CHAPITRE V
Rapport du général Alphonse de la Marmora.
Nous avons vu que les troupes piémoulaises n'avaient été représenlèes dans celte grande affaire que par une seule brigade; mais elles avaient prouvé sur les bords de la Tchernaïa qu'elles étaient digues de marcher a côté de leurs alliées, et que leur concours ei'il été efficace si les événements l'avaient rendu nécessaire. Le rappo t de leur général en chef est celui d'un homme compétent, capable de juger l'habileté des dispositions stratégiques et la bravoure déployée ]>ar les combattants. Ce rapport est adressé au ministre de la guerre il Turin :
c Kadikol , le 4 1 septembre.
» Par dépêche télégraphique du 9 septembre, je me suis fait un devoir et un plaisir d'annoncer sur-le-champ à Votre S igneuric l'éclatant succès obtenu la veille par les alliés contre Sèbasiopol. Je vous transmets aujourd'hui, monsieur le ministre , les détails que j'ai pu recueillir et les faits dont j'ai élc témoin moi-même dans celte journée décisive. Apres un formidable bouibardement commencé le h dans la matinée par toutes les batteries de l'attaque , et dirigé simultanément contre le bastion central , celui du Mât, la tour iMalakolT el le grand red:in, interrompu par intervalles el r pris ensuite avec une nouvelle el très-grande vivacité , c'esl-à-dire cent coups à la minute, il avait éiè déciué que les colonnes d'allaquc seraient lancées successivement contre les relranclicnienls de l'ennemi.
» A la droite, une partie du 1'' corps d'armée Dosquet devait ouvrir l'attaque contre Hlalakoff , le petit redan el la courtine qui les unit, ouvrages compris entre le ravin Karabeina'ia el celui du Carénage ; avec la 1" division :\Iac-I\lahon , la 2<^ de la MoUerouge el la 3" ûulac. La garde impériale formait la réserve de ces divisions. Les troupes anglaises devaient attaquer le grand redan entre le ravin Karabelnaia et celui qui conduit au porl militaire. Le général de division Codrington commandait les troupes de celte attaque, composée de la division légère, qui devait être soutenue par la 2" division el d'autres troupes. Au couchant du port militaire, l'attaque confiée au l" corps de Salles devait être dirigée d'abord contre le bastron central et ensuite contre le bastion du Mât. Ces deux atlnques devaient dépendre du succès l'une de l'autre, et ne commencer qu'après l'issue de l'attaque principale contre MalakolT.
» La division Levaillanl formait les premières colonnes d'attaque contre le bastion central. La brigade Ciaklini, des troupes royales, avec cent sapeurs, avait été mise sous les ordres du général de Salles, elle était destinée à former une tète de colonne contre le bastion da Mât, destiné à être attaqué le dernier; la division d'Autemarre formait la réserve des deux attaques. Les travaux d'approche , poussés avec tant de ténacité sur tonte la ligne pendant un si long siège el malgré les grandes difficultés opposées par le sol et la surabondante artillerie russe , étaient arrivés à l'attaque de gauche à moins de cinquante à soixante mètres dfs ouvrages de la place, cl à la droite distants de cent à cent cinquante mètres du grand redan. Ils s'approchaient à peut-être trente mètres au moins du fossé des retranchements de MalakolT. Les ouvrages russes étaient, d'autre part, devenus une ligne presque ininterrompue de batteries le long du circuit des retranchements du sud, disposés de manière à se flanquer l'un l'autre. Derrière cette première ligne de batteries, il y en avait souvent une double et une triple.
" A l'intérieur de l'enceinte qui de Malakoff s'étend au petit redan et au Carénage, à la crête du plateau de la tour, avait été construit un fortin clos et dominant, à l'aile gauche de la ligne de défense. Les profils étaient devenus très-imposants; les fossés sont en général très-profonds et larges de cinq mètres et plus, el , quoique non revêtus de maçonnerie, ils étaient taillés dans le terrain a pic ou revêtus de pierres ou gabions, afin d'empêcher d'escalader les talus; souvent des avenues aboutissaient de l'intérieur des ouvrages dans le fond du foss-é, qui était aussi occupé par des défenseurs. De nombreuses batteries étaient blindées ; sur les blindages avaient clé disposés des parapets pour la mousqueterie; les pièces étaient séparées en général par de grandes traverses qui servaient en même temps à couvrir les magasins et à abriter la garnison des ouvrages. Des chevaux de frise, des abatis formaient çà et là, en avant du fossé, un nouvel obstacle destiné à arrêter les colonnes d'attaque, et à les tenir plus longtemps exposées au feu des parapets.
» Tel était l'étal de la place. Le général en chef de l'armée française s'était rendu avant midi aux batteries du mamelon Vert, afin de commander l'attaque. Le général Bosquet se trouvait dans les tranchées plus à droite pour diriger les troupes.
