CHAPITRE XX
Débarquement de la division anglo-française. — Mouillage des escadres. — Premières hostilités. — Ordre de bataille. — Bombardement de Kinburn. — Résistance de la garnison. — Manœuvre des amiraux Stewart et Pellion. — Capitulation. — Dépêches expédiées par ordre du czar.
Les amiraux firent bisser un pavillon qui était pour la garnison une invitation à capituler. Cet appel n'ayant pas été entendu, les troupes de terre et de mer se préparèrent à exécuter les mesures concertées à l'avance.
Le lundi 15 octobre, la division anglo-française débarqua sur l'isthme de Kinburn , qui , large de 2 kilomètres environ, se compose d'une succession de dunes et de flaques d'eau salée. Le fort, parallélogramme de 400 mètres de côté, lui offrait un front bastionné avec orillons et un système de redaus et de crémaillères sur les deux faces adjacentes. Le général Bazaine fit établir une première ligne de circonvallation pour barrer l'isthme. Une seconde ligne de contre-circonvallalion fut entreprise à 1,200 mètres de la place, et fut achevée sous le feu de celle-ci, sans qu'il en coûtât aux travailleurs une goutte de sang. En même temps on organisait, pour protéger le point de débarquement, un vaste réduit de 900 à 1,000 mètres de développement, et l'on établissait derrière un vieux pan de mur une batterie de deux pièces de campagne.
D'après le plan arrêté entre les amiraux Bruat et Lyons, les vaisseaux de ligne destinés à combattre le fort de Kinburn devaient mouiller sur trente pieds environ et sur une ligne nord-est. Les quatre grands vaisseaux français formaient le nord de cette ligne; le Sliintebello était le quatrième bâtiment au sud, et \e [loyal-Albert, cinquième bâtiment de la ligne anglaise, était à l'extrémité méridionale de cette même ligne.
La marche des vaisseaux était éclairée par deux vapeurs.
Les trois batteries flottantes la Dévastation, la Lave et la Tonnante avaient ordre de se ranger sur une ligne N.-N.-O. et S.-S.-E. l'une de l'autre, au S.-O. du fort de Kinburn; les bombardes mouillaient sur une ligne E.-O., puis venaient les canonnières, et dans les intervalles laissés libres les petits vapeurs des deux escadres.
Dans l'après-midi du 15, le fort commenra à tirer, et les bombardes lui répondirent par un feu de mortiers qui dura jusqu'au soir. Les projectiles ennemis n'atteignaient pas les bâtiments, tandis que les bombes anglo-françaises tombaient au milieu des ouvrages russes.
Le 16, une forte houle retarda les opérations. Les petites canonnières anglaises purent seules manœuvrer dans le courant ; elles serraient la côte de près, lançaient des obus dans le fort et échappaient aux batteries ennemies par la rapidité de leurs mouvements. Dans la nuit, le vent changea. L'anniversaire du bombardement de Sébaslopol 1 17 octobre) promettait d'être nu beau jour.
Le fort présentait aux flottes trois tours bastionnées, reliées les unes aux autres par des chemins couverts. Pour les attaquer, les batteries flottantes françaises et les canonnières la Flamme, la Mitraille, la Grenade, l'Alarme, la Flèche el la Kafale se rangèrent au pre-
mier rang, en face de la principale tour. Un peu en arrière se placèrent les vaisseaux anglais, et le Montebello, le Wagram, l'Ulm, le Jean- Bart, le Brandon, le Roland, le Milan, le Lucifer, la Tisiphone, le Bertholtet et le Primauguet. ^ '
Une troisième ligue fut formée par des canonnières ; une quatrième parcinq bombardes françaises, \eCassini, le Palinure , le Ténare, le Vautour et le Séso&tris , et six bombardes anglaises ; dans l'enlre-deux du Montebello , du Wagram et de l'Ulm venaient le Vauban et le Sa(rarf(ir.
Une rangée de canonnières anglaises et françaises prenait les forts à revers, appuyées par l'Asmodée, le Cacique , le Sané, le Dauntless, et autres frégates à vapeur.
Les escadres ouvrirent le feu , le 17, vers neuf heures du matin, tandis que deux compagnies de chasseurs, embusquées à 400 mètres de la place, fusillaient les canonniers russes à leurs pièces.
