CHAPITRE XXVI
L'amiral Bruat. — Il est remplacé par le vice-amiral Tréhouart. — Adieux de l'amiral à ses compagnons d'armes, — Correspondances entre les amiraux fratiçais et anglais. — Départ d'une partie do la Hotte. — Réception de l'aniiial Bruat par le sultan. — Mort du capitaine Dhenreux. — Mort de Bruat. — Décret relatif Ji ses ob.o^ques. — Cérémonie funèbre à Toulon. — Discouis île M. le vice-amiral Dubourdieu. — l'uncrailles de l'amiral Brnal. — Discours de M. Jurion de la Gravièro. — Détails biograpliiques sur l'amiral Bruat.
Nous tenions h présenter sans interruption le tableau des opérations navales de 1855, avant de nous séparer d'un homme qui avait piiissaniment contribué il leur succès, de l'amiral Bruat, qui él:ut rappelé en France par suite de la haute dignité à laquelle l'avait promu le décret du 15 septembre.
Il était remplacé dans le commandement en chef de l'escadre de la Méditerranée par M. le vicf-amiral Tréhouart.
Né à Epiniac(Ille-et-Vilaine) le 27 avril 1798, Tréhouart (François-Thomas) appartient ii une famille qui s'était illustrée dans la marine. Il fut admis à l'école spéciale de Toulon le 10 février 1812, eu sortit en 1815 pour s'embarquer sur la goélette l'Emulition en qualité d'aspirant de seconde classe, cl fut successivement aspiiant de première classe en 1S17, enseigne de vaisseau en 1821, lieutenant de vaisseau en 1829, capitaine de corvette en 1837 et capitaine da vaisseau en 18'i3.
En i8 45 le capitaine Tréhouart reçut le commandement de cinq bâtiments français destinés ii agir, de concert avec une Boitille anglaise, contre la république Argentine. Rosas avait concentré des forces à l'embouchure du Paraiia; le fleuve était barré par une estacade de vingt-quatre navires, cl quatre batteries armées de pièces de gros calibre étaient établies à Obligado. Ces obstacles n'arrêtèrent point l'escadre anglo-française; le 20 novembre, les chaines de fer qui liaient entre eux les navires de l'estacade furent brisées, les batteries emportées par des compagnies de débarquement. Au milieu de l'action, le capitaine Ilotham, commandant des forces anglaises, écrivit ces lignes à son collègue : n Si le titre de brave a jamais été mérité, c'est par vous et par vos équipages. » Le brick h Saint-Martin, que mon'.ait Tréhouart. eut sa mâture et son gréemenl hachés; le grand mât fut percé de onze boulets, et plus de cent vingt pénétrèrent dans la coque. Sur les 100 hommes de l'équipage, 12 furent tués cl 14 grièvement blessés. Le baron de Mackau, alors ministre de la marine, disait dans un rapport du 15 janvier 184U: « M. le capitaine Tréhouart est âgé de quarante-huit ans; il sert dans la marine depuis le 20 février 1812, et ses services à la mer s'élèvent ii près de vingt-quatre ans. Dans toute sa carrière il s'est fait remarquer comme un officier d'avenir, unissant la fermeté à l'intelligence. IJans l'expédition qu'il vient de coiumamler, M. Tréhouart s'est signalé en- Ire tous par son initiative énergique, sa résolution et son sang-froid. La conduite éclatante qu'il a tenue dans ce fait d'armes a porté le contre-amiral Laine à le présenter coiiime éminemment digne d'être élevé au grade de coutre-amiral. Le cadre des eontrc-ainiraux, tel qu'il est réglé pour le temps de paix par l'article 3 de la loi du 17 juin IS41 , est eu ce moment au complet; mais la circonstance autorise une promotion hors cadre, sauf à rentrer Ji la première vacance dans la limite lUée. "
Sur ce rapport, par ordonnance du 15 février 184G, Tréhouart fut promu au grade de contre-amiral. Il commanda en 1840 l'escadre de la Méditerranée et fut créé grauJ officier de la Légion d'honneur. Il était chevalier depuis le 21 mai 1832, officier depuis 1837 , et commandeur depuis 1847. Un décret du 2 avril 1851 le nomma viceamiral.
