CHAPITRE XXIV
Opérations dans la mer d'Azof. — Destruction du pont volant de Ghénitschi. — Pont do Tchongar. — Destruction de fourrages et de magasins à Berdiansk et au fort Petrouski. — Combat de Taganrcg. — Sortie de la garnison du fort Saint-Paul. — Escarmouches entre les Cosaques et la cavalerie anglo-française.
Après avoir suivi les forces navales allii'es dans la mer Noire, il importe de jeter un coup d'oeil rélrospeclif sur les opérations des bâtiments laisses dans la mer d'Azof.
On peut se rappeler que la Touka ou flèche d'Arabat s'allonge entre la mer d'Azof et le Sirwascli ou mer Putride, dont les lagunes sont traversées par une chaussée en pilotis. Sur le détroit de Ghénitschi, qui s'étend entre la pointe de la flèche et le continent, les Russes avaient jeté un pont volant composé de câbles et de bateau\ plats. Les alliés résolurent de le détruire. Du 28 juin au 4 juillet, neuf vapeurs bombardèrent Ghénitschi et endommagèrent le pont, dont la ruine fut activée par deux embarcations du Beagle, que commandait le lieutenant llewetl. Quelques hommes déterminés, sous la conduite du canonnier John Hayles et du midshipman Martin Tracey , se répartirent dans la yole et dans la chaloupe à aubes; malgré la mousqiieterie des tirailleurs qui bordaient la grève, ils coupèrent les grelins et les haussières qui retenaient les bateaux plats, et ceux-ci s'en allèrent à la dérive.
Il ei'it fallu s'avancer ensuite vers la chaussée ou eslacade en pilotis qu'on nomme le pont de Tchongar, et qui est située à trente-deux kilomètres à l'ouest du détroit de Ghénitschi ; mais les Russes, qui convoyaient par cette route une grande partie de leurs approvisionnementSjjf avaient fait des travaux considérables. Les Cosaques de la mer flKzof, organisés non en corps de cavalerie, mais en force navale, y avaient été concentrés et mis avec leurs chaloupes à la disposition du prince Labanolï-Rotovsky. D'ailleurs, s'il était facile de pénétrer dans le Sirwasch quand le vent d'est y poussait les eaux de la mer d'Azof, un vent contraire pouvait abaisser brusquement le niveau et laisser les navires alliés échoués sur une vase méphitique. On se contenla de conserver devant Ghénitschi l'Ardant , le llf.sscr et le (7mker, aux ordres du lieutenant Ilorton , et le reste de la floltille appareilla pour aller inquiéter les établissements des côtes. Elle se composait du l'esuiius, dont le capitaine, Slierard Osborn, commandait en qualité de doyen des officiers; du Curleui , du Grinder, du lleafile, du Jasper, du Craker, du Fancy et du Wrangler, et des bâtiments français le Milan (capitaine de Cintréj et la Mouette (capitaine Lalleniand).
Le 15, l'escadre arrive devant Berdiansk; on hisse le pavillon parlementaire, afin d'avertir les femmes et les enfants qu'ils aient à quitter la ville; et l'ennemi ne répondant pointa cette avance, on commence à faire feu sur des fourrages et des meules de blé entassés derrière la ville. L'escadre s'éloigne ii la lueur de l'incendie, sans que la place même ait été atteinte, si ce n'est par une bombe égarée.
Le IC, on se présente devant le fort Petrouski, situé entre Berdiansk et Marianopol, défendu par une garnison qu'appuie une réserve de trois batiiillons d'infanterie et de deux escadrons de cavalerie. Le feu des ctoloupes canonnières balaye les retrenchaments, bouleverse les pl.ites-formes des canons, brûle les magasins, ébrèche les embrasures des ouvrages en terre; puis la nuit venue, l'escadrille va détruire, depuis l'embouchure de la Berda jusqu'à Taganrog, des dépôts de fourrages, des barques, des pêcheries destinées à fournir aux armées russes de Crimée du poisson salé que l'on conduisait à Simphéropol le long des steppes par la grande route septentrionale.
