CHAPITRE VIII
Malakoff. — Le grand redan. — La batterie noire. — La batterie de la pointe. — Le petit redan.
Pour compléter le récit de la journée du S septembre 1 SS5 et faire mii'iiv cnniprcndre les immenses difficultés qui s'opposaient à la victoire des alliés, jetons un dernier regard sur ces fortifications colossales que les Russes firent construire, et qu'ils ne surent pas conserver.
.Malakoff n'avait été d'abord qu'une tour de deux étages , bâtie aux frais d'un riche entrepreneur de maçonnerie nommé Malakoff, qu'en 184" le czar Nicolas avait récompensé de son zèle par le titre de palchenei-gragdanin (bourgeois notable de l'empire). Depuis le siège, par les soins du général Totleben, on avait mulliplié les défenses sur Je monticule au centre duquel la tour s'élevait. L'historiographe du Moniteur, M. Launoy, qui visita le 9 septembre cette éminence fortifiée, en a tracé la description en ces termes.
'1 La fortication de Malakoff resta ignorée et n'eut aucune importance jusqu'à la guerre actuelle. Les innombrables travaux dont elle a été l'objet pendant le siège, mis en rapport avec sa situation exceptionnelle , en ont fait un ouvrage à part, sans précédent dans l'histoire militaire, et offrant des difficultés jugées par les principes de l'art comme insurmontables.
)) Le plateau sur lequel la tour ^lalakoff est construite a cent vingt mètres d'élévation au-dessus du niveau de la mer. Du haut de cette position, on voit se développer devant soi un immense panorama qui comprend toute la ville, les forts, la rade, le port, les établissemenls de l'armée et ceux de la marine russe, et, dans le fond du tableau , la mer.
!i Le plateau de Malakoff a trois cents mètres de long et cent vingt mètres de largeur moyenne. Sur celte vaste surface , les Russes ont en quelque sorte construit une ville en terre, avec un labyrinthe de rues tortueuses semblables aux chemins pratiqués à travers nos carrières, et bordées, au lieu de maisons , par une énorme quantité d'abris blindés, dont l'entrée a quelque rapport avec celle de nos caves. ■ Ces abris sont recouverts de massifs en terre, à l'épreuve du boulet et de la bombe, ayant trois, quatre et jusqu'à cinq mètres de hauteur. La principale rue de cette ville d'un nouveau genre est une large voie qu'on dirait découpée dans la terre, et qui va d'une extrémité de l'espace à l'autre en décrivant de nombreux contours , depuis le saillant de l'ouvrage tourné vers nos attaques jusqu'à l'entrée de la roule en pente qui forme sa sortie et conduit à Karabelnaïa. Cette rue, ou plutôt cette voie , est la clef du labyrinthe; elle a trois cent cinquante-cinq mètres d'étendue. Il faut pour la suivre sans se tromper prêter une grande attention , à cause de la quantité de circuits qu'elle fait et des innombrables chemins qui la traversent et la coupent en tous sens dans la longueur entière de son parcours.
» Le plateau de AlalakolT, vu extérieurement , a l'aspect d'un énorme massif en terre , dans lequel on a cherché à éviter les angles morts et à multiplier les embrasures. On s'est inspiré, pour la construction de l'ouvrage, des dispositions et de la nature du terrain , et on ne lui a pas donné un caractère bien défini. Il se compose de deux parties distinctes: l'enceinte de la tour proprement dite et le réduit.
" La première, de forme circulaire, fait face à nos attaques. La tour est renfermée dans cet espace; sur le devant du plateau, et au saillant même de l'ouvrage , sont un fossé et un épaulement énormes. Autrefois elle avait deux étages. Pendant les premiers jours de notre occupation , envoyait, de nos lignes et par les temps noirs, sa silhouette blanche se détacher sur le ciel. Au 17 octobre, elle a été très-fortement endommagée par le feu de l'armée alliée, et ses embrasures ont été détruites. Depuis, les Russes l'ont rasée au niveau du premier étage ; et lorsqu'ils ont fait leurs grands travaux de défense de la droite, ils ont entouré sa partie circulaire d'un énorme revêtement en terre et ont établi sur son sommet une plate-forme également en terre, trèsépaisse et protégée par un épaulement solide, dans lequel des embrasures ont été ménagées.