Désigné pour succéder ii l'amiral Bruat, le vice-amiral Tréhouart devait arborer son pavillon sur la Bretaijne, vaisseau ii vapeur de 130 canons. En attcnJaut sou arrivée, le contre amiral Pellion fut chargé du commaiulemcnt provisoire de la portion de l'escadre qui devait
conliniier à sl.tlinniier dans le Bosphore et dans la mer Noire. L'amiral lu en ces termes ses adieux à ses compagnons d'armes :
o 4 novembre.
wOrriClEBS, SOUS-OFFICIERS ET MARIMs!
» Rappelé en France par les ordres de l'empereur, je ne veui point quitter ces parages, où nous avons supporte ensemble tant d'épreuves laborieuses, sans vous remercier de m'avoir si bien secondé. Les glorieux succès qui ont ouvert et couronné celte campagne, les services que vous avez rendus depuis le jour où notre pavillon a flotté dans la mer Noire, seront pour notre marine un éternel honneur, pour la France un léi;itime sujet d'orgueil, pour les amiraux qui ont eu l'honneur île les commander le plus précieux des souvenirs.
» .le remets avec une entière confiance aux mains du contre-amiral Pcliion le dépôt des traditions qui m'avait été légué par le brave amiral Ilaniflin. L'escadre de la mer Noire restera fidèle au passé; elle n'oubliera pas qu'elle a l'unique honneur de partager avec nos vaillantes troupes les ardentes sympathies de la France et la conhance de l'empereur, et, avec nos braves alliés, l'admiration de l'Europe.
1) L'amiral commandant en chef, Biuiat. » La lettre suivante fut adressée par l'amiral a sir Edmund Lyons :
a Monlebelto , 4 novembre.
» Mon cher collègue,
j> Je suis assez heureux pour avoir à vous transmettre avant mon départ les félicitations que Son Excellence le ministre de la marine m'a chargé de vous adresser, ainsi qu'aux braves marins qui vous ont si bien secondé dans l'attaque des forts de Kinburn.
1) Son Excellence le ministre de la marine a vivement partage la satisfaction éprouvée par les lords commissaires de l'amirauté du complet accord qui n'a cessé de régner entre nous, ainsi qu'entre les officiers et marins des deux escadres. De même que Leurs Seigneuries, c'est H cette bonne harmonie que Son Excellence le ministre de la marine attribue surtout le succès qui a couronné toutes les opéralions maritimes entreprises de concert par les forces navales combinées. Son Excellence le ministre de la marine me prie de vous adresser, ainsi qu'aux ofticiers et équipages placés sous vos ordres, l'expression de sa gratitude pour votre cordiale coopération. Le ministre me charge en même temps de vous exprimer l'espoir, qu'il fonde principalement sur votre caractère, que les bons rapports si heureusement établis entre le personnel des deux flottes et cimentés aujourd'hui par une estime réciproque subsisteront avec l'officier général qui doit me succéder dans le commandement en chef des forces navales de Sa Majesté dans la mer Noire.
• Je considère, mon cher colli gue, comme un devoir, et comme le devoir le plus agréable que je puisse avoir à remplir, de joindre aux félicitations de Son Excellence le ministre de la marine mes remerciments personnels et l'expression de ma gratitude pour le concours si loyal et si alTectucux que vous n'avez cessé de m'accordcr. Veuillez, mon cher collègue, être l'interprète de mes voeux auprès des ofliciers et des équipages de votre escadre. Je m'.issocierai toujours ii leurs succès, et n'oublierai point la part si glorieuse qu'ils ont prise il ceux que nous avons obtenus en commun. Veuillez aussi, mon cher colli'gue, partager avec mon brave ami l'amiral sir Houston Sewart l'assurance de mes sentiments les plus affectueux et les plus dévoues.
«Veuillez agréer, mon cher collègue, l'assurance de ma haute considération et de mon entier dévouement.
>i L'amiral commandanl en chef, Bruat. « L'amiral Lyons répondit :
« Iloijal-Albert , devant Scbastopol , H novembre ISIiS.
» [lloîl CHER AMIRAL ,
)) Si quelque chose pouvait me consoler du départ d'un ami et d'un colbx'ue Ul que vous, ce serait, sans aucun doute, l'expression si bienveillante et si généreuse non-seulement de vos propres sentiments, m^is aussi ceux de Son Excellence M. le ministre de la marine.
