CHAPITRE XIX
Expédition do Kinburn. — Embarquement des troupes. — Composition des deux escadres. — Leur arrivée devant Odessa. — Terreur des habitants. — Lettre à ce sujet. — Départ pour Kinburn.
Dans toutes ces dispositions militaires, l'activité des Russes avait pour stimulant la nouvelle que les alliés préparaient une imposante expédition contre les ports nord-ouest de la mer Noire.
Neuf mille Français comnienraicnt a s'embarquer le G octobre, sous les ordres du général Bazaine, qui fut remplacé par le général Lcvaillant dans le commandement de Sébastopol ; le chef d'escadron Faure remplissait les fonctions de chef de l'état-niajor. Les corps désignés étaient les tirailleurs algériens, la 1"' et la 2" division du 2" corps, le 14' bataillon de chasseurs à pied, la 1" division du 3"^ corps, le 96" régiment de ligne, plusieurs batteries de campagne, un détachement du génie et dix bataillons de débarquement formés par l'amiral Bruat. Le contingent anglais comprenait trois mille hommes : cinq régiments, les 5', IT-, 20'', 21" et 89" brigades, et de mille soldats d'infanterie de marine. Le commandement en chef avait été dévolu au général Alarkham, qui, atteint d'une maladie à laquelle il succomba peu de temps après, fut remplacé par le brigadier-général Spencer
Les escadres françaises et anglaises appareillèrent dans la soirée du 7.
La force navale française était de quatre vaisseaux, six frégates, cinq corvettes à vapeur , quatre avisos, trois batteries flottantes, cinq bombardes, six canonnières à vapeur et six chaloupes canonnières.
Vaisseaix mixtes; Montebello , monté par l'amiral Bruat,- Ulm , Labrousse; Wayram , Larrieu; Jean-Bart, Touchard , capitaines de vaisseau.
Frégates a vapeur : Vauban, Rocquemaurel; Descartes, Darricau, capitaines de vaisseau; Asmudé.e , portant le pavillon du contre-amiral Pellion, capitaine , Crosnicr; 6'aCîV/ue, Guesnet; Z,a6ra(/or, Selva; Sané, de Laplin, capitaine de frégate.
Corvettes a vapeur : l'rimauguet, Vrignaud; Berthollet, de la Guéronnière; Tisiphone, de lAIontour; Laplace, Caboureau; Roland, Périgot, capitaines de frégate.
Avisos A vapeur : Milan, lluchet de Cintré; Lucifer, Deral de Sédaiges, capitaines de frégate; Brandon, C\o\ié; Dauphin, Robillard, lieutenants de vaisseau.
Batteries flottantes: Dévastation, Monlaignac de Chauvance; Tonnante, Dupré; Lave, de Cornulier-Lucinière, capitaines de frégate.
Bombardes a voii.es et a vapeur : Cassini, Bachm , capitaine devaisseau; re'mzre, Kranlz; Vautour , Causse ; Palinure, Moret; Sésoslris, de Saly , lieutenants de vaisseau.
Canonmi-ibes a vapeur : Alarme, Hulot d'Osery ; Flamme , Palasnc de Champeaux; Flèche, Morier; Grenade, Jaurcguiberry ; Mitraille, Bouchet-Rivière, lieutenants de vaisseau.
Chaloupes canonmires : Bourrasque, Ronin ; Rafale, Thomassy , lieutenants de vaisseau ; Stridente, Courbet ; Meurtrière, Lemazurier; Mutine, OUivier, enseignes de vaisseau ; Tirailteuse.
