CHAPITRE II
Second rapport du maréchal Pélissier. — Exposé du plan d'atuque. — Noms des corps, généraux de division , généraux de brigade et coloneis désignés pour y prendre part. — Assaut de Malakoff. — Prise de la courtine et du petit reJan du Carénage. — Echec des Anglais au grand redan. — Etîorts des Russes pour reconquérir Malakoff. — Ils battent en retraite. — Perte» de l'armée française.
< Grand quartier général, à Sébastopol, le ii sepleubre 1855.
a MoMSlEUR LE MARECHAL ,
» J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence , ainsi que je le lui avais annoncé par ma dépèche du 11 , mon rapport sur la prise d'assaut de Sébastopol.
)> Le moment de cet assaut semblait être arrivé. A la gauche, les travaux du génie étaient parvenus depuis quelque temps a 30 ou 40 mètres du bastion du Mât (u" 4 des Russes) et du bastion central (n° 6 des Russes). A la droite, nos cheminements, poussés très-activement sous la protection du l'eu soutenu de l'artillerie ouvert depuis le 17, n'étaient plus qu'à 25 mètres du saillant de Malakolï et du petit redan du Carénage. L'artillerie avait achevé près de cent batteries en parfait état, parfaitement approvisionnées, et présentant un ensemble de 350 bouches à feu aux attaques de gauche et de :i60 aux attaques de droite. De leur côté, les Anglais, bien qu'arrêtés par les difficultés du terrain, étaient arrivés a environ 200 mètres du grand redan (bastion n» 3 des Russes) , sur lequel ils se dirigeaient, et ils avaient environ 200 bouches n feu en batterie. Les Russes, mettant le temps à profit, élevaient du côté de Malakoff une seconde enceinte qu'il importait de ne pas laisser terminer. Enfin , l'armée de secours venait d'être battue complètement le IG surlaTchernaVa; elle y avait fait des pertes considérables, et il n'était pas probable qu'elle vint de nouveau pour dégager la place , se jeter sur ces positions, que nous avions rendues plus fortes, et oit nous étions eu mesure de repousser tous les efforts de l'ennemi.
» Il fut donc convenu entre le général Simpson et moi que nous livrerions une attaque décisive. Les généraux commandant l'artillerie et lo génie des deux armées se rangèrent unanimement à cette opinion. Le 8 septembre fut le jour fixé pour cette attaque.
)) Ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de l'exposer à Votre Eiccllencc, l'Ciiaewi dcvùt être abprdé sur les points principaux de sa vaste ca-
ceinte, afin de l'cmpficlier de diriger toutes ses réserves contre une nu'me attaque et de lui donner des inquiétudes sur la ville où aboutit le pont par lequel il pouvait faire sa retraite. Le général de Salles avec le l" corps renforcé d'une brigade sarde, dont le général de la IMarniora m'avait offert le concours, devait, à gauche, attaquer la ville; au centre, les Anglais devaient s'emparer du grand redan ; enfin, à notre droite, le général Bosquet devait attaquer Hlalakoff et le petit redan du Carénage (bastion n° 2 des Russes), points saillants de l'enceinte Karabeinaïa.