Le 21 , la llottille reparait devant Berdiansk, pour détruire au moyen 'd'explosions sous-marinos quatre bateaux à vapeur russes coulés dans la baie. Pendant cette opération, des coups de feu partent à plusieurs reprises du faubourg occidental et provoquent des représailles. Un détachement déharquc le lendemain , sous les ordres du commandant Rowley-Lombard , des lieutenants lluber Campion, Lowall et Marryal. Ces marins anglais s'aventurent audacieusement dans la ville, brûlent une partie du faubourg, dix grands magasins contenant chacun environ deux cents tonneaux de blé, et plusieurs moulins à farine qui fonctionnaient nuit et jour pour l'armée de Crimée.
Ln rapport du lieutenant général Khomontoff, hetman des (."osaques du Don, fait mention d'un combat qui se serait livré devant Taganrog le 2:j juillet, et dont les documents anglais ne parlent pas. n Dans la nuit du 23 juillet, dit le rapport russe, une chaloupe canonnière ennemie à hélice s'approcha de 'J'aganrog et tira sur la ville; pendant que l'on chantait vêpres à la cathédrale, un boulet de fort calibre atteignit le mur extérieur du chevet de l'autel, mais il n'occasionna rien à l'église, si ce n'est qu'il lit tomber le stuc intérieur, dont la chute fit éprouver une contusion ii l'arcliiprètre Sébofi', qui se trouvait dans l'église. Toutefois le service divin ne fut pas interrompu par cet acciilcnt, et pas un seul fidèle ne quitta la cathédrale.
i> A la tombée de la nuit, la chaloupe canonnière s'éloigna dans la direction de la llcche de Krivaio-Kossa et eu s'en approchant échoua à quarante sagèues du rivage.
» A la réception de cette nouvelle, le major Afanassieff se porta immédiatement sur les lieux avec une sotnia du régiment n» 70 des Cosaques du Don, fit mettre pied à terre à ses hommes et, les abritant derrière les accidents de terrain , ouvrit la fusillade contre la chaloupe, afin d'empêcher son équipage de la remettre à flot. L'ennemi, de son côté, commença à canonner les Cosaques; mais son feu ne fut pas de longue durée, par la raison qu'un vent d'est violent faisant baisser le niveau de l'eau, la chaloupe s'engrava de plus en plus et fut couchée sur le côté. Alors un grand vapeur ennemi s'approcha pour lui porter secours, et rangeant d'assez près la côte, il ouvrit une violente canonnade contre les Cosaques et fit tous les efforts possibles pour sauver le bâtiment échoué.
ji Sur ces entrefaites, le lieutenant-colonel Démanioff, commandant du régiment n" 70 de Cosaques, avait amené encore deux de ses sotnias à la Krivaïa-Kossa. Faisant mettre pied à terre aux Cosaques, il exécuta un feu de mousqueterie très-vif qui ne permit pas ii l'ennemi de travailler sur le pont de sa chaloupe. A la suite d'une fusillade prolongée ,, l'équipage de la chaloupe canonnière, perdant tout espoir de la sauver, s'embarqua dans ses canots sans avoir même pu, en raison de la vivacité du feu des Cosaques , enlever ses pavillons. Alors vingt Cosaques du Don se jetèrent à l'eau, gignèrent le navire, luttant contre la vague et , nonobstant la canonnade redoublée di; vapeur ennemi , s'en rendirent maîtres, enlevèrent le pavillon et le jack, deux canons de bronze de 24 et mirent le feu à la chaloupe, qui brûla jusqu'il la ligne de flottaison.
» Cette chaloupe canonnière avait trois mâts et environ cent vingt pieds de long. Lorsque les Cosaques s'en furent rendus maîtres , le vapeur ennemi s'éloigna.
)) La partie du navire ennemi qui avait échappé à l'incendie ne tarda pas à se recouvrir de sable ; les Cosaques essayèrent d'enlever le canon à la Paixhans et la machine, mais celte opération oflrait de grandes dillicultés. J'ai ordonné d'expédier a Novotcherkask les deux canons de bronze pris ii son bord. Grâce ii Dieu, nous n'avons eu que trois Cosaques de blessés pendant cette affaire.