L'escadre anglaise avait en tête le Roijal- Albert , portant le pavillon de l'amiral Lyons , ayants bord le l""^ de ligne; puis marchaient l'Hannibal, portant le pavillon de l'amiral Stewart et ayant ii bord le 2' régiment de ligne; le Léopard, ayant ii bord une partie du iO'' de ligne; le. S'il/on, ayant a bord le complément du .^'J" ; V Alger, ayant à bord le 20'' ; le Sainl-Jean-d'Acre , ayant à bord les troupes d'infanterie de marine; le l'rtncess Royal, ayant à bord le 53'' ; V Agamemnon; les vapeurs Curaçao, Daunltess, Firebrand, Furtous, Gladiator, IJopard, Odm, Sidon, Sphinx, Spiteful, Stromboli , Terribk, Tribune, Triton , Valorous , \'ulian, Arruw, Clinker, Cracker, Fancy, Aluslem, Lynx , Viper, Wrangter, Beagle, Snake ; plus six bombardes et une douzaine de transports ii voiles.
La destination de l'escadre était Kinburn ; mais la brise de terre , qui souillait avec violence, contraignit les bâtiments à prendre le
large et à se séparer les uns des autres après que les deut amiraux eurent échangé le signal : « \a: rendez-vous est à Odessa , à cinq milles dans le sud-est. » En cfl'et, le 9 , elles se réunissaient devant Odessa.
Des correspondances autographiécs de Vienne, répétées par tous les journavix, ont prétendu que l'amiral Bruat avait expédié un parlementaire au gouverneur d'Odessa, le général comte Streganoff, pour lui demander la délivrance de tous les biens de la couronne à Odessa et <lans le port, de tous les navires, des provisions, et de tous les matériaux de guerre, et la reddition du port de Prakscka et du port de la Oiiarantaine. L'amiral demandait, en outre, que les batteries de côte fussent démontées. Il consentait ii accorder un délai de vingt-quatre heures : ces vingt-quatre heures écoulées sans aucun résultat quelconque, il allait commencer le bombardement d'Odessa. Ce récit est de pure invention. Les bâtiments alliés ne mouillaient devant Odessa, comme le déclare le contre amiral Lyons dans son rapport ofliciel, que parce que les vents étaient contraires. Une pouvait entrer dans la pensée des puissances occidentales de ruiner une colonie cosmopolite, plus française que russe, et habitée par des négociants de toutes les nations; néanmoins l'apparition des flottes causa une effroyable panique.
On s'attendait deimis quelques jours à une attaque. « Notre commerce, dit une lettre adressée d'Odessa à la Patrie le G octobre, a eu une inquiétude, en voyant, le l'^' de ce mois, deux des six vapeurs de guerre alliés qui ont exercé pendant tout l'été un blocus si sévère contre notre port, quitter leur station habituelle pour prendre le large. On attribuait l'éloignement de ces deux navires ix un motif extraordinaire : on pensait qu'ils allaient à la rencontre d'une flotte ennemie formidable qui apparaîtrait bientôt devant notre ville, pour exercer probablement sur elle les ravages d'un second bombardement. La frayeur a gagné tous les esprits, personne ne peut s'en défendre : aussi le désarroi est-il général dans la ville, malgré les airs d'assurance qu'affectent de prendre publiquement les commandants et les officiers russes de la garnison.
"Si ce second malheur arrivait pour compléter la ruine de noire commerce, le beau et riche palais du prince WoronzolT serait l'édilice le plus immédiatement exposé par sa situation sur le boulevard. Nos ingénieurs militaires ont prévu ce danger autant que cela était en leur pouvoir : ils ont placé six obusiers sur une élévation qui longe le mur de séparation du jardin et du boulevard; l'épaisseur du mur a été doublée, et on y a pratiqué des embrasures pour le service d'une batterie d'artillerie volante placée dans la cour du palais; indépendamment de la grande batterie de 36 pièces construite depuis le mois d'avril, on a élevé encore, en demi-lune, une seconde batterie de 12 pièces qui domine la rade; on espère qu'elle sera assez forte pour empêcher tout navire ennemi d'entrer dans le port de guerre. »
Dès que les vaisseaux anglo-français furent en vue, le plus grand désordre régna dans la ville, que le plupart des habitants se préparèrent à évacuer. Les meubles, les objets précieux furent chargés à la hâte sur des charrettes dont la longue lile s'achemina vers la porte septentrionale de la cité, et les employés de la douane augmentèrent l'encombrement en exigeant des droits pour les ohjets (ju'on emportait. Les commerçants les moins timides enfouirent leur fonds de magasin ; les bureaux de toutes les administrations se fermèrent, les ofliciers d'état-major galopèrent de poste en poste, pendant que des piquets de Cosaques couraient le long de la côte pour observer les mouvements de l'ennemi.