» Croyez, mon cher amiral , et vruillez en transmettre l'assurance 'ti Son Excellence, que les sentiments que j'éprouve sont partagés par le contre-amiral sir Houston Stiwart et par tous les ofliciers et marins qui servent sous mes ordres. Ces sentiments les animent tous et s'adressent à vous comme ii ceux qui servent sous le pavillon de Votre Excellence, pavillon que nous avons vu avec la plus vive satisfaction arborer au grand iniit.
» Votre Exciil-nce veut bien me dire qu'elle nous quitte avec regret. Nous en sommes pleinement convaincus et profondément touchée ; mais il n'est point dans la nature des choses que celle séparation soil aussi sensible pour vous que pour nous: car nous restons sur les côtes, tandis que chaque lieue qui accroit entre nous la distance vous rapproche davantage de votre pays et de vos familles, qui
s'apprêtent déjà à vous recevoir à bras ouverts et ii vous remercier des nobles actes que vous avez accomplis.
» Agréez, mon cher amiral,' avec mes sentiments de respect et d'estime, l'assurance de ma sincère amitié.
» Le contre-amiral commandanl en chef, Lyons.»
« Royal-Albert , devant Sébastopol , 5 novembre iSS.'i.
I) Mon cher coi.lègds ,
» J'ai l'honneur d'accuser réception à Votre Excellence de sa lettre du 4 courant, par laquelle elle m'informe qu'elle est rappelée en France en vertu des ordres de Sa Majesté Impériale, et que le contre-amiral Pelliou doit prendre, à dater de ce jour, le commandement provisoire des forces navales françaises dans la mer Noire.
1) J'ai déji exprime à Votre Excellence le profond regret que nous éprouverons à nous séparer d'elle ; mais nous sommes très-heureux que le commandement qu'elle quitte soit dévolu a un officier aussi distingué que l'amiral Pellion, avec lequel j'ai déjà eu de si agréables relations.
» Je suis, mon cher amiral, votre sincère ami.
" Le contre-amiral commandant en chef, Lyons. »
La division de l'escadre de la Méditerranée qui rentrait en France, sous les ordres de M. l'amiral Bruat, quitta Kamiesch le 7, ii quatre heures et demie du soir, par un temps magnifique et une faible brise de N.-E., ayant ii bord la garde impériale, placée sous le commandement provisoire de -M. le général Clère.
Au momenl de se mettre en marche, le Montebello s'approcha du vaisseau amiral anglais lioiial-Albert , à bord duquel monta l'amiral Bruat, pour dire une dernière fois adieu i< son collègue l'amiral Lyons. Celle entrevue fut cordiale de part et d'autre. Après le départ de l'amiral Bruat et sur le passage de son escadre, les matelots des vaisseaux anglais, montés dans les vergues , tirent entendre de nombreux vil at auxquels les é(juipages des vaisseaux français répondirent de la manière la plus chaleureuse.
L'escadre se mit en marche. Le Montebello, remorqué par le Mayeltan, tenait la tête de la ligne; les autres vaisseaux marchaient groupés aulour de l'amiral, ii quatre encablures les uns des autres.
Le vaisseau à hélice le Fleurus remorquait l'Alger, l'Albatros, le Friedland, l'Asmodée, le Saint-Louis, l'Ùlm et le Jean-Bart marchaient en route libre, ainsi que la frégate à vapeur le Cacique.
La corvette a vapeur le Primauguet remoi((uait la bombarde a voiles le Patinure; la corvette à vapeur le Roland el les avisos ii vapeur le Brandon et le Fulton éclairaient la division.
Le temps resta beau pendant toute la journée du 7 et pendant celle du 8. Le 9, les vaisseaux aperçurent la terre dans la matinée, et comme la côte était Irès-embrumée, l'amiral envoya les bâtiments légers reconnaître l'entrée du Bosphore; peu de temps après, le Montebello et le Jean-Bart donnèrent heureusement dans la passe etallèreiit mouiller à Beïcos.
Le Primauguct, le Roland elle Brandon, qui étaient restés à l'entrée du canal, entrèrent en mer Noire, et, comme la brume ne paraissait pas se dissiper, ils tirèrent le canon de distance en distance, pour rallier les autres navires de guerre.
