta<iuc rccoininença. Le général Gortscliakolï fit établir des batteries sur le Danube dans l'ile de Vyndoïa. Grâce a leur feu, des bateaux russes nommés kirinschas, tocl'amas et d'autres banpics purent opérer une descente au-dessous de la forteresse de iMatcbin, à l'embarcadère de Gliitclicl, avec quatre pièces d'artillerie légère, trois bataillons et un certain nombre de Cosaques. Vers le soir, des combats très-meurtriers eurent lieu entre ces troupes augmentées de celles qui continuaient it débarquer ei les Turcs.

La diversion faite par le général Luders eut un plein succès ; les Turcs n'attendaient pas l'ennemi de ce côté, il n'y avait qu'un poste de quelques cavaliers. Le jassage s'opéra dans des chaloupes et des barques sans rencontrer la moindre résistance, pendant que le général Schilder jetait le pont, qui ne fut prêt que le 3:i.

Le général UscIiakolV, de son côté, opéra le passage, mais il eut à lutter toute la journée et perdit beaucoup de monde. Un de ses régiments fut complètement anéanti. Aux deux endroits oii les Turcs purent faire résistance , ils brûlèrent jusqu'à leur dernière cartouche, et ne se retirèrent que devant des forces de beaucoup supérieures et une artillerie formidable.

Le passage sur ces divers points dura six ii sept jours. Le Danube franchi, les deux corps de Gortschakolf et de Luders se trouvaient réunis au-dessous de iMatcbin dans une presqu'île formée par le fleuve, qui décrit une courbe de trois quarts de cercle : ils avaient devant eux ^^Lttchin , sur leur gauche Isatcba ii quelque dislance; sur 'eurs flancs et en arrière ils étaient entourés par le Danube. Le corps du général Uscbakoff avait à sa gauche Toullcha, Isatcba ii sa droite, Babadag en tète, mais était séparé de ce dernier point par les marais de Bazclin.

La position des deux corps de Gortschakofi' el de Luders pouvait devenir des i)lus critiques s'ils avaient eu affaire à des généraux expérimentés et à la tète de troupes suffisantes qui auraient pu les acculer dans cette presqu'ile, dans cet angle du fleuve qui est protégé à son ouverture par Malchin et Isatcba. On ne peut s'expliquer l'inaction du corps d'armée d'Omer-Pacha que par la préoccupation de ce général ii l'égard de la route d'Andrinople.

Contre toute attente, Matchin fut évacuée par les Turcs ainsi que Jsatcha et Toultclia. Ceux-ci se retirèrent sur Babadag, laissant les Russes maîtres de la rive droite depuis Malcbin jusqu'à la mer, et pouvant aller assiéger Hirsova, Rassova et Silistric. Les Russes étaient dès ce moment solidement établis dans la Uobrutscha (ou Dobrutz). Quelques jours après ils emportaient Hirsova. Ils avaient commencé à attaquer cette place le 20 mars aii moyen de leurs chaloupes canonnières, en même temps que le colonel Saroff, qui avait traversé le fleuve sur des barques, à trois lieues d'Hirsova, avec deux mille hommes, attaquait vigoureusement par terre. Ce jour-là trois attaques échouèrent devant une résistance énergique. Le lendemain 21, les premiers retranchements furent escaladés et pris ; le 24, le siège commença, et le 30 la citadelle, déjà incendiée par l'artillerie, fut emportée d'assaut.

A cette époque on évaluait à deux cent raille hommes les troupes rosses sur le Danube; soixante mille étaient dans la Dobrutscha, dont quinze mille à Matchin et Isatcha ; vingt mille à Kustendji. Le gros de l'armée se massait pour marcher vers le fossé de Trajan et les Balkans.

Le passage du Danube n'était pas seulement une opération militaire du plus haut intérêt, il avait encore une autre portée : c'était une réponse indirecte, mais très-nclie et très-expressive, à toutes les notes adressées à la Russie, à toutes les sommations d'avoir à évacuer les provinces moldo-valaques.

