‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 198 sur 235 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Détails sur la journée du 8 septembre. — Récit de M. Joseph Crowe. — Récit d'un correspondant de la Presse. — Lettre du commandant Ragon. — Le dernier repas des Russes dans Malakoff. — Eugène Libaut. — Gaspard Usur.iu. — Le général Bergue et le zouave. — Lettre du grenadier Designolle. — Le borgne philosophe. — Captivité de M. Legrand, officier aux tirailleurs algériens.

Ces récits, dont le seul défaut est une précision trop minutieuse et trop didactique, n'ont pas besoin d'être complétés. Nous ne négligerons pas toutefois d'utiliser les correspondances privées qui peignent l'esprit des armées et oii respire l'animation île la bataille.

La meilleure des narrations non officielles nous parait celle que M. Joseph Crowe adresse au journal anglais l'IUustratcii Loiidim Neivs. A côté de très-légères inexactitudes de détail que nos lecteurs n'auront pas de peine à rectifier à l'aide de nos rapports officiels , on y trouvera une revue d'ensemble de toute l'affaire du 3 , et des épisodes de la grande journée , qui méritent d'être recueillis.

• Au camp, devant Sébaslopol, iO septembre.

)» La grande question de la prépondérance dans la mer Noire a été finalement et irrévocablement décidée dans la nuit du 8, lorsque les Russes, chassés de Malakoff par les Français, ont évacué la ville de Sébastopol, après y avoir mis le feu en plusieurs endroits et brûlé leurs vaisseaux. Cet événement, qui avait été si longtemps désiré que des impatients commençaient à désespérer de son accomplissement, a répandu dans le camp français une joie que nos hommes partagent, bien qu'ils regrettent profondéuient d'avoir eu une si petite part dans les gloires de la journée. Nos alliés ont attaqué et conquis Malakoff, au même moment où nous attaquions le redau et en étions repoussés. La victoire nous a été refusée par des raisons que l'on peut probablement inférer du récit suivant :

11 Le bombardement, qui avait été mené avec moins de vigueur qu'à l'ordinaire durant la nuit du 7 , éclata au point du jour d'un bout à l'autre de nos lignes. Les projectiles tombaient de tous côiés sur les ouvrages des Russes avec la furie d'un ouragan, et soulevaient des nuages de poussière et de fumée qui étaient chassés dans noire camp par un froid vent du nord. Ceux de nos hommes que leur devoir retcnuil dans les tranchées eu étaient aveuglés , et l'air était tellement chargé de vapeurs, qu'il était impossible de rien distinguer à une certaine dislance.

i> Comme le bombardement commençait, les préparatifs de l'assaut se poursuivaient dans les deux camps alliés, et de nombreux régiments prenaient les armes. On avait jugé à propos d'envoyer les hommes par petits détachements, et non en colonnes, de manière à tenir l'ennemi autant que possible dans l'ignorance de nos intentions. L'assaut devait être donné par la 2" division et par la division d'iufaiiterie légère, tandis que la reserve était formée par la i' division, les gardes, les highlanders et la 3" division. Sir William Codrigton avait le commandement général de l'assaut, et il était soutenu par le général Markham.

» Ou ne distinguait pas de mouvements du côté des Russes, et les camps du nord, aussi bien que le pont de bateaux, étaient exceptionnellement tranquilles. L'ennemi paraissait attendre passivement la tin de notre feu, et c'est à peine si, par intervalles, il répondait par queli|ues coups de canon, soit qu'il fût incapable de nous donner la réplique, soit qu'il ne le voulut pas.

11 A neuf heures et demie passées, tous les régiments de la 2' division et de la division légère, aussi bien que les généraux et l'élatmajor, étaient arrivés dans les tranchées, le général CoJrigtim prenait position dans la 6'- jiarallèle, tandis que le général Markham s'établissait dans le trou d'Egerton, daus la a« parallèle. Les colonnes d'assaut étaient composées de détachements des 30", 41", 55" et G2" régiments de la 2' division, et de détachements des 90", 97", 23" et 88" de la division légère. Les compagnies qui portaient les échelles étaient tirées du -3" Buffs et du 97". Les réserves de ces régiments, de même que les autres régiments de la même division, étaient massés dans les i" et 3" parallèles et prêts à l'action.

» Au pied de !\lalakoff avaient aussi été massés les assaillants de la f" division française : c'étaient 400 hommes tirés du 1"'^ zouaves , et 451) hommes du !"■' chasseuis de Vincennes, sous le commandement du général Mac-Mahon.

)) La 5" division avait fourui les colonnes d'assaut pour le petit rcdan et les ouvrages à gauche de MalakolY. La 2° divisiou se tenait dans les tranchées, tandis que la 4" était en réserve.

1» Le général Pélissier et son état-major traversèrent le camp anglais sur la route d'inkermaa à onze heures et demie et passèrent devant les gardes et les highlanders , tandis que ceux-ci se reudaieut par la route de WuronzoiV aux tranchées.

i< Le géuvrul Simpson prit positiuu pi'ùs du lit maison «lu Plc^ttst»

sur la route de WoronzolT. Il J avait peu de spectateurs sur les montai-nes, par siiito des précautions prises par le gciiéral Simpson d'intcr'rniiiprc les comiiuinicalions avec Dalaklnva. .liais le petit nombre de rcu\ (|iii avaient été assez heureux ])0ur être admis sur la moutaiiio Callicart furent aveuglés par la poussière et ne virent rien ; les soûls témoins oculaires de l'assaut ont été ceux qui y ont pris part, iiu ceux qui formaient les réserves.

