CHAPITRE XVIII
Le czar à .Moscou. — Pèlerinage au monastère de Saint-Serge. — Harangue du métropolitain Philarète. — Rescrit au comte Sakrewsky. — 'Voyage à Nicolaïeff.
La chute de Sébastopol donnait à IVicolaieff une importance iiiattciulue , et quand le czar Alexandre 11 connut la perte du premier de ses grands ports militaires , il prit des mesures pour agrandir le second , dont il résolut d'aller surveiller les travaux en personne.
Alexandre 11, auquel certains journaux supposaient des dispositions pacifiques, était, suivant des renseignements plus exacts, animé du désir délaver la tache faite à son drapeau. «J'aimerais mieux, disait-il, n'avoir plus à Saint-Pétersbourg de tuiles sur mou toit que de perdre un pied de terrain en Crimée. ■> Avant de quitter Moscou, ou il se trouvait alors, il ordonna de compléter l'armée, de remplir les lacunes dans le corps des officiers , et de teriuincr l'organisation de cent quatre-vingt-dix-huit druschincs ou bataillons de la milice de l'empire. Toutes les troupes régulières cantonnées en Pologne et en Litliuanie furent dirigées vers Odessa cl Nicobiîeff.
Pour donner à ces entreprises la sanction de la religion, relever le moral des populations et leur prouver qu'il entendait continuer la guerre à outrance, le czar fit, le i8 septembre, un pèlerinage au luoniastère de Saint-Serge. Quand il fut arrivé avec l'impéralricc à la montagne Klemeiitiel), tous deux descendirent de voiture et se rendirent a pied jusqu'à la porte du couvent. Les cloches sonnèrent, et le métropolitain Philarète, s'avançanl au-devant de son maître, lui dit d'un ton solennel : « Reçois lu cœur de saint Serge la bénédiction de saint Serge ; entre sous la forte protection de l'intercesseur de la Russie, et va adresser par lui et avec lui la prière de foi et de confiance à la sainte Trinité. La force de la prière est la source la plus
pure et la plus ft'conde de la force du pouvoir et du règne. Saint Serge, qui a béni le prince Diuiitri dans sa victoire sur les infidèles, qui intercéda visiblement pour la Russie dans les jours d'épreuve de l'interrègne, qui n a pas permis que les ennemis, après avoir ravagé la capitale, s'approchassent de son temple, élève la main pour prier avec le'mème amour pour le czar et l'empire russe que Moïse lorsqu'il pria pour Israël; seulement ses mains ne se fatigueront jamais comme «elles de l'iiomme d'ici-bas.
» Saint Serge voit ton amour pour lui relevé par l'bumanité, et il priera avec d'autant plus de ferveur Celui qui relève ceux qui s'humilient, pour qu'il te donne sa bénédiction. » ' L'empereur, l'impératrice et leur famille assistèrent au service divin religieux dans l'iglise de la Trinité , et parcoururent ensuite les chapelles, les catacombes , en se prosternant devant les autels et en baisant dévotement les reliques. Une d'elles fut remise au czar, afin qu'elle contribuât ii fortifier l'esprit des combattants. C'était une image de saint Serge peinte sur une des planches du cercueil de ce vénérable personnage. Elle avait été portée dans les rangs de l'armée pendant les guerres des czars Michel Fédorowitch et l'ierre l" et à l'époque de i 81 2. L'image fut déposée devant les reliques du saint; le métropolitain Philarète s'en approcha , rappela les miracles qu'elle avait opérés, et la donna au czar en disant : « Saint Serge, tu as béni le prince Dimitri , puis les czars Michel, Pierre et enfin Alexandre h'; vois favorablement le czar Alexandre Xicolaïewitch, qui vient te demander ta sainte image pour la montrera son armée, comme la marque sacrée de tes prières de bénédiction et de protection.
>' I\e cesse pas de prier Dieu qu'il nous pardonne nos péchés , par lesquels nous avons mérité le mal; qu'il bénisse notre très-pieux czar et son armée, et qu'il lui donne la victoire qui fera la paix et la paix victorieuse (pohudu viiro tvornsniou i pobiedonoaxnyi mic). »
Cette cérémonie produisit une impression profonde sur la foule immense qui se pressait autour de la famille impériale. Les magnificences du culle et les pompes de la grandeur mondaine, combinées pour exalter les Ames, devaient exercer une irrésistible influence sur les témoins de cette scène : ils perdaient de vue l'humiliation de leur récente défaite pour rêver à l'éclat d'une lointaine revanche , que leur garantissaient à la fois la puissance terrestre personnifiée dans le czar et la religion dont le métropolitain était l'interprète.