u Les dispositions suivantes avaient été prises sur chacune de ces attaques. A la gauche, la division Levaillant ( 2' du l" corps; brigade Couston: 9' bataillon de chasseurs à pied, commandant Uoi;ié; 21'' de ligne, lieutenant-colonel Yillerct; 4 2*^ de ligue, lieutenant-colonel de Mallet; brigade Trocliu : 4G'^ de ligne, lieutcnaiil-ci>lonel Lebanncur; 80"= de ligne, colonel Laterrade ), chargée de l'attaque du bastion central et de ses lunettes, était placée dans les parallèles les plus avancées. A sa droite était la division d'Autemarrc (brigade Kiol : 6' bataillon de chasseurs à pied , commanJant Garnicr ; 19' de ligne, colonel Guignard; 20"' de ligne, colonel de Sorbiers; bri;;ade Breton : 39' de ligne, colonel Coniii;nan ; 74« de ligne, colonel Guyol de Lespart), qui devait pénétrer sur les traces de la division Levaillant et s'emparer de la gorge du bastion du Mât et des batteries qui y ont été élevées. La brigade sarde du général Cialdini, placée à côté de la division d'Autemarre , devait attaquer le flanc droit du même bastion. Enlin la division liouat ( 4« du 1'"' corps, général Lefcvre : 10*' chasseurs à pied , conimaiulant Guiomard ; 18' de ligne, colonel Dantin; 19' de ligne, colonel Grenier; 2' brigade, général de la Hoquette; 14' de ligne , colonel de Négrier; 43' de ligne, colonel iiroutta ) et la division Pâté ( 3' du 1" corps; brigade lieuret : C bataillon de chasseurs à pied, commandant Fermier de la Prévotais; '<I8' de ligne, colonel Lartigues; 9S* de ligne, colonel Conseil- Dumesnil; brigade liazaine : 1'^ régiment de la légion étrangère, lieutenant-colonel Martenot de Cordoue; 2' régiment de la légion étrangère, colonel de Chabrières ), servaient de réserve à la division Levaillant; de plus, et pour parer de ce côté aux éventualités qui pouvaient se produire, j'avais fait venir de Kamicsch et mis sous les ordres du général de Salies les 30' et 35« de ligne, qui avaient été placés à l'eitrènie gauche et assuraient fortement de ce côté la possession de nos lignes.
)) Devant Karabeinaïa, ainsi que je l'ai déjà dit, notre attaque devait se faire sur trois directions : à gauche , sur Malakolï et son réduit; à droite, sur le petit redan du Carénage; et au centre , sur la courtine qui unit ces deux ouvrages. Le système de .Alalakoff était évidemment le point le plus important de l'enceinte; sa prise devait fiitrainer forcément la ruine successive des défenses de la place, et j'avais ajouté aux troupes dont disposait déjà le général Bosquet toute l'infanterie delà garde impériale.
1) L'attaque de gauche sur MalakolT était confiée au général de ;\Iac-Mahon ( 1" division du 2' corps 1 : \" brigade, colonel Decaen : 1" zouaves , colonel (."olineau, et 7' de ligne, colonel Decaen; 2' brigade, général Vinoy : 1" bataillon de chasseurs à pied, commandant (iambier; 20'de ligne, colonel Orianne; 2T de ligne, colonel Adam, qui avait en réserve la brigade Wimpfeu ; 3' de zouaves, colonel Polhès; .'lO'^ de ligne, lieutenant-colonel Nicolas, et tirailleurs algériens, colonel Rose, tirée de la division Camou , et les deux butaillons de zouaves de la garde, colonel Jannin.
» L'attaque de droite sur le redan était confiée au général Dulac ( brigade Saint-Pol J : IT chasseurs à pied , commandant de Férussac; .')T de ligne, colonel Dupuis; 85', colonel Javel ; 2' brigade, général Bissoii ; 10' de ligne, commandant de Lacontrie ; Cl' de ligne, colonel de Taxis, ayant en réserve la brigade Marolles; 16' de ligne, colonel Guérin ; Ofi' de ligne, colonel Malherbe, de la division d'Aurelles , et le bataillon de chasseurs à pied de la garde, commandant Cornulier de Lucinière. Enfin le général de la .Mottcrouge (brigade du général Bourbaki : 4' chasseurs à ])ied , commandant Clinchant; 80' de ligne , colonel de Berthier; 100' de ligne, colonel Alathieu; 2' brigade, colonel Picard : 91' de ligne, colonel Picard; 49' de ligne, colonel Kerguern ) commandait l'attaque du centre par le milieu de la courtine, ayant en réserve les voltigeurs (colonels (Montera et Douay), et les grenadiers (colonels Blanciiardet Dalton), de la garde, sous les ordres directs du général de division de la garde Mellinet , ayant sous lui les généraux de brigade de Pontevès et de Failly.
u Pour le placement de ces troupes, nos tranchées avaient été décomposées en trois quartiers , dont chacun devait contenir dans sa partie avancée la presque totalité de la division d'attaque , et les réserves devaient trouver place tant dans les anciennes tranchées bien calculées pour les contenir, que dans les ravins de Karabeinaïa et du Carénage. Il était essentiel pour mieux troiniier l'ennemi que Je rassemblement de toutes ces troupes pût se faire sans être éventé; aussi toutes les lignes de communication conduisant à nos places d'armes avancées avaient - elles été suivies avec grand soin, et, parlo'it ou l'on pouvait être vu, les crêtes couvrantes avaient été assez relevées pour donner un défilement suffisant.
