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CHAPITRE XVII

Extraits des Mémoirea de Jean-Chrysostùme Passek relatifs à l'expédition des Polonais en Danemark contre les Suédois en 1658 et 1659.

" Notre armée était divisée en trois corps : le roi Jean Kasimir campait sous Thorn; le second corps était en Ukraine, et le troisième était commandé par Czarnicçki.

» Nous séjournâmes trois mois à Drabim en Poméranie polonaise, et à la tin d'août nous allâmes en Danemark pour secourir le roi de ce pays. La reconnaissance, disait-on, nous y forçait; car, lors de notre guerre avec la Suède, le roi de Danemark avilit fait diversion en notre faveur. Les traditions écrites attestent la vieille amitié des Danois; mais leur diversion m'a toujours semblé avoir un caractère plus intéressé que dévoué, car ils étaient ennemis des Suédois et en nous secondant contre le roi de Suède, qui guerroyait eu Polopne ils vengeaient leur propre cause.

)) Le roi de Danemark se jeta en Suède avec son armée; il battait, il ilécapitait, il tuait tout ce qui tombait sous sa main. Le roi Gustave qui était un grand guerrier et un heureux soldat, quitta bientôt là Pologne; mais il mit des garnisons dans plusieurs places de la Prusse et pressa si furieusement les Danois, qu'il finit par leur reprendre lo'il ce qu'ils lui avaient pris; et non content, il s'emjiara de leurs possessions.

>, Le roi de Danemark se voyant ainsi poursuivi, harcelé, demanda des secours aux Polonais, en leur disant que c'était par amour pour leur nation qu'il avait rompu la trêve avec les Suédois et qu'il leur, avait déclaré la guerre; c'est de cette manière qu'il voulait se rendre intéressant;! leurs yeux. Eu même temps il demanda aussi des secours a r.uipereur d'Allemagne; mais celui-ci s'excusa en disant qu'un traité le liait à la Siu:de , et que, outre ce motif, il n'avait pas assez de troupes disponibles, car il avait permis à ses sujets de s'enrôler dans les années du roi de Pologne. Après ce refus, notre roi Jean Kasimir resta donc le seul auxiliaire des Danois, et l'armée expéditionnaire, qui était forte de six mille hommes, fut confiée au palatin C/aruicçki. J'ai dit le seul auxiliaire, mais enfin les Allemands, après

avoir réfléchi, envoyèrent une division impériale commandée par le général MontecucuUi, et dont Guillaume, électeur du Brandebourg, était généralissime.

» La nouvelle de cette expédition causa une grande agitation dans notre armée : les uns appréhendaient une campagne d'outre-mer, les autres redoutaient un ennemi que nous n'avions pu vaincre dans notre propre pays et avec toutes nos ressources. Les pères écrivaient à leurs fils, lei femmes ii leurs maris, pour les dissuader de faire l'expédition de Danemark, en disant : " Perdez votre solde, renoncez " à votre avancement, mais n'allez pas dans ce pays, où vous périrez >< tous! 1) IMon père cependant dilTérait des autres, car dans ses lettres il m'ordonnait d'aller courageusement oii m'appelait la volonté du chef. Il ajoutait : « Je prierai Dieu, et avec son aide, pas un cheveu » de ta tête ne tombera, w

» Lorsque nous cùiucs franchi la frontière polonaise, chacun en particulier fit sa prière, puis, selon l'antique usage, toute la division entonna ensemble et ii haute voix le chant : 0 gloriusa Domina ! Au moment oii cela se fit entendre, nos chevaux éternuèrent presque tous et se mirent i\ piaffer. La joie ranima nos cœurs ; c'était d'un bon augure; et en effet, nos pressentiments se vérifièrent.

" Arrivés sur un monticule, nous nous retournâmes encore une fois ])our regarder nos villes et nos villages; chacun disait : o Chère u patrie, te reveirai-je jamais?... « Une tristesse profende nous saisit; mais dès que nous eûmes franchi l'Oder, la gaieté nous revint, et nous marcluîmes pleins d'espoir.

» Les Prussiens nous reçurent cordialement, et leurs commissaires vinrent au-devant de nous en deçà de l'Oder. On nous distribua nos premières rations à Custrin, et nos logements étaient faits d'avance. Quand nous passions par les villes, on voulait que, selon l'usage allemand , nos officiers eussent le sabre hors du fourreau, les sous-officiers le pistolet en main , et les soldats la lance en arrêt. On ne décajiitait plus , on ne fusillait plus jiour punir les fautes d'insubordination; mais quand un soldat était pris en flagrant délit, on l'attachait à la queue d'un cheval qu'on lançait à travers champs. De prime abord cette punition paraît moins dure, mais dans le fait il n'y a rien de pis, car les habits et le corps tombent eu lambeaux, et il ne reste plus que les os.

" Nous cheminions toujours, et nous occupâmes les villes de Nibol, Aabenraae, Haderslcben, Kolding et Uorsens dans le Schleswig et le Jutland. Le palatin Czarnicçki voulait que nous prissions nos quartiers d'hiver dans les possessions suédoises, pour épargner le pain et les vivres des Danois. En effet, nos soldats tombaient dans les villages suédois, comme pour se venger des atrocités que ces derniers avaient commises chez nous lors de leur invasion.