Satisfait de l'accueil qu'il avait reçu des habitants de Moscou, Alexandre II adressa ce rescrit au comte Arsène Sakrewsky , gouverneur militaire de la ville :
<c Comte Absenh Andrékwitch ,
» Depuis mon avènement au trône héréditaire, mon désir le plus ardent a été de venir visiter ma première capitale bien-aimée, où je suis né et où j'ai reçu le baptême, sons les voûtes de l'église consacrée à saint Alexis , le thaumaturge moscovite.
» En accomplissant ce désir, j'ai vu avec la satisfaction la plus vive la franche et cordiale réception qui m'a été faite par les habitants de Moscou, réception traditionnelle que les Russes ont toujours faite à leurs czars. Je vous charge d'exprimer à toutes les classes de la population de Moscou ma reconnaissance et ma bienveillance.
1) Mon bonheur serait complet si les derniers événements n'avaient pas troublé ces heureux iristants.
» Vous savez déjà , par mon ordre du jour aux armées russes, que la garnison de Sébastopol, après un siège de onze mois , après avoir accompli des prodiges de valeur et de dévouement et repoussé six assauts formidables, s'est retirée au côté nord de la ville, ne laissant à l'ennemi que des ruines sanglantes. Les héroïques défenseurs de Sébastopol ont fait tout ce qu'il était humainement possible de faire.
1) Je considère les événements accomplis et présents comme l'expression de l'impénétrable volonté de la Providence, qui a voulu soumettre la Russie à l'heure douloureuse des épreuves. Mais la Russie a déjii été éprouvée souvent et plus durement, et Dieu notre Seigneur lui a toujours donné son aide paternelle et invisible. Espérons donc toujours en lui. Il défendra la Russie orthodoxe, qui a pris les armes pour la défense de la bonne cause, la cause du christianisme.
u Je suis réjoui de recevoir journellement des preuves que vous êtes tous prêts à sacrifier fortune , famille et la dernière goutte de votre sang pour le maintien de l'intégrité de l'empire et l'honneur de la patrie.
» C'est dans ces sentiments et ces actes patriotiques que je trouve force et consolation. C'est en m'unissant indissoluldcrueiit de cœur avec mon fidèle et noble peuple que je répète, confiant eu la protection et la grâce divines , les paroles de l'empereur Alexandre l'^' : •1 Là où est le droit, là aussi est Dieu! »
u Je reste pour toujours votre bienveillant empereur,
» At EXANDB8.
» Moscou, 20 septembre 18.j5. »
Parti de Moscou le 20 septembre, avec les grands-ducs Nicolas et Michel Mcolaïé«ilch, Alexindre H arriva a Odessa dans la nuit du 22 septembre, passa la nuit au palais du prince Woronzolf, et le lendemain il élail a INicolaïelï; il y trouva son frère le grand-duc Constantin, grand amiral de la flotte ruise et inspecteur général du
génie, activement occupé à faire réparer ou compléter les fortifications, avec le concours du célèbre ingénieur Tollcben. Le grand-duc avait nommé un comité de construction et commandé la démolition d'ouvrages dont les entrepreneurs avaient abusé de la confiance du gouvernement. M. Wolokoft , lieutenant ingénieur à Odessa, avait été appelé pour établir autour de la ville cinq redoutes, qui devaient être armées de 360 canons. Les bataillons de sapeurs de la garde, les grenadiers des 4" et 5" corps d'armée , deux bataillons de la réserve et deux équipages des flottes avaient été mis en réquisition. Des ouvriers supplémentaires avaient été recrutés dans le pays ou amenés de Cronsladt par le grand-duc Constantin. On armait les frégates Vitgas et Tiyer, récemment terminées, et l'on construisait cinq cents chaloupes canonnières, dont chacune devait porter deux ou quatre pièces à longue portée, qu'on avait fait venir de l'arsenal de Kiexv.
Dans la matinée du ;6 septemlre, le czar, accompagné des grandsducs et du commandant de l'armée du Sud, général Luders, inspecla les fortifications en construction entre le Bug et l'Ingoul. Il donna son approbation au tracé de la ligne, au choix des emplacements et loua l'activité avec laquelle avaient été poussés les travaux.
Le lendemain, il x'isita les hôpitaux. On lui présenta le lieutenant de vaisseau Dorozin-ki, du iS^ équipage de marins. Au moment de l'évacuation de Sébastopol , un sous-officier avait inutilement essayé de mettre le feu à une mine. Dorozinski lui enleva la mèche des mains, suivit la traînée de poudre, l'alluma et fit sauter un bastion. Atteint de fortes brûlures au visage et aux bras, il se trouvait en traitement à l'hôpital de la marine, à Nicolaïeff. Le czar le complimenta, le décora de l'ordre de Saint-Georges de quatrième classe et détacha, pour la lui donner, la croix qu'il portait.