» Aux attaques de gauche comme à celles de droite, des détache-
ments du génie et de l'artillerie, munis d'outils, étaient désignés pour être placés en tète de chaque colonne d'attaque. Les sapeurs du génie devaient, avec les auxiliaires d'avant-garde de chaque attaque, être prêts à jeter des ponts, dont ils avaient appris la manœuvre et dont les matériaux étaient disposés à l'avance en première ligne. Les canonniers devaient être munis de tout ce ([ui est nécessaire, marteaux, égorgeoirs , étoupillcs, etc., pour être prêts à eiiclouer ou désencloucr les pièces , selon le cas, et à retourner , si cela était possible, contre l'ennemi , celles que nous aurions conquises. Déplus, dans les premiers bataillons de chaque attaque, un certain nombre d'hommes devaient être munis d'outils à manche court pouvant se jmrter au ceinturon de cartouchière , pour ouvrir des passages, combler les fossés, retourner les traverses, accomplir, en un mot , les travaux urgents et si importants du premier moment.
En outre , des réserves de batteries de campagne avaient été préparées de manière à pouvoir rapidement venir prendre part à l'action. Aux attaques de gauche, une batterie de campagne devait être placée dans une carrière voisine de l'enceinte , avec ses chevaux à portée , ses canonniers pourvus de bricoles pour en déboucher au besoin; deux autres batteries de la première division devaient se tenir au Clocheton : enfin un quatrième devait se porter à l'extrême gauche du lazaret. Aux attaques de droite, une réserve de vingt-quatre bouches à feu de campagne devait être placée, savoir : douze bouches à feu divisionnaires à l'ancienne batterie de Lancastre, et douze bouches à feu de la garde à la redoute Victoria. Des travailleurs postés sur des points désignés devaient, au moment opportun , préparer les voies à celte artillerie.
» Afin d'être prêt à tout événement, la l" brigade de la division d'Aurelle était postée de manière à repousser, avec l'aide des batteries et des redoutes existant dans cette direction , toute entreprise de l'ennemi sur les contre-forts d'Inkermann.
i> Du côté de nos lignes, le général Herbillon avait l'ordre de faire garnir les positions de la Tchernaia en faisant prendre les armes à son infanterie, monter à cheval sa cavalerie, et atteler son artillerie à l'heure fixée pour l'attaque. J'avais en outre fait descendre près de lui la briijade de cuirassiers du général de Forton. Le général de la Marmora était prévenu de ces dispositions. Quant au général d'Allonvillc, il devait, dans la nuit du 7 au 8, se replier de la vallée de Baïdar pour venir prendre , près du pont de Kreutzen, une position de concentration avantageuse pour le cas où l'armée de secours aurait voulu nous menacer à l'extérieur.
» D'un commun accord, nous nous étions arrêtés, le général Simpson et moi, à l'heure de midi , pour donner l'assaut. L'heure choisie avait plusieurs avantages : elle nous donnait des chances favorables pour espérer de surprendre brusquement l'ennemi, et, dans le cas où l'armée russe de secours aurait voulu faire une tentative désespérée pour dégager la place, il lui eût été impossible de prononcer avant la fin du jour un mouvement vigoureux contre nos lignes; quel que fût le résultat de notre attaque, nous avions jusqu'au lendemain matin pour aviser.
» Dans la matinée du 8, l'artillerie de nos attaques de gauche, qui, depuis le 5, au point du jour, avait entretenu un feu violent, continua d'écraser l'ennemi de ses projectiles ; aux attaques de droite, nos batteries tirèrent vivement aussi, mais en continuant soigneusement les allures qu'elles avaient prises quelques jours auparavant en vue de ce qui devait se passer.
