CHAPITRE PREMIER
Prendra- l-on Sfbasiopol? — Démeoti i Vlntialide ru«e. — Derniers jours du bombs'drment. — Préparatifs de l'assaut. — Ordres du jour des généraux Mac-Mahon, de Salles et Bosquet. — Premier rapport du maréchal Pélissier.
Un journal de Saint-Pétersbourg, Vlm-alide rufse , avait, au mois de juillet I8.i5, publie un long article intitulé rremlra-t-nn Sébast«ixilf 11 avouai! que Sébaslopol pouvait être pris dans les premiers jour» de l'apparition des Anijio-Français du côté de la ville, alors qu'uu simple njur d'enceinte, dont les ani;les saillants n'étaient protégés que par des bastions d'un faible prolil, formait sa seule défense; alors que dans cette enceinte se trouvait une garnison peu nombreuse, composée principalement de marins qui avaient coulé leurs bâtiments à l'entrée de la baie pour en intercepter le passage, et qui se trouvaient avec leurs canons transportés sur les remparts des fortifications dans une sphère d'action tout à fait nouvelle pour ku\\ alors que, par suite de la soudaineté de cet événement et la grande célérité qu'il fjllait apporter dans les préparatifs de la défense, il ne pouvait exister ni ordre ni unité dans la défense d'une ligne de plusieurs kilomètres.
Depuis ce temps Sébastopol avait grandi, la place, hérissée de fortifications, était devenue une des plus redoutables du monde entier; et à la question qu'il avait posée, le publiciste du czar répondait négativement.
La victoire du 8 septembre lg6& lui a donné un éclalant démenti.
Le 8 septembre iSjb sera une date à jamais mémorable dans les fastes militaires des nations.
La tranchée avait été ouverte devant Sébastopol le 9 octobre 1851. On avait fait sur plusieurs points jusqu'il sept parallèles. Il y avait eu trois cent trenlv-sii jours de lravau.\ ii exécuter sous le feu de la place et malgré les sorties des assiégés. La ville avait été canonnée et bombardée pendant trois cent vingt-deux jours.
Depuis qu'on avait reconnu l'infériorité du matériel primitif, depuis que les batteries des assiégeants étaient armées de mortiers ou de pièces de marine , les perles de l'ennemi s'accroissaient chaque jour, et des incendies s'étaient allumés à bord des vaisseaux russes, ainsi que sur plusieurs points de la place.
L'infructueuse tentative du prince Gortschakoff sur les lignes de la Tchernaïa consomma le découragi'ment des Russes.
Ce sentiment perce dans les dernières pages du journal tenu par le prince Gortscbakolï.
it Le 6 septembre, dit-il, dès six heures du matin, les alliés ouvrirent une canonnade et un bombardement très-violents contre les l'"' et i' sections de notre ligne de défense : ses batteries tiraient par salves. On y répondit des ouvrages du flanc droit de notre ligne de défense par un feu non moins actif. Le feu s'afl'aiblit un peu vers deux heures de l'après-midi, et se tut vers le soir. Dans les vingtquatre heures (d'après les observations faites du télégraphe), l'ennemi avait lancé environ soixante-dix mille boulets et seize mille bomlips et obus.
• Ce feu si terrible occasionna des dégâts importmils dans nos ouvrages, et particulièrement à la redoute ScUvvartz, au bastion n° S et à la batterie Uelkine.
>> Pendant la nuit, malgré le feu bien nourri de l'assiégeant, la garnison de Sébastopol répara les dotnmages autant que possible; une partie des pièces démontées et des alVùts brisés fut renouvelée.
" Les travaux de l'assiégeant n'avancèrent point; il s'occupa à réparer les revêtements détruits de ses batlerie.><.
Il Le U septembre, dès la pointe du jour, l'ennemi recommença un feu des plus violents, par salves, contre les ouvrages de la ligue de défense de Sébastopol et contre les batteries du rivage. Vers le soir ses feux droits cessèrent, mais le bombardement continua avec force; de plus, pendant la nuit, l'assicgeant tira à mitraille sur nos travailleurs pour les empêcher de réparer les dégâts. Il lança des bombes, des boulets et des fusées incendiaires dans la ville, dans la rade et contre le côté nord.
" Les dégâts dans nos ouvrages furent très-considérables : le feu incessant de l'ennemi f mpêcliail de les réparer.