Une grande revue fut passée le 27 septembre. On y vit manœuvrer le détachement des Cosaques de ligne de l'escorte particulière du czar, 8 bataillons de la brigade de réserx'e de la 10" division d'infanterie, le 2'= équipage d'instruction, 6 bataillons formés des équipages de marine et 6 bataillons de la 2"^ division d'artillerie. Le czar se fit présenter, le 28 , cent quarante-quatre officiers de la marine russe blessés à la défense de Sébastopol, s'entretint avec eux et les félicita du zèle et de l'abnégation avec lesquels ils avaient supporté les fatigues d'un aussi long siège. U visita ensuite le dépôt des cartes, les ateliers de la marine, la caserne du corps des cadets de la marine et de la compagnie des pilotes, les magasins d'armes et de munitions. Le 1" octobre, dans le plus strict incognito, accompagné seulement de l'adjudant général Huowing, il alla inspecter les batteries construites pour défendre le liman du Dnieper.
Cependant des forces considérables ne cessaient d'être dirigées sur INicolaïelï. Les druschines ou milices nationales, venues des provinces orientales de l'empire, se rassemblaient dans le gouvernement de Cherson. Leurs numéros d'ordre atteignaient le chiffre 43 : ainsi, à raison de mille hommes par druschine, il y aurait eu quarante-trois mille soldats réunis autour de iNicolaïeff; mais un grand nombre de ces moujiks, fatigués par de longues marches à travers des steppes impraticables, étaient restés dans les hôpitaux militaires de Tiraspol, de lialta et d'Ovidiopol. Leur efl"ectif en hommes valides ne dépassait guère trente mille, que le czar, par un ukase du 7 octobre, incorpora dans les régiments de ligne de l'armée du Sud. Un ordre du jour du général Luders annonça aux troupes cette modification :
<c Considérant les conditions actuelles de la guerre, il a plu à l'empereur d'ordonner :
» Les druschines de la défense mobile de l'empire, du premier appel, serviront à renforcer nos armées et seront attachées aux régiments , de sorte qu'elles relèveront les 3* et 4' bataillons (de chaque régiment).
u En vertu de cette disposition, ?3 druschines (53,000 hommes) de Sinolensk et de Moscou sont arrivées déjà pour la plupart sous mon commandement.
" Ces nouvelles troupes, appelées par la volonté sacrée de l'empereur à la défense de la patrie, se sont empressées sincèrement d'accomplir la volonté de leur souverain et en même temps de satisfaire aux sentiments qui animent tous les sujets fidèles , pour se mettre au rang des guerriers armés pour la défense de la foi , du czar et de la patrie. "^
« Il faut reconnaître que les druschines nous sont arrivées peu faites au métier des armes , quand on les compare à nos vieux régiments. Mais c'est à nous d'achever l'œuvre commencée, et nous l'ac- "complirons avec zèle et patience.
» i>0 druschines (20,000 hommes) sont venues compléter les régiments de la 15" division d'infanterie, de la 1 1" division de réserve et de la 3"^ division,
» Je suis persuadé que tous, du général au soldat, accueilleront ces jeunes soldats comme des frères, des camarades et des compatriotes.
» (Qu'aucune parole de moquerie ou d'humiliation ne leur soit adressée; qu'au contraire les guerriers qui ont abandonné leurs travaux paisibles, leurs familles, pour répondre à l'appel du czar, obtiennent une prol'onile et prirfaile considération.
» Je prescris a .MM. les chefs de division , de Ijrigade et aux commandants des régiments de diriger l'instruction des milices de ma-
nièrc à ne pas di'goiilcr, p.->r des exercices inutiles, des hommes pour lesquels la discipline niililaire est chose nouvelle. Il laut rendre le service ajjrt'able aux milices; elles n'ont pas besoin de connaitre à fond la -théorie : il suflit qu'elles possèdent le manirnient des armes, sachent eii'cutcr les exercices des chasseurs et des tirailleurs, et surtout bien tirer au blanc. Le reste viendra quand nous en aurons le loisir.
u MM. les officiers des milices s'occuperont davantage du service. Ils ont presque tous servi et beaucoup ont vu le feu ; par conséquent ils n'auront pas de peine à se rappeler le passé.
)) Cet ordre sera lu devant les compagnies, escadrons, batteries et druschines réunis.
)) Je suis persuadé que tous les hommes de mon corps d'armée parta!;ent les sentiments qui m'animent, et qu'ils s'efl'orceront de coopérer à l'œuvre commune.
» Le commandant de l'armée du Sud, général-adjudant, Ludbrs. »