La campagne s'ouvrait pour les Russes sous des auspices assez brillants. Loin de songer à la paix, ils reprenaient la route suivie dans leurs précédentes campagnes, ils répétaient les opérations déjà couronnées de succès ; une fois encore ils se retrouvaient aux pied» des Balkans. Toutefois les circonstances étaient moins favorables qu'en 1828. A cette époque les Russes avaient dans la mer IVoire une Hotte qui suivait le littoral, secondait les mouvements de l'armée, attaquait \arna pendant que celle-ci l'assiégeait par terre et transportait librement et sans danger les approvisionnements et les munitions. Cette fois, en entrant dans la Dobrutscha, l'armée russe ne pouvait pas compter sur la flotte enfermée à Sébastopol ou dans la mer d'Azof : les escadres française et anglaise gardaient le littoral, et tous les transports de vivres'destinés aux troupes devaient suivre la route de Bessarabie et traverser le Danube.

Au commencement d'avril le prince Paskiévisteh fut nommé au commandement supérieur de l'armée du Danube : il se rendit bientôt en Moldavie, puis eu Valacbie ; de la il descendit le Danube ju tju'd Ismaïl pour reconnaître la poiilioii, et passa dans la Dobruls-

clia afin de préparer et de diriger les opérations du passage des Balkans.

Les Balkans, cette barrière jetée entre les armées russes et la capitale <lc l'euipiic ottoman, sont une longue chaîne de montagnes qui, parlant du liaul de la province de Servie, se dirigent du nordonest au su<l-est. Elles se divisent en deux artères principales, dont l'une descend dans l'archipel grec, tandis que l'autre, séparant la Bulgarie de la Uouuiélie, vient aboutir aux bords de la mer Noire à Emineh-Bouroum , entre Varna el le golfe de Bourgas. Ces montagnes prennent des noms diOérenls dans les divers pays qu'elles travcrsenl. Près de la mer Noire, c'est le mont llœmiis des Grecs, appelé par les Turcs Emineh-Dag {Monta(jna qui nrotègi:). Un peu plus à l'ouest sont les Balkans proprement dits. L'Ha;mus et le Ballian sont les seuls qui intéressent au point de vue de là guerre actuelle. C'est à leur pied que se concentrent les armées russes, c'est des roules qui les traversent qu'elles veulent s'emparer pour descendre de leurs hauteurs dans la vallée d'Andrinople, d'oii une longue jjlainc conduit à la capitale. La chaîne de l'Hœmus, qui va de l'ouest à l'est, sépare la Dobrutscha de la vallée d'Andrinople, la première au nord, la seconde au sud. C'est au pied de son versant nord que se trouve Schoumla.

Une longue roule qui part de la Moldavie, franchit le Danube à Galatz, relie Malchin , Hirsova, Silislrîe, longe la Dobrutscha, se '■end à Schoumla cl de là franchit le mont Ha;mus entre cette ville et Aouta. Celte route traverse encore deux chaînes de montagnes moins élevées, et, laissant Andrînople à droite, se dirige vers Constantinople. Ou comprend dès lors de quelle importance est pour les lîusses la possession de Schoumla. Une autre roule plus rapprochée de la mer s'embranche sur celle-ci à l'extrémité sud de la l)obrutselia, touche à Marcenopoli , passe entre Schoumla et Varna, traverse il son tour riUcmus et vient se réunir à la ])remîère au-dessous de la dernière chaîne de montagnes. L'existence el la direction de ces deux routes expliquent parfaitement les opérations de l'armée russe entre ibraïla et Ismaïl. Une troisième route, qui \icnt de Bucharest au Danube en passant à Giurgevo, se continue sur la rive droite, relie Routschouk, Czernavoda, communique à la roule de Schoumla, cl, laissant à gauche cette ville, va retrouver la première route au delà de l'Hœmus. Trois autres routes, dont l'une fait d'immenses coutours dans les Balkans, partent du Danube entre Routschouk et Widdin et vont relier, à travers les chaînes inférieures des Balkans, la grande roule d'Andrinople par Sophia et par Philippoli, qu'on ne peut atteindre qu'en franchissant la chaîne supérieure des Balkans.

Il est peu probable que les Russes cherchent à prendre celle dernière route, qui, par sa longueur, les forcerait à disséminer leurs forces : c'est par les routes qui entourent Schoumla qu'ils se dirigeront. De ce côté, en elfet, il y a de nombreux sentiers à travers des gorges profondes, entre des vallées dont les unes olïrent une végétalion splendide , dont les autres sont couvertes de roches brisées, chemins étroits tantôt surplombant des précipices, tantôt s'enfonçant dans les ravins, oii les chariots el l'artillerie ne sauraient passer, mais où passent des soldats el des chasseurs.