Ce signal fut entendu, el les autres vaisseaux donnèrent successivement dans la passe, et mouillèrent avant la nuit à Uiiyuk-Liman, ii l'entrée du Bosphore. Le lendemain, au jour, ils appareillèrent pour aller rallier l'amiral à Beïcos. Le Montebello, après avoir transmis ses ordres aux navires de guerre de la division, leva l'ancre pour aller mouiller ii Tophaua , à l'enlrée de port de Constanlinople et vis-ii-vis du nouveau palais de Dolma-Batehé. Les vaisseaux et les autres bâtiments de guerre restèrent ii Bcicos pour faire leurs vivres, leur eaq et leur charbon. M. le capitaine de vaisseau Saisset, de l'Alger, fut nommé commandant de la rade.
L'amiral se rendit, le mardi 13 novembre, au palais de Tcliéragan. Avec lui se trouvaient dans le grand canot du Montebello M. Thouvenel, ambassadeur de France; les généraux Bousquet, Larchcy, de Chasseloup-Laubat , Clère, I\Ianèque, Ouprat de la Roquette; le contre-amiral Kigaull de Genouilly, qui avait donné une impulsion si énergique au corps de débarquement de la marine [lendanl le siège de Sébastopol. Une trentaine d'autres embarcations amenaient les commandants des bâtiments de la flotte et tous les ofliciers du même grade en grande tenue.
Reçu il l'échelle par Kiamil-Bey, introducteur des ambassadeurs, l'amiral Bruat fut conduit auprès du sultan qui s'entretint longtemps avec lui par l'entremise de M. SchelTer, premier drogmaii de l'aïubassadc. Au bout d'une demi-heure d'audience, l'amiral demanda au sultan la permission de lui présenter les officiers généraux piésenls ii Constanlinople, les commandants des bâtiments de U flotli: et les ofliciers de la garde. " Très-volontiers, répondit S. M., j'allais vous le demander. «Après le défilé, pendant lequel il adrcs a plusieurs fois la parole aux officiers généraux et surtout au général Larchey, pour lequel il montrait une prédilection marquée, le sultan félicita les généraux de la garde sur la belle prestance de leurs oftiL:iers cl le rôle que leurs troupes avaient joué dans les alTaircs de Crimée. « Je suis heu-
IIlSTOir.F. OF. I \ r.rF.P.RE D'Or.fENT.
reuï,ajouta-l-ilcii teriniiinnl,(io |iniivoii- contribuer à récomprnser vos services: j'ai iloniié des ordres pour que ma décoration du iMedjidié soit accordée à tous ceux i|ue le maréclial Pélissier aura désif;nés. »
Les batteries du statioiinaire turc, qui avaient salué l'arrivée de l'amiral, le saluèrent à la sortie du palais. Le même jour, l'amiral Bruat a reçuà son bord la visite du grand vizir Aali-Patba, de Fuad- Pacha , ministre des affaires étrangères, et du capitan-pacba IMébémet-Ali-Pacba. Le soir, il y eutii l'ambassade française un banquet auquel assistaient l'amiral liruat, le ministre ottoman, les jjéncraux Larchey, Manèque el Clerc, et les cliel's des principaux services des armées de terre et de mer a Conslantinople. Le lendemain, l'amiral reçut .i bord du Montilicllo la plupart des convives qui se trouvaient la veille au palais de l'ambassade.
Au milieu de ces fêtes un événement malheureux vint jeter le deuil dans l'escadre. M. le capitaine de frégate Dbeureux qui, après avoir servi avec distinction aux batteries deSébastopol , rentrait en France, mourut d'un accès de lièvre pernicieuse a bord de VAsmodce. On l'enterra dans le cimetière de Tliérapia , et un de ses camarades d'enfance, le capitaine Jouslard, du FrieJland , fit ressortir dans une courte oraison funèbre le caractère loyal et le courage de celui qui venait d'être enlevé d'une manière si inattendue à sa famille, à sa jeune femme, à ses compagnons d'armes et à ses nombreux amis.