11 La tour alors a disparu pour nous; mais on a continué à voir les lignes de sa masse sous l'enveloppe en terre qui dessinait son contour général. Son autre face a été conservée; elle regarde la ville et forme un angle rentrant peu prononcé. Elle avait autrefois 30 mètres de longueur; elle n'en a plus que 25 à découvert, parce que ses extrémités ont été engagées pour asseoir le blindage de l'autre partie de la construction.
1) La muraille de cette face aujourd'hui a 4 mètres de hauteur ; elle est d'une blancheur éclatante. Elle a été faite , comme le reste , avec des pierres provenant des carrières d'Inkermann et apportéesau moyen de corvées de soldats. On trouve vers son milieu une porte cintrée donnant accès dans une galerie en maçonnerie d'une grande solidité, qui est éclairée par douze créneaux disposés dans sa longueur et servant pour le tir de la mousqueterie. En ce moment, huit seulement de ces créneaux sont libres, les quatre derniers de gauche ayant été obstrués lorsqu'on a construit l'escalier en terre et en bois qui conduit à la plateforme de la tour sur laquelle flotte maintenant notre drapeau, près du téléeraphe et du poste d'observation récemment établis. Indépendamment de cette galerie à fleur de terre , il y en a sous la face circulaire une autre plus souterraine faite pour sentir de poudrière.
u A la distance d'environSl mètres du mur blanc de la tour s'étend, dans la largeur de l'ouvrage, un fossé qui sépare la première ligne de la seconde et indique le commencement du réduit, protégé en outre par d'énormes traverses ou pièces de bois disposées de manière à barrer tous les chemins et toutes les avenues pouvant donner accès dans cette partie de l'espace.
u La conception du réduit est celle d'un fort étoile. La direction de son artillerie était bien entendue et de manière à battre les approches du grand et du petit redan, et ces ouvrages eux-mêmes , pour le cas 011 ils auraient été enlevés les premiers.
1) Il y avait au réduit, soit le long des épaulements, soit dans ses autres parties disposées à cet etïet, un grand nombre d'abris blindés établis pour protéger les défenseurs contre les coups du mamelon Vert et du carénage. Nous en avons compté dans ce seul espace plus de 50 de différentes grandeurs et faits de la même manière, c'est-à-dire avec de très-gros corps d'arbres, des mâts de vaisseaux, des bois de construction et des terres rapportées ou prises sur place au moyen d'énormes trous carrés pratiqués dans l'intérieur du plateau même; quelques-uns de ces abris avaient des assises en pierre ; leur ensemble pouvait contenir de 2,000 à 2,500 hommes. Au milieu d'eux s'élève une véritable moutagoc de terre destinée à recouvrir une poudrière.
A son sommet , qui douiiuflout , on voit une petite (îininence en terre, ayant pour assises trois gros gabions relies entre eux, et sur laquelle le drajicau français a clé planté pour la première fois dans la journée mémorable du 8 septembre.
u A l'arrière du réduit commence le cliemiii en pente qui conduit du plateau à Karabelnaïa et à Sébastopol. 11 est taillé dans le sol comme une tranchée ii double caponnicre. IMalgré sa roideur, les chevaux et les voitures peuvent le gravir et le descendre. Il formait la grande communication entre cette défense capitale , la ville et les tranchées destinées à la relier au grand redan.
" L'ouvrage de iMalakoff est entouré en entier par un immense fossé qui suit toutes ses formes extérieures et qui a environ de 7 à 800 mètres de développement total. Ce fossé, dans sa partie circulaire, faisant face à nos attaques, a C mètres de profondeur sur 7 de largeur.
» L'ouvrage était armé, dans toutes ses parties, de C2 pièces de position et d'un certain nombre de pièces de campagne qu'on mettait en batterie sur des rampes disposées à cet effet, et que leur mobilité Tendait très-utiles pour les circonstances imprévues de la défense. La construction des batteries avait été exécutée sur un plan d'ensemble et soignée jusque dans ses moindres détails. Les embrasures étaient garnies de volets élastiques f.iits avec de petits cordages atlachés les uns aux autres au moyen de fil à voile, destinés à parer les balles et à mettre les canonniers ii l'abri de la mousqueterie. Une découpure de la grandeur de l'œil avait été ménagée dans chaque volet, à une hauteur convenable, pour permettre au chef de pièce de pointer. L'intérieur des épaulements était garni, dans un grand nombre de directions, de banquettes en gradins, destinées ii recevoir des tirailleurs, et il y avait, aux deux evlrémités du fossé intérieur qui sépare l'enceinte de la tour du réduit, deux pièces chargées à mitraille pour tirer sur les assaillants, lorsqu'ils auraient pénétré jusqu'en cet endroit.