)) Nous regorgions de brebis et de toute espèce de bétail. On pouvait se procurer un bœuf pour un écu (5 francs). Nous avions du miel en abondance. Le pain est excellent et le poisson a la chair très-délicate. Le vin est détestable, mais l'hydromel est au moins potable. La rareté du bois fait qu'on se chaulïe avec de la tourbe et du charbon de terre.

w 11 y a beaucoup de cerfs, de daims et de lièvres, et ils ne sont pas trop sauvages, car la chasse ici est privilégiée, si j'en excepte les loups, qui sont poursuivis à outrance : aussi les autres animaux vivent en paix. Quand nous voulions faire la chasse aux cerfs, nous partions à cheval et nous tombions sur eux à l'improviste; les pauvres bêtes, pour nous échapper, se jetaient dans les fossés à tourbe, et c'est de là que nous les tirions pour les tuer et les manger.

1) J'ai ])arlé tout à l'heure des loups, mais il n'y en a guère, car dès qu'on en aperçoit un , tout le monde court sus; on le tue quelquefois sur place, ou on le pend à une potence ou à un arbre, el on l'y laisse jusqu'à ce qu'il soit pourri. Les habitants ne permettent pas à un loup de passer impunément une nuit dans la forêt. L'odeur du cerf l'attire, mais il ne sait comment aborder, car d'un côté il y a la mer Baltique et de l'autre l'Océan; il faudrait que le pauvre loup payât grassement à M. le président de Danzig, pourvue celu-ci l'autorisât à fréter un bâtiment, et voilà pourquoi les forêts abondent en gibier. Quant aux perdrix , il n'y en a point; ce volatile est si bête, si peureux, qu'au moindre bruit il s'envole et va tomber dans la mer où il se noie.

u Les Danois sont en général bien faits; les femmes sont belles et ont la peau très-blanche ; leur costume est gracieux , mais elles portent des sabots, et quand elles marchent sur le pavé, elles font un" bruit si effroyable que deux hommes ne s'entendraient pas parler. Les ft^mines de qualité portent des souliers. Celles qu'on appelle de qualité sont beaucoup moins retenues dans leurs affections que les Polonaises. Au premier abord on les croit modestes jusqu'à l'austérité, mais <lès qu'on leur fait tant soit peu la cour, elles deviennent amoureuses folles de vous, et ne se donnent plus la peine de le cacher. Une jeune fille quitte père, mère, fortune, pour suivre son amant au bout du monde.

>i Les lits dans ce pays, sont faits comme des armoires; le soir on tire les planches pour se coucher, le matin on les referme , et il n'y parait plus. On est ici d'un laisser-aller inconcevable : hommes et femmes font leur toilette de nuit devant tout le monde, et celte toilette, si toilette il y a, consiste à se débarrasser de tous ses vêtements,

HISTOIRE UE POLOGNE

même du dernier. Quand une femme s'est ainsi déshabillée , elle pend ses robes à un portemanteau, puis elle éteint les lumières et se met dans son armoire. Tout cela se passait devant nous. In jour, je manifestai mon étonnement à une femme , et lui dis qu'une Polonaise ne ferait pas en présence de son mari ce qu'une Danoise fait devant des étrangers. Elle me répondit : '< C'esi un usage général. )) D-'ailleurs, pourquoi avoir honte de ce qui a été créé par Dieu ! Les » chemises et les robes s'usent bien assez pendant la journée, il n'est » pas nécessaire de les user encore la nuit ; puis , il n'est pas propre » de garder sa chemise la nuit, car si elle a des puces, on les emporte «avec soi! » Mes camarades se moquaient délies et leur faisaient mille plaisanteries, mais il fut impossible de changer les habitudes de ces femmes.

') La manière de vivre est pour le moins aussi bizarre que la manière de dormir. Les Danois font leur cuisine pour huit jours, et ils mangent presque tout froid.

)' 11 n'y a que les nobles , et qui plus est, les riches , qui peuvent ïvoir des poêles dans leurs maisons, car il faut payer au roi un impôt de cent écus (500 fr.) par an pour acheter le droit d'avoir un poêle ; aussi les pauvres ou les gens qui n'ont qu'une petite fortune ont des cheminées pour se chaulYer.

» Les églises où on célélirait autrefois le culte catholique sont belles, plus belles que nos églises calvinistes, car elles ont des autels et des images. iVous assistions souvent aux sermons, que les prêtres protestants prononçaient e\près pour nous en latin, et ils avaient une si grande crainte de nous déplaire, qu'ils n'articulaient pas un mot, un seul mot, qui fut contraire à notre religion catholique-romaine; aussi ils nous disaient avec un certain air d'orgueil : " Vous avez tort de » nous appeler schismatiqiies, car nous avons la même foi que vous. » Malgré l'orlhodoxie de ces sermons, notre abbé Piekarski, de la compagnie de Jésus, nous grondait fort d'y assister, et nous défendait même d'entrer dans les temples; mais nous n'avions garde de lui obéir, car nous y allions pour voir les femmes.