L'amiral liruat ne devait lui survivre que de quelques jours. La France, qui lui préparait une réception dignede ses services, fulfrappée d'une douloureuse stupeur quand le Moniteur publia cette dépêche :
« Vaisseau le Monlebetlo, à la mer, 20 novembre 1855.
1) M. l'amiral Bruat a succombé hier, 19 novembre, à trois heures de l'après-midi , à une attaque de choléra , l'élat sanitaire de l'escadre étant excellent. M. Bruat, lieutenant de vaisseau, son officier d'ordonnance , qui porte cette dépèche en France, va se rendre à Paris. »
Un décret rendu sur le rapport de l'amiral Hamelin , ministre de la marine et des colonies, arrêta que les obsèques et funérailles de l'amiral Bruat seraient faites au compte del'Elat, et que cette dépense serait acquittée sur les fonds du budget de la marine.
Le 5 décembre, le Munlebello mouillait dans le port de Toulon. A neuf heures, les chefs des divers services de la marine et les autorités civiles et militaires du département se réunissaient a l'arsenal, en face d'un magnilique cénotaphe, dont les trophées étaient formés de drapeaux tricolores, de canons russes, de casques russes, d'armes de toute espèce prises à l'ennemi. A ce cénotaphe devaient être attelés six chevaux caparaçonnés de deuil.
Une garde d'honneur de cinquante hommes avec le drapeau du &9' de ligne, commandée par un capitaine et un lieutenant, se trouvait placée près du cénotaphe. La musique des équipages de ligne était avec cette garde.
Quarante officiers mariniers décorés de la croix ou de la médaille militaire et désignés moitié parmi ceux du Munlebello par les soins de M. le contre-amiral Jurien et des autres bâtiments de l'escadre, et l'autre moitié par la division et les bâtiments dans le port, étaient répartis en deux détachements égaux pour porter le corps alternativement et se tenaient aux deux côtés du cénotaphe.
Les troupes de la marine, sous le commandement de IM. Clavaud, contre-amiral major général , étaient en bataille dans l'intérieur de l'arsenal à droite et à gauche de la grille.
La compagnie des ouvriers d'artillerie avait une batterie de montagne.
Les troupes de la garnison, sous les ordres de M. le général commandant la subdivision, étaient également rangées en bataille, mais à l'extérieur de l'arsenal et formant la baie dans les rues de la ville que devait traverser le cortège.
Deux brigades de gendarmerie à cheval se tenaient en tête des troupes.
A neuf heures et demie , le corps quitta le vaisseau le Montebello el fut déposé dans le canot de l'amiral Bruat. L'élat-major général et l'aumônier en chef avaient pris place dans cette embarcation, qui n'était armée que par (piatre marins; elle était remorquée ])ar les autres canots da Mcnlebellu et suivie des canots des commandants des bâtiments présents sur rade, accompagnés de leurs officiers. Ces embarcations, dont le nombre était considérable, groupées par le travers du Montebello, ont suivi ainsi en cortège le convoi.
Lorsque le corps quitta le Montebello, ce vaisseau fit successivement trois salves de dix-sept coups chacune. Les compagnies de débarquement de tous les bâtiments sur rade exécutèrent au même instant trois décharges de mousqueterie.
L'équipage du bàliment amiral était rangé sur le pont à bâbord.
A bord des autrefcbàtiments, les équipages étaient aussi rangés sur le pont.
l^e canot contenant le corps de l'amiral fut reçu au débarcadère par le vice-amiral Dubnurdieu, préfet maritime; M. le luéfet du var, le général de brigade commandant la subdivision, M. le souspréfet de Toulon, les amiraux [irésents ii la cérémonie et les chefs supérieurs des divers services convoqués.
Lorsque le corps, descendu à terre, fut porté vers le cénotaphe, les
troupes présentèrent les armes, les clairons sonnèrent aux champs, les drapeaux et les officiers supérieurs et toutes les autorités présentes saluèrent dans un respectueux silence, et le préfet maritime lit, au nom de l'empereur, la remise du bâton d'amiral de France mérité si glorieusement par l'amiral Bruat.
Cette remise eut lieu entre les mains de M. Bruat, lieutenant de vaisseau, neveu et aide de camp de l'amiral. Le bâton, placé sur un coussin lie velours, fut porté par ce jeune officier pendant tout le temps de la cérémonie.