Cependant les escarmouches continuaient devant Kalafat. Le IG avril, ies Russes se présentèrent avec seize escadrons de hussards el huit escadrons de Cosaques, appuyés par six pièces de canon, pour faire une reconnaissance des lignes turques. Le commandant de Kalafat envoya contre eux plusieurs régiments de réguliers , quelques bachi-bouzonks (irréguliers) el six canons. Après un combat de trois heures et soutenu des deux côtés avec beaucoup d'ardeur, les Russes furent repoussés et ramenés vigoureusement jusqu'à Maglavit après une perte considérable.

On a vu tout à l'heure quelle est l'importance de Silistrie. De toutes les places ((ui bordent la rive droite , c'est celle que les Russes ont le plus d'intérêt à enlever, parce que cette position entre leurs mains deviendrait la base de leurs opérations dans les Balkans. Quelques jours après le passage du Danube, ils commençaient contre Silistrie une série d'opérations qui avaient pour but l'invcstisseinent de cette ville du côté de la terre, eu même temps que le général Schilder l'attaquait par le fleuve.

Dès le 5 avril on commença, sous les ordres du lieutenant général KronlofI", à construire sur la rive gauche du Danube, en face de Silistrie, quatorze batteries à épaulenient afin de •ballre la ville et surtout la flottille turque qui s'abritait derrière l'île de lloiia.

Le 13, deux mille volontaires commandés par le major Korolcnko descendirent, au moyen de chaloupes et de barques, sur les îles Hopa et Goly, et passèrent quelques jours à élever des batteries, qui, dès le 2'2, pouvaient ouvrir le feu sur les chaloupes canonnières des Turcs.

Une opération plus importante avait lieu par terre : le 19 avril, le général Gorlschakoff, autant pour acculer les Turcs au pied des Balkans que pour investir Silistrie, s'avança de la Dobrutscha avec un corps d'armée de soixante-dix mille hommes dans la plaine qui s'étend entre Rassova, Polanka et Bazarjik : il marchait sur la route de Srliourala.

r./V RUSSIE ET I/EUflOPE.

Tl

L'aile droite des Rus'ïes, se prolongeant dans la direction de Silistric, riait coiiim.iiulée par le général Kotzeljue; le centre par le général Ludcrs, l'aile gauche par le général GortscliakolT.

Omcr-Pacba, à la tête d'une armée a peu prés égale à celle du général (iortsihakoff , attendit les Russes. L'aile gauche des Turcs était commandée par Mustapha-Pacha , le centre par Omer-Pacha hii-mème, l'aile droite par Nakim-Pacha.

C'est au centre que l'action s'engagea le plus vivement entre le général Liiders et Onier-Pacha; celui-ci fut culbuté et obligé de se replier; mais, grâce a un mouvement simultané des deux ailes, le général turc put se mettre à la tête de ses réserves; il revint à la charge et força à son tour le général Ludcrs à reculer; en sorte qu'il n'y eut pas de résultat décisif. Après des pertes considérables des deux côtés, les deux armées gardaient leurs positions.

Le corps russe qui s'était engagé dans celte journée du 19 avril et qui avait livré la bataille de Bazarjik, fait partie de l'aile gauche de la grande armée d'invasion des provinces danubiennes. Voici quelle était à ce moment la situation des deux armées russe et ottomane.

L'extrême droite de la grande armée russe était dans la Valachie, sur la rive gauche de l'Alouta ou Oulot , vers Slalina, à l'ouest de Bucharest; il y avait deux corps : les réserves étaient au nord.

Un troisième corps reliait à Giurgevo la droite au centre, qui s'étendait de ce point jusqu'à Rassova, sur la rive droite du Danube, par le pont de Matchin; les réserves à Bucharest.

L'aile gauche commençait à Rassova, s'étendait dans la Dobrutscba, et se liait par Ismail, Kilia et Akermann aux troupes du général Osten-Sacken qui commande à Odessa ; les réserves étaient à Matchin.

L'aile gauche et le centre des Turcs faisaient face à l'aile droite et au centre des Russes; l'aile gauche couvrant Kalafat et Widdin, le centre occupant Routschouk , Turtukoï et Silislrie; leur aile droite, plus éloignée de l'ennemi, était le long du fossé ou rempart de Trajau; les réserves à Bazarjik et à Varna'.

En seconde ligne étaient les troupes d'Andrinoplc; en troisième les corps français et anglais arrivés à Gallipoli, à Constantinople et à Scutari.

xn.

Mais les opérations de l'armée russe ne pouvaient marcher avec ensemble qu'à la condition d'emporter Silislrie.