» Quand les hommes sont dans le temple , ils se couvrent la figure avec leurs chaptauv, et les femmes baissent leurs voiles et cachent leurs visages sous leurs bancs; alors quelques-uns de nos plaisants, qu'on rencontre dans toutes les armées, s'amusaient à leur prendre leurs livres de prières et leurs mouchoirs. Un jiur le ministre protestant s'en aperçut, il se prit à rire , mais à rire si fort en nous regardant, qu'il ne put continuer son sermon. ]\os rires scandalisèrent beaucoup les luthériens, et ils nous le dirent; le prédicateur leur conta a ce sujet l'anecdote suivante : « Un jour un soldat de- » manda ii un ermite de prier Dieu pour lui : l'ermite s'agenouilla et w pria; pendant ce temps-là le soldat s'empara du mouton qui portail » le léger bagage de l'ermite, et se sauva avec. » En finissant sa parabole, leprédicaleurs'écria : « O piété, piété! l'un prie Dieu, et l'autre » vole! Il Depuis lors, les femmes serraient leurs livres et leurs mouchoirs avant de se cacher le visage; mais tout en prenant cette précaution, elles nous regardaient en riant.

u Quand je demandais à ces iiauvies femmes pourquoi elles se cachaient la figure, car ni Jésus-Cbrist ni les apôtres ne l'avaient enseigné , elles ne savaient que répondre; un homme, en voyant leur embarras, me dit : « Nous nous caclions le visage en mémoire 1 de la toile que les Juifs ont jetée sur la face sainte de Jésus-Christ, )> quand ils lui disaient de prophétiser sans voir. — Mais, répondis-je, » pour que la chose fût complète, il faudrait aussi vous donner des » coups de poing sur le dos, et vous fustiger comme on a fustigé le » Sauveur. >i Mon explication ne trouva point d'amateurs.

» L'électeur de Brandebourg ayant eu connaissance de nos assiduités dans le temple, dit au staroste de Kaniow : " Pour l'amour de » Dieu, avertissez M. le palatin Czarnieçki afin qu'il défende à ses » Polonais de fréquenter les temples, car bon nombre d'entre eux » se convertiront au luthérianisme. On m'a dit qu'ils priaient avec 1) tant de ferveur qu'ils enlevaient, sans y faire attention, les livres et » les mouchoirs de nos belles dames. » Le dévot avertissement de M. l'électeur divertit beaucoup notre palatin.

)) Le susdit électeur Guillaume nous faisait force gracieusetés; il nous traitait bien et s'habillait à la polonaise. Quand notre corps d'armée défilait, il tenait chapeau bas, et nous saluait le plus courtoisement du monde. Guillaume caressait notre couronne : il espérait que ses cajoleries le feraient élire roi de Pologne à la mort de Jean- Kasimir; et sans la gaucherie de l'ambassadeur de Guillaume, cet événement se serait peut-être accompli. Dans l'assemblée où on discutait l'élection, un sénateur polonais dit à l'envoyé brandebourgcois : » Que l'électeur se convertisse à la foi catholique , et nous l'élirons » roi. » Mais l'envoyé assura que son maître ne le ferait même pas pour devenir empereur. Cette réplique déplut fort h Guillaume, et il lit une verte remontrance a son envoyé, qui se permettait de disposer de sa conscience sanssa permission.

u Nous avons dans l'armée les Impériaux et les Prussiens; notis fraternisons de préférence avec ces derniers , car ils nous envoient dans notre camp de jolies couturières. Que de fois il nous est arrivé de voir une femme jeune, belle, mais soufTrante et amaigrie, venir à nous, et nous dire d'un air suppliant : « Monsieur le Polonais, don- • nez-moi un morceau de pain ; je ferai vos chemises si vous en avez

1) à faire, et je raccommoderai votre linge. » En jetant les yeux sur la pauvre créature, la pitié nous prenait au cœur : certes on ne pouvait refuser une aumône; puis nous achetions de la toile pour faire faire des chemises, et nous l'occupions ainsi pendant quinze jours ; c'était une bonne œuvre, n'est-ce pas? Mais nous en étions récompensés, car les Prussiennes sont charmantes , et nous n'avions dans toute notre division qu'une femme, l'épouse d'un trompette. Mais ce qui paraîtra inconcevable, c'est que les Prussiens, qui ne manquaient de rien, nous envoyaient leurs femmes pour mendier. Cependant, quand nous les gardions trop longtemps, ils venaient les chercher, mais en nous remerciant, et en nous faisant force salutations pour nos bontés. Quand l'ouvrage n'était pas fini, ils permettaient à leurs femmes de rester pour le finir; et celles-ci, pour les exhorter à la patience, leur donnaient des biscuits. Ils s'en allaient donc contents, remerciaient de plus belle, et revenaient de temps en temps pour voir leur chère moitié. En quinze jours elles devenaient si grasses, si alertes, si gaillardes, que leurs maris avaient peine à les reconnaître. Il Enfin, après toutes ces distractions plus ou moins distrayantes, il fallut se battre, fairfe des sièges et des assauts à coups de hache, et pour comble de malheur, point de haches! On envoya à deux, trois, six lieues à la ronde pour chercher des haches. Un matin, il nous en arriva cinq cents. La trompette sonna , le chef de notre détachement nous passa en revue , on fit distribuer les haches, et on nous donna l'ordre de nous tenir prêts, car dans une heure on allait attaquer la forteresse de Kolding. Notre chef nous recommanda de courir, pour arriver bien vite sous les remparts, et de mettre des gerbes de paille sur nos poitrines pour empêcher les balles de nous atteindre.

n Avant le jour on se mit en marche. Pendant que nos troupes défilaient, je dis au chapelain : " Le lieutenant Charlewski vous demande )) la permission d'aller en avant avec son détachement. » Il me répondit : « Eh bien, qu'il aille; mais vous, vous resterez ici avec moi. — Impossible, on dirait que je suis un poltron; j'irai. « Aussi, Koszowski, Lonçki et moi nous mîmes pied à terre et nous prîmes le commandement, après avoir fait nos prières à Dieu et à la sainte Vierge.

