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CHAPITRE XV

Eup»tona. — Nouvelle de la prise de Sébastopol. — Arrivée du général d'Allonvllle. — Reconnaissance du 25 septembre. — Combat de Koiighil(29 septembre). — Ordre du jour du maréchal Pélissier. — Lettre du général Camou au général d'AUonville. — Le 4" de hussards. — Rapport du prince Gorlschakoff.

L'expédition d'Eupatoria fut plus heureuse ou du moins plus brillante

Le gouverneur de cette ville, le muchir Ahmed-Pacha, jugeait prudent de se tenir sur la défensive. La garnison, forte de .35,(ino hommes seulement, était réduite à l'inaction, et ses détachements ne pouvaient s'aventurer au loin de peur d'être enveloppés par des forces supérieures. Du reste, grâce aux travaux de l'ingénieur français Fervel, la place était en étal de soutenir un siège.

Pendant les jours qui précédèrent l'assaut, on entendit gronder comme un lointain tonnerre les détonations du bombardeuicnt. Elles cessèrent tout à coup; mais des lueurs pareilles à celles d'une aurore boréale rougirent l'horizon du côté de Sébastopol.

Le 9 septembre, un brick turc chargé de bois et arrivant de Kamieseh fut jeté à la côte par une violente bourrasque; mais l'équipage fut sauvé, et les naufragés, sans tenir compte du péril auquel ils venaient d'échapper, mirent pied à terre en s'écriant : « Sébastopol est pris! » Le i ?, à cinq heures du soir, mouillèrent en rade les vapeurs anglais le Firebrnnd, le Curaçao ,\c Gladiator et le Sphinx. M. Riskallah, chirurgien de l'état-major britannique, attaché à l'armée ottomane, se rendit immédiatement à bord pour servir d'interpri'te, et accompagna chez Ahined-Pacha les capitaines Inglefield et lliistiiigs, qui confirmèrent ofl'iciellement la nouvelle de la grande victoire. Des salves d'artillerie retentirent aussitôt, quoique le soleil fût couché, et le vaisseau turc le Muhaddeini- lihaïr , qui entrait au port en ce moment, fit feu de tous ses canons.

L'allégresse publique augmenta le '22 septembre, quand on vit débarquer sous le commandement du général d'AUonville les (i*^ et 7" régiments de dragons, le 4« de hussards, et une batterie à cheval. Ranimée par re renfort, l'armée ottomane se disposa à combattre vaillamment les ISusses et à concourir avec zèle au ))lan général des alliés, dont le corps d'Eupatoria devait constituer l'extrême gauche.

Le général d'AUonville ne perdit pas un moment. Dès le 2 1 septembre, iicndant la nuit, il sortit de la place avec deux régiments français, quatre bataillons français et une batterie sous les ordres de Rustan-Pacha et de Séfer-l'aclia (comte KoscicIsUi), trois régiments de cavalerie égyptienne et ottomane, une batterie et un bataillon de tirailleurs, et des bachi-bouzoucks commandés par SibleyHey.

L'expédition s'avança entre la mer et le lac Sasik, et au point du jour elle apercevait les troupes russes postées sur le versant d'une

colline. Il s'en détacha des tirailleurs, que Sihlcy-Bey reçut l'ordre de charger. Soutenus par des lanciers turcs et des batteries de campagne, les bachi-bouzouks s'élancèrent vaillamment; mais il n'y eut qu'une décharge de quelques coups de fusil, car l'ennemi se retira sur le sommet de la colline vers Saki aussitôt que les pièces de campagne ouvrirent le feu.

La colonne expéditionnaire fi! un mouvement en avant ; mais un épais brouillard couvrit tout le théâtre de l'action, et il fallut faire halte. Vers huit heures, le soleil reprit sa force et dissipa le brouillard. Les troupes continuèrent leur route; les bachi-bouzoucks marchèrent de nouveau en tète; l'infanterie tureo-égyptienne en trois colonnes était appuyée par sa cavalerie et ses pièces, ainsi que par la cavalerie et l'artillerie françaises.