• A midi, la première division Mac-Mahon, du corps Bosquet, disposée convenablement dans les Iranchées extrêmes, en face de MalakolT, est sortie en masse, quittant les tranchées dans tous les sens. Elle s'est précipitée sur les retranchements ennemis, munie d'échelles, de ponts, d'instruments de travail el de tout ce qu'il fallait pour passer les fossés.
)) La tête de la colonne, formée du l" régiment des zouaves, du l" bataillon des chasseurs à pied, des 7« et 20" de ligne mêlés, a franchi en un instant le premier fossé, dépassé la première ligue, le fossé profond , l'enceinte de la redoute intérieure; elle s'est élancée du haut des parapets au milieu de la redoute, commençant une lutte corps à corps avec les défenseurs, avant presque que ceux-ci eussent eu le temps de recourailre l'attaque. Fn moins de vingt minutes, toute la redoute était conquise, malgré les très-hautes traverses qui en rendaient la défense facile; le drapeau du Jfl* de ligne fluUail déjà au centre; toutes les troupes de la première division enlraienl d.ins la redoute sur les tiaccs de la lêlc de colonne, passant le fossé sous le feu de la mitraille que Its Russes venaient d'ouvrir de leurs batteries destinées à flanqacr Malakoft'.
» La tour seule de Malakoff cascmatce tenait encore, défendue par une centaine de Russes qui s'y étaient renfermés; elle inquiétait lei rraiiçais dèjii mailres de la redoute ; elle ne voulut pas se rendre, bien qu'elle fin enveloppée.
u La division de la Motterouge attaquait simultanément la courtine entre !\laIakolV el le petit redan , la prenait el se maintenait à l'intérieur de la jdace, pendant que la division Dulac, cheminant de front contre le jietit redan, était exposée à un feu terrible el ne jiouvaii pas s'avancer au delà du fossé. Dans le petit redan étaient agglomérées les troupes russes, soutenues par de nombreuses réserves nia'sées en arrière.
» Pendant que les choses marchaient ainsi ii la droite , que les Français occup.iienl et gardaient la redoute Malakoff, malgré les vigoureux retours olïcnsils de nombreuses force^ russes, qui pendant plusieurs heures, reviui'Ëutvaineuicnt à la charge pour la rejircndre.
ils soutenaient à droite une lutte sanglante contre le petit redan, et les troupes anglaises attaquaient le grand redan.
.. Les caral)'iiiicrs {rijkin(n) débouchèrent les premiers des trancUces, quelques minutes après midi , s'emparèrent de l'abalis qui entoure le grand redan, se jetèrent à travers le fossé, et gagnèrent bravement le parapet, suivis par le 21" et le 2'" régiments de la division légère et par d'autres régiments.
i. Ces troupes, ayant pénétré dans l'ouvrage, commencèrent une lutte corps à corps; elles s'en rendirent maîtresses, et elles s'y maintinrent solidement quelque temps, malgré les plus vigoureux retours ofl'ensifs de l'cnncnii. Toutefois, à raison de la difficulté d'être soutenu par des forces plus imposantes, le courage de ces braves soldats ne put pas l'emporter contre les attaques répétées des forces ennemies si surabondantes. Les Anglais, après être restés maitres pendant plus d'une heure du grand redan, durent, vers une heure et demie, l'abaiulonner, souffrant, à cause de leur petit nombre, de très-graudcs pertes en officiers et soldats.
» MalakolV étant pris, d'après les ordres du général en chef français vers une heure , l'avis fut donné au premier corps de Salles de commencer l'attaque à gauche. Les troupes de ce corps, destinées ;i l'assaut, étaient déjà en position dans les tranchées extrêmes, la division Levaillant vis-à-vis le bastion central, la brigade de Cialdini vis-à-vis Je Mât, la division d'Autcmarre en réserve. Mais le vent du nord, qui soufflait alors en soulevant la poussière et la fumée, empêcha pendant longtemps la transmission des signaux. Ce fut à deux heures seulement que fut confirmée la conquête de Malakoff, et constaté que le signal d'attaque contre le bastion central avait été donné.
1' Le général de Salles ne tarda pas alors à lancer la division Levaillant. La première brigade Trochu fut dirigée contre le saillant de l'ouvrage, la brigade Couston contre la lunette plus à droite. En un instant, les têtes de ces deux colonnes eurent dépassé le fossé, gravissant le talus du parapet, exposées pendant quelques minutes aux grenades à la main que les Husses leur jetaient du haut du parapet, et au feu qui partait des avenues aboutissant au fond du fossé, occupées par les Russes.