Il L'abbé Piekarski nous fit avant notre départ une touchante exhortation , qu'il termina par ces mots : « Comme Isaac , vous vous

» dévouez à la mort, et comme lui vous serez sauvés. IMais si quel- )> qucs-uns doivent mourir pour Dieu et pour la patrie, c'est obtenir u la rémission des péchés et le salut éternel. Offrez votre âme à Jé- II sus, au saint enfant qui gisait dans la crèche. Saluez avec ferveur • la journée de demain; demain, mes frères, c'est la grande fêle de « Noël! Au nom de Jésus-Christ et de Jlarie, marchez au combat, et " vous vaincrez, et la patrie comptera une victoire de plus! Becevez )) ma sainte bénédiction, allez en paix, et quand je vous reverrai, » nous rendrons à Dieu des actions de grâces! » Après ces mots, l'abbé récita les prières des morts. Je m'approchai de lui, et lui dis : « Mon révérend père, donnez-moi voire bénédiction particulière! >< H- me serra la tète dans ses deux mains, m'attacha au cou une relique, et me dit : « Ne craignez rien, mon fils, vous reviendrez sain et sauf! »

Il Un trompette, qui avait été en avant, revint en toute hâte pour nous annoncer que les Suédois avaient dit : <• Si votre humeur che- » valeresque vous engage à nous attaquer, ne vous gênez point , car Il nous ne vous redoutons pas plus ici qu'en Pologne. » Et tout aussitôt, en effet, ils commencèrent à tirer. Ils n'avaient guère peur d'un ennemi qui ne possédait pas une seule pauvre pièce de canon ; toutes nos forces sur ce point consistaient en un régiment d'infanterie, quatre escadrons et trois cents volontaires. Mais cette poignée d'hommes était brave au delà de toute expression.

i> Nous sûmes depuis, par les prisonniers suédois, qu'avant l'attaque ils étaient sûrs de notre perle. La cavalerie polonaise, disaient-ils, ne les aidera pas à prendre un fort; au premier coup de feu, leurs chevaux s'en iront à tous les diables.

a Nos soldats avaient la poitrine recouverte de paille, et les officiers avaient des cuirasses et étaient armés d'un pistolet. Le palatin Czarnieçki nous voyant ainsi disposés, nous dit : « Que le bon Dieu Il vous ait en sa sainte et digne gaide; marchez et courez vite en 1) franchissant les fossés, quand vous serez sous les murs, l'en- 1) nemi ne pourra plus vous atteindre. »

» Je me mis à la tête de mon détachement, et je chantai à haute voix : Louanges à vous, 6 notre ylorieiur maHre! Et Paul Wolski, chef de l'escadron du roi, en fit autant, et Dieu nous préserva si bien que pas un de nous n'a péri; je parle de ceux qui ont invoqué Dieu avant le danijer, car les autres détachements furent décimés.

>> La paille que nous avions contre nos poitrines nous réchauffait si terriblement que plusieurs soldats la jetèrent avant d'avoir franchi les fossés ; mais ceux qui ont eu le courage <le la garder jusqu'au bout, et qui ont pu grimper avec sur les remparts, ont trouvé après des halles qui s'étaient arrêtées dans la paille.

1) En sortant du fosse, j'ordonnai à mon détachement de crier bien

fort : « Jésus ! Marie ! » Mais d'autres criaient à tue-tête : « llim , /lou,

h<m.' Il Nous courûmes en pleine carrière au pied du mur; on entcmlait

des gémissements affreux, les balles pleuvaient, c'était à n'y plus voir

I clair; plusieurs bomines restèrent sur la place. Je me trouvai devant

HISÏOIUE DE POLOGNE,

une tour qui iivjit une ouverture grillée; mes soldats se mirent en ilcvoir de l'eiifonccr. Au-dessus de celte ouverture il y en avait une autre, j;rillt'e aussi, et de là on tirait sur nous avee des pistolets, mais avec peine, car le ijrillage étaii serré. Je fis diriger des carabints sur le IKiinl o'oii on tirait, et chaque fuis qu'une main s'avançait, on l'alialtail. ]l arriva donc qu'un pistolet toniba à nos pieds'; ceci découragea les asseyes, et, faute de mieux, ils nous jclcrtnt des pierres. Pour nous c'était moins dangereux , et mes soldats donnaient des coups de hadic sans que les Suédois pussent h-s en enipccber. lùiliu la brcilic fut assez grande, et je donnai l'orJre qu'on y entrât un i> un. A\ oliki , qui était brave et téméraire au suprême degré, voulut être le premier, et se mit a crier : « J'entrerai! » .Alais ii peine eut-il passé la lélc, qu'un Suédois le saisit aux clievcux : moi je me mis ii le tirer par les pieds, mais plus je les lirais, plus le Suédois tirait la tète. \\ oiski s'écria : « Pour l'amour de Dieu, làchez-moi, car vous allez me séparer en deux ! » Je commandai à mes bomnics de faire IVu dans l'ouverture; alors les Suédois lâchèrent prise, et nous entrâmes l'un après l'autre par la brècbe. Cent cinquante éiaient déjii passés, lorsque nous aperçûmes quelques compagnies de Suédois , les mêmes sans iloule qui venaient de tirer sur nous. Au moment oii nous les vîmes, ils étaient sur le point de gagiier l'ouverture d'une cave, mais on ne leur en laissa pas le temps ; nous finies feu , six furent tues, et les autres se sauvèrent dans la cour.