» Vers huit heures , le génie avait lancé sur le bastion central deux mines de projection chargées chacune de cent kilogrammes de poudre, et à la même heure il avait fait jouer en avant de nos cheminements, sur le front de AlalakofT, trois fourneaux chargés ensemble de quinze cents kilogrammes de poudre, afin de rompre les galeries inférieures du mineur russe.
1) La possession du système Malakoff devait décider du gain de la journée, les autres attaques lui avaient été subordonnées, et il était entendu avec le général Simpson que les Anglais ne se porteraient sur le grand redan qu'au signal que je lui ferais que nous étions assurés de Malakoff. De même, le général de Salles ne devait lancer ses troupes qu'au moment que je lui indiquerais par un autre signal.
» Un peu avant midi, toutes les troupes étaient parfaitement en ordre sur les points indiqués, et les autres dispositions étaient ])onctuellement exécutées. Le général de Salles était prêt; le général Bosquet était au poste de combat qu'il avait choisi dans la G' parallèle, et moi-même j'étais arrivé avec les généraux Tliiry, de l'artillerie; Niel, du génie; et de Martimprey , mon chef d'état-major général, à la redoute Brancion, que j'avais prise pour quartier général.
» Les montres avaient été réglées. A midi juste, toutes nos batteries cessèrent de tonner pour reprendre un tir plus allongé sur les réserves de l'ennemi. A la voix de leurs chefs les divisions de MaeiMalion, Dulac et de la Mottcrouge sortent des tranchées. Les tambours et les clairons battent et sonnent la charge , et , au cri de \'ire i Eihjiercur l mille fois répété sur toute la ligne, nos intrépides soldats se précipitent sur les défenses de l'cnneini. Ce fut un moment solennel.
« La F' brigade de la division Mac-Mahon , le 1'^'' de zouaves en
HISTOIRE DE LA GUERUt D'ORIENT.
tète, suivi du 7"^ de ligne , ayant à sa gauche le i' chasseurs à pied , s'('l:iiice contre la face gauche et le saillant de l'ouvrage MalakolT. La largeur et la profondeur du fossé, la hauteur et l'escarpeiueut des talus rendent l'ascension extrêmement difficile pour nos hommes ; mais enfin ils parviennent sur le parapet, garni de Russes qui se font tuer sur place, et qui, à défaut de fusil, se font armes de pioches, de pierres, d'écouvillons, de tout ce qu'ils trouvent sous leur main. Il y eut là une lutte corps à corps, un de ces combats émouvants dans lequel l'intrépidité de nos soldats et de leurs chefs pouvait seule leur donner le dessus. Ils sautent aussitôt dans l'ouvrage , refoulent les Russes qui continuent de résister, et peu d'instants après le drapeau de France était planté sur Jlalakoff pour ne plus en être arraché.
» A droite et au centre, avec ce même élan qui avait renversé tous les obstacles et refoulé au loin l'ennemi , les divisions Dulac et de la
ces pertes n'arrêtaient pas la marche de la colonne d'attaque, qui arrivait en se dirigeant sur la capitale de l'ouvrage. Elle descendit dans le fossé, qui a près de cinq mètres de profondeur, et, malgré tous les efl'orls des Russes , elle escalada l'escarpe et enleva le saillant du reJan. Là, après un premier eogagement qui coula cher aux Russes, les soldais anglais ne trouvaient devant eux qu'un vaste espace libre criblé par les balles de l'ennemi, qui se tenait abrité derrière des traverses éloignées. Ceux qui arrivaient remplaçaient à peine ceux qui étaient mis hors de combat. Ce n'est qu'après avoir soutenu pendant près de deux heures ce combat inégal , que les Anglais se décidèrent à évacuer le redan ; ils le firent en si ferme contenance que l'ennemi' n'osa pas s'avancer sur leurs pas.
Il Cependant à la gauche, au signal convenu, les colonnes de la division Levaillant, commandées par les généraux Coustou etTrochu,
Le général Brunot, tué devant Sébastopol.