Il Le 7 septembre, la canonnade et le bombanleinent recommencèrent avec le même acharnement que les jours précédents. Le feu, sans interruption sur toute la ligne, avait lieu par salves, et par moments redoublait d'intensité, tantôt contre le flanc droit, tantôt contre le liane gauche de notre ligne de défense. Outre les projectiles ordinaires, dans la matinée du " , l'cuncmi lança des barils incendiaires contre le tuamelon Malakolf. »
Ce même jour l'assaut fut décidé , et les chefs de corps reçurent leurs instructions dans un conseil de guerre , auquel assistèrent les amiraux.
L'occupation de Malakoff et des redans était le principal but de l'attaque; mais afin de diviser les forces de l'ennemi, on devait marcher sur le bastion du Mât et sur le bastion central.
En suivant de gauche à droite le» lignes de défense de Karabclnaïa , on trouve d'abord ces deux bastions, puis le grand redan , le bastion Malakoff et une courtine qui le relie au redan du Carénage.
Le 1" corps et une division sarde avaient pour mission de se porter sur les bastions central et du Mât,
L'attaque du grand redan échut aux Anglais. Comme leurs généraux se disputaient l'honneur décommander la colonne d'attaque, on tira au sort, qui favorisa le général Markham , récemment arrivé des Indes.
La 1" division du 2' corps (ancienne division Canrobevt) , commandée par le général Jlac-.Mahon , fut chargée d'attaquer la formidable position de Malakoff. La division la .Motlerougc marcha sur la courtine, et la division Dulac , sur le redan du Carénage, avec la brigade noire picmonlaise, que le sort avait désignée, et que commandait le général Cialdini.
Le corps d'armée de la Tchernaïa eut l'ordre de se tenir sovs les armes.
Les soldats étaient pleins d'ardeur et de confiance; ils avaient la ferme résolution de finir par un coup d'éclat ce siège dont les lenteurs s'accordaient si peu avec leur impétuosité, lis n'avaient pas besoin d'être surexcités;' toutefois chacun des généraux qui devaient les conduire encouragea par un ordre du jour les troupes placées sous son commandement.
« Soldais de ia \" division et zouaves de la garde, dit le général de Alac-Mahon, vous allez enfin quitter nos parallèles pour attaquer l'ennemi corps à corps. Dans cette journée décisive, le général vous a confié le rôle le plus important : l'enlèvement du redan de Malakoff, clef de Sébastopol.
» Soldais! toute l'armée a les yeux sur vous, et vos drapeaux, plantés sur les remparts de cette citadelle, doivent répondre au signal donné pour l'assaut général.
>' Vingt mille Anglais et vingt mille Français à gauche vous prêteront leur appui en se jetant sur ce côté de la place.
" Zouaves, chasseurs à pied, soldats des 7", 20' et 27« de ligne, votre bravoure répond du succès qui doit immortaliser les numéros de vos régiments.
)) Dans quelques heures, l'empereur apprendra à la France ce que peuvent faire les soldats de l'Aima et d'Inkermann.
" Je vous donnerai le signal par le cri : Vive l'empereur! Notre mot de rallifinenl sera : Honneur et patrie! u
Le général de Salles, qui commandait le premier corps, s'exprima en ces termes : " Le jour si impatiemment demandé par vous est arrivé. Dans quelques heures vous Iranchirez les remparts au pied desquels vous avez acquis tant de gloire! Dans quelques heures vous aborderez ces Russes, qui ont toujours fui devant vos baïonnettes. Animés par le souvenir de vos ancêtres, inspirés par la grande âme de oolre général en chef, marchez donc avec confiance; élevez les aigles immortelles que noire glorieux empereur vous a rendues; que le Russe tremble en nous entendant crier : Vive l'empereur! Que ce soir la France, reconièaissantc , inscrive avec orgueil sur l'arc de ses victoires le nom d'une nouvelle et héroïque bataille à côté des noms mémorables d'Austerlitz, d'iéiia et île la Moskovia! «
Le général Bosquet, comiuandant le deuxième corps cl la réserve, exhortait ainsi les troupes qui avalent repoussé les Russes descendu» des hauteurs de Mackensie : « Le 7 juin, vous avez eu l'honneur de porter fièrement les premiers coups droit au cœur de l'année russe. Le IG août, vous infligiez, sur la Tchernaïa, la plus honteuse humiliation à ses troupes de secours. Aujourd'hui, c'est le coup de grâce, le coup mortel que vous allez frapper de celle main ferme, si connue de rcnnemi, en lui enlevant sa ligne de défense de .MalakoiV, pendant que nos camarades de l'armée anglaise et du 1"^' corps commenceront l'assaut au grand re.lun et au bastion central.