Dans ce but, le général Schilder tentait le i i mai de jeter un pont entre les iles du Danube qu'il occupait et la rive droite. Ses pontonniers, foudroyés par l'artillerie des Turcs, étaient forces d'abandonner ce projet.

Kenrorcis immédiatement par de nouvelles troupes, les Russes faisaient une seconde tentative le IG mai. Plus heureux cette fois, le général Schilder parvenait, au prix de sacrifices consiilérables, à jeter son pont, et vingt mille Russes passaient sur la rive droite. En même temps un autre corps d'armée, fort également de vingt mille hommes, sortait de la Dobrutscha, forçait la ligne de Rassova, remontait le cours du Danube, et s'avançait sur Silislrie après avoir disputé le terrain défendu par les Turcs et éprouvé de grandes pertes.

11 y eut donc dès lors quarante mille hommes autour de Silislrie, et la position de cette place devenait des plus critiques. Maîtres du Danube par la possession des iles, maîtres des environs de Silislrie, les Russes pouvaient en faire le siège, mais il importait d'abord d'enlever les ouvrages extérieurs. Deux attaques eurent lieu dans ce but le ïO et le 21 sur le fort détaché de Arab-Tabia, h deux mille mètres en avant de la place, et sur les fortifications qui forment une enceinte continue plus rapprochée. Ces deux tentaiives échouèrent rlevant la vigueur des troupes turques faisant partie du centre de l'armée d'Omer-Pacha, qui disputèrent le terrain, et devant le courage de la garnison, qui fit une sortie sous le commandement de Moussa- Pacha.

Le 2S, des forces plus considérables se portaient de nouveau sur les mêmes points, et, malgré une vive résistance, parvenaient à s'en emparer et à s'y loger.

(.'était un grave échec pour les Turcs, et le danger devenait de plus en plus iiressant; les Russes pourraient bientôt battre la ville de très-près. Moussa-Pacha essaya de réparer cette perle ; dans la nuit du 29 au 30, il fit une sortie à la tète de forces assez grandes; les Turcs se ruèrent avec fureur sur le fort et sur la partie de l'cnceinle dont les Russes s'étaient emparés; dans cet espace resserré la lutte fut affreuse, les soldats combattaient corps à corps et la perte fut considérable des deux côtés. Enfin les Turcs parvinrent à reprendre 1,1 li;;rie de l'enceinte et le fort; mais ne iiouvant garder celui-ci, ils l'onl ruiné et mis hors d'état de servir à l'ennemi, qui depuis investit la place cl fait un siège régulier.

(Jetle nuit du 29 au :îO mai fut sanglante. Les renseignements les plus coin]ilcls qui aient été donnés sont fournis par Vlnralide ruSKe, journal qui se |)ul)lie à Saint-Pétersbourg. Aux pertes qu'il avoue, on comprendra la grandeur de la défaite éprouvée par les Russes. Voici son article :

" L'ennemi attaqua dans la même nuit notre flanc droit. Le lieutenant g('néral S<'lvane, (diargé du commaudeincnl des troupes dans les tranchées, présumant d'apris celle atlaipic (|ue la forlilicalion

avancée faisant face à notre flanc gauche avait été laissée par les Turcs avec une très-faible garnison, résolut, sans y avoir été aucunement autorisé, de profiter de cette circonstance, qui lui paraissait favorable, pour s'emparer de ce fort.

)) Dans ce but, après avoir donné ordre au général major Popoff, commandant de la 1" brigade de la R* division d'infanterie, de venir le renforcer avec quatre bataillons, le lieutenant général Selvane conduisit à l'assaut trois compagnies du 3' bataillon du régiment d'infanterie de Poltava, le 3<' bataillon du régiment de chasseurs d'Alexopol et le 1"^'' bataillon du régiment de chasseurs de Zamosc, qui se trouvaient sous sa main.

" En un clin d'oeil les troupes s'élancèrent sur le fort, passèrent vivement le fossé et même escftladèrent en partie le rempart; mais elles ne purent achever cette audacieuse entreprise en raison de l'escarpement de ce dernier. Alors le lieutenant général Selvane donna ordre de battre la retraite, et fut mortellement atteint de plusieurs coups de feu. Les hommes qui montaient à l'assaut tardant à se replier, le général major Vessélitsky, qui se trouvait auprès du lieutenant général Selvane en qualité d'adjoint, fut obligé de faire battre de nouveau la retraite, et ayant rallié les troupes, les ramena dans les tranchées.