■• A quelques minutes avant midi, le bombardement devint terrilili' : une véritable pluie de feu tombait sur les Russes d'embrasures qui avaient été tenues fermées jusqu'à ce moment. A dix minutes après midi, le signal de l'assaut de iMalakolïa été donné par l'explosion de lieux mines près de la contrescarpe, et au milieu du tumulte et de la confusion causée par la fumée, les zouaves et les chasseurs se précipitèrent. Ils s'avançaient sur un terrain labouré par les boulets et semé d'excavations à chaque pas. Mais leur course en était à peine retardée, et ils sautèrent du fossé sur le côté de l'ouvrage sans

). Un combat corps a corps s'ensuivit, combat désespéré. Les Russes luttaient pour garder la position avec la ténacité des ours et faisaient aime de tout. Des pierres, des armes brisées et toute espèce de projectiles étaient lancés par masses du sommet des traverses sur nos hommes, dont les munitions commençaient ;i manquer. Les Anglais, il leur tour, saisirent des pierres et 'les lancèrent aux assiép-és qui, encouragés par l'arrivée de renforts et la diminution des assà'illants, finirent par engager avec eux une lutte d'homme ii homme. Il y eut alors des efforts désespérés. Russes et Anglais s'attachaient les uns aux autres, et le combat se terminait le plus souvent par la mortelle agonie des deux adversaires. Cela devenait trop terrible à la lin. Il fallait que nos généraux envoyassent des renforts ou que les assaillants fissent retraite. Les renforts ne vinrent pas, et ce qui restait de nos hommes dut s'échapper en désordre des parapets et des embrasures qu'ils avaient si bravement emportés. A ce moment il y avait dans les 3", 'i' et 6" parallèles plusieurs régiments qui ne

^ito^

Les Russes abandonnent la partie sud de SélKistopol.

se servir des échelles d'escalade. Les Russes, complètement pris par surprise , furent chassés de la redoute ou tués , et ils laissèrent les Français maîtres absolus de l'ouvrage. La courte distance de vingtcinq yards, qui séparait le fossé de Malakoff de la parallèle , n'a pas peu contribué à l'heureuse issue de cet assaut.

1) En même temps, deux autres attaques avaient été presque simultanément faites contre les russes , mais elles avaient abouti à des résultats beaucoup moins satisfaisants. Le général Codrington , entendant le signal de l'assaut à Malakolï, avait, après une courte pause, donné l'ordre d'attaquer le redan. Les compagnies du 3'' et du 97'', qui portaient les échelles, s'élancèrent aussitôt, et favorisées par le terrain, elles franchirent le remblai qui n'était pas un obstacle sensible, et plantèrent leurs échelles sur l'angle saillant de l'ouvrage. Les colonnes d'attaque, moins actives ou gênées par la difficulté de sortir de la parallèle par une étroite ouverture, ne réussirent à atteindre l'escarpe du redan que lorsque les hommes munis d'échelles avaient déjà monté il l'assaut. Les assaillants les suivirent, montant de chaque côté de l'angle saillant, et ils s'engagèrent dans le redan en tuant les Russes qui défendaient la première traverse; mais, dans leur empressement à se devancer les uns les autres, les hommes arrivant par la droite, se pressant pour rejoindre ceux de gauche, tombèrent sous le feu concentré de l'ennemi, dont les réserves de plus de deux mille hommes arrivaient rapidement.

furent pas assez prompts et qui n'arrivèrent pas à temps pour sauver les débris des colonnes d'assaut. C'est ainsi que le redan a été pris et perdu.

« L'attaque française sur le petit redan et les ouvrages de la baie du Carénage a échoué pour d'autres raisons. Les troupes s'étaient lancées avec résolution pour traverser rapidement le large espace qui s'étendait entre elles et les redoutes russes; mais elles furent jetées dans une grande confusion par des rangées de fossés appelés trous à loup , dans lesquels les hommes tombaient au milieu de l'obscurité causée par la fumée et la poussière; il en résulta que leur attaque manqua de fermeté et fut repoussée par l'ennemi. La lutte cependant a duré un temps considérable. La première colonne des assaillants, presque annihilée par la fusillade des Russes, avait couvert les parapets des ouvmges des corps de ses soldats, lorsque arrivèrent les troupes de soutien qui s'efforcèrent de gagner le sommet de l'escarpe ; mais il chaque nouvelle tentative, elles furent rejetées dans le fossé, en couvrant le sol de morts et de mourants.

» Les Russes n'avaient pas seulement l'avantage de la position, mais ils avaient été matériellement assistés dans cette partie de l'attaque par les vapeurs qui tiraient des bordées sur Malakoff et les contrescarpes du petit redan. Le Vladimir, qui a toujours été si bien dirigé, que, lorsque quelque chose d'audacieux était fait, les Français avaient coutume de dire : C'est du Vladimir! filait rapide-

mcnl soiis hi bouclie dfs batteries fraiiraiscs du mont Sa|>oiin, lirait | sa prfiiiiiTe lior.lce: puis virant ilc boni avec majesté, il binritit sa seconde , sans paraître jamais souffrir ilc la réplique des Français, j Ces bordées faisaient des ravagfs niortcU et jetaient les rangs des colonues assaillantes dans une inextricable conl'usioii.

u .Néanmoins, en dépit de toutes ces circonstanc-s contraires , les l' ramais se maintenaient au pied de l'escarpe et dans le fossé du petit redau et des batteries noires, tirant résolument sur tous les Uu-ses qui se montraient sur le parapet, tandis que les Russes, de leur côte, étaient également prompts à rendre coup pour coup et à tirer sur tout Français qui se mettait trop à découvert. Cet épisode de la lutte faisait songer au\ récits de ("ooper.

" Ces pbases pénibles de l'assaut combiné avaient lieu tandis que la principale attaque de MalakolY perdait rapidemcut son pteuiier caractère. Il est difficile de faire de cet ouvrage une telle peinture qu'elle puisse fournir une idée approximative de ses proportions et de son aspect. Mais quelques mots sutbroul peut-être pour faire comprendre son importance. Le fossé avait environ quinze pieds de profondeur, et l'escarpe vingt pieds de baul. Les embrasures et les )>lates-fornies étaient élevées au-dessus du niveau de l'ouvrage, qui était divisé en plusieurs parties par des traverses de l'orme irrégulière, dans les([uelles de petites ouvertures étaient laissées pour le passage des Iiommes. Ces traverses étaient des ouvrages ordinairement en pierre dont les galeries étaient supportées par de doubles rangées de poutres gigantesques de pin de la ISorvége , et la couche de terre qui formait la toiture les mettait ii l'épreuve de la bombe. Les traverses, en général, mesuraient de douze à quinze pieds de haut, et comme elles étaient très-irréguliires, il était très-dillicile de s'en emparer compléteuient. A l'iniérieur, le redan était disposé de la même façon, et cette particularité de construction explique coniuient on avait pu croire que les Busses demeuraient inactifs durant le dernier boiubardement ; les soldats s'étaient cacbés dans leurs casemates pendant tout le teiups qu'avait duré le l'eu. Il ne parait pas que la garde de ces ouvrages eût été changée plus souvent qu'une fois par mois, car cbaque partie de ce quartier portait des preuves d'une occupation permanente. La cellule du commandant était remplie de fauteuils, de peintures et d'objets de luxe, tandis que les cliarptntirrs cl les maçons avaient de véritables ateliers. La sécurilc des soldats dans Ifs forleresscs doit avoir augmenté les chances de surprise, cl la rapide occupation de l'ouvrage, ainsi que la dcsUi:clioii de ses défenseurs ilans un court espace de temps, en sont une preuve.