La division russe, forte de 2,000 hommes à peu près, et n'ayant que quelques pièces de campagne, se rangea sur la hauteur qui est à gauche de Saki, parallèlement à la crête de montagne qu'elle venait d'abandonner, et fit d'abord mine de disputer le terrain; elle lança dans les rangs de l'infanterie quelques boulets et obus; mais bientôt, vivement poursuivie par l'infanterie, elle s'arrêta sur une troisième chaîne de montagnes, environ à deux milles au delà de Saki, et laissa au pouvoir des assaillants le village qui se composait d'une ou deux maisons convenables et d'un grand nombre de misérables huttes. Les habitants étaient partis, emportant avec eux tous leurs effets et emmenant leurs bestiaux. Il y avait dans la maison du premier fonctionnaire russe des signes évidents d'un départ précipité. A onze heures du matin la colonne rentrait dans la place, après avoir brûlé des f(iMrr.iges appartenant aux Russes.

Il fut arrêté qu'une autre reconnaissance serait opérée sur une plus grande échelle, d'autant plus qu'on savait qu'une forte division de cavalerie, appuyée de plusieurs batteries d'artillerie, se trouvait aux environs de Ujoltchak, à 38 kilomètres d'Eupatoria.

Pour l'attaquer, les troupes alliées se partagèrent en trois colonnes :

La colonne de droite, dirigée au sud-est, se composait de deux bataillons ottomans, de quatre bataillons égyptiens et de plusieurs escadrons de carabiniers, sous les ordres d'Àhmed-Ménékli-Paelia.

Le centre était formé de douze escadrons de la division d'AUonville (C et 7« de dragons, 4« de hussards) , de la batterie Armand (artillerie à cheval), de 200 cavaliers irréguliers cl de G bataillons égyptiens.

A la gauche marchait Ahmed-Muchir-Pacha, à la tête de 12 bataillons ottomans, de 2 batteries et de 3 régiments de cavalerie.

La première colonne, dont le mouvement était appuyé sur le littoral par deux chaloupes canonnières, alla prendre position à l'extrémité de l'isthme, entre le lac Sasik et la mer. Elle n'avait devant elle que quelques escadrons russes qu'elle contint aisément.

La seconde traversa un des bras du lac Sasik et marcha par Chiban sur Djoltehak. La troisième se porta sur le même point, désigné comme rendez-vous commun, par Oraz, Atchin etTrsech, en ruinant sur son passage tous les approvisionnements de l'ennemi.

Prévoyant les intentions des alliés, le général Korff avait lancé en avant quinze escadrons de cavalerie appuyés par une réserve de douze autres escadrons et soutenus par plusieurs batteries d'artillerie montée. Sur la gauche, il déploya six ou sept escadrons soutenus par deux batteries. Son plan était de tourner Ahmed-Pacha, qui marchait rapidement sur Djoltehak.

Vers dix heures du matin , le muchir entrait à Djoltehak, et les Russes, par un mouvement très-rapide, se portaient à sa rencontre; mais le général d'AUonville arriva au pas de course, et prit l'ennemi de flanc près du village de Koughil. Le i" de hussards, conduit en première ligne par le général Walsin-Esterhazy, chargea les uhlans à l'arme blanche, pendant que les C et 7' de dragons, en seconde et en troisième ligne, les débordaient sous la conduite du général Champeron. Deux régiments de cavalerie turque et les six bataillons égyptiens soutinrent en arrière ce mouvement.

Les Russes avaient cédé à l'impétuosité de la cavalerie légère ; après une première charge, ils ouvrirent leurs rangs pour livrer passage à leur artillerie. Celle des alliés y fut opposée avec un si prompt succès, que l'ennemi n'eut pas le temps de recharger ses pièces. Il s'enfuit dans un désordre dont la cavalerie française profila pour le harceler. Il laissa sur le terrain cinquante morts, parmi lesquels on reconnut le colonel Andréoski , du 18' de uhlans. On lui prit cent soixante-neuf cavaliers , dont un officier, le lieutenant Prokowitch; deux cent cinquante chevaux, trois canons, trois obusiers , cinquante lances , douze caissons cl une forge de campagne avec leurs attelages.

