CHAPITRE IV
Attaque du grand redan. — Position prise par la division légère à l'angle saillant. — Marche de la seconde division. — Mort de Daniel Mahoney. — Héroïsme du colonel Windham— Les Russes sortent de leurs lignes de défense.— Hetraile des Anglais. — Rapport du général Simpson.
Les documents français n'indiquent que subsidiairement les péripéties de l'attaque anglaise. Elle eut lieu , comme on le voit par le récit du maréchal Pcl'issicr, quelque temps après que les divisions de Mac-Mahon, Dulac et de la Motterouge euent quitté les tranchées. Les Anglais sortirent de la cinquième parallèle, et quoique décimés par les balles, qui atteignaient surtout les officiers, ils parvinrent au bord du fossé du grand rcdan , dont ils détruisirent l'abatis. Malheureusement les échelles étaient brisées, trop courtes, ou en nombre insuffisant. Ou arriva toutefois au parapet; la colonne d'assaut de la division légère y prit position ii l'angle saillant, et échangea des coups de feu avec les Russes retranchés derrière les ouvrages en terre de l'intérieur de la forteresse.
Le colonel Windham, qui commandait les colonnes d'assaut de la secoiule division, s'était élancé sur les pas de la division légère; mais au moment d'atteindre le point culminant des défenses de l'ennemi , il avait pris la droite, et attaqué la position par son flanc gauche. Les
lininmes qu'il dirige pi'iii'lrent par des embrasures qui n'élaieiit pas di rendues: un grenadier du 4«, [laiiiel Malioiiey, met le premier le pied dans la place, pousse un cri de victoire et meurt atteint d'une balle à la tèle. Deux autres grenadiers du if, Killeany et Cornellis le suivent et lumbenl blesst's. Le Uedan est bientôt envahi de toutes paris, et une attaque pousst'c avec vigueur peut en assurer la possession.
l'arallèlement aui diverses faces du redan , il eiistait un parapet intérieur. di'>lint'' à protéger les artilleurs de service aux embrasures contre l'ellet des bombes tombant dans le corps même de l'ouvrage. Diverses ouvertures pratiquées à jiortéc des embrasures permeilaient an\ hommes de se retirer, en cas de besoin, à l'abri de celte seconde lii;ne ; en outre , des traverses très-hautes et très-fortes avaient été élevées dans toutes les directions pour leur ménager partout les nidvcns de se garantir contre le feu des assiégeants. A la base même du ri'dan et à proximité des angles rentrants, se trouvait un autre ouvrage en terre ou plutôt un parapet à hauteur d'épaule et dont la courbe irrégulière couvrait le corps de la place. Lorsque les Anglais envahirent la place, ils auraient dû avancer, et franchir les traverses qui les séparaient de l'ennemi ; mais avec une obstination funeste, ils s'abritèrent de leur mieux pour répondre sans succès à la fusillade de tirailleurs dont la tète se montrait a peine au-dessus des tranchées qui les couvraient. Ils étaient pénétrés de l'idée que le redan était miné, et qu'ils sauteraient tous s'ils faisaient un pas de plus.
A chaque instant le nombre des assaillants diminuait, tandis que les Russes montaient en masses de la ville ou descendaient de Malakott. Trois lois le colonel Windliam envoya des ofliciers à sir E. Codriugtou, qui se trouvait dans la cinquième parallèle, pour lui demander du leufort ; mais ces ofliciers furent tous blessés au sortir du fossé du redan. Des renforts furent cependant envoyés; mais le l'eu sous lequel ils eurent ii faire une partie du trajet mit le désordre dans leurs rangs. Ils arrivèrent à la débandade, et ne servirent qu'à augmenter la courusion et à rendre le carnage plus terrible.
— H n'y a pas un instant a perdre, dit le colonel ^Yiudham au capitaine Crealock, qui se trouvait auprès de lui; il faut que j'aille moi-même demander du secours au général Codrington. Si je suis tué, que l'on sache bien pourquoi je ne suis pas resté ici.