La garnison, composée de lOO artilleurs et du 29« régiment de ligne russe, riposta avec énergie et de toutes parts. L'eau, fouettée par ses boulets et ses obus, jaillit autour des batteries flottantes, et des canons placés en barbette furent opposés aux deux pièces de campagne de l'artillerie française. « Nous avons peu soulTert, dit le correspondant du Journal de Constant inople; mais c'est grâce à l'habileté des chefs plus qu'à l'impuissance de l'ennemi, qui se battit en désespéré et pointa souvent fort juste. Une des batteries flottantes françaises qui causait de grands ravages servit d'objectif à son point de mire ; elle était des plus rapprochées de la côte et nourrissait un feu d'enfer. Vingt-cinq boulets vinrent donner en plein sur ce bâtiment, vingtcinq boulets '... et pourtant, lorsqu'on voulut vérifier le dégât causé, on s'aperçut que toute cette canonnade n'avait abouti qu'à enlever sur la surface des parois extérieures de la batterie une plaque de fer d'un pouce et demi de diamètre. Je n'ai jamais rien vu d'aussi prodigieux. »
A onze heures, un incendie se déclare dans la principale caserne , et des explosions réitérées forcent les artilleurs russes à quitter leurs pièces. Le feu des alliés redouble. L'amiral Stewart, sur le Va~ lorous, et l'amiral Pellion, sur l'Asmodée, suivis de onze bateaux à vapeur, tournent la batterie d'enfilade dans la baie de Cherson , lâchant des bordées en passant. VHannibal les précède en faisant feu de toutes ses pièces. Les bombes et les boulets plcuvent sur la citadelle où éclate, à raidi trente-cinq minutes, un nouvel incendie. Neuf vaisseaux de ligne et les frégates à vapeur achèvent de renverser des ouvrages déjà démantelés par les bombardes et les canonnières.
Les Russes tirent toujours, quoique comptant environ deux cents hommes tués et cinq cents blessés. Le pavillon russe, qui flottait au point culminant de la citadelle, disparaît, emporté par un boulet; mais il n'est pas remplacé par un pavillon blanc. Le gouverneur Kokonowith semble vouloir s'ensevelir sous les ruines de la place , mais la garnison est disposée à se rendre et les artilleurs abandonnent leurs canons, mis hors d'état de service.
D'uu commun accord, les amiraux Bruat et Lyons font cesser le feu et arborent le pavillon parlementaire. Deux embarcations partent en même temps, l'une du Montebello, l'autre du Royal-Albert , et le lieutenant Lyons, muni des pouvoirs des amiraux, propose une capitulation qui est acceptée.
La reddition de la place eut lieu sans conditions ; mais on rendit aux officiers leurs épées en témoignage d'estime pour le courage avec lequel ils avaient résisté au bombardement. On laissa les soldats emporter leurs ceinturons et des vivres, l'argenterie de l'église, les tableaux et les reliques.
Les derniers incidents de cette lutte sont racontés ainsi par un ofiScier de chasseurs, dans une lettre au^ourna! du Loiret:
« Nous avons eu, pendant deux ou trois heures, un spectacle que bien des curieux payeraient cher. Trois batteries flottantes, sept à huit bombardes, des vaisseaux de tout rang, faisaient feu de toutes leurs batteries sur ce fort , qui répondait de sou mieux , mais se démolissait à vue d'œil. L'incendie dévorait les casernes et tous les bâtiments à l'intérieur. C'est quelque chose d'épouvantable que notre artillerie.
» L'amiral Bruat, voyant tout ruiné, envoya un canot avec le pavillon parlementaire, pour sommer une seconde fois la place. Pendant les pourparlers, et lorsque le général russe répondait qu'il ne se rendrait pas, qu'il ferait sauter la poudrière, la garnison perdait contenance. Une centaine de soldats sortaient par une porte donnant sur la mer, et se présentaient à trois cents mètres de nous. Nous sommes allés au-devant d'eux et les avons amenés au général : ils ont été suivis de bien d'autres. Enfin toute la garnison est sortie,! aissant seul le commandant du fort. Le général russe a fini par venir lui-même, mais mécontent. C'est un solide vieillard qui aurait tenu jusqu'au dernier de SCS hommes. 11 paraissait peu satisfait de ses soldats. Lors(|u'on lui a proposé des soldats russes pour aller chercher ses bagages au fort, il a répondu avec colère : « Non! non! pas des Russes! » Puis regardant à plusieurs reprises et avec curiosité mes chasseurs, il s'est écrié: i< Fameux soldats! »
)> Les derniers Russes arrivés avaient probablement pillé la cave, car ils étaient dans un étal complet d'ivresse, et leurs bidons étaient pleins d'eau-de-vie. U faut bien le dire, ils ont montré peu d'esprit
militaire, jetant leurs Gil>ri"''es sur la roule, y restant eux-mêmes abrutis jiar l'ivresse et coucliéspar terre. Chose remaniuable! ce sont les plus à(;és qui ont donne cet exemple. Les jeunes avaient plus de ilii^nité.