Les Français n'eurent que trente-cinq hommes hors de combat, et les Ottomans trente au plus. I\1M. Pujade et de Sibert de Cornillon, l'un aide de camp, l'autre officier d'ordonnance du général Walsin- Esterhazy, furent au nombre des blessés.

(domine résultats matériels, cet engagement avait peu d'importance; mais il produisit un immense effet moral sur les troupes ottomanes, qui retrouvèrent l'ardeur qu'elles avaient montrée sur les bords du Danube. En outre, elle amoindrit l'idée qu'on s'était faite des forces que les Russes avaient dans les environs. Le village de Koughil. situé au nord-est d'Eupatoria, est près du bourg d'Aïlas, Icquclest sur la grandcroutedePcrécopàSimphcropol,à une distance à peu près égale

de ces deux villes. On poiiv:iil donc concevoir l'espérance de couper sur ce point les communications des Russes.

Le maréchal Pi'lissier annonça l'affaire de Kougliil par un ordre du jour dont voici le texte :

n Soldats !

>, L'avenir a un succès de plus à enregistrer. Un corps de cavalerie russe vient d'être complètement défait dans les plaines d'Eupatoria.

» Les hussards et les dragons du général d'Allonville ont pu enfin, le 29 septembre, joindre l'ennemi près du village de Koughil. Soutenu par le corps ottoman d'Ahmet-Muchir-Paclia , le général d'Allonville a lancé le V régiment de hussards, les C'^ et 7« régiments de dr^igons sur la division des iihlans du général Korff, qui a été abordée a l'arme blanche avec la plus grande valeur.

" Sabrés jusque dans leurs rangs, harcelés dans leur retraite pendant plus de deux heures, les escadrons ennemis se sont enfuis dans toutes les directions, laissant entre nos mains G pièces de canon, )•-' caissons d'artillerie, 1C9 prisonniers et 2.SI) chevaux.

" Ce brillant combat, dont je félicite le général d'Allonville, fait grand honneur au 4« régiment de hussards, au G' et au T-- régiments lie dr;igons, ii la batterie Armand de l'artillerie à cheval, ainsi qu'aux généraux \Valsin-Esterhazy et de Champeron.

» C'est un beau fait d'armes dont je suis heureux d'avoir à rendre compte à l'empereur et qui inaugure dignement une nouvelle série d'opérations, w

Dans son rapport au ministre de la guerre, le maréchal fait l'éloge des généraux d'Allonville, Walsin - Esterhazy, de Champeron et du nnichir Ahmet-Pacha. Le général d'Allonville reçut aussi du commandant du 2' corps d'honorables félicitations, et la lettre qui les contenait fut lue à la tète de tous les escadrons.

« Quartier général du 2» corps, le 1" octobre 1855. » Mon cnEn génébal, .. Vous avez fait débuter do la manière la plus brillante la jeune cavalerie du 2' corps. Je vous en adresse à vous surtout, et ensuite à tous, mes cordiales et sincères félicitations.

)i Le général Bosqutt, toujours très-souffrant de ses blessures, me charge d'être son interprète auprès de vous et de votre brave division. ]1 est heureux et fier de penser que le 2* corps montre partout la même valeur et obtient partout le même succès.

)) Vous avez eu l'heureuse chance et le talent d'être le premier à enlever à l'ennemi son artillerie en rase campagne.

» Le général commandant le 2' corps, Camou. »

Nous venons de voir le 4" de hussards aborder l'ennemi à l'arme lil.inche, essuyer le feu de l'artillerie russe, sabrer les canonniers sur leurs pièces avant de leur laisser le temps de les recharger, puis tomber comme la foudre sur la cavalerie du général Korff, la culbuter et la forcer à chercher son salut dans une fuite précipitée.

