CHAPITRE PREMIER
Emigration polonaise. — Dès l'année 1795 elle travaille pour la régénération de la patrie en Turquie et en France. — Lettre d'Ogiiiski à Napoléon; réponse faite par Suikowfki. — Le général Dombrowski forme les légions polonaises en Italie. — Leurs travaux. — Légion polonaise sur le Danube sous le général Kiiiaziewicz, et celle de Saint-Domingue sous le général lablonowski.
Au moment môme où s'accomplissait ranéaulisseineiit politique de la Pologne, commenr.iil aussi sa renaissance pai- les cITorls des Pnlo-
senlé à Gaillard, ambassadeur français à Berlin, un mémoire pour la formation des légions polonaises et la reconnaissance d'une représentation civile de la Pologne, c'est-à-dire la continuation des séances de la diète constituante de 1*88; mais le directoire français ne se prononça pas. En 1790 , les circonstances semblaient être plus favorables pour la formation des légions, à la suite des victoires remportées Cil Italie par les armées françaises, commandées par iS'apoléon Bonaparte; alors les yeux des Polonais, quelque part qu'ils fussent, se tournèrent vers Napoléon. Michcl-Cléoplias Oginski, agent diplo-
Moit du prince Joseph Poniatovv^ki , en traversant l'KIsier, prés Leipzig, le 19 octobre tSIH.
nais émigrés. En ell't't , des hommes d'élite se condamnèrent à l'exil, afin de donner au\ nations civilisées une protestation vivante contre le plus grand attentat dont l'histoire ait gardé le flétrissant souvenir. Dispersés de par le globe, ces pieux enfants de la Pologne, tout en se résignant courageusement au présent, travaillaient avec ardeur à préparer l'avenir; car il existe chez tous les peuples une foi mystérieuse, un espoir invincible, une conviction profonde et sympathique que la Polog'ne renaîtra de ses cendres. Plus l'usurpation étrangère fatigue la nation, la torture, fait d'efforts pour la dénationaliser, plus aussi les Polonais apportent de vigueur, de génie, de dévouement à la résistance, et plus aussi leurs annales enregistrent de martyrs de la foi patriotique. Souflrir et combattre semblent être <lans la destinée de ce peuple victime; et il faudra bien qu'un jour justice soit faite, et que tant de sang versé pour la plus belle des causes n'ait pas été prodigué inutilement!
Entre toutes les puissances de l'Europe, trois surtout avaient été principalement lésées par l'anéantissement politique de la Pologne : la France, à laquelle les cours spoliatrices dcstiniicnt le même sort; la Suède et la Turquie, comme les voisines immédiates des envaliisseurs agrandis. (>'est ilu côté de ces Etats que les Polonais émigrés tournèrent leurs espérances. Les uns prirent la roule de Constantinople, les autres celle de la Suède et île la France.
Déjà, dès le mois de septembre 1795, Joseph \\ ybiçki avait pré- 493-494.
matique à Constantiniiple , du cuiiiilé natiunal polonais i/c Paris, fut le premier qui, à cette occasion, écrivit à Napoléon une lettre datée du Bosphore, le 10 août 1790, et dans laquelle on remarque les passages
suivants : ■ Quinze millions de Polonais, jadis indépendants, au-
» jourd'hui victimes de la force des circonstances, fixent leurs regards -, sur vous. Ils voudraient percer celle barrière qui les sépare de u vous pour partager vos dangers, pour vous couronner de nouveaux » lauriers, et pour ajouter à tous les titres que vous avez acquis celui » de pcre des opprimés. Ne perde/, point de vue, citoyen général, .1 cette nation, que ses malheurs rendent intéressante, et qui ne « souffre que pour avoir voulu assurer la liberté et l'indépendance de pays. Vous êtes un de ceux dont la position doit ouvrir aux Poloune voie pour secouer le joug odieux et avilis.sant qu'ils ;
son nais I
portent avec impatience. % ous trouverez, comme citoyen français, des motifs bien puissants pour les tirer de l'oppression, et votre zèle -, patriotique, secondé de vos talents militaires, franchira les obstacles ), qui s'y opposent. Non , il ne sera point dit que les Polonais soient .. condamnés à porter les chaînes de l'esclavage aussi longtemps que ■I la France existera! Si l'identité des sentiments qui rapprochent les „ deux nations ne nous garantissait celte certitude consolante, l'a- .. niitié el la confiance que nous portons aux Français ne nous méri- ., teraienl-elles pas leurs soins fraternels et leur puissant appui ? llà- » tez-vous, citoyen général, de faire connaître à l'univers que la
HISTOIRE DE POLOGNE
" France fait consister sa ijloiie à pioli-ijci- les faibles, cl ii assurer le u bonheur des peuples qui réclament sa protection; liàtez-vnus de « combler nos vo-ux et nos espérances; rétablissez l'équilibre en Eu- 11 rope, en rendant la liberté et l'indépendance aux ualions qui en ont a été privées, et faites en sorte que depuis le centre de l'Italie jusu qu'aux sources du IJoryslhène, ks peuples, rentrés dans leurs a droits, cbérissent en vous l'ami de l'humanité et respectent le ijuer- » rier vainqueur... u