Cette vive émotion ne tarda pasii se calmer, comme le prouve le ton de ces deux lettres publiées par la Gazette de Vienne :
« Odessa , le 1 2 octobre.
>) Les flottes conservent toujours la même position. Deux corps de musique ont joué hier sur les boulevards, mais ils ont attiré peu de monde. Tous ceux qui en avaient le moyen ont pris la fuite.
)) Il parait que les sons de la musique militaire ont éveillé l'attention des commandants de la flotte, car deux vapeurs se sont approchés dos batteries et ont examiné les boulevards avec des lunettes d'approche. La vue journalière de la flotte y a peu à peu habitué les esprits.
u Ces jours-ci on a augmenté le nombre des pièces des batteries; on a chaufl'é les fours pour les boulets. Les troupes sont campées dans les rues et dans les cours des maisons. On dit que C0,000 hommes sont sur pied dans les environs d'Odessa. Nous avons ici 5,000 hommes de milices de Witepsk et Sinolcnsk, ils feront de bons soldats, quoique leur extérieur soit repoussant. On dit qu'on cantonnera à Odessa 20,000 hommes de milice.
u Depuis longtemps le gouvernement russe a promis aux sujets des Etats neutres de prendre leurs grains au prix d'achat. On a ])ris ce ciain hier dans la prévision que les approvisionnements de farine ne sufl'uaient pas pour les troupes qui arrivent. »
« OJessa, le 15 octobre.
)) Dimanche malin, je courus au bord de la mer pour voir les flottes: elles avaient disparu, et une fumée lointaine indiquait la
route qu'elles avaient prise. Aujourd'hui les habitants qui s'étaient enfuis reviennent en foule, et les marchands retirent leurs marchandises de leurs caves pour rénrijaniser leurs boutiques.
» Dans la nuit d'hier, 10,000 hommes sont partis pour Otchakoff, on y a envoyé aussi plusieurs pièces de 1 G et d'autres plus légères. On dit que les allies ont débarqué à Kinburn. Celte ville ne renferme pas de maisons particulières et n'est habitée que par des militaires qui en temps de paix s'occipent à pêcher des harengs.
)) Pour compléter la défense du Dnieper, qui n'est protégée qu'insuffisamment par les forts d'Olchakolï et de Kinb m, on construit actuellement en toute hâte des batteries flottantes à NicolaïetT, mais elles ne sont pas encore terminées.
)) Si les alliés parvenaient à se rendre maîtres de Kinburn, ils pourraient s'y établir et y prendre une position très-siire. Pour les y attaquer, les Russes devraient se diriger par une langue de terre Ircs-élroite et longue de quatre lieues, sur laquelle ils seraient exposés constamment au feu des vaisseaux ennemis. ■>
Ce fut dans la matinée du 14 octobre que les escadres purent faire route vers leur véritable destination. « Il était curieux, dit Bl. Baumes dans une lettre au Monite.ur de la flotte, de voir l'effet de notre appareillage sur la ville, l.es signaux télégraphiques ne cessaient de marcher, les Cosaques galopaient çà et là en toute hâte, la cavalerie russe, campée dans les bois, avançait au trot vers la ville. Enlin , c'était comme un de ces tableaux d'horlogerie allemande qu'anime tout d'un coup le mécanisme caché et où tous les détails sont alors mis en mouvement pour compenser le repos complet qui précédait le tintement de l'heure. »
La navigation d'Odessa à Kinburn présentait quelques difficultés pour des bâtiments d'un tirant d'eau tel que celui du Montebtlto, du M'agraiii, de l'Ulm et du Jean-Bart. La roule de ces vaisseaux fut soigneusement balisée par les frégates, les corvettes et les avisos à vapeur. Le soir même les escadres étaient devant Kinburn.