‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 214 sur 235 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Documents français. — Ordres du jour de l'amiral Bruat et du maréchal Pélissier. — Rapport de l'amiral Bruat. — Note du Moniteur sur les batteries flottantes.

Les deux ordres du jour suivants célébrèrent la prise de KiuburD. € A bord du M:mtebetlo, 18 octobre 1855.

» L'amiral commandant en chef félicite l'escadre du nouveau succès qu'elle vient d'obtenir. A Kinburn comme à Kcrtch, l'activité <1« lot», le ïtile api>ort« i^^m l'vivïuUoii <ivi> vrUrcs reçu», le désir

de s'inspirer de la pensée du chef pour le mieux seconder, ont amené un résultat prompt et décisif qui ouvre un vaste champ aux opérations ultérieures.

X La cordiale union des deux escadres alliées, la rapidité avec laquelle la marine et l'armée ont appris à combiner leurs elTorts, l'habitude qu'elles ont acquise depuis un an de concourir à un but commun , ont assuré l'heureuse issue de toutes les expéditions qu'elles ont cntieprises de concert. La prise de Kinburn est un lien de plus entre les deux flottes et les vaillantes troupes qui les ont secondées.

» La date du 17 octobre sera consacrée désormais dans la marine française et dans la marine anglaise par un double souvenir. Il y a un an, les flottes alliées bravaient pendant six heures le feu des redoutables batteries de mer de Sébastopol. Hier, le fort de Kinburn et les ouvrages élevés pour défendre la passe d'Otchakofl' réduits par l'artillerie, qui les foudroyait de tous côtés, acceptaient la capitulation que les amiraux leur faisaient oITrir. Investis par terre et par mer, les forts de Kinburn ne pouvaient nous échapper,

M Le feu des batteries flottantes et des bombardes a tellement précipité le dénoùinent de l'action, que les autres bàlinienls de l'escadre n'ont pu prendre à ce glorieux combat toute la part qui leur avait été promise. Mais par lu précision de leur manceuvre, par leur ardeur à se porter au feu, les canonnières, les vaisseaux, les frégates, les corvettes et les avisos à vapeur ont montré ce que l'amiral était en droit d'attendre d'eux si la lutte s'était prolongée davantage, >> Par ordre , " Le chef d'ctal-major, E. Juribn, «

<i L'armée apprendra avec joie un nouveau succès. Les drapeaux de France et d'Angleterre flottent depuis le 17 sur les murs de Kinburn. La clef des embouchures du Bug et du Dnieper est au pouvoir des armées alliées. Cerné du côté de la mer par les escadres des amiraux Bruat et Lyons, et du côté de la terre par la division anglo-française du général Baziiinf, le fort de Kinburn a capitulé après cinq heures de bombardement. Sa garnison, qui se composait de 1 officier général, 40 officiers et l,,i80 soldats, en est sortie avec les honneurs de la guerre, et s'est constituée prisonnière, abaudoiinant dans le fort ni bouches à feu, 25,000 projectiles, 120,000 cartouches, des poudres et des approvisionnements de toute nature.

)i Lu journée du U octobre, dans laquelle la flotte et l'armée ont été si heureuses d'associer de nouveau leurs éiïorts jiour le même but, ajoute encore à la gloire, à la reiiomniéc des armées alliées.

uElle a terrifié les Russes, qui, dans leur désespoir, ont dès le lendemain fuit sauter le fort d'OlchakolT et trois batteries rasantes qui l'entouraient. Kinburn entre nos mains devient une menace importante contre iN'icolaïeff et Cherson.

> Au quartier général à Sébastopol, le 20 octobre 18&5,

>' Le maréchal commatidanl en clief, A. Pélissiek. »

Un ordre du jour spécial fut publié par l'amiral Bruat pour honorer le capitaine Touchard :

» iM, le capitaine de vaisseau Touchard remet à .M. d'Aboville, oflicier du même grade, le commandement du Jean-Bart , et rentre en France, oii il est appelé par décision du ministre à faire partie du conseil d'amirauté.