Au nombre des membres de la famille Bruat venus à Toulon pour assister aux funérailles se trouvait M. E. Paul, sous-préfet de Saint- Quentin.
Cette famille civile était accompagnée de la famille militaire de l'amiral, composée de son état-major. Marchait en tête M. Jurien de la (ïravière, clief d'état-major général, promu tout récemment au grade de conire-amiral.
Le corps étant placé dans le cénotaphe, le vice-amiral Dubourdieu, préfet maritime, adressa ce dernier hommage à la mémoire du défunt :
« Messieurs, ,
)) L'empereur attendait le retour de ses vaisseaux de la mer Noire, I et nos canons étaient prêts à saluer une arrivée triomphante. ]
>) Et nous voici, un crêpe à l'épée, devant un froid cercueil : nos! canons saluent avec douleur un trépas inattendu, nos sympathiques! félicitations se changent en funèbres hommages!
» Bruat est mort sur le Montebello, qui portait avec fierté son pavillon amiral, donnant sa vie à la France el à la civilisation dans une guerre providentielle que le bon ordre du monde commande et jusiihc.
» Sa vie, messieurs, est connue de tous.
«Armand-Joseph Bruat, entré à l'école navale de Brest en 1811, était aspirant en 1815 et enseigne en 1819. Dès ses premiers débuts, il se fit remarquer par sou intrépidité, sa résolution, la sûreté de son coup d'œil et son amour passionné pour la marine. Il avait ce qui présage et fait les grands hommes : il avait du cœur et de la volonté.
» Lieutenant de vaisseau en l8;'7, il était oflicier de manœuvre sur le Breslaiv à INavarin, et ses brillantes manœuvres sont restées dans les tradilions de l'arme.
)) A la croisière d'Afrique en 1830, le brick le Silène, qu'il commandait, ayant naufragé, Bruat fut fait prisonnier de guerre et incarcéré dans le bagne d'Alger : cruelle épreuve où sa constance et son énergie n'avaient pas failli un instant au jour de la délivrance par notre glorieuse expédition d'Afrique.
» Capitaine de corvette en 1831 et capitaine de vaisseau en 1838, il se distingua dans ses divers commandements, ne croyant jamais faire que son devoir el toujours faisant plus que son devoir.
)) Pendant son gouvernement de nos établissements dans l'Océanie, il anéantit avec un courage héroïque une insurrection générale fomentée par les chefs kanaques; l'autorité de la France fut respectée et fortiliée.
)) En 18 16, il était contre-amiral.
» Son caractère et son intelligence étaient au niveau des plus hautes missions administratives et militaires : soit que, préfet maritime à Toulon après les journées de juin, il eût à y maintenir l'ordre en des temps agités encore; soit que, gouverneur général des Antilles, il eût à organiser le travail colonial dans cette brûlante transition de l'esclavage à la liberté ; soil que, dans les conseils de l'amirauté, il eût à débattre les grandes questions de notre établissement naval; soit que, commandant l'escadre de l'Océan en 1853, il eût à discipliner et à former nos équipages pour la lutte qui se préparait; soil enfin que, commandant en sous-ordre dans la mer Noire, il eût à seconder l'amiral Hamelin dans ses grandes opérations du débarquement et de l'attaque si remarquablement préparées et si glorieusement accomplies par le commandant en chef de la flotte, Bruat se montra toujours le digne lieutenant de l'amiral qui sut illustrer, à bord de la Ville de Paris, un nom deux fois cher à la marine impériale.
» Au retour de l'amiral Hamelin, Bruat fut investi du commandement en chef, et il sut l'exercer, s'cntendant loyalement avec la marine anglaise, concertant habilement l'action des forces navales avec l'action des forces de terre, en sorte qu'il y eût unité dans les plans, ensemble dans les mouvements et coopération parfaite. Toujours compris par ses vaillants capitaines et ses braves marins, que son âme de feu électrisait, il dirigea avec un succès brillant les expéditions de la mer d'Azof et de Kertch, bombarda Séhastopol, et, sous le feu irrésistible de ses batteries flottantes, réduisit victorieusement la forteresse de Kinburn.
)) L'empereur l'avait promu à la dignité d'amiral, magnifique récompense d'une telle vie et de si éminents services.