" Les Russes, cependant, n'ont pas voulu laisser leur ennemi jouir paisiblement de sa posstsion. Us n'en ont pis été plutôt chassés qu'ils ont attaqué les Français avec rénergic du désespoir, et les zouaves et les chasseurs se sont trouvés les défenseurs de Malakofl'au lieu d'être les assaillants. Ils ont combattu avec toute i'énergie de l'orgueil cl du succès, et, pendant nn temps considérable, soutenu uïie lullc inégale contre des forets bien supérieures. Les Russes délaissaient leurs fusils pour se battre avtc des pierres, des poutres, des seaux, de la vieille ferraille, et tout ce qui leur tombait sous la main. Les Français, à court de munitions, répondaient par les mêmes engins, et de teiups :i autre ils variaient la résistance avec des charges à la baïonnette. Us pliaient cependant devant les Russes qui s'avançaient, découragés par la nouvelle de la chute du redan et des ouvrages noirs; mais, a ce moment critique, les soutiens de la division marchèrent et entrèrent dans l'ouvrage de tous les cotés. La garde impériale, grenadiers et zouaves, se répandit dans Malakofl et commença une lutte désespérée. Homme contre homme, au milieu du lutiyriulhe de la redoute, dfs trous de bombe, des gabions brisés, combattait et frap- IKiit. Us lonibaient côte ii côte, et, dans beaucoup de cas, l'un sur i'iulre. Leurs corps couvraiest le sol à ce point, qu'on ne le voyait plus. Pour ajouter ii l'horreur du moment, les bombes du redaa el des vaftcurs pleuvaicnt sur la partie de l'ouvrage eu la possession des Français et accroissuient leurs jierles.

>} ^lais les Russes étaient incajiables de reprendre MalakofT. Comme les Français recevaient ii tout moment des troupes '.'r.iichcs et portaient de l'arlillcrie de campagne dans la redoute, ii l'aide d'un pont improvisé, les Russes làt;haicnl pied peu ii peu et commençaient nue retraite qui s'est bieulôl changét eu déjoatj'. La scène se passait sur le clicmiu qui mène de l'arsenal à MalakutT, à l'intérieur de la seconde ligne de défense, sur laqueJle les i\u;ses coinptaient pour réparer leurs jierles. Cne longue tirie ie batteries avait été élevée du pied de Miilakotïii riu'>pitai de la Marine, les nues portant sur le reiliiu , les autres sur MalukoH'. L'iu.' })a1tcrie de six canons ii la base du front méridional de l'hôi>ital , avait éU' armée de pièces de C8, et les Itiièlres du rez-de-chaussée de l'hôpital avaitul élé, du côié est, changées en embrasures d'oii les caronadcs des na\ir<!t liraient sur la miintéc de .MalakuB'. La rapidité du mouvemeut des Français, lorsque les Russes commciicoreut d'abord leur retraite , ne permit pas il ces derniers de se servir de leur seconde ligne de défense. Lo combat corps a corps qui cul lieu pendant la dtsceute œ leur permettait pas de tuer un ennemi sans frapper eu même temps un ami, cl c'est ainsi que le< V rançais descendirent de Malakoff vers la ville jusqu'au pird de la montagne. Alors ils se retirèrent en se portant vers la droite et enchassaut les Russes par les rues du faubourg de Karabtlnaïa. Pen-

dant un temps, l'artillerie de campagne cl quelques canons laissés à MalakofT étaient tournés contre la seconde ligne de défense qu'ils enfilaient avec succès. Rienlôl l'obscurité survint, et les Russes, à la faveur des ténèbres, se retirèrent des ouvrages de Karabelnaïa, du petit redan et de la batterie noire. >>

Un correspondant de la ['rc<si' donne les détails suivants sur l'occupation de MalakolV et sur l'allaque du petit redan : « Ce n'était pas tout d'eniporler .MaiakolV, il fallait s'y maintenir. Le génie se mit à l'œuvre. Un se couvrit couiiue on put, avec des gabions, desalïùts brisés. L'ennemi présentait une masse très-compacte. On taisait (piclqiies pas, on tuait quelques artilleurs sur leurs pièces ; chaque canon a coulé une lullc acharnée. Puis les Russes revenaient à la charge avec une fermeté non moins admirable que celle de nos soldats. Acculés à un fort qui s'élève derrière le mamelon, les Russes ont combattu en désespérés, .'^ous la proleclion d'une seconde ligne de batteries (|ui nous faisaient beaucoup de mal.

» Plus d'une fois leuis troupes oui été renouvelées, cl chaque fois c'était un nouveau combat; nos intrépides soldats n'ont pas bronché d'une semelle. Nous dite les péripéties de ce combat serait impossible ; les pertes des Russes, les nôlrfs, ont été considérables.

» £iilin on a pu terminer quelques travaux de défense qui, joints aux monceaux des morts et des blessés, nous ont tant bien que mal couverts contre le feu de l'ennemi. A cinq heures, nous avions un avantage marqué, quoique nos troupes fussent exléniiécs. A sept heures seulement nous étions absolument maîtres de la position ; les Russes se retiraient en désordre, foudroyés par le feu de leurs propres canons et de qiiehi'jes pièces amenées sur les lieux.