Molterouge, entraînées par leurs chefs, s'étaient emparées du petit redan du Carénage et de la Courtine, en poussant même jusque sur la seconde enceinte en construction. Partout nous étions en possession des ouvrages atla(|ués. IMais ce premier et éclatant succès avait failli nous coûter bien cher. Frappé d'un gros éclat de bombe au côté droit, le général Hosquel avait dû quitter le champ de bataille. J'avais confié le commandement au général Dulac, qui a été parfaitement secondé par le général de Linicrs , chef d'état-niajor au deuxième corps.
1. Le génie, qui avait marché avec les colonnes d'assaut, était déjà à l'œuvre, comblait les fossés, ouvrait des passages, jetait les ponts. La seconde brigade du général de Mac-!Mahon s'avançait rapidement pour le renforcer dans MalakolT. Je fis le signal convenu avec le général Simpson pour l'attaque du grand redun , et un peu plus lard pour l'attaque de la ville.
Il Les Anglais avaient deux cents mètres à franchir sous un terrible feu de mitraille. Cet espace fut bientôt jouché de morts ; néanmoins,
se précipitaient tête baissée sur le flanc gauche du bastion central et la lunette de gauche. Malgré une grêle de halles et de projectiles et après une lutte très-vive, l'élan et la vigueur de ces braves troupes triomphèrent d'abord de la résistance de l'ennemi, et malgré les difficultés accumulées devant elles, elles pénétrèrent dans les deux ouvrai'cs. Mais l'ennemi, replié derrière des traverses successives, tenait ferme partout. Une fusillade meurtrière parlait de toutes les crêtes ; des pièces démasquées au moment même et des canons de campagne amenés sur plusieurs points vomissaient la mitraille et décimaient les nôtres. Les généraux Couston et Trocliu, qui venaient d'être blessés, avaient dû remettre leur commandemcnl ; les généraux Rivet et Breton élaicnl lues; ])lusicuri fougasses que l'ennemi fit jouer produisirent un moment d'hésilalion ; enfin un retour offensif, fait par de nombreuses colonnes russes, força nos Iroupes à abandonner les ouvrages ([u'elles avaient enlevés et à se retirer dans nos places d'armes avancées.
u Nos batteries de cette partie des attaques, habilement dirigées par
le géncrul Lebœuf, auquel le contrc-amimal Rii;ault de Genouilly jirflail comme toujours son concours si dévoue' l't si éclairé, modititrrnt leur tir en l'activant, et forcèrent l'ennemi à s'abriter derrière »es parapets. Le général de Salles, Taisant avancer la division d'Auieniarre, préparait pendant ce temps une seconde et redoutable aitai]ue: mais nous étions assurés de la possession de Malakoff; je lui lis dire de ne pas la lancer.
» La possession de cet ouvrage nous était cependant énergiquement disputée.
u Au moyen des batteries de la Maison en croix, de l'artillerie de ses vapeurs, de canons de campagne amenés sur des points favorables et Ji's batteries du nord de la rade, l'ennemi nous inondait de mitraille, de projectiles de toute nature, et portait le ravage dans nos rangs. Le magasin a poudre de la batterie russe de la Poterne venait de faire e\plo:>ion, en augmentant nos pertes et en faisant disparaître un moment l'aigle du 9i'. Bon nombre d'officiers supérieurs et autres étaient ou blessés ou tués : les généraux de Saint-Pol et de Marolles sont morts glorieusement, et les généraux .Mellinet, de l'ontevès, Rourbaki , avaient été blesses à la tête de leurs troupes. Trois fois les divisions Dulac et de la Molterouge s'emparent du redan et de la courtine, et trois fois elles sont obligées de se replier devant un feu terrible d'artillerie et devant les masses profondes qu'elles trouvent devant elles. Cependant les deux batteries de campagne en réserve au Lancustre descendent au trot, franchissent les tranchées, s'établissent audacieusement à demi-portée de canon et parviennent à éloigner les colonnes ennemies et les vapeurs. Une partie de ces deux divisions, soutenue dans cette lutte béroïque par les troupes de la garde, qui s'est couverte de gloire dans cette journée, s'établit alors sur toute la gauche de la courtine, d'oii l'ennemi ne la chassera plus.