» Le général de Salles était accompagné par le major Govone, le capitaine Piola et les lieutenants Galli et Casimir Bulbo; les trois premiers ont été légèrement blessés. Au cri de Vive l'Empereur ! proféré par le général de Salles, qui lançait les troupes de la plus voisine batterie n" 5i à cinquante mètres seulement de l'ennemi , et répété par les troupes, les têtes des colonnes se jetèrent résolument dans l'intérieur de l'ouvrage, repoussant les Husses à la baïonnette.
• Le reste des deux colonnes, 42" et 4G" régiments, ne tardèrent pas à suivre les chasseurs du 9° bataillon, et les bataillons du 21" et du SO» de ligne, qui entrèrent les premiers, soulenant une lutte meurtrière contre l'ennemi. Ces troupes se maintinrent un quart d'heure dans l'intérieur du bastion central ; puis rencontrant de nouveaux obstacles et des colonnes nouvelles qii les menaçaient en flanc , un mouvement d'hésilation se manifesta.
i' La fermeté des généraux de Salles, Rivet, Dalesme et des ardents eommandanls immédiats des troupes rétablit la contianee. Les troupes s'élancèrent encore une fois en avant. Elles rcn;-' rcnt dans l'ouvrage malgré la plus terrible mitraillade qui labourait le terrain dans tous les sens. Une batterie russe de quinze pièces fut enclouée par les artilleurs français à l'intérieur du bastion central, et si le terrain avait offert plus de facilité pour faire déboucher promptement les réserves et les renforts, ces troupes auraient peut-être pu se maintenir dans le bastion conquis.
)> Mais bien inférieures en nombre à l'ennemi, et décimées par la mitraillade que les Russes continuaient contre le front et le flauc des colonnes, ces troupes ont dû, après trois heures, rentrer dans les tranchées une heure après être montées à l'assaut. Elles avaient dans ce court espace de temps perdu le général Rivet, chef d'état-major du !"='■ corps, le général Breton, commandant de brigade (tous deui avaient été tués), les généraux Trochu et Couston blessés sur les parapets ennemis a la tête de leurs troupes, et un grand nombre d'officiers supérieurs et d'état-major.
)) Alors les batteries françaises rouvrirent le feu contre les ouvrages russes; vers quatre heures et demie le feu avait cessé sur toute la gauche de l'attaque. L'heure avancée ne permit pas que l'assaut fût renouvelé avec des troupes fraîches. On retira l'ordre de l'attaque du bastion du iMàt, à laquelle devait procéder la brigade Cialdini, de nos troupes. Cette attaque devenait inutile.
a Je profite de l'occasion pour signaler à Votre Seigneurie la confiance avec laquelle les troupes royales attendaient l'ordre de l'attaque. La prise de Malakoff, but essentiel du général en chef, était obtenu, et a produit le plus complet résultat. Les Russes ont employé la nuit entière à préparer la destruction de la ville et la retraite par le pont construit depuis peu sur la rade et avec l'aide de leurs bateaux à vapeur. Les plus fortes détonations se sont succédé pendant la nuit; les bâtiments de la flotte ont été coulés bas. Le malin, la ville était la proie des flammes; les troupes russes se retiraient encore à l'aube vers le nord de la rade par le pont, qui a été rompu après le passage.
» Les explosions dans les retrancUeiaents, dans les fort» du côté
sud de la baie, la Quarantaine, le fort Saint-Paul , dans toutes les liatteries et dans l'intérieur de la ville, continuent encore aujourd'hui, ainsi que l'incendie de la ville.
)) Les détails me manquent pour vous donner un compte rendu plus complet et moins inexact de la journée du 8 ; je n'ai pas non plus les documents nécessaires pour vous préciser, monsieur le ministre, le chiffre des pertes souffertes de part et d'autre. Celles des Russes doivent avoir été très-considérables, soit pendant le boiubardement qui a précédé l'assaut, soit pendant l'assaut.
" Le matériel qu'ils ont été forcés d'abandonner est immense. Les pertes des Anglais sont évaluées approximativement à 2,000 hommes, avec une forte proportion d'officiers. On compte parmi les morts et les blessés 7 commandants de régiment.
)' Les Français cotuptent les généraux Rivet , Breton , Saint-Pol , de MaroUes et peut-être encore d'autres tués ; les généraux Bosquet , Trochu, Couston, de la Motterouge, Bourbaki et divers autres blessés. Il a été tué ou blessé beaucoup d'officiers d'état-major du général en chef français et des autres commandants.
1) On évalue la perte des Français k C,000 hommes au moins.
w Le général en chef, Alph. la Marmora. »
Suit une liste de 5 ofliciers sardes blessés dans la journée du 8 septembre. Il a été tué 4 soldats dans la même journée; le nombre des blessés s'élève à 31.