Il fut assez heureux pour traverser le parapet , le fossé et atteindre sain cl saut' la cinquième parallèle à travers une grêle de balles et de mitraille. Sir Edouard Codrington lui demanda s'il croyait réellement qu'avec les rcuforts dont il pouvait disposer il fût possible d'obtenir quelque résultat.
— Oiie les olïicicrs se mettent k la tête de leurs compagnies, répondit le colonel ; avançons eu nous tenant fermes, et si le désordre ne se met pas dans nos rangs, le redan est à nous.
Il était déjà trop lard. Au moment même rù il parlait, les derniers survivants ries colonnes d'attaque repassaient par-dessus les parapets du saillant et sautaient dans le fossé, poursuivis par les Russes la baïonnette dans les reins, (^eux-ci, se voyant en force, avaient fini par abandonner les lignes de délense derrière lesquelles ils s'étaient abrités jusque-là, et avaient chargé la poignée d'hommes qui se maintenait dans la position oii elle s'était établie une heure auparavant. Le combat avait été court , désespéré, sanglant. Attaqués à la baïonnette, souvent environné» de trois ou quatre adversaires, les Anglais s'et ient battus corps à corps, et dans celle mêlée les officiers, qui n'avaient d'autres armes (|ue leurs épées, étaient tombés pour la plupart a terre. Enfin , il avait fallu céder au nombre.
Le général Pélissier, apprenant que l'atlaquc anglaise avait échoué, fit demander au général Simpson s'il comptait la recommencer.
Le général anglais répondit négativement.
Les gardes, les higlilanders , la 3' et la 4" division n'avaient point donné. Il y avait donc des forces suffisantes pour renouveler le combat avec des chances de succès; mais la victoire était assurée par l'occupation de MalakolT, et il eût été inutile d'acheter par l'effusion d'un sang précieux l'honneur de chasser les Russes du grand redan.
Tel fut, d'après les correspondances anglaises, le glorieux échec du rcdau. La dépêche ofticielle du commandant en chef de l'armée britannique est beaucoup moins explicite; elle offre toutefois quelques particularités intéressantes sur la répartition de l'attaque entre les lieutenants-généraux, et sur les obstacles qui s'opposèrent ii la coopération de la marine.
MlLORD,
1 Sébastopol, le 9 septembre.
» J'ai eu l'honneur de vous informer, dans ma dépêche du 4 courant, que les olficiers du génie et de l'artillerie des armées alliées avaient mis sous les yeux du général Pélissier et sous les raiens un rapport oii ils recommandaient que l'assaut fût donné le 8, après qu'un feu violent aurait été entretenu pcmlant trois jours.
1 Je consentis à cet arrangement, et j'ai a féliciter ^ olre Seigneurie du glorieux résultat de l'attaque d'hier, qui a fini par la prise de la villi-, des arsenaux et des bâtiments publics, et par la destruction des derniers vaisseaux de la Hotte russe dans la mer INoire. Il ne reste que trois steamers, qui ne larderont pas a être pris ou coulés.
» Il avait été couveuu qu'à midi les colouues françaises d'assaut
quitteraient les tranchées et prendraient possession de ^lalakoff et des ouvrages adjacents. Après que leur succès serait assuré et qu'elles seraient solidement établies, le redan devait être assailli par les Anglais ; le bastion central et les forts de la (Juarantaine sur la gauche devaient être attaqués simultanément par les Français.
a A l'heure fixée, nos alliés quittèrent leurs tranchées, entrèrent dan» Malakoff et emportèrent cette position, en appavenre imprenable, avec cette impétueuse valeur qui caractérise les altai|ues françaises, et après en avoir pris possession, ils ne purent jamais en être délogés.
» Le drapeau tricolore planté sur le parapet fut pour nos troupes le signal de se porter en avant.
>' Je confiai les dispositions de l'attaque au lieutenant-général sir William Codrington , qui en arrêta tous les détails de concert avec le lieutenant-général Markham.