>' Durant ces combats renouvelés de la droite et du centre, les Russes redoublaient d'elTorts pour reconquérir Malakofl'. Cet ouvrage, qui est une sorte de citadelle en terre de cent cinquante mètres de largeur, armé de tiî pièces de divers calibres, couronne un mamelon qui domine tout l'intérieur du faubourg de Karabclnaïa, prend de revers le redan attaqué par les Anglais, n'est qu'à douze cents mitres du port sud, et menace non-seulement le seul mouillage resté aux vaisseaux, mais encore la seule voie de retraite des Russes, le pont jeté par eux d'une rive ii l'autre de la rade.
Aussi, pendant les premières heures de cette lutte des deux armées, les Russes renouvelèrent-ils constamment leurs tentatives. Mais le général de Mac-.Mahon avait reçu successivement, pour résister à ces combats incessants, la brigade Winoy, de sa division, les îouavc» de la garde, la réserve du général de A inipfen et une partie des voltigeurs de la garde; partout il fit tête à l'ennemi, qui fut toujours repoussé. Les Russes voulurent faire cependant une tentative dernière et désespérée : formés en colonnes profondes, ils assaillirent par trois fois la gorge de l'ouvrage, et trois fois ils furent obligés de se retirer, avec des pertes énormes, devant la soliililé de nos troupes,
» Après cette dernière lutte, qui se termina vers cinq heures du soir, l'enncrai parut décidé à abandonner la partie, et ses batteries seules continuèrent jusqu'à la nuit à nous envoyer quelques projectiles qui ne nous £rent plus beaucoup de mal.
» Les détachements du génie et de l'artillerie qui, pendant le combat, s'étaient ou bravement battus ou activement employés à leur mission spéciale, se mirent aussitôt à l'œuvre, sous la direction de leurs officiers , pour exécuter les travaux urgents dans l'intérieur de l'ouvrage.
» D'après mes ordres , les généraux Thiry et Niel faisaient prendre par les généraux Beuret et Frossard, commandant l'artillerie et le génie du i" corps, toutes les dispositions propres h nous consolider détinitivement dans MalakofT et sur la partie de la courtine restée en notre pouvoir, de manière à résister, au besoin, à une attaque nocturne de l'ennemi, et à être en mesure de lui faire évacuer le lendemain le petit redan du Carénage, la Maison en croix et toute cette portion de sts défenses.
« Ces dispositions devinrent inutiles. L'ennemi, désespérant de reprendre Malakoff, venait de s'arrêter à un grand parti : il évacuait la ville.
1' Vers la fin du jour, j'en avais eu le pressentiment, j'avais vu de longues files de troupes et de bagages défiler sur le pont en se rendant sur la rive nord : bientôt des incendies se manifestant sur tous les points levcVent tous nos doutes. J'aurais voulu pousser en avant, gagner le pont et fermer la retraite à l'ennemi; mais l'assiégé faisait à tout moment sauter ses défenses , ses magasins à poudre, ses édifices, ses établissements; ces explosions nous auraient détruits en détail, et rendaient cette pensée inexécutable : nous restâmes en position , attendant que le jour se fit sur cette scène de désolation.
>' Le soleil, en se levant, éclaira cette œuvre de destruction, qui était bien plus grande encore que nous ne pouvions le penser; les derniers vaisseaux russes mouillés la veille dans la rade éiaienl coulé», le pont était replié; l'ennemi n'avait conserve que ses vapeurs, qui enlevaient les derniers fugitils et quelques Russes exailés qui cherchaient encore à promener l'incendie dans cette malheureuse ville. Mais bientôt ces quelques hommes, ainsi que les vapeurs, furent con-
traints de s'éloigner, et de chercher un refuge dans les anses de la rive nord de la rade. Sébastopol était à nous.