Il L'amiral commandant en cbef exprime à M. le commandant Touchard toute sa satisfaction pour les services distingués qu'il a rendus pendant l'exercice de son commandement. II n'oublie pas la part que le Jenn-liarl a prise au combat du 17 octobre et l'empressement qu'il a mis à venir appuyer le MonkbcMu,

> La tenue remarquable du vaisseau leJean-Darl, la précision de ses manœuvres , l'excellent esprit de sou état-major et de son équipage, font le plus grand honneur au commandant Touchard.

» L'imiral commandant en chef éprouve un véritable plaisir à lui donner ce témoignage public de sou estime et de sa satisfaction. » Au mouillage devant Kinburn, Montebdlo, le 18 octobre 1865. « Le chef d'état-major, Juribn. »

La journée du 17 octobre ne coîila aux alliés qu'une soixantaine d'hommes hors de combat. « Les manœuvres furent admirables, dit un correspondant du Journal de ConsInntinnpU ; elles furent accomplies avec un tel succès, qu'elles resteront dans les annales maritimes comme la preuve de ce que peuvent obtenir le sang-froid et l'audace réunis. Il faut être marin pour comprendre tout l'enthousiasme que nous ressentions en voyant l'ensemble parfait avec lequel la flotte entière exécutait les ordres des deux amiraux, »

Le rapport de l'amiral Bruat sur cette affaire est très-succinct. Sans en entreprendre le récit, il se contente d'examiner à quel concours d'eÛ'orts et de circonstances on dut la victoire, « J'attribue, dit-il, le prompt succès que nous avons obtenu , en premier lieu , à l'investissement complet de la place par terre et par mer ; en second lieu , au feu «les batteries flottantes , qui avaient déjà ouvert dans les remparts plusieurs brèches praticables, et dont le tir, dirigé avec UU6 ceatitr^uable ^vccistup > «ûl sutli puuc reuverser de plus solides

murailles. On peut tout attendre de l'emploi de ces formidables macliines de guerre , quand elles seront conduites au feu par des officiels aussi^distingucs que ceux auiquels l'empereur avait confié le (onimandement de la Dévasialkm , de la Lave et de la Tonnante.

" (Juels que fussent les obstacles qu'une saison déjà avancée me Niissàt entrevoir , j'avais mis ma confiance dans le zèle intelligent (lis capitaines et des officiers, non moins que dans ['ardeur des (ij'iipages.

" L'émulation généreuse des deux escadres alliées , la confiance iiiiiluelle de leurs chefs , le concours de ces vaillantes troupes aux- (|iiellcs nous unit le souvenir de tant d'épreuves supportées en commun , étaient aussi à mes yeux d'infaillibles gages de succès.

• Bruat. »

Le paragraphe ci-dessus qui concerne les batteries flottantes fut commenté en ces termes par le Moniteur:

<t Les rapports de l'amiral Bruat sur l'attaque de Kinburn ont signalé le puissant efi'et des batteries flottantes ; quelques journaui: avaient déjà excité la curiosité publique en décrivant les particularités de leur construction , mais ils n'ont pas dévoilé l'inventeur de celle nouvelle arme ; on apprendra avec plaisir qu'elle est due à l'initiative de l'Empereur.

w Lorsqu'au commencement de la guerre les flottes formidables de l'Angleterre et de la France mirent à la voile pour la mer Noire et la Baltique, les personnes peu initiées aux éléments de la guerre maritime crurent que ces flottes allaient renverser en un cliu d'œil toutes les forteresses russes.