Nous lisons à ce sujet les lignes intéressantes qui suivent dans une lettre adressée à un officier de la garnison de Paris, dont le jeune fils, 5L Eugène B., était maréchal des logis au 4" hussards. Entouré un inslaul par des lanciers russes, au milieu desquels son bouillant courage l'avait emporté, cet intrépide sous-officier, à peine âgé de vingt ^et un ans, reçut dix-huit blessures, qui ne purent l'emiiêclier de s'ouvrir un passage le sabre à la main, et dont, par un de ces miracles qui parfois viennent en aide aux braves , pas une heureusement ne fut mortelle :

« Eupatorla, le 8 octobre 1856.

» Vous devez être inquiet sur le sort d'Eugène; tranquillisez-vous, car il est hors de danger, et vous avez dans votre famille un nouveau membre de la Légion d'honneur.

» Eugi^nc s'est bravement conduit dans la brillante affaire que nous avons eue le 3!) septembre; il a même été troji brave, s'il est possible lie le dire, et c'est ce qui lui a valu dix-huit coups de sabre ou de lance, dont par bonheur pas un n'est mortel. Je vous promets qu'avant quinze jours il sera a même de vous écrire. Il vous rlemaiulcra en mêiiie temps un petit bout de rub;in rouge que vous lui enverrez, j'en suis sur, dans votre lettre avec bien du plaisir.

u Celui qui a l'honneur de vous écrire est l'ami ou plutôt le frère d'Eupène, ex-enfant de troupe au i' hussards, comme lui fils d'officier; c'est en' un mot son ancien camarade de lit et de collège, aujoiird'liui officier d'ordonnance du général Walsin-Esterhazy. m

La relation officielle adressée au czar par le prince Gorlschakoff liLiinr sévèremenl le général korff, sur lequel elle fait peser la resjionsalulilé de la défaite :

" Le 20 septembre, à la pointe du jour, l'ennemi, en force considérable d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie, sortit d'Eupatoria se dirigeant sur Tégesch.

.1 >os délarhrnipnls d'observation étaient ainsi disposés : le lieutenant général de korff, avec le régiment de lanciers de Son Altesse impériale la grande-ducbetse Catherine Mikbailovna et la batterie

légère d'artillerie h cheval n" 19, à Turpani et Orta-'\Iamiiï, et le ijénénil-major Terpélevsky, avec le régiment de lanciers de l'archiduc Léopold, à Tégesch.

>) D'après l'instruction qui avait été donnée pour le cas d'attaque de l'ennemi en forces supérieures, ces deux détac'ieinenls devaient se replier, le premier sur Karagourt et le second sur RozOglou.

"Le général-major Terpélevsky exécuta l'ordre; mais le lieutenant général Korff, avant d'arriver à Karagourt, ayant perdu de vue l'ennemi qui marchait à la poursuite du général-major Terpélevsky, fit halte entre KouroulouKénéghèz et koughil, fit mettre pied à terre à ses hommes, enlever les canons de leurs avant-trains, et ne disposa pas d'avant-postes en ordre convenable et à la distance nécessaire de sa position.

» Il en résulta qu'une grande partie de la cavalerie ennemie, au nombre (le 2 à 3,000 hommes, faisant brusquement demi-tour a droite, parut subitement sur le flanc droit et les derrières du lieutenant général de Korff, qui n'eut plus le temps dès lors ni de se ranger eu bataille ni de se préparer au combat.

)> Le régiment de lanciers fut contraint de s'éparpiller et de se replier sur kariigourt en combattant. Six pièces de la bitteric à cheval ouvrirent le l'eu .i l'app^irition de l'ennemi; mais cela leur fit perdre le monieiil opportun, et elles furent cernées et prises.

» Deux autres pièces, qui n'avaient pas tiré, purent être remises sur leurs avant-trains et emmenées au galop.

» >'otre perte consiste en 150 lanciers, un officier subalterne et les six pièces avec une partie de leurs servants. «

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