• >ous nous formâmes en bataille dans le milieu de le cour : nos soldats entraient toujours par la lucarne, et bientôt nous fûmes trèsnombreux. La garnison suédoise, en s'aperccvaot de noire surprise, se mit à sonner la trompette et à agiter le drapeau blanc en signe de soumission, c'est-ii-dire soumission entière et sans condition. Messieurs les Suédois dérogeaient à leur usage, car ils se vantaient de n'avoir jamais demandé merci. Je donnai ordre à mes troupes de ne pas se débanJer avant d'avoir pousse il bout nos ennemis. Wolski donna le même ordre aux siennes.

)) .ALiis voilà que les mousquetaires suédois descendent de l'habitation du commandant. Aussitôt je dis à mon détachement : « Je vois de nouveaux hôtes, attention ! • >ûu3 nous formâmes en demi-lune, après avoir fait feu, nous attaquâmes immédiatement à l'arme blanche.

u Pendant ce temps-là nous entendions les timbales, les gémissements ,^ la musique, un tonnerre d'armes à feu, qui venaient de l'autre côté; nous limes volte-face, et, à la pointe du sabre, nous avons enlevé , terrassé, renversé tout ce qui se présentait; ceux qui voulaient fuir tombaient dans nos fourches caudines ; en un moment nous pûmes faire un pont avec les cadavres, et nos braves envahirent les issues du château fort et tuèrent tous les Suédois qui voulaient encore se défendre.

u Au milieu de cette bagarre, l'ober-lieutenant Tetwin arrix'a avec ses dragons : il croyait être le premier qui pénétrait dans l'intérieur, mais il se heurtait a chaque pas sur des monceaux de cadavres. « Qui ^ donc a tué tant d'hommes? « s'écria-t-il en faisant un signe de croix. — ". *^'*^' 10"* > " reprit ^\ ohki. Pourtant nous n'étions que quinze officiers à la besogne, tous nos soldats se répandirent dans la forteresse pour piller. <• .Mais rassurez-vous, lout n'est pas fini ; tenez, re- " gardez toutes ces tètes suédoises qui montrent leur nez parl'ou'cr- > lurede la tour, u

• Sur ces entrefaites, un de nos blancs-becs amena un gros officier suédois. •> Donne- moi ta capture, lui dis-je, je vais lui irancher la il Icie. — Son uniforme vaut mieux que lui, nie répondit le soldat, • il faut d'abord le lui ôter. u

>< Pendant qu'on le déshabillait, nos soldats étaient descendus dans les caves à poudre, et chacun en metlaii dans ses poches, dans son bonnet et dans son mouchoir. Un dragon, ô la sliipide créature! approche une mèche allumée d'un baril'de poudre à canon; aussitôt le feu prend, et nous entendons la plus eiVioyable explosion. Les murs, les figures en plaire, les statues en marbre et en albàlie sautent en l'air et éclatent eu mille morceaux.

I- A l'extrémiié du château s'élevait une tour avant une plate-forme recouverte en plomb ; celte tour était ornée de statues en bronze doré en en marbre blanc du plus beau travail. Ine de c s statues échappe niiraculeuseiufnt à l'explosion, mais elle va tomber à une grande dislance. De loin, cela avait l'air d'un corps de femme, et nous le crûmes tout de bon! « C'est la femme du commandant, « s'écriat-on en approchant; mais en touchant du doigt nous vîmes que c'était du marbre et rien de plus. Ce marbre était si bien travaille qu'on aurait cru que ce corps de femme venait d'evpirer. C'est dans la grande salle de cette tour que les rois de Suède dansaient, festoyaient et se livraient à toute espèce de plaisirs. La position de la tour est des pins pittoresques : de là on découvre presque toutes les provinces du royaume et même une grande partie de la Suède. Au moment de l'explosion, le commandant et sa troupe étaient d.ins la tour, et ils sautèrent presque tous eu l'air, ou disparurent dans la fumée pour aller retomber dans la mer comme des grenouilles.

» Les armées impériales et brandebourgeoises, en voyant de loin 1 explosion, crurent que les Polonais célébraient joyeusement le jour de iSoel; le roi de .^uède crut la même chose , mais ceux d'entre les Polonais qui étaient eucoreaupres du roi lui dirent que les Polonais ne faisaient des reui de joie que le jour de Pâques. Trois jours après

l'événement, le palatin Czarnieçki nomma le capitaine Wonsoxvicz commandant du fort, et chacun se rendit au poste qui lui était assigné.

i- Lu attcndanl , comme c'était le jour de JNoèl, il fallait se disposer à ciilenrlre la messe; nous avions bien des prêtres avec nous, mais nous n'avions ni aulels ni ce qui est nécessaire pour le sacrifice de la messe. >ous nous rendiiucs dans la forêt voisine pour dresser un autel sur le pied d'un chêne abattu, et au moment que nous nous apprêtions à y piauler la croix, nous vîmes venir un homme qui apportait les babils sacerdotaux de l'abbé Piekarski. Enfiu la messe put èlre dignement célébrée L'armée se rangea en bataille, on ht du feu pour chauffer \e vin dans le calice, car le froid éiail atroce , et le prêtre entonna le Te D'um laudamus. Ces pieux accents se répandirent en échos dans la forêt.