» Dans l'intervalle le major PopofT, qui était arrivé avec sa colonne, avait chargé le général major prince (juroussolT, de la suite de S. M, l'empereur, de mener à l'assaut le l''' bal.iillou ilu régiment de chasseurs d'Alexopol. Quelques hommes de ce bataillon, le prince Oiiroussoff en tête, avaient également pénétré par une embrasure sur le rempart, mais, dans l'impossibilité d'avancer plus loin, avaient été obligés de se retirer avec les autres.

» Malgré l'ardeur des troupes et l'abnégation exemplaire des généraux et officiers, ce coup de main, exécuté au milieu de la nuit, sans dispositions préliminaires et sans autorisation, ne pouvait être couronné de succès, etil a malheureusement entraîné despertes sensibles,

)) Outre le lieutenant général Selvane, qui a payé de sa vie son imprudente tentative, les bataillons qui avaient donné l'assaut ont eu hors de combat I officier subalterne et 2G9 hommes tués; 1 général, 18 officiers supérieurs et subalternes et 121 hommes blessés; I génér.il, 19 officiers supérieurs et subalternes et iil hommes atteints de contusions.

» Parmi les blessés se trouvent le général major Popoff, commandant de la i' brigade de la S" division d'infanterie ; le colonel conile Orlolï, aide de camp de l'empereur, qui ax'ait été des premiers à escalader le rempart; le colonel Kostanda de l'artillerie à cheval de la garde et le lieutenant colonel Gladysch (mort de ses blessures), commandant du l" bataillon du régiment de chasseurs de Zamosc. "

On sait par quels moyens honteux les Russes sont parvenus à s'emparer de ^arna dans la campagne de 1828-29. Si l'on en croit les correspondances, ils ont tenté la même séduction auprès de Moussa- Pacha, et lui ont offert une somme considérable s'il voulait, par des mesures concertées avec les généraux ennemis, favoriser leur approche de la place et par suite sa reddition.

Moussa-Pacha a repoussé ces propositions et a vaillamment défendu Silistrie. Malheureusement la mort l'a frappé sur les remparts, et il est tombé noblement dans une attaque des Russes. C'était le 2 juin ; l'ennemi avait donné un assaut général , il attaquait les forts pendant que la flottille bombardait la ville de différents points du Danube; on se battait des deux côtés avec acharnement, lorsqu'un éclat de grenade atteignit Moussa-Pacha au flanc gauche et le renversa; quelques minutes après le général était mort.

Ce malheur ne découragea pas les assiégés. Les Russes avaient établi une mine qui, dirigée sous la première batterie [du fort Arab Tabia, devait en sautant faire une brèche par laquelle une colonne d'attaque se tenait prèle à s'élancer. Les Turcs, de leur côté, avaient établi des contre-mines, dont l'une se trouvait précisément sous le sol occupé par la colonne d'attaque; ils y mirent le feu, et elle produisit un désordre épouvantable dans la colonne. Ils en profilèrent pour faire une sortie dans laquelle ils repoussèrent l'ennemi au delà de ses retranchements, dont ils s'emparèrent. La perte des Russes dans cette journée fut considérable.

D'autres attaques eurent lieu les 5, 9 et 13 juin. Ce dernier combat fut un des plus meurtriers. Le général Schilder, qui a dirigé les opérations du passage du Danube, eut une jambe fracassée par un boulet de canon cl dut être amputé le soir même à Kalarasch, oii il avait été transporte. Dans une des attaques précédentes, le général en chef Paskiévitsch avait reçu une contusion cl le général Gorlschakoff avait été blessé.

Le 28 mai , une affaire avait lieu près de Slatina à l'extrême gauche des Turcs. Ils traversèrent l'Alouta, marchèrent toute la nuit et se trouvèrent au matin devant un corps russe de deux mille hommes : quatre charges eurent lieu ; les Russes furent mis en déroute et perdirent quatre canons, qui furent amenés triomphalement à Crajova.

Telle étail la position de Silistrie au milieu du mois de juin,

et on annonçait que celle place pouvait tenir encore quelque temps.

Il est à <lésircr que les forces alliées viennent 'mciiIôi a sou secours,

(^ar l'armée d'Omer-Pacha est trop faible pour la dégager, obligée

j qu'elle est de garder Sclioumia cl de couvrir la ligne des Balkans.

LA RUSSIE KT L'EtlUOPE,

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