Il Je décidai que la seconde division et la division légère auraient l'honneur de monter à l'asaut, parce que depuis tant de mois elles défendaient nos batteries et nos approches contre le redan, et parce qu'elles possédaient une connaissance parfaite du terrain.
M Aussitôt que le feu de notre artillerie eut ouvert dans le saillant du redan la brèche la plus large possible , j'ordonnai que les colonnes d'assaut fussent lancées contre cette partie oii elles devaient être moins exposées au violent feu de flanc qui protégeait cet ouvrage.
» Il était arrêté entre sir Codrington et le lieutenant-général Markham que les colonnes d'assaut de 1,000 hommes seraient formées à nombre égal dans chacune de ces deux divisions. La colonne de la division légère devait suivre. Au signal convenu , elles quittèrent ensemble les tranchées et se mirent en marche, précédées d'un détachement de 20ii hommes chargés de les couvrir, et d'un autre de 320 portant des échelles. Lorsqu'elles arrivèrent sur la crête des fossés, et que les échelles lurent placées, nos troupes donnèrent immédiatement l'assaut au parapet du redan, et pénétrèrent dans l'angle saillant. Une lutte furieuse et sanglante s engagea à cet endroit et dura plus d'une heure; mais, malgré l'extrême bravoure de nos soldats, il fut jugé impossible de se maintenir dans cette position.
" Votre Seigneurie verra par la longue et triste liste de nos pertes avec quelle valeur et quel dévouement nos officiers se sont mis noblement à la tête de leurs hommes pendant cette lutte acharnée.
>' Je ne trouve point d'expressions pour rendre les senlimeuts que m'inspirent la conduite et la bravoure de nos troupes , bien que leur dévouement n'ait point été récompensé par le succès qu'elles avaient si bien mérité; mais personne n'a de droits plus légitimes a mes remercîments que le colonel Windham , qui , après avoir vaillamment conduit sa colonne d'attaque, réussit à entrer dans le saillant et à y rester avec ses troupes pendant toute la durée de la lutte.
«Après celte attaque, les tranchées se trouvèrent si encombrées de troupes que je ne pus organiser un second assaut que j'avais l'intenliou de livrer avec les highlanders, sous les ordres du lieutenantgénéral sir Colin Campbell, qui jusqu'alors avait formé la réserve, et qui devait être soutenu par la 3' division, sous le couimandement du uiajor général sir William Eyrn. Je fis, en consé(iuence, mander ces ofliciers, et je résolus avec eux de recommencer l'attaque le lendemain matin.
11 Pendant la nuit, la brigade des highlanders occupa les tranchées avancées. Vers onze heures, l'ennemi commença à faire sauter ses magasins, et sir Colin Campbell ayant ordonné à un faible détachement de s'avancer avec précaution pour examiner le redan , on trouva l'ouvrage abandonné. Toutefois, il ne jugea pas nécessaire de l'occuper avant le point du jour.
» L'évacuation de la ville par l'ennemi devint manifeste pendant la nuit. De tous côtés on apercevait de grands incendies accompagnés d'explosions considérables sous la protection desquelles l'ennemi réussit à se retirer dans la partie nord de la ville , au moyen du pont de bateaux qu'il avait récemment construit, et qu'après le passage il rompit et transporta de l'autre côté.
1) Tous ses vaisseaux de guerre furent coulés pendant la nuit.
u Le temps orageux rendit complètement impossible aux amiraux d'accomplir leur projet de venir battre avec leurs bordées le fort de la Quarantaine. Mais le feu animé et bien dirigé de leurs chaloupes canonnières produisit un excellent effet. Celles de Sa Majesté étaient sous les ordres du capitaine Wilcox de l'Odin et du capitaine Digby de l'artillerie de la marine royale.