" Je reçois à l'instant l'avis que sept vapeurs ennemis se montrent en vue de la Krivaïa-Kossa , probablement dans le but de sauver l'épave de leur chaloupe brûlée.
w J'envoie, avec le présent rapport, le pavillon et le jack saisis par nos Cosaques. »
La flottille passa les mois d'août et de septembre à détruire des bateaux de pêcheurs, des filets, des bateaux chargés de fourrages et autres approvisionnements. Pendant ce temps les troupes de terre établies à Kertch , à Yénikalé et au cap Saint-Paul élevaient de formidables ouvrages de défense, sans que l'ennemi osât les troubler dans la possession de leur conquête. Pour donner une idée de la sécurité dont elles jouissaient, il suffit de dire que deux compagnies d'infanterie, parties du fort Saint-Paul, firent impunément dans l'intérieur du pays une promenade de 24 kilomètres. Elles traversèrent un village nommé Schorubatch , et sans s'effrayer de la vue d'un escadron de Cosaques qui les suivait à distance, elles atteignirent des pâturages oii de nombreux troupeaux étaient réunis. On les cerna, et les Tartares du hameau voisin de Koss-Seraï-Min, auxquels on promit de payer les bêtes à cornes qu'on garderait, ne firent aucune difficulté d'en conduire six cents au fort. L'administration laissa les vaches, dont le lait était presque la seule ressource des habitants, et acheta quatre cents bœufs.
Les Russes ne tentèrent qu'une seule attaque un peu sérieuse, que le général Simpson raconte en ces termes d'après une lettre du lieutenant-colonel Ueady, commandant les troupes anglaises à Yénikalé:
'I Le 21 septembre, le colonel d'élat-major d'Osmont, commandant des troupes françaises ii Kertch , avait reçu avis que les Cosaques réunissaient et emmenaient tous les arabas des environs, et pour s'y opposer il avait demandé l'assistance de la cavalerie anglaise pour coopérer avec les chasseurs d'Afrique, et le lieutenant-colonel Reaily avait désigné pour cette opération deux détacliements commandés par les capitaines Filz-Clarence et Clarke, du 10" hussards.
I) On pensait que les Cosaques avaient rassemblé les arabas dans les deux villages de Koss-Serai-l\Iiii et Scït-Ali, tous les deux à 15 milles environ de Kertch, et à G milles 1/4 l'un de l'autre. Le détachement du capitaine Fitz-Clarence fut désigné pour se rendre dans le premier de ces villages, et celui du capitaine Clarke dans l'autre. Ils devaient se réunir dans chacun de ces villages aux détachements de chasseurs d'Afrique qui les y avaient précédés. En arrivant à Koss-Serai-Min, le capitaine Fitz-Clarencc trouva des détachements de dragons français et envoya aussitôt au capitaine Clarke l'ordre de venir le rejoindre à la nuit; mais la lettre ne parvint malheureusement que le lendemain matin. Pour obéir il cet ordre , le capitaine Clarke, dont le délailiement n'était que de J! 1 hommes, tomba dans un parti d'une cinquantaine de Cosaques qu'il chargea aussitôt et qu'il poursuivit; mais ceux-ci ayant bientôt reçu un renfort de ;iOO hommes, il se vit forcé de se replier sur le village après avoir perdu son sergent-major, son maréchal ferrant et 13 hommes, qui furent faits prisonniers.
» Le détachement du capitaine I''il/,-Clarence et les chasseurs sous le commandemvut de l'ollicier commandant les troupes françaises,
ayant aperrii un corps nombreux d'ennemis, tiraillèrent à quelque dislance cl liront leur mouvement dans la direction du village de KossSeraïi\lin , cil, après avoir joint le d(îlachement du capitaine Clarke, toute la troupe commença à se mettre en marche dans la direction de Kertcli.
» A un dcnii-mille du village ils furent attaques par un corps considérable de Cosaques, qu'ils repoussèrent après l'avoir chargé à plusieus repnscs.
» La perte du tO' hussards est de deui cavaliers, qu'où croit avoir été tués, d'un blessé, un sergent major, un maréchal ferrant, treize hommes et quinze chevaux manquants.
M Les renseir;pemenls reçus depuis ont appris que les Cosaques ont été soutenus pendant un quart d'heure de marche par 8 escadrons de hussards et par 8 canons.
u Le colonel Rfady m'apprend que rien n'égale le sang-froid cl le courage qu'ont montrés les troupes en présence d'un nombre aussi considérable d'ennemis, qui ont été tenus en échec par la rapidité de leurs mouvements. »