" C'est un assaut général, armée contre armée; c'est uuc immense et mémorable victoire dont il s'agit de couronner les jeunes aigles de la France, i^n avant donc, enfants! A nous MalakoQ' et Sébastopol! et vive l'empereur! »
Le 8, à midi, la bataille commença.
Il ne nous appartient pas de la raconter; nous laisserons parler les généraux qui la gagnèrent.
Déjà nous avons exposé nos idées sur la manière dont dpiveot èlr«
présentés les grands évëuements. Il arrive trop souvent que l'historien 1rs dénature en essayant de combiner savammAil les raatériaui qu'il trouve dans les chroniques, et en substituant ses impressions personnelles à celles des acteurs ou des témoins oculaires. Nous concevons qu'il cède à l'envie d'étaler sa rhétorique; mais sa narration, quel qu'en soit le mérite, vaudra-t-flle jamais les récits du général qui a conduit l'armée, du diplomate qui a suivi la négociation, de l'Iioinine qui peut dire: «J'étais là, telle chose m'adviiit. n Si tant d'écrivains avaient donné les documenls originaux, au lieu de s'en servir comme d'un thème pour y bioder des fioritures, nous aurions des notions exactes sur une multitude de faits qui nous sont parvenus étrangement altérés.
Le premier rapport du maréchal Pélissier est un sommaire de l'affaire dont il esquisse les traits principaux :
« Grand quartier général , à Sébastopol , le 1 1 septembre 1855. » Monsieur lk maréchal,
• J'aurai l'honneur de vous faire parvenir par le plus prochain courrier un rapport détaillé sur l'attaque qui nous a rendus maîtres de Sébastopol. Je ne puis aujourd'hui que vous retracer rapidement les principaux traits de ce grand lait de guerre.
» Depuis le 16 aoiit, jour de la bataille de la Tchernaïa , et malgré les avis répétés d'une nouvelle et plus formidable attaque de l'ennemi contre les positions que nous occupons sur cette rivière, tout se disposait pour livrer un assaut décisif contre Sébastopol lui-même. L'artillerie des attaques de droite commençait dès le 17 août un feu plus nourri contre illalakolT, le redan du Carénage, les défenses voisines et la rade, afin de permettre au génie d'établir des logeraenis lapprochés de la place , d'oit les troupes pussent se lancer proœplemeiit sur l'enceinte. Le génie préparait en outre ses engins de franchissement et d'escalade , et toutes nos batteries de la gauche ouvraient le 5 septembre un feu très-violent contre la ville. De leur côté , les Anglais battaient vivement le grand redan et son réduit, qu'ils devaient attaquer.
» Tout étant prêt, je résolus, de concert avec le général Simpson , de faire donner l'assaut le 8 septembre, à l'heure de midi.
» La division Mac-Mahon devait enlever l'ouvrage de Malakoflf; la division Dulac devait se lancer contre le redan du Carénage ; et, au centre, la division la Motterougc devait marcher contre la courtine qui réunit ces deux points extrêmes. J'avais donné au général Bosquet, en outre de ces troupes, la division de la garde du général Melliuet pour appuyer ces trois premières divisions. \oilà pour la droite.
" Au centre, les Anglais devaient attaquer le grand redan en l'escaladant par son saillant.
» A la gauche, le 1'^'' corps, auquel le général de la Marmora avait bien voulu adjoindre une brigade sarde, ayant en tète la division Levaillant, devait pénétrer par le bastion central dans l'intérieur de la ville et tourner ensuite le bastion du Mât pour s'y loger également. Le général de Salles avait pour instruction de ne poursuivre son attaque qu'autant que les circonstances le permettraient.