>i Dès qu'il avait été possible de se couvrir, nos anillcurs avaient dirigé très-habilemcnt le feu sur trois bâtiments, deux vaisseaux et une frégate qui se trouvaient en vue ; bientôt l'incendie se déclara à leur bord, et leurs pièces restèrent muettes, tandis que le reste des bâtin ents abrités il l'entrée du port ne cessait pas de nous envoyer des feux courbes.

" A la gauche de la tour, une explosion épouvantable a eu lieu pendant le combat ; le sol a tremblé sous nos pas p.'^ndanl quel(|iies instants, à une ccrlaine distance de Malakofl'. Un peu plus lard, d'un de CCS terribles réduits qui ont été si rudes ii enlever sont partis quelques coups de fusil. On s'est avancé prudemment. On n'apercevait qu'une troupe peu nombreuse qu'encourageaient deux officiers; avaient-ils d'autres forces près d'eux ?

» On cherchait ii les tourner par une des gorges de l'ouvrage, quand une explosion terrible se lit jour ; officiers et soldats, moins deux, furent mis en pièces. Ou sut de l'un des deux survivants qu'il n'y avait sur ce point qu'une soixantaine d'hommes et deux officiers déterminés qui s'étaient chargés de faire jouer les mines. Heureusement, une partie seulement a pris feu.

" A la droite de HialakolT, vu de nos tranchées, s'étend une courtine qui relie la tour au petit redan du carénage. L'attaque du petit reJaii était confiée à la i" division du T corps, général IJulac , commandant la brigade Saiiit-Pol (17"= bataillon de chasseurs il pied, 67<^ et 85' de ligne) et la brigade Brisson ( 10" et Gl'' de ligne ; ; celle de la courtine, coupée par une poterne, au général Courbaki, qui avait sous ses ordres, si je ne fais confusion, la 2"^ brigade, 2' division du corps de réserve, 15'' et DC de ligne, plus des zouaves ; plus la brigade Ponlevès, division Mcllinel, de la garde, composée des chasseurs et du 2'" grenadiers de la garde. Les voltigeurs de la garde de l'ancienne brigade Lhrich obéissaient au général .Marolles.

" C'est là que le combat a été le plus acharné et que nous avons fait les trois quarts de nos pertes en généraux et soldats. Kl cejjendant le petit redan n'avait plus sa protection naturelle de Alalakoff; mais il lui restait les batteries noires, la batterie de la pointe du carénage et surtout une batterie placée au centre de la courtine cl qui a fait d'afl'reux ravages dans les rangs de nos soldats. Devant le pclit redan comme devant Malakolï, nos soldats s'élancèrent avec impétuosité sur les ouvrages.

>' Le feu qui les reçut, dirigé de quatre points à la fois, était effrayant ; la milraillc labourait les rangs sans cependant arrêter la marche des colonnes. Arrivés au pied de rouvrai;e, ils se trouvèrent en face d'un talus ii pic qu'on ne put franchir sur le front que par de longues échelles, tandis que d'autres profilaient d'une déclivité du terrain pour s'élancer ii gauche sur le chemin du redan.

" De ce côté, le bastion de la courtine foudroyait les assaillants. Le général MaroUes était au premier rang de ses grenadiers et tomba dans leurs rangs ; ou ne l'a retrouvé que le soir sous un monceau de cadavres. Le li' de ligne, doiil les soldats en partie voyaient pour la première fois le feu, a marché avec un aplomb de vieux troupiers. Tous les régiments ont lutté d'ardeur et d'héroïsme ; on a pénétré enfin dans le petit redan.

» Lii a commencé un combat acharné de raouîquetcric ; les Russes, dans des sortes d'abris préparés, dominés par une batterie ijui tirait par-dessus leurs têtes, recevaient ii bout portant nos pauvres soldais. Lu même temps, une pluie de bombes et d'obus tombait au milieu des rangs. H fallut se retirer; l'ennemi reprit l'offensive, et on quitta le petit redan.

u A la courtine, le général Bourbaki n'avait pas été plus heureux.

Il ctait blesse d'une conlnsion reçue par une balle en pleine poitrine et crachait le sang ; au rcdan , le général Pontevès et le général Bisson étaient blessés.

• Nos soldats étaient furieux ; une seconde attaque est résolue. Les chefs , irrités, montrent le redan à leurs troupes, et tous s'élancent de nouveau comme un torrent. Quelques-uns ne s'avancuit qu'en se couvrant de gabions, de fascines ; les boulc:s les emportent. Oans ce retour olïensif, le général Sainl-Pol tombe frappé d'une balle au cœur.

« Presque au même instant, le général Pontevès, l'éjà fiappé d'un biscaïen qui lui a fracassé l'épaule, reçoit une balle qui lui brise la colonne vertébrale. Les généraux Bisson et Couston tombent, et le général Bosquet lui-même, placé dans la C parallèle, à 200 mètres de la courtine, a l'épaule brisée par un biscaïen.

» N'.'-st ce pas ici encore que le généial Mellinct est frappé d'un éclat de pierre qui le blesse grièvement à la face ? A la vue de tous ces généraux blessés ou tués, de tous ces officiers qui jonchent le terrain, les soldats deviennent fous de rage et rentrent dans le redan. Mais cet scie d'héroïsme fut encore inutile; il fut impossible de se maintenir dans l'ouvrage.

)i Le général Pélissier avait cherché à alléger la position des troupes engagées en attaquant la batterie de la courtine. Deux batteries à cheval, commandant Souty, vinrent audacieusement s'établir sur le versant de la croupe qui porte la courtine et combattirent immédiatement la batterie.

M En moins d'un quart d'heure les deux batteries étaient hachées ; les canonniers ont fait preuve d'un sang froid et d'un courage à toute épreuve : il était humainement impossible de faire plus dans la position qu'ils occupaient. Le commandant , arrivé quatre jours avant en Crimée, est amputé; quarante chevaux, une quinzaine d'hommes étaient tués ou blessés, les affûts broyés.