1) L'Empereur, auquel ses études sur l'artillerie avaient rendu ces questions familières , ne s'y trompa pas ; et il fut persuadé que si les flottes russes, n'osant pas venir combattre en pleine mer, se réfugiaient à l'abri derrière les fortifications élevées à grands frais pendant la paix , les marines alliées ne pourraient presque rien tenter contre leurs murailles. Il insista même , dans une note qu'il adressa au ministre de la marine , pour que les amiraux n'engageassent qu'avec prudence leurs beaux et nombreux vaisseaux ; car, disail-il , il faut qu'à la guerre les chances soient égales. On ne peut pas hasarder contre une muraille de peu de valeur , armée de quelques bouches à feu servies par un petit nombre de canonniers, un vaisseau portant 1,200 hommes, armé de 80 canons, dont la construction a duré des années et coûté à l'Etat plusieurs millions.

" La première campagne étant venue confirmer ces prévisions, l'Empereur chercha les moyens de créer pour ainsi dire une flotte de siège , la flotte ordinaire n'étant fuite que pour combattre des vaisseaux. Entrons , à ce propos , dans quelques détails.

"Un vaisseau qui porte 100 canons de gros calibre, une escadre qui en porte des milliers , produisent des effets très-prompts et trèsdécisifs contre des adversaires de même nature ; il n'en est pas de même contre des fortifications en maçonnerie ou en terre , parce qu'alors l'un des deux adversaires est beaucoup plus vulnérable que l'autre , étant seul exposé au danger de sombrer. Les forts de terre lancent contre les vaisseaux des boulets qui traversent leurs murailles, renversent la mâture et projettent des éclats de bois ou de fer qui mettent hors de combat un plus grand nombre de marins que les projectiles mêmes. Les boulets rougis au feu produisent encore un autre effet: s'ils s'arrêtent et demeurent logés dans la muraille ou devant un entrepont, ils échauffent graduellement le bois, et , à moins de prompts secours souvent difficiles , occasionnent un incendie qui force à abandonner le bâtiment. Des boulets de cette sorte atteignirent un de nos vaisseaux lors de la canonnade contre Odessa, il faut ajouter que le tir de pièces placées à terre sur des plates-formes solides doit avoir plus de justesse que celui des bouches à feu mobiles sur la mer ; que le vaisseau présente un but étendu aux coups de la batterie , et que son tirant d'eau ne lui permet généralement pas de s'approcher ni de se placer comme il voudrait, niais ce <|iii a rendu plus redoutable encore l'artillerie des forts , c'est l'invention qui a illustré le nom du général l'aixlians , et qui consiste à lancer horizontalement, avec autant de justesse que les boulets pleins, des projectiles creux de gros calibre dont un seul, logé dans la muraille, à hauteur ou au dessous de la flottaison, peut, en éclatant, produire une voie d'eau impossible à fermer; un seul de ces projectiles peut donc faire couler le navire. Le même effet n'est pas produit par le passage d'un boulet; les fibres du bois se resserrent et laissent à peine passage à l'eau ]>ar une ouverture facile à boucher.

•> Avant les travaux du général Paixhans, ces bombes n'étaient guère lancées que verticalement, et si elles pouvaient, en tombant sur un navire, le traverser de haut en bas, l'incertitude du tir les rendait, en réalité, peu redoutables.

11 Le but principal de l'Empereur a été de trouver nu moyen de créer des navires moins coûteux, d'une construction plus facile et plus prompte que les vaisseaux, tirant moins d'eau, par conséquent pimvant approcher davantage des eûtes, montés par un faible équipage, par conséquent exposant moins d'existences, et recouverts d'une armure en fer, alin que les boulets creux tirés par les canons Paixhans vinssent s'y bfisçr cuiuuic du verre. L'objet primitif