» Je me mis à ginoux pour servir la messe; le palatin s'approcha de moi et me dit : « .Mon frère , lavez auinoins vos mains avant de ') commencer ; elles sont trop noircies par la poudre. » L'abbé reprit : n Cela ne lait rien, D eu ne réprouve pas le sang qui a été M versé en son nom pour la di-frnse et la gloire de la Pologne! »

» Après la messe, nos camarades qui éiaienl allés a la recherche lies vivres nous apporièrent de quoi manger. Chacun se plaça comme il put, et se mit à dévorer : nous en ax'iuns bi'soin, il y avait vingtquatre heures que nous n'avions rien mis sons la dent. Le palatin se promenait à cheval au milieu de nous; il était radieux , et certes il y avait de quoi : prendre une forteresse sans artillerie et sans infanterie, c'est un fait sans exemple dans les annales militaires. Le palatin, s'il l'eût voulu , aurait pu demander du secours à l'électeur, qui n'éiait pas éloigné du champ de bataille ; mais il ne voulait rien devoir aux étrangers , il s'en reposait sur le courage des Polonais. C'est lui qui conçut le projet de l'attaque, et qui le mit à exécution.

Il ISous avons commencé l'année l(iâ9 à Uadersleben ; nous y sommes an milieu des fêtes du carnaval, mais cela ne vaut pas notre gaieté polonaise.

Il Après l'allaire de Kolding, nous devions nous emparer de l'île d'Alsen, car les Suédois y campaient et causaient de grands doramages sur les derrières de notre armée. Les troupes brandebourgeoises longèrent cette ile, mais elles n'osèrent ou ne voulurent pas l'attaquer, et, comme dit le proverbe, les loups ne se mangent pas entre eux.

Il Un beau soir, le jialatin Czarnieçki, avec trois cents cavaliers, lit une promenade ou plutôt une reconnaissance de ce côte ; puis tout à coup il fit sonner la trompette pour nous prévenir d'êlre à cheval le lendemain matin. A la pointe du jour nous cheminions sur les bords du Belt, mais pour frayer le chemin nous fûmes obligés de casser la glace à coups de hache ; cependant le froid n'était pas intense et la journée était belle. Le bras de mer était a peu près large d'une lieue, et pendant que nous travaillions sur un bord , les dragons travaillaient sur le bord opposé ; cette distance n'était pas énorme, et au milieu on trouvait un gué où les chevaux pouvaient se reposer.

" Quand la glace fut cassée, le palatin fit un signe de crois et se jeia le premier à l'eau; une partie de notre division, c'est-à-dire trois régiments, le suivirent. ÎNous ax'ions enveloppé nos pistolets et nos gibernes pour qu'ils ne fussent pas mouillés. Quand nous touchâmes à l'endroit oii était le gué, le palatin ht faire halte : nous nous reposâmes un moment, puis nous poursuivîmes.

Il Les chevaux que nous montions axaient été mis d'avance h l'épreuve, et ceux qui étaient rétifs à l'eau étaient placés entre deux bons nageurs qui les soutenaient pour qu'ils ne se noyassent pas. Par bonheur il faisait un temps calme et même chaud pour la saison; mais bientôt les gelées reprirent de plus belle.

Il Les Suédois, qui ne s'attendaient pas à lant d'audace, se rallièrent eu toute hàie et se mirent à tirer sur nous quand nous voulûmes aborder; mais de l'autre côté nos drsgons gagnaient du terrain et les atiaquaient impétueusement. Les Suédois , voyant que malgré leur feu nous sortions de la nier, furent tellement effrayés, qu'ils lâchèrent pied ; alors nous les sabrâmes impitoyablement. iNous fîmes quelques prisonniers, et ces hommes, encore tout étourdis de l'attaque ei de la défaite, nous disaient : « Les Polonais ne sont point Il des créatures humaines, ce sont des diables. Jamais ou n'a vu la 11 civaldrie traverser un bras de mer pour aller chercher son en- II nemi. » Le roi de Daneinaik voulut qu'on lui envoyât vivant le commandant suédois; j'ignore ce qu'il en fit et comment il le traila.

11 l ne fois maîtres de l'île, nos troupes entrèrent dans les maisons pour se sécher et se réchauffer. Il fallait les voir se jeter sur les habitants, hommes ou femmes sans distinction, pour leur prendre leurs habits et se rechanger. Le palatin fit prisonnier tout ce qui restait de la garnison suédoise, et nomma un commandant danois, auquel il donna de noiivellis recrues; car il était d'usage de faire entrer dans les cadres de l'armée active les vieux soldats, et de mettre les jeunes gens dans les places que nous prenions. Quand ces mesures furent exécutées, le palatin choisit dans la garnison cent Suédois, mais des meilleurs, et les répartit dans nos escadrons; ce renfort n'était pas inutile, nos rangs commençaient à s'éclaircir, et, comme on dit, on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs.

m Nous ne restâmes pas longtemps dans l'île : bientôt nous reçu-

HISTOIRE I3E POLOGNE

mes l'ordre de regagner nos quartiers ; mais cette fois nous traversâmes la mer dans des barques. Ainsi nous avons terminé l'année dernière par la prise de Kolding, et nous commençons celle-ci par la conquête d'Alsen. Pendant plusieurs semaines nous nous reposâmes.

w Plus tard nous attaquâmes une forteresse formidable ; certes on aurait pu s'effrayer de sa position, mais l'expérience nous avait appris que nous pouvions tenter l'impossible. Tout confiants dans notre bonne étoile, nous porlâmes nos forces sur ce point; lei Suédois tiraient sur nous avec des pièces qui portaient très-loin, mais ils faisaient des sorties, et nous les battions toujours. A la (in du printemps la forteresse se rendit, mais d'une manière singulière et sans grande eft'usion de sang.