» Ainsi s'est terminé ce siège mémorable, pendant lequel l'armée de secours a été battue deux fois en bataille rangée, et dont les moyens de défense et d'attaque ont atteint des proportions colossal? s. L'armée assiégeante avait en batterie, dans les diverses attaques, environ 800 bouches à feu, qui ont tiré plus de 1,600,000 coups, et nos cheminements, creusés pendant 336 jours de tranchée couverte, en terrains de roc, et présentant un développement de plus de 80 kilomètres (20 lieues), avaient été exécutés sous le feu constant de la place et par des combats incessants de jour et de nuit.
>' La journée du 8 septembre, dans laquelle les armées alliées ont eu raison d'une armée presque égale en nombre, non investie, retranchée derrière des défenses formidables , pourvues de plus de 1,100 bouches à feu, protégée par les canons de la flotte et des batteries du nord de la rade, disposant encore de ressources immenses, restera comme un exemple de ce que l'on peut attendre d'une armée brave, disciplinée et aguerrie.
>i Ros pertes, dans cette journée, sont de 5 généraux tués, 4 blessés et 6 contusionnés; 540 fficiers supérieurs tués, 20 blessés et 2 disparus, 1 l(i ofliciers subalternes tués , 224 blessés, 8 disparus, et 4, i89 sousofliciers et soldats tués, 4,259 blessés et 1,400 disparus : total, 7,551.
» Comme vous le voyez , monsieur le maréchal , ces perles sont nombreuses; beaucoup d'entre elles sont bien regrettables; mais elles sont moins grandes encore que je ne pouvais le craindre.
)> Tout le monde, monsieur le maréchal, depuis le général jusqu'au soldat, a fait glorieusement son devoir, et l'armée , dont l'empereur peut être fier, a bien mérité de la patrie. J'aurai bien des réconi- ])enses à demander, bien des noms à faire connaître à Votre Excellence; ce sera l'objet d'un travail qui ne peut trouver place ici.
» Les flottes des amiraux Lyons et Bruat devaient venir s'einbosser devant l'entrée de la rade de Sébastopol et opérer une diversion puissante. Mais il faisait un vent violent du nord-est, qui, déjà très-gênant pour nous à terre, rendait la mer furieuse et empêchait de songer à quitter le mouillage. Les bombardes anglaises et françaises purent néanmoins agir, et tirèrent avec grand succès sur la rade , la ville et les différents forts maritimes. Comme toujours, les marins débarqués et les artilleurs de marine furent les dignes émules des canonniers de l'armée de terre, et se firent remarquer par la vigueur et la précision de leur tir.
» L'armée anglaise s'est conduite avec son intrépidité habituelle. Elle préparait une seconde attaque qui aurait sans doute triomphé des obstacles inattendus qu'avait rencontrés la première. Mais la possession de Malakoff, qui était assurée, devait décider avec raison à contremander cette seconde attaque.
11 La brigade sarde du général Cialdini, que le général de la Marmora avait bien voulu mettre à ma disposition pour renforcer le l'^' corps, a supporté le feu terrible qui se croisait dans nos tranchées avec l'aplomb de vieilles troupes. Les Piémontais brûlaient du désir d'en venir aux mains ; l'attaque sur le bastion du Mât n'ayant pas dû avoir lieu, il n'a pas été possible de satisfaire l'ardeur de ces braves troupes.
» Comme toujours, monsieur le maréchal, nos blessés, et même ceux de l'ennemi, ont reçu les soins les plus empressés, les plus intelligents et les plus complets. Nous devrons à la bonne organisation de tous nos services hospitaliers et au dévouement du personnel qui eu est chargé la satisfaction d'en sauver un grand nombre.
>) Je ne veux pas terminer ce rapport sans dire à Votre Excellence combien dans celte circonstance , comme dans toutes les autres, j'ai eu à me louer de M. le major général llugh Rose et de M. le lieutenant-colonel George Foley, commissaires de Sa Majesté britannique auprès du commandant en chef de l'armée française, pour les nombreuses relations que j'ai eues à entretenir durant l'action avec M. le général en chef James Simpson.
• Veuillez agréer, monsieur le maréchal, l'expression de mon respectueux dévouement.
«Le maréchal commandant en chef, A. Pélissieb.u