a donc été, non pas de rendre un bâtiment complètement invulnérable, mais d'annuler les effets de l'invention du général Pai\hans. "Fort de cette idée, l'Empereur ordonna des expériences qui furent exécutées sous les yeux au polygone de Vincennes. Des panneaux construits en bois, représentant une petite étendue de la muraille d'un vaisseau, reçurent des armures de dispositions et d'épaisseurs diverses ; des bouches à feu de fort calibre furent établies à petite distance, et leur tir permit de déterminer les dimensions et la nature de l'armure qui, sans charger le bâtiment d'un poids par trop lourd, suffirait à protéger la muraille en brisant ou repoussant les projectiles creux. L'épreuve montra que l'armure faisait plus encore, car elle résista à des boulets bien plus nombreux que ceux qui pourraient l'atteindre sur un même point dans une lutte très-prolongée. u Cet élément déterminé, l'Empereur mit à l'étude un projet de bâtiment spécial d'après le programme qui suit : un seul étage de canons, peu de tirant d'eau, peu de hauteur au-dessus de la flottaison, protection efficace contre tous les projectiles, boulets pleins, boulets creux, boulets rouges et bombes. Les qualités nautiques durent être hardiment sacrilices à l'objet qu'on se proposait, et l'Empereur donna à ce nouvel engin de guerre le nom de batterie jloitante, pour bien indiquer que ce n'est pas un navire fait comme un autre, pour poursuivre ou éviter l'ennemi, mais une véritable batterie de siège |)ouvant lutter énergiquemenl et longtemps contre les fortihcalions regardées par l'ennemi comme inattaquables par mer.

» Le corps de nos ingénieurs des constructions navales fournit des hommes capables de comprendre ce projet, qui fut promptement arrêté. La batterie flottante ne dut recevoir qu'une mâture disposée pour être enlevée entièrement avant d'entrer en action, et une machine à vapeur occupant peu de place dut, en faisant mouvoir une hélice, permettre à la batterie flottante d'aller, chose essentielle, prendre sans aide la place favorable à l'action de ses pièces.

" La batterie flottante a les caractères des grandes inventions praticables et importantes, surtout parce qu'elles arrivent en leur temps. iVon-seulement la machine à vapeur à hélice lui donne une faculté sans laquelle elle serait presque annulée, mais les plaques de fer qui la recouvrent n'auraient pu être façonnées et forgées comme il faut, si nos plus grandes usines n'eussent pas été munies de ces énormes marteaux que la vapeur manie aujourd'hui avec une facilité et une précision qu'on ne peut voir sans étonnement. La fabrication de ces plaques et d'autres détails de celte construction , dont il est inutile de parler, exigent même une industrie tellement avancée, qu'on peut dire qu'il se passera longtemps avant que la Russie, réduite a ses propres ressources, puisse nous imiter avec succès.

» Aussitôt que les premières épreuves de tir eurent sanctionne les idées sur lesquelles était basée la nouvelle invention et avant même que le projet fût arrêté, l'Empereur s' inpressa de communiquer ses vues à notre fidèle et grande alliée. Les juges compétents, hommes de savoir et d'expérience, éprouvèrent quelque surprise, car la question était considérée comme insoluble; mais les épreuves de tir renouvelées en Angleterre confirmèrent les résultats obtenus en France. Les deux gouvernements convinrent alors de construire chacun un certain nombre de ces batteries flottantes qui viennent de faire leur coup d'essai dans l'attaque de Kinburn. Les projectiles qui les ont frappées n'ont pu, malgré leur gros calibre, ni traverser ni même endommager leurs bordagcs, et elles ont ouvert dans les murailles en maçonnerie des brèches pralirables.

" Ainsi, non-seulement les batteries flottantes ont, comme le désirait l'Empereur, annulé la propriété si redoutable des boulets Paixhans, qui ont produit tant d'effets désastreux à Sinope ; mais l'expérience de la guerre, comme les épreuves de Vincennes, ont prouvé qu'elles pouvaient résister à des boukls pleins. Nos navires et ceux de nos alliés, qui connaissent maintenant les propriétés de celte nouvelle machine de guerre, sauront en tirer bon parti.

» L'Empereur avait déjà donné à la France une artillerie de bataille qui a pris une grande part aux victoires de l'Aima, d'in-kermann et de Traklir ; il a encore doté la marine d'une arme qui vient seulement de faire son apparition, et dont l'avenir dira la puissance. »

Page 1