■> Au milieu de tout cela, un spectacle touchant est venu nous émouvoir. Tout à coup nous avons vu déboucher du fort une trentaine de soldais, avec presque tous les ofliciers de 1» rjarnison , portant les tiihkaux del'église, des bannières religieuses et des culïres où étaient sans doute renicrniés des ornements et des reliques. Ces hnmmes marchaient gravement. Les rangs de nos soldats se sont ouverts pour les laisser passer : le sentiment religieux dominait tout le monde. Sur le chemin suivi par celte procession, les Russes s'arrêtaient, baisant les tableaux du Christ aux plaies des mains et des pieds et faisant le signe de la croix. Tous ces objets ont été laissés en possession des Russes et ont été portés par eux à notre camp, u
Le soir même (lu 17 octobre, une dépèche télégraphique fut expédiée de Aicolaielï par ordre exprès d'Alexandre 11. Elle disait :
« D'après la situaiion de la forteresse de Kinburn, qui s'élève à l'eitrèine pointe de la Hèrhe du même nom, sur la rive gauche du liman du Dnieper et à l'entrée même de ce liman, les communications de Micolaieffavcc cette forteresse n'avaient lieu que par Otchakoft', et étaient entretenues au moyen de chaloupes à raines et d'un télégraphe optique marin établi a Otchakofl'.
» A l'apparition des bâtiments ennemis dans le liman , les communications directes par eau avec Kinburn ont cessé. De tous les renseignements reeus avant-hier, hier et aujourd'hui d'Otchakoff par le télégraphe, il résulte ce qui suit :
CI La forteresse de Kinburn, après avoir soutenu le 15 une vive canonnade et un bombardement des chaloupes canonnières, bombardes et frégates à vapeur mouillées dans le liman , y a répondu de son cù'.é par le feu accéléré et bien dirigé de ses canons. A la tombée de la nuit, le feu a cessé de part et d'autre. Hier 16 , il a été repris et a continué toute la journée, mais avec moins de vivacité. Ce matin, 17, il neuf heures, on^e nouvelles frégates ii vapeur et un vaisseau de ligne de 90 canons ont rallié les bâtiments déjà mouillés dans le liman, et tous ensemble ontcummencé le feu horizontal cl vertical le plus violent et auquel le reste de lu flotte ennemie s'est associé de la mer.
Il Ce feu d'enfer a continué jusqu'à deux bi ures et demie de l'aprèsmidi. Alors, la forteresse, dans l'intérieur de laquelle tous les édilices étalent en llanimes, a cessé de tirer, et l'ennemi a discontinué ensuite son feu, A trois heures, on a vu deux chaloupes, sous pavillon parlementaire, s'approcher de la forteresse, dans laquelle, une demiheure après, sont entrées des troupes ennemies faisant partie de celles descendues à terre. Après cela les bâtiinenls mouillés dans le liman se sont tournes du coté d'Utchakolï et de la batterie INicolas situés sur la rive opposée; mais jusqu'à ce soir ils n'avaient pas encore ouvert leur feu. »
Les bâtiments qui pénétrèrent dans le golfe de Cherson pouvaient s'attendre a de nouveaux combats ; mais, en vertu d'injonctions supérieures, le général Kiiowing, coinmaiidant d'Otcbakoll, fit procéder a la destruction de toutes les fortibcalions qui se trouvaient à porlée des bombardes anglo-françaises. Les motifs de cet acte de désespoir, si conforme aux us et coutumes moscovites , sont exposés dans une seconde dépêche, expédiée de JNicolaieff par ordre de l'empereur Alexandre :
n 1 8 octobre , neuf heures et dcmi( du soir.
» La batterie Nicolas , située sur la rive droite et à l'embouchure même du liman du Dnieper, à la pointe basse d'un promontoire, et séparée de la forteresse d'OlchakolV, qui est sur une hauteur, était exposée sans aucune utilité a la desiruc.liou inévitable si les bâtiments ennemis l'avaient bombardée, et en conséquence, nous l'avons fait sauter aujourd'hui, à six heures du matin, après en avoir retiré la garnison. A huit heures , une frégate à vapeur et une chaloupe canonnière ennemies sont sorties du liman ; dix vapeurs et six chaloupes canonnières ont pénétré plus avant dans le liman.
» A deux heures de l'après-midi, deux vaisseaux de ligne à hélice de 80 et de 90 canons, se séparant de la flotte, ont l'ait route dans la direction d'Otchakolï; le reste de la flotte est demeuré au même mouillage qu'hier.
X 11 n'y a pas d'opérations tu. sur mer, ni dans le liman , ni sur la flèche de Kjuburn. »