» Après cela nous entrâmes dans le Julland, et nous occupâmes Arliusen ou Aarhus : c'est une belle ville, mais on nous donna une rue dont les maisons n'avaient point d'écuries, et il n'y avait même pas moyen d'en faire ;i la bâte, car cette ville est bâtie sur pilotis. ?i'ous demandâmes la permission d'aller dans les campagnes voiaincs, ce qui nous fut accordé; mais quelques-uns de nous restèrent à Arhusen.

» Notre régiment fut logé dans la petite ville de Holra et dans les environs : elle est située entre la mer Baltique et l'Océan ; toute cette province s'appelle le Julland, et celle oii est située liadersleben s'appelle Suder-Jutland. Le régiment se plaisait beaucoup ù Holni ; mais les chefs pensèrent qu'étant éloigné de l'élat-major, il pouriait être coupé par l'ennemi. Kopcnhague est à dix milles de mer, et les Suédois pouvaient franchir cette distance en très-peu de temps.

'I Mills pour changer de destination il fallait s'aboucher avec les autorités du lieu. Comme je parle latin, on m'envoya eu députation, car dans le Julland on parle beaucoup latin, très-peu entendent l'allemand , et pas un le polonais. J'allais m'enfoncer dans un pays qui m'était inconnu, et je dirai franchement que cela ne m'amusait pas du tout; mais ma mission m'y forçait, et je me mis en route. J'emmenai avec moi quinze soldats.

i< Quand je fus à ma destination, je fis sem4>ldnt de ne pas savoir un mot de latin. Je me rendis auprès du commissaire de la province, qui me demanda en allemand si je parlais cette langue : je répondis nix ; alors on m'amena un employé qu: parlait l'italien, celui-ci me dit : Parla ilaliano? et moi de répondre un nix gros comme le bras. Les pauvres diables perdaient la tète; ils me firent encore d'autres questions, tantôt en allemand, tantôt en italien, et au lieu de fii,i" je leur répondis ijueld (de l'argent). Ils me demandèrent si je voulais manger : Guelâ: ils me demandèrent si je voulais boire, et toujours je répondais gue/i/. Voyant que je n'entendais ni l'allemand ni l'italien, ils firent venir un gentilhomme, un savant réputé, qui avait servi dans les armées de Frédéric, et qui avait beaucoup voyagé. Le gentilhomme m'aborda en me disant : Eyo saluto duiiiinatioitem cestram. Je lui lâchai mon imperturbable guekl , et rien de plus. Le savant, sans se décourager, me dit : Parla italiano? — (iueld, repris-je d'un ton doucereux. « Décidément il ne comprend aucune langue 1) humaine, >• s'écrièrent les assistants; et moi je m'amusai ;i les laisser toute la journée dans l'embarras.

11 Plusieurs paysans se décidèrent le lendemain à aller chez les Prussiens pour leur demander un interprète; mais avant de partir ils vinrent me trouver, ils apportèrent un gros esturgeon tout vivant, amenèrent un bœuf gras et un cerf apprivoisé; outre cela, ils placèrent sur ma table une coujie qui contenait cent écus, puis ils me dirent dans leur langage : « Tout cela est pour vous, c'est un cadeau 11 que nous vous faisons. » Alors, montrant du doigt la coupe, je leur dis en excellent latin : « \ oilà une chose que je comprends à mer- 11 veille. 11 Les Danois, en voyant ce miracle, ne se possédaient pas de joie : ils se jetaient sur moi, ils m'embrassaient, ils me serraient à m'étoufter; puis ils coururent dans tout le village en criant : « Notre 11 maître a parlé ! " L'allégresse fut au comble; nous passâmes {ajournée à rire, a jaser et à boire.

" Le lendemain j'entamai mes négociations. Je montrai l'état des terres dressé par le commissaire du gouvernement. Les Danois ne pouvaient nier, car le recensement était exact ; de plus nous venions en amis : il fallait donc obéir. Après deux jours, on vint m'apportcr la contribution d'un mois; et toutes les fois qu'il était (|iiestion d'écus dans nos pourparlers, on les appelait des inlerprcles. Je donnai l'ordre qu'on expédiât l'argent ii l'état-major de mon rcg'iment, ensuite je voulus partir; mais les habitants me supplièrent de rester encore, car ils craignaient les Brandebouigeois, qui n'étaient éloignés que de six lieues, l'-n elTel, quelques marauileurs s'approchèrent (tu village et enlevèrent le bétail; mais quand ils aperçurent un Polonais, iU se sauvèrent ii toutes jambes en abandonnant leur butin.

« Après ces aventures, je revins.! Aarhus. Le palatin, en me voyant, dit au lieutenant Polanowski : « Je vous présente M. Passek, qui parle 11 toutes les langues; mais il ne desserre pas les dents avant qu'on lui » présente une coupe d'argent remplie d'écus. » Polanowski ne comprenait rien ii cette plaisanterie ; je la lui expliquai, et depuis les écus s'appelèrent des inlernri'les.