)) Le général Dulac, chargé , depuis la blessure du général Bosquet, du commaudement du corps, donne enfin le signal de rentrer dans la tranchée, et on laisse le champ de bataille couvert de morts Les troupes, de ce côté, ont beaucoup souffert. Le 85", par exemple, a eu son colonel, M. Javel, tué, le lieutenant-colonel, ses chefs de bataillon , plus ou moins blessés. Un capitaine a ramené le régiment.

') Le 17" bataillon de chasseurs à pied a fait des prodiges. Son commandant, M. de Férnssac, malade, s'était fait portera la tranchée, et , miné par la fièvre, n'a pas quitté un seul moment la tète de son bataillon. Ces troupes avaient un certain nombre de recrues, ce qui explique le grand nombre de sous-officiers restés sur le terrain. «

Le commandant du génie Ragon , dans une lettre adressée à un de ses amis, résume en quelques lignes toute la bataille. « C'est moi, dit-il, Louis-Dominique-Auguste Ragon , qui ai eu l'honneur de commander le génie a la colonne d'assaut du redoutable ouvrage de ftlalakoff. J'y suis entré à la tête des sapeurs, conjointement avec le régiment de zouaves de la I'" division du 2" corps de l'armée. Nous avjjns gravi le fossé comme des chats, délogé l'ennemi, forcé les lignes, enlevé la redoute et son réduit, avec un entrain et une rapidité toute française. Nos drapeaux, plantés sur le parapet, ont été assaillis et défendus vigoureusement pendant plus de six heures. Apres cette lutte de cannibales, notre colonne a eu seule l'hoiincur de rester mailresse de sa conquête ; les quatre autres , deux sur notre droite et deux sur notre gauche , s'étaient vues forcées de lâcher pied , laissant le sol jonché de morts et de blessés. Mais notre triomphe suffisait pour mettre les Russes hors d'état de tenir. »

Quelques narrateurs assurent que la garnison ne comptait pas sur une attaque aussi proche. « Des officiers, dit un d'eus, nous ont dit qu'on ne nous attendait plus ce jour-là ; ils croyaient que l'assaut serait donné de grand malin. Les troupes einiemies venaient de dîner quand elles ont été assaillies par les nôtres ; triste dessert ! J'ai vu le lendemain , dans IVIalakoff, les gamelles, les cuillers en bois , les miches de pain semées a côté de ces malheureux, qui n'avaient pas même achevé leur dernier repas : chaque pain était découpé en petits carrés de la grosseur d'un dé. Quoique surpris, les Russes se sont bravement défendus. Les artilleurs du front de Malakoff ont été si violemment assaillis, qu'ils se sont retirés dans les traverses ; mais ceux des deux grandes faces de l'ouvrage n'ont pas quitté leurs pièces.»

" A midi précis , dit une lettre publiée par Vlinpartml de la Meurthe , nous avons sauté les parapets pour monter à l'assaut. Vous dire ce qui s'est passé jusqu'au moment oit nous sommes arrivés aux batteries cl aux murs, cela est impossible, car nous De nous voyions pas les uns les autres. »

Nous lisons dans une autre lettre :

(I C^ui , mon bon parrain, j'ai eu l'honneur de monter a l'assaut de RIalakofl', car c'est la première division qui a enlevé celte redoutable forteresse, et, comme faisant partie de la première brigade et même du premier bataillon , j'ai eu l'honneur d'arriver des premiers sur le haut du parapet. Vous dire les difficultés que présentait la prise de cet ouvrage serait trop difficile, je vous dirai seulement qu'elles étaient immenses cl que, quand nous avons vu rouvrag<^, nous n'avons pas compris comment les Russes avaient pu le laisser prendre ; il a fallu l'entrain qu'il y avait, et aussi l'habile direction de nos cliefs, surtout du bruve ^iaiinï de Mac-Muhou, pour parvcuir

aussi facilement. On ne marchait pas, on ne courait pas , on volait; ainsi en arrivant au fossé ( nous en avons trouvé un très-profond ) , nous sommes descendus ou plutôt nous avons roulé au fond; mais il fallait remonter un parapet à pente très-roide et d'au moins douze ou quinze mètres : je ne sais pas comment nous l'avons fait, on se poussait mutuellement, on se tirait; enfin nous arrivons eu haut , nous tirons sur les Russes, nous les poursuixous à la baïonnette; ils franchissent un immense parapet où ils se rallient à d'autres troupes; nous franchissons le parapet, nouveau combat; les Russes franchissent un second parapet, et ainsi de suite jusqu'à une dizaine de fois; enfin à midi et demi nous occupions tout l'ouvrage. Ainsi, en moins d'ui:e demi-heure, nous avions pris un ouvrage des plus formidables et fait trois ou quatre cents prisonniers. »

Ce fut un sous-officier du l'^'' régiment des zouaves , Eugène Libaut, de Paris, qui planta le premier drapeau français sur MalakofF. Le général Mac-Mahon lui avait remis l'étendard de la première division en lui disant : Partez , c'est le drapeau signal !

Libaut, donnant le mouvement à la tête de colonne, s'élança le premier hors des tranchées. Atteint d'une pierre au visage en arrivant dans le fossé d'enceinte , il n'en continua pas moins l'escalade au milieu d'une grêle de projectiles, et l'on vit bientôt l'étendard flotter sur les retranchements ennemis.

Un autre drapeau fut planté sur la dernière tranchée des Russes par un caporal du 9" bataillon de chasseurs de Vincennes, Gaspard Usurau, qui dans une lettre à sa mère raconte avec une naïveté touchante le trait de courage dont il fut récompensé par la décoration.

» Dans Sébastopol, 28 septembre.

» Ma ciièrk mère ,

>' Je l'écris ces mots; c'est pour te faire savoir que ton fils est chevalier de la Légion d'honneur depuis la prise de Sébastopol , et en même temps pour savoir l'état de ta santé. Quant à ton chéri, il a été quitte de la prise de Sébastopol avec un coup de baïonnette à l'estomac et une balle à la tête. Chère mère, console-toi, ton fils est bientôt guéri de ses deux blessures; il va marcher dans peu de temps avec son bataillon , et portant sur sa poitrine cette belle croix d'honneur. Chère mère, ton fils s'est fait remarquer dans toute l'armée d'Orient et citer sur les journaux par toute la France, pour avoir planté un drapeau sur la dernière tranchée des Russes et n'avoir quitté la position qu'après avoir reçu ses deux blessures. Seulement je n'ai pas lâché mon drapeau.