» Le calibre des pièces était varié. Il y avait du 32 , du 68 eu trèspetit nombre, et surtout du 24, plus 4 mortiers. Des canons de rechange se trouvaient en réserve dans les difl'érentes places d'armes de l'intérieur du plateau. "
Passant aux autres ouvrages, M. Launoy les énumère plus sommairemeut; mais il fournit sur chacun d'eux des renseignements clairs et précis :
« A gauche des attaques françaises s'étend une longue crémaillère, fortification en terre, qui part de Jlalakofl" même et descend trèsavant dans le ravin de Karabelnaïa. De l'autre coté de ce ravin, mais plus en retraite , commence le grand rcdau, ouvrage considérable, armé de cent quatre-vingts pièces de canon , qui occupe en grande ]iartie le versant du ravin et le petit plateau compris entre ce ravin et celui du port du Sud ou baie de l'Arsenal.
• Les Anglais avaient leurs tranchées à deux cents mètres du saillant du grand redan. Ils ont attaqué très-bravement cet ouvrage, qui , indépendamment de son artillerie, élait défendu par un fossé de cinq mètres de profondeur sur sept mètres de la:g-ur.
u 11 y a interruption de défenses dans un espace très-étroit compris entre la crémaillère et le redan, qui ne se rejoignent pas complé.enifnl à la partie la plus profonde du ravin; mais cet espace était battu par des feux plongeanls de mousqueterie, provenant des parlies du redan les plus rapprochées de ce point.
)) Après le grand redan , il y a encore des défenses, qui sont : la batterie du village et celle des casernes; puis, au fond et à droite du ravin du port situé de l'autre côté du plateau du redan, la batterie du Zouave, et enfin la batterie du fond du port, battant le ravin luimême, lequel forme la limite de l'attaque de droite et indique le commencement de celle de gauche.
w A droite des attaques françaises de Malakoff, les Russes avaient établi des défenses dont voici le détail :
u Une seconde enceinte en forme de redoute, en terre et sans fossé, part de iMalakofI' même et s'étend, sur une longueur d'environ cent mètres, dans la direction du carénage. Ce travail , non terminé n'était armé que partiellement. (,)uatre ou cinq pièces seulement ont fdit feu. La avant de cette seconde enceinte s'étend la courtine, ayant également pour point de départ Malakofl", qu'elle relie au petit redan, ouvrage formidable par sa position sur le terrain, par ses dispositions intérieures et par son armement.
» Le petit redan est une fortification passagère, construite en terre, plus avancée sur nous que Malakoff, et décrivant dans son ensemble un angle peu prononcé. Son fossé a six mètres de profondeur sur sept de largeur; son parapet est très-élevé et très-escarpé: ses abords extérieurs sont d'une énorme difficulté; son artillerie, trèspuissante, est mise en batterie sur des plates-formes en terre qui recouvrent une série d'abris blindés construits dans toute la longueur de l'ouvrage. Celle disposition, en exhaussant les pièces, donne a leur tir un effet plus meurtrier.
>• Les défenses sur ce point s'arrêtent au petit redan , et en tirant une ligue droite de rcxlrémilé de cette fortification au rivage, on trouve l'espace qu'elle traverse complètement libre de travaux; mais à environ soixante-quinze mètres en arrière, et parallèlement a celte ligne, on voit deux ouvrages très-forts, qui sont : l'un, la batterie Uoire , et l'autre la baticric de la pointe , placée sur les escarpe-
ments du bord de la baie du carénage; elles battent avec avantage l'espace resté libre à la suite du petit redan et le petit redan luimême, pour le eus où l'assaillant parviendrait à s'y loger. Il y a entre elles et la seconde enceinte un terrain étendu oii les Russes avaient massé, le 8, des troupes et des réserves nombreuses.
u Le petit redan, les deux batteries en arrière et les autres annexes ont un armement d'environ cent cinquante pièces de canon. La défense des Russes comprenait donc sur la droite un total d'environ trois cent quatre-vingt-douze pièces de position, formant un demi-cercle très-ouvert, et dont les feux dominants et placés sur des hauteurs se croisaient en tous sens contre nos attaques. »
C'était ce front d'attaques formidables, placées sur une Berie de hauteurs ayant un développement de plus d'un kilomètre d'étendue, qui avait été attaqué ie 8 septembre.