Le lendemain du dimanche de la Qiiosimodn, le palatin Czarnierki tomba malade dangereusement, \oiis fûmes trts-alarmés. On appela

plusieurs médecins, et l'électeur envoya les siens. L'amiral hollandais, voulant témoigner son intérêt au héros polonais, envoya aussi sou médecin. Il y eut une grande consultation qui décida qu'une musique devait faire entendre du matin au soir des airs doux et mélancoliques dans la chambre attenante à celle du palaiin. Ce moyen eut le plus grand succès. Au bout de quelques jours de musique, le palatin alla mieux, et toute l'armée lut heureuse de son rétablissement.

"Quelque temps après, toutes les troupes eurent l'ordre de se trouver réunies dans un grand camp. La division polonaise arriva ponctuellement; elle était là à son poste, pendant que les Impériaui étaient encore en route. Les troupes alliées furent cantonnées à deux lieues l'une de l'autre. Le général Montecuculli gardait une grosse rancune à notre palatin ; il était jaloux, l'Autrichien, en voyant toutes les recrues danoises se ranger sous le drapeau polonais; enfin à la première entrevue on se fâcha fort.

11 Le palatin lui dit : « Il ne faut point s'emporter pour une chose 1) que le fer peut décider. Tu es militaire, moi aussi; tu es général, « moi aussi : à demain donc pour vider notre dilïérend. «

Il Le lieutenant Skoraszexvski et l'éciiyer tranchant de la couronne Leszczynski vinrent provoquer en duel Montecuculli. Les deux armées ne se mêlèrent en rien de cette alïaire. L'Autrichien dépêcha deux de ses officiers au palatin; quand celui-ci les aperçut, il courut droit il eux, pensant qu'ils venaient lui proposer le combat. Les envoyés venaient porter des paroles de paix, d'excuses et de pardon au nom de leur général.

« L'électeur de Brandebourg, en apprenant cette nouvelle, dit à Montecuculli : « Vous avez bien fait de ne pas vous battre avec Czaru niecki, car, si vous l'aviez blessé, vous auriez eu affaire à moi; sa— 11 chez, monsieur, que je représente ici le roi de Pologne. »

11 Pendant deux hivers, la division de Montecuculli avait mangé du pain et fait très-peu de besogne, car le général avait été très-passif dans toutes les affaires. Un beau jour, il se ravisa : il alla au-devant des Suédois, mais sans nous, car il voulait ne ilevoir son triomphe qu'à lui-même. Il rencontra l'ennemi entre la Fionie et Frédérichs- Odde, et là il fut si bien arrangé, qu'il s'en revint tout confus. La conquête de Frédérichs-Odde était réservée aux Polonais; Dieu voulait que notre sabre vengeit les malheurs que les Suédois nous avaient fait éprouver chez nous. En effet, après notre assaut, la forteresse fut emportée. Dans un autre temps, les Suédois avaient perdu neuf mille hommes en l'attaquant, et les Danois onze mille en ladéfendant.

11 Les Suédois abandonnèrent cette place, et se réfugièrent en Fionie. Le palatin mit dans le fort nue garnison danoise et un commandant danois; aussitôt les vaisseaux hollandais entrèrent dans le port, et on discuta sur les moyens à employer pour chasser les Suédois de la Fionie.

11 Notre division campait aux environs, mais elle ne perdait pas son temps. Nos soldats se mettaient dans des barques, et ils allaient en Fionie pour inquiéter les Suédois. Les dragons de la compagnie de Semenow réussissaient merveilleusement dans cette guerre d'escarmouche. Ces dragons n'étaient que trois cents, mais si braves, si forts, si grands, si ressemblants par la taille, qu'on les aurait crus les enfants de la même mère. Dieu nous bénissait, nous n'avions que des victoires à compter, nos ennemis nous redoutaient. Quant aux Impériaux , ils donnaient moins de souci aux Suédois.

11 Un jour, dans une reconnaissance, les Suédois firent prisonnier Myliszowski, un de nos officiers, et ils l'envoyèrent à Kopenhague au roi Gustave. Celui-ci lui lit mille questions; entre autres il lui dit :

„ Ouelle est la troupe qui est sous les ordres de Czarnicçki?

„ C'est toujours la même, toujours celle qui a fait partie de son corps d'armée.

„ — Où étiez-vous donc quand j'étais en Pologne ?

„ ISous nous battions contre les troupes de Votre Majesté.

„ Pourquoi alors ne nous avez-vous pas vaincus comme à présent ?

„ — Telle a été la volonté de Dieu !

1, —Oui la Providence s'en est mêlée sans doute; mais il y 9. encore un autre motif, et il n'est pas le moins puissant : ici vous êtes loin de vos foyers, et vous n'avez de salut que dans la victoire; cette pensée vous anime, redcfuble votre courage, et vous vous battez comme des diables! .

11 Quoi qu'il en soit, les prisonniers suédois nous disaient : « La 11 fortune nous a abandonnés, nos efforts sont impuissants ! ii

11 Sur ces entrefaiies, on reçut des lettres du roi Jean-Kasimir, qui annonçaient que de nouveaux dangers menaçaient notre patrie du côté de la Moskovic , et que nous devions nous tenir prêts a partir à la première nouvelle. En effet, nous quittâmes les possession» danoises et nous rentrâmes chez nous. •

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