» Chère mère, les officiers du 21' et du 42'=, et surtout le brave capitaine adjudant-major et commandant du 21 = , m'ont sauté au coii en me disant : « Allez, vous êtes un brave, caporal, vous méritez les remercîmeuts de l'armée française et les bonnes notes que nous vous donnerons demain. » Le lendemain matin, malgré les deux blessures que j'avais reçues. Mil. les officiers du 21= sont venus me chercher pour déjeuner avec eux; je suis resté avec eux toute la journée; ils ont fait le plus beau rapport jiour moi au général en chef; mais quand le général a vu ce rapport , il a dit : « Ce n'est pas faux , car j'ai vu un caporal de chasseurs qui a fait flotter un drapeau sur cette terrible tranchée des Russes, mais je le croyais mort. » Il s'est empressé à me faire citer par toute l'armée d'Orient. Chère mère, ton fils a été fait chevalier de la Légion d'honneur par sa bravoure , ses blessures cl sa bonne conduite. Je termine ces quelques ligues, car je suis fatigué par mes blessures. Elles vont bien; seulement je suis faible et je te prie d'excuser mou écriture, car je suis sur mon lit avec la fièvre.

■■> Je l'envoie le ruban de ma croix que je viens de recevoir avec ma croix , et un morceau de ma tunique oii j'ai été blessé. Je termine en l'embrassant de tout mou cœur, comme un fils fait chevalier de la Légion d'honneur.

» Gaspaiu) Usukau.

u Ton fils a la croix sur la poitrine depuis le 25. Adieu. 11 Ce morceau de tunique est le morceau que l'on m'a tiré du coup de baïonnette. »

La prompte occupation de Malakolï communiqua aux combattants une nouvelle énergie. A chaque instant on voyait passer des soldats atteints de blessures graves, mais qui ne les empêchaient pas de se tenir debout, d'aller seuls, malgré la distance , en marchant, jusqu'à l'ambulance pour s'y faire panser, et lorsqu'on leur oiVrait de leur venir en aide : <i Non, répondaient-ils, nous aimons mieux laisser les camarades occupés à se ballre qu'à nous porter. >>

Un de ces blessés passant près de la redoute Brancion demanda à des officiers s'il leur serait possible de lui donner quelque chose à boire. On s'empressa au tour de lui cl on fut heureux d'avoir à lui olïrir une gourde remplie de bonne eau-de-vic. « Messieurs, dit-il aux officiers qui l'entouraienl, il faut que vous ayez la complaisance de me faire boire, car, voyez-vous, j'ai le bras gauche cassé par un éclat d'obus ; l'os ne lient presque plus, cl je suis oblige de le soutenir avec la main droite, » et, en cIVet, il maintenait avec sa main droite son bras gauche sanglant cl mutilé.

Lorsiiu'il cul fini de boire, on cbctcha par de bouncs paroles à le

IIlbTOIRE DE I.A GL'EUl^E D'OKIINT.

rassurer sur son <!lat. « Oli! rëpondit-il, je connais mon affaire : un bras de moins; c'est oyal, nous avons la victoire. » Puis il remercia et cuMiiuua son clieniin sans vouloir être accompagne.

Le ycnéral Hosc]iitt, qui donnait l'impulsion aux assiégeants de Karabeinaïa, eut l'omoplate fracturée par un éclat d'obus, dont les pointes lui déchirtMent le poumon et produisirent un épancbcmcnl de sani; dans la poitrine. l'endant qu'on l'enlevait du cbamp de bataille, il s'était arrêté un moment pour jeter un dernier coup d'ieil sur la ville.

lu zouave passe et demande le nom de l'officier supérieur que l'on transportait : « Ah! dit-il, s'ils nous tuent de ccui-là!... >> Au même instant un boulet emporte la jambe de ce jiauvre soldat. 11 tombe, se traîne en rampant vers le général , qui lui adresse quelques paroles parties du cœur, et il expire en disant : « Je suis bien récompensé. "

Un grenadier du 15' de ligne, blessé à l'attaque du redan du carénage, écrit en ces termes à son frère, instituteur communal à Saint- Privé (Yonne) :

« Ambulance du quartier général , 27 septembre, baraque 1 3.

M Mon bok kt tbès-aimé frère,

«Je suislieureuxde pouvoir t'apprendre l'amélioration rapide de ma santé : mes blessures vont on ne peut mieux. Lorsque j'écrivis à mon père le 11, j'étais couché sur le côté droit sans pouvoir changer de position ; aujourd'hui je l'écris assis sur mon lit, et, comme le temps est assez beau, je me dispose ii me lever un peu et à me promener quelques minutes. Je vais te raconter ce que je fis le jour de l'attaque :

•) Le matin, ii huit heures, nous quittions le camp pour aller prendre notre position (uous étions de deuxième réserve): nous avions à traverser dans toute sa longueur le ravin du carénage, ravin Irèsdani;erenï, car les bombes, les boulets, les obus et la mitraille nous toiubaienl sur le dos comme la grêle; je ne pensais jias aller jusqu'au bout, je le traversai cependant sans aucune bU'Ssure, et notre régiment reçut l'ordre d'aller dans la tranchée la plus près du redan.

» 11 est inutile que je te dise que jamais canonnade ni fusillade ne furent comparables à celles de ce jour.