» De plus, les ûottes des atniraux Lyons et Bruat devaient opérer une puissante diversion en tirant contre la Quarantaine, la rade et le» fronts maritimes de la forteresse. Mais l'état de la mer, tourmentée par un violent vent du nord-ouest, était tel que ni les vaisseaux ni les frégates n'ont pu quitter leur mouillage. Cependant les bombardes anglaises et françaises ont pu s'engager ; elles ont tiré d'une manière remarquable et nous ont été d'un grand secours.
u A midi juste , les divisions Mac-Mahon , la Motterougc et Dulac, électrisées par leurs chefs, s'élancent contre Malakoflf, la courtine et le petit redan du Carénage. Après des diflicultés de franchissement inouïes et une lutte corps à corps des plus émouvantes, la division Mac-Mahon parvient à se loger dans la partie antérieure de Malakoflf. L'ennemi faisait pleuvoir sur nos braves troupes une grêle de projectiles de toute nature ; le redan du Carénage surtout, battu par la maison eu croix et les bateaux à vapeur, avait dû être évacué après son occupation ; mais la division la iMotterouge tenait bon sur une partie de la courtine, et la division Muc-Malion gagnait du terrain dans Malakoft', oii le général Bosquet dirigeait incessamment les réserves dont je pressais l'arrivée.
» Les autres attaques étaient subordonnées il celle de MahikolT, point capital des défenses de toute la place,
)> De la redoute Brandon oii j'étais établi, je jugeai que MalakolT resterait en notre pouvoir , et je donnai le signal convenu avec le général Simpson.
u Aussitôt les Anglais se portèrent bravement contre le saillant du grand redan ; ils parvinrent à s'y loger et luttèrent longtemps pour s'y maintenir ; mais accablés par les réserves russes qui ne cessaient de s'avancer, et par un feu violent d'artillerie, ils durent se replier dans leurs parallèles.
« Au même signal, le général de Salles avait fuit attaquer le bastion central. La division Levaillant avait commencé à s'y établir, ainsi que dans la lunette de droite, lorsqu'à un feu de mitraille excessif succéda l'arrivée de renforts russes tellement considérables que nos
Uoupc», décimées pu le f«u et dont la clicl» étaient Uora du coiul^ai.
furent forcées de rentrer dans les places d'armes d'oii elles étaient parties.
)' Convaincu que la prise de Malakoff devait décider du succès, j'empêchai le renouvellement des autres attaques, qui, en retenant l'armée ennemie sur tous les points de sa vaste enceinte , avaient déjà rempli leur principal objet, et je concentrai toute mon attention sur la possession de Malakoff, dont le général de Mac-Mahon avait pu s'emparer complètement. Un moment de crise du reste se préparait.
)> Le général Bosquet venait d'être atteint par un gros éclat de bombe, et j'avais dû donner son commandement au général Dulac. Un magasin à poudre de la courtine voisine de Malakofï venait de sauter, et m'avait fait appréhender les plus graves conséquences.
>i Les Russes, espérant profiter de cet accident, s'avançaient en masses profondes et atlaqu.iient en trois colonnes le centre, la gauche et la droite de Malakolï. Mais des dispositions avaient pu déjà être prises à l'intérieur de l'ouvrage ; le général de Mac-Mahon disposait, pour le défendre, de troupps intrépides que rien n'étonne, et, après des eflforts désespérés, les Russes se virent contraints de battre en retraite. A partir de ce moment, ils renoncèrent ài toute tentative offensive. Malakoff était à nous et ne pouvait plus être enlevé. U était quatre heures et demie.
» Des mesures furent prises aussitôt pour nous mettre en état de repousser l'ennemi, s'il tentait contre nous une attaque nocturne. Jlais nous fûmes bientôt tirés d'incertitude. Dès que la nuit commença des incendies se propagèrent de tous côtés ; des mines faisaient explosion, des magasins à poudre sautaient dans les airs; le spectacle de Sébastopol en flammes, que toute l'armée contemplait, est un des tableaux les plus imposants et les plus sinistres qu'ait pu présenter l'histoire des guerres. L'ennemi était en pleine évacuation ; elle s'est opérée pendant la nuit, à l'aide du pont établi entre les deux rives de la rade et à l'abri des explosions successives qui m'ont empêché de m'approcher de lui pour le harceler. Le 9 au matin, toute la partie sud de la ville était dégagée et en notre pouvoir.
1) Je n'ai pas besoin de faire ressortir aux yeux de Votre Excellence l'importance d'un pareil succès. Je n'ai pas besoin non plus de parler de cette brave armée dont les vertus guerrières et le dévouement sont si bien appréciés par notre Empereur, et j'aurai, bien que le nombre en soit grand , à vous citer ceux qui se sont distingués parmi tant de valeureux soldats. Je ne puis encore le faire, mais je remplirai ce devoir dans une de mes plus prochaines dépêches.
» Veuillez agréer, monsieur le maréchal, l'expression de mon respectuetu dévouement.
" Le général en chef , Pîiissiu. «