.loscpli Sulkowski, aide de cinip de Napoléon, fut chari'é de donner une réponse à eette lettre. H écrivit donc J< Oi;lnski le 18 septembre 17!)6, de Lrjjnago, que Napoléon, après avoir lu la lettre ci-Jessus, réiléchit pendant quelque temps, et dit : « Que dois-je » répondre?... Que pnis-je promettre :'... Ecrivez si votre compatriote " que j'aime les Polonais, et que j'en fais ijrand cas; que le partage « de la Pologne est un ncle d'iniquité qui ne peut se soutenir; qu'a- » près avoir terminé I» guerre en Italie, j'irai moi-môme à la tète des X Français pour forcer les llusscs à restituer la Pologne; mais dites- « lui aussi que les Polonais ne doivent pas se reposer sur des secours " étrangers; qu'ils doivent s'armer eux-mêmes, inquiéter les Russes, M entretenir une communication dans l'intérieur du pavs. Toutes les » belles paroles qu'on leur contera n'aboutissent à rieïi. Je connais » le langage diplomatique et l'indolence dosTurks. Unenafon écrasée u par ses voisins ne peut se relever que les armes à la main. »
Dans ces quelques mots. Napoléon traça le programme de la restauration polonaise; mais il manqua au but qu'il s'était lui-niênie assigné. Pendant vingt ans, de nOà à 18 i 6, les Polonais restèrent fidèles à leur devoir et aux conseils de Napoléon. Dans cet espace de temps, ils perdirent sur tout le globe, et à l'ombre du drapeau triiolureî 500,000 hommes. Et tant de sacrifices restèrent stériles !...
Mais pendant qu'Oginski plaidait la cause do la Pologne auprès de Napoléon, deux patriotes polonais Kasimir de la Roche et Elie Tremo dirigeaient le général Jean-Henri Uombrowski sur Paris, où il arriva le 30 septembre 17D0. te 10 octobre, ce jjénéral présenta un mémoire au directoire français; mais k constitution de la république ne permettant pas de prendre à sa solde des troupes étrangères, Uombnixvski fut envoyé en Italie, arriva à Alilan le 2 décembre, y présenta à Napoléon son plan sur la formation des légions polonaises, et, le 9 janvier 1797, il signa une convention avec l'administration lombarde. Les Polonais gardèrent leur uulturme et le commandement dans leur langue, i)rircnt la cocarde française et des coiitrc-:'paulctles aux couleurs de l'Italie, avec l'inseription'i (lli ucniiitti Uheri sono fralelii. Le 20 janvier, Dombroxvski publia en quatre langues une proclamation qui appelait ses compatriotes à combattre les ennemis de la Pologne partout oii ils les trouveront.
Des milliers de Polonais arrivaient de la Pologne ou abandonnaient les rangs des armées autrichiennes oii ils étaient forcément enrôlés. Subissant des privations, surmontant les obstacles, affrontant la mort' ils accouraient au rendez-vous de l'honneur ; sans moyens d'existenpe' sans connaître aucune langue étrangère ni même la position géogra» phique des pays, ils se présentaient pleins d'enthousiasme à l'appel de leur infortunée patrie.
Depuis, les légions polonaises se couvraient de g^loire dans toute l'Italie. Dans la campagne de Naples de 1798, ils se sont tellement distingués, que le général en chef Chanipionnet chargea le général (Charles Kniaziewicz de présenter au directoire français les drapeaux conquis sur l'ennemi , et cette auguste cérémonie eut lieu dans la cour du palais du Luxembourg, le 18 ventôse an VU (8 mars I7U9). Lors de la campagne de 1799, les Polonais se signalèrent à la bataille de la Trcbbia, le 19 juin, et à celle de Novi, le 15 août, ainsi qu'au siège de Peschiera en janvier 1801. L'ne autre légion polonaise formée sur les bords du Danube, sous les ordres deKniaziexvicz, décida la bataille de Ilohenlindcn du 5 décembre 1800. Enfin pnrtoul et toujours les Polonais rendaient les plus grands services aux Français; cependant lorsque la paix signée à Lnnéville le 9 février 1801 termina la guerre, la Pologne non-seulement ne fut pas mentionnée mais l'Autriche demanda que le nom des léi/ions polimaixes disparût des contrôles militaires de l'armée française, et le premier consul v consentit. D'autres malheurs en furent la conséquence; en effet, pendant qu'une partie des trou])es polonaises étaient obligées d'entrer au service du nouveau roi d'Etrurie et ]dus lard de celui de Naples 10,000 Polonais furent embarqués forcément à Gènes et à Livournè sous les ordre ilu général Wladislas .Tablonowski , pour l'expédition meurtrière de Saint-Domingue. Ainsi finirent, après six ans de luttes et lie travaux, les célèbres légions polonaises d'Italie, du Danube et de Saint-Domingue, si fidèles h leur cause adoptive et si mal récompensées de leur fidélité I