1) i^ous primes possession de notre tranchée, mais ])as tous, car beaucoup étaient restés en route pour ne jamais nous rejoindre; et là les morts étaient encore plus nombreux. Mon lieutenant me dit de prendre deux pacjuets de cartouches à chaque homme dans la compaijiiie et de les porter au colonel, ce que je fis. Eu arrivant à la droite oii était le colonel, je m'informai oii était le 1" bataillon; on nie répondit que le \" bataillon avait reçu l'ordre d'aller prendre le redan. Je repartis pour mon bataillon; mais, en arrivant oii je l'avais laissé, je le trouvai remplacé par un autre, puis on me dit qu'il avait franchi les tranchées et qu'il était parti au redan. J'étais seul avec mon caporal, qui, comme moi, avait porté des cartouches. Nous étions a peu près il cent mètres de cette position que nous devions enlever; nous sautous aussitôt de l'autre côté des gabious et sacs de terre, et nous voilii dans la plaine à courir comme des lièvres. Cet espace était couvert de morts et de mourants, car les Russes faisaient sur nous une fusillade bien nourrie. J'arrivai dans les fossés du redan , encore sans aucune blessure, et là je trouvai quelques hommes de mon régiment. Tu dois penser comme les Russes devaient nous descendre oii nous nous trouvions : outre les balles qui touchaient presque toutes, ils nous envoyaient force boulets et bombes qui faisaient un affreux carnage, sans nous épargner des pelles, des pioches et des pierres.

1) Le lieutenant vint me dire d'aller dans un autre endroit; nous étions tous pêle-mêle. Tous ceux de mou bataillon qui se trouvaient là et moi nous le suivîmes. Soudain le drapeau français flotte sur la terrasse; aussitôt nous nous élançons au drapeau en faisant une fusillade des plus meurtrières. 11 y avait deux heures que je tirais sur les Russes presque à bout portant sans avoir été blessé ; seulement j'avais eu deux fusils brisés. Je ne voyais plus personne du Ib''; il ne restait là que quelques hommes de tout le régiment. Tu dois penser si notre position était critique. Tout à coup il m'arrive une pierre à la tête : j'en fus un peu étourdi; mais je redoublai le feu avec plus d'acharnement, je tirais dans le tas et à peu près à cinq mètres. Je reçus alors une balle qui me passa derrière l'épaule giuche, sortit au milieu du cou et fit trois trous dans la même ligne : je lâchai mon fusil et roulai dans le fossé à moitié rempli de morts et de blessés. Je me relevai pour remonter chercher mon fusil; mais une autre balle vint ni'atteiiidre au-dessous du ceinturon, du côté gauche, par derrière; je finis de me relever malgré cette nouvelle blessure, et j'essayai de sortir «lu fossé; mais cela me fut impossible. Je m'assis donc dans un coin en attendant... J'étais depuis deux heures dans cet état, lorsque j'entends crier : « On nous fait sauter!... j> et tous les assiégeants se sauvent dans notre tranchée, qui se trouvait à environ cinquante mètres; mais la moitié resta en route atteinte par le feu de l'ennemi. Je rassemblai toutes mes forces et parvins à monter sur le fossé; je me trouvais le dernier : il ne restait plus que les morts cl les plus blessés. iMalgré

tout le sang que j'avais perdu, je me mis à courir et j'arrivai dans les tranchées sans recevoir d'autres blessures; c'est un bonheur providentiel. Des tranchées, j'avais environ deux lieues à faire pour aller au dépôt des tranchées oii je devais me faire panser; je fis seul ce trajet. Kn arrivant, je vis des voitures et des mulets destinés à transporter les blessés; je montai aussitôt dans une de ces voitures qui parlait sur-le-champ. Cette voiture allait à la 6" division; le cahot me faisait souffrir comme un damné. Kn arrivant à la 5" division, oii nie dit qu'il n'y avait pas une seule place, et l'on dirigea tous les blessés qui se trouvaient avec moi sur la 2'' division; je fis encore ce trajet à pied, et comme à l'autre ambulance il n'y avait plus de place, je vins enfin au quartier général, oii je pus me coucher. Depuis mes blessures j'avais fait plus de quatre lieues à pied; ce que le docteur voulut à peine croire quand je lui dis le lendemain. Je serai peutêtre évacué sur Cunstantinuplc dans quelques jours; maintenant je puis facilement supporter la traversée. Nous avons eu ce jour plus de huit cents hommes hors de combat. On compte pour toute l'armée dix mille hommes hors de combat. Des troupes sont parties pour cerner les Russes dans toutes leurs positions dans la Crimée.

» Designolle. »

Un jeune Nantais de vingt-quatre ans, M. Maréchal, décoré de la médaille militaire et de la Légion d'honneur, fut promu au grade de sous-iieutenant après la prise de iMalakoff. Son avancement lui coûta cher; mais il en prenait philosophiquement son parti, comme on va le voir par les li[;nes qu'il écrivait à sa famille :

Il Vous avez été bien inquiets pour moi; mais tranquillisez-vous, je guérirai. Ma blessure à la tête est parfaitement cicatrisée ; mon œil gauche va un peu mieux, et j'y vois pas mal. Mais mon œil droit, je n'ai pu le rattraper; ces maudits Russes me l'ont tellement déchiré, que je n'y vois et n'y verrai plus : j'aurai l'avantage de porter un d'il faux. Que voulez-vous, chers parents, c'était ma destinée, et MalakolV devait m'être funeste; mais, hélas! je n'ose me plaindre, après avoir vu mes camarades tomber près de moi; après avoir assisté au carnage, m'êlre battu à la baïonnette avec les Russes, je me trouve encore heureux d'en avoir échappé.

» Je ne vous donnerai aucun détail sur cette affaire, car je fatigue beaucoup pour écrire; à la fin du mois je partirai pour la France; je ne serai pas guéri complètement, mais près de vous je me rétablirai.

)) Dites bien des choses à tout le monde, aux voisins, cl dites à mon père qu'il me tarde de lui montrer mon épaulettc et comment les Russes savent rendre un honnête homme borgne. A bientôt, u

En terminant cette lettre, M. Maréchal, s'adressant à sa mère, lui disait :

« Bonne mère, je t'apporterai un œil de moins et une épaulctte de plus; console-toi , j'y verrai assez encore pour te serrer dans mes bras. Adieu, adieu. A bientôt. »

Au nombre des coml:attants étaient des prisonniers échangés, à Odessa en vertu d'une récente convention. Un d'eux, M. Legrand, officier aux tirailleurs algériens, qui était tombé aux Russes le 7 juin, a consigné dans une lettre à sa famille les plus intéressants détails sur sa captivité. « J'étais, dit-il, blessé au fond du fossé du mamelon Vert. Le premier soldat russe qui vint à moi m'aida à me lever. Puis, ayant remarqué ma chaîne de montre, il la tira pour se l'approprier. Les autres Russes vinrent à moi et me firent marcher devant eux.