» Je suis heureux , lulord , d'avoir à expri mer ici le profond sentiment d'admiration que m'inspire la conduite de celte armée depuis que j'ai eu l'honneur de la commander. Les fatigues et les privations qu'ont endurées beaucoup de régiments pendant une longue campagne d'hiver sont trop connues pour que je m'étende sur ce sujet. Officiers et soldats les ont supportées sans murmures avec une patience digne des plus grands éloges , et qui leur a mérité les justes applaudissements et la sympathie de leur pays. La brigade navale sous les ordres du capitaine, l'honorable Henry Keppel, avec le concours du capitaine Moorsan , ainsi que de plusieurs braves ofliciers et marins qui ont servi les pièces depuis le commencement du siège, mérite mes plus chaleureux remercimcnts. La coopération prompte, énergique et eûicace de la marine de Sa Majesté, commandée par le
cnntre-amiral sir Edmond Lyons, et habilement secondée par sir lloriislon Stewarl, a puissamment contribué au succès de noire entreprise. Il me sera peut-èire ici permis de dire que, s'il avait plu à Dieu que mon prédécesseur, à jamais regrettable dans le commandemeut de cette armée, eût fait le rapport de l'beureui résultat de ce siège mémorable, je suis sûr qu'il eût éprouvé le plus vif plaisir à exprimer combien il appréciait, et je sais que tel était son sentiment, les eicfllents conseils et le précieui concours qu'en toute occasion il a reçus de sir Edmond Lyons.
» Lorsque les adaires quelquefois prenaient une triste apparence , et que le succès paraissait douteuï, il était là pour encourager et ranimer les esprits, et toute espèce d'assistance qui pouvait tendre à faire avancer les opérations du siège était donnée avec ce cordial emliressement qui caractérise le marin anglais. Rien n'a plus contribué a» succès de la présente entreprise que la franche coopération qui, depuis le commencement, a si beureusemenl existé entre la marine et l'armée. Je ne puis assez hautement approuver la conduite des ingénieurs royaux, sous les ordres du lieutenant-général sir Harry Jones , qui depuis le commencement de celte année a dirigé les opérations du siège. Pendant quelque temps il a été retenu au lit, gravement malade ; mais l'heure mémorable de l'assaut ne lui a pas permis de rester absent ; il a été transporté sur une litière pour assister à l'accomplissement de sa diflicile tâche. Je dois mes plus sincères compliments aux officiers et aux soldats de l'artillerie royale commandée par le major général sir R. Dacres , et qui durant les opérations de ce siège prolongé a si puissamment contribué à son succès définitif.
>' Je dois en outre payer un tribut de reconnaissance à la coopération cordiale et à l'assistance empressée que, dans l'exécution des détails du service, j'ai reçues du chef de l'état-major , de l'adjudant et des quartiers- maîtres généraux et de l'ètat-major général,' ainsi que des généraux commandant les divisions et les brigades de celte armée.
» Je me réserve, dans une dépêche ultérieure, de mentionner particulièrement à Votre Seigneurie les ofliciers des divers services de l'armée que je prendrai la liberté de recommander à votre bienveillante allenlion. Je confie celte dépèche aux soins du majora brevet l'honorable Leicester Curzon , qui a été secrétaire militaire adjoint de mon noble prédécesseur et le mien depuis le commencement de celle guerre, et qui pourra donner à "Votre Seigneurie des détails plus circonstanciés que ne me le permettent les limites d'une dépêche.
» J'ai, etc.
ï James Simpson, général en chef.
» A lord Panmure, etc. u
Suit la liste des perles éprouvées par l'armée anglaise, qui compta 29 officiers, 36 sergents, 6 tambours et 314 soldats tués;
124 ofliciers, 142 sergents, 12 tambours, 1,C0S soldats blesses;
1 officier, 12 sergents, 1G3 soldats manquant à l'appel;
Total : 38.i tués, 1,88C blessés, 176 manquants; eu tout, 2,447 hommes hors de combat.
Les officiers anglais furent cruellement décimés. Le 3" régiment eut hors de combat onze officiers , le 67" douze , le on* treize , et chaciin de ces régiments n'avait pas plus de trois cent cinquante hommes. Les généraux Warren et Shilley furent blessés, le premier assez grièvement. Au nombre des morts figurent encore les colonels Cuddy du 5i>^ , Palullo du 30', Hancoch du S7«, Eman et le major ^Vilsfo^d du 41'.