)) 11 venait, messieurs, déposer son dévouement sur les marches du trône impérial. Alais la vie s'échappait de ce corps exténué par les longues fatigues el la maladie. Bruat ne vivait, pour ainsi dire, que par des clTorts suprêmes de volonté, arrachant à la mort, jour par jour, un peu de temps encore... 11 n'est plus!
u Ne troublons pas, messieurs, duus le sanctuaire Uoiucstiquc, l'iu-
Gl
consolable douleur d'une noble et sainte femme et de ses trois jeunes enlanls. Les regards de l'empereur, qui aime à reconnaître les généreux services rendus à la patrie, tomberont sur la famille de l'amiral Brual.
' " Voyons cette mort comme il convient à des soldats.
' Au terme d'une mémorable campagne couronnée par l'amiralat, :i\<vvs avoir inscrit son nom à côlé des noms de Sébastopol, de Kertch et de Kinburn, dans les fastes de cette grande expédition d'Orient qui tiendra tant de place dans l'histoire, quelle belle destinée de mourir pour son pays, de mourir en pleine gloire, sous les regards du monde et regretté par quatre nations!
« Messieurs, si un ancien frère d'armes et un vieil ami de Bruat linuvait, en ce moment solennel, parler au nom de notre arme, dans l.H|u<lle il fait un si grand vide, je dirais que notre marine le pleure!
" La marine anglaise, dont il avait les sympathies et le respect, s'associe à nos sentiments.
" (lelte mort est un deuil public!
Il liruat emporte les regrets de l'empereur et de la France!
1) La religion lui a donne ses sublimes secours, et cette grande âme si sincère, si noble, si élevée, est dans la paix de Dieu. Il est mort en chiéticn.
" Aux honneurs que nous lui rendons vont se joindre les honneurs et les prières de l'Eglise. Accompagnons respectueusement les restes (le ce grand marin. Que sa vie et sa mort demeurent un enseignement et un exemple, comme elles sont une gloire nationale! •>
Après la cérémonie religieuse, accomplie dans la cathédrale avec toute la pompe possible, le corps de l'amiral fut remis à sa famille et déposé sur la corvette à vapeur le Primauguel pour être transporté à Marseille. De cette ville il fut conduit à Paris, où ses obsèques furent célébrées le 1 1 décembre à l'holel des Invalides.
L'église était complètement tendue de draperies noires sur lesquelles se détachaient des écussons aux initiales de l'amiral et des faisceaux de drapeaux. Au milieu de couronnes de laurier, on lisait en lettres d'or ces noms qui résument toute la carrière de l'illustre défunt : Navarin, Alger, Taïti, Toulon, la Martinique, Sébastopol, Kertch, Kinburn.
Des détachements de tous les régiments présents à Paris occupaient la nef, l'esplanade et les boulevards environnants.
A la cérémonie assistaient le maréchal Vaillant, les amiraux liamelin et Parseval-Deschcnes, le maréchal Magnan, les généraux Canrobert , Roguet, de Lawoèstine, M. le préfet de la Seine, nombre d'officiers supérieurs, de sénateurs, de députés, de membres du corps diplomatique et du conseil d'Etat, des députations de la cour de cassation , de la cour des comptes et de la cour d'appel.
A une heure un quart, le cortège prit la route du Père-Lachaise, sous l'escorte de détachements de cavalerie et d'infanterie. Six chevaux richement caparaçonnés traînaient le char funèbre, le bâton de commandement, l'épée, les épaulettes et les décorations de l'amiral, étaient placés sur le cercueil. Les colonels des 51", 58", 7 7" et 90" d'infanterie tenaient à cheval les cordons du poêle.
La population se découvrait respectueusement sur le passage du cortège et témoignait des regrets unanimes qu'inspirait à la France la perle prématurée de l'illustre amiral.
Sur la tombe le contre-amiral Jurien de la Gravière prononça les paroles suivantes :
« Messieurs ,
» Ces restes mortels que nous honorons et que nous avons pieusement suivis jusqu'à leur dernière demeure n'étaient point notre illustre et cher amiral tout entier. J'en atteste la foi et les espérances de celui que nous pleurons. Devant sa tombe cntr'ouverte, c