» Arrivé à l'extrémité du fossé, on me fit entrer dans Malakolïpar une embrasure fermée h califourchon sur un canon. Cela ne m'était pas facile, mais les Russes m'aidaient à coups de crosse. J'arrivai sous une voûte souterraine, et là les blessés reçurent les premiers soins. Une demi-heure après, on nous donna l'ordre de quitter ftlalakoff, et nous fûmes conduits à travers un faubourg dans une maison oit des officiers d'état-major nous classèrent.

» J'aperçus là un officier russe que j'avais rencontré le 24 mars à un armistice; je lui rappelai cette circonstance. Aussitôt il me tendit la main, m'emmena chez lui et m'offrit immédiatement une tasse de thé : c'est la politesse russe. Dans la soirée, plusieurs autres officiers arrivèrent et se montrèrent charmants. 11 y avait réunion; à dix heures on servit à souper, et ces messieurs m'invitèrent à lu'asseoir à table avec eux. Cela ne me fut pas possible : j'étais malade, mes blessures m'avaient donné la fièvre. On me fit dresser un lit sur un canapé et je passai la nuit là. Un jeune capitaine de hussards russes voulut à toute force laver ma blessure. Il alla chercher une bouteille de vinaigre de Rully et s'exécuta avec une bonne grâce infinie.

« Le lendemain à mon réveil on m'offrit le café au lait. Puis ou me conduisit à l'clat-major, cl de là au fort Nicolas , oii je restai trois jours avec deux autres ofliciers français, dont un est mort du choléra. Pendant notre séjour, nous eûmes la visite des sœurs de charité. Elles ont été pleines de sollicitude.

>i Le 10, je quittai le fort; on m'embarqua sur la rade, et j'allai au camp du Nord, d'oii je partis le lendemain, à une heure de l'aprèsmidi. Je traversai un pays magnifique. Avant d'arriver à liaktclii- Seraï, j'ai vu un village assez grand transformé tout entier en hôpital. A quatre heures nous arrivions à Raklchi-Seraï. Je fis halte chez un officier de la place; le commandant supérieur, prévenu de mon

arrivée, m'envoya un officier d'ordonnance pour me prier d'accepter le thé.

« J'ai visité à Baktchi-Seraï le palais des anciens klians. Il y a encore (les choses magnifiques et très-bien conservées, notamnient une l..l)le en mosaïque. Il n'y a pas moins de quinze fontaines dans l'intérieur du palais, et l'eau en est très-bonne.

>) Le lendemain je fus dirigé sur Simphéropol ; le gouverneur me reçut parfaitement. On me conduisit dans une grande maison bourgeoise oii il y avait un officier français. Je suis resté cinq jours a Simphéropol.

" Le 17, je reçus l'ordre de me tenir prêt à partir. Je partis le soir à sept heures, accompagné d'un interprète, en compagnie d'un autre officier français. Nous avions pour voyager une espèce de chariot à quatre roues traîné par trois chevaux : c'est la poste du pays. On change d'attelage toutes les quatre ou cinq lieues. Notre voyage se fit la nuit, et le lendemain à dix heures nous arrivions à Pérékop.

» Pérékop n'oft're rien de remarquable : nous n'y sommes restés qu'un jour. Le lendemain au soir nous touchions Aleski. Là le pays commence à être fertile; l'aspect est plus varié. Aleski est situé sur le bord du Dnieper; ses habitants se livrent généralement à la pèche. On pourrait appeler celle petite ville la ville aux écrcvisses ; elles y abondent : je les ai payées deux sous le cent.

u Nous passâmes le Dnieper et nous débarquâmes à Kherson, ville assez belle.

" Au sortir de Kherson, j'allai à Nicolaïeff, une grande ville, mais encore jeune. Toutes les maisons sont construites assez régulièrement, mais elles n'ont qu'un rez-de-chaussée. Je fus présenté chez le gouverneur, qui me donna l'ordre de partir immédiatement , parce que NicolaïetT est un point de ravitaillement très-important, et que les Russes n'aiment pas à laisser voir leurs armements.

i> J'avais rencontré, dans mon voyage en Crimée, un officier russe qui m'avait prié d'aller voir son beau-père et sa femme. îMalgré les ordres du gouverneur , je me fis conduire dans cette famille. C'était chez un général russe (le général Anastasieff). Le général me présenta à sa fille, et je passai la journée dans cette maison, où l'on me traita comme un ami de la famille. Je priai la dame de vouloir bien me permettre d'offrir un souvenir à sa petite fille, une jolie enfant de quatre ans. Je songeai que j'avais sur moi une petite pièce d'or de cinq francs. Je la donnai à l'enfant , qui reçut cette petite médaille avec une joie inexprimable.

» Le soir, le général me fit visiter ses appartements. J'entrai dans une chambre qu'il avait convertie en atelier. Il s'amusait à tourner des objets en bois de Russie. Sa fille me fit cadeau d'une jolie petite boite, n Monsieur, me dit-elle, veuillez accepter ce souvenir; c'est « l'ouvrage de mon père. S'il vous rappelle votre captivité , il vous )) fera au moins penser à nous. » Au moment du départ , le général me pria de lui laisser mon nom, et, lorsque je lui dis adieu, il m'embrassa aussi cordialement que si j'eusse été son fils.

» Après une nuit de voyage, j'arrivai à Odessa, lieu de notre destination. On nous donna un logement dans une maison garnie. J'ai demeuré là jusqu'au 9 août. iMon séjour à Odessa a été assez agréable. J'avais trois fr.incs par jour et la liberté. Il y a là une colonie de Français. Tous nous ont fait un accueil charmant.

" Nous étions vingt-deux prisonniers ; nous attendions notre échange avec impatience. Lorsque, le 9 août, on nous apprit que nous étions échangés , nous doutions encore. La colonie française nous accompagna jusqu'au port. Plusieurs pleuraient en nous disant adieu.

"Le 12 août, nous débarquions, et nous n'avons pas perdu de temps, car le 16 nous nous battions à la Tchernaïa, et le 8 septembre nous étions à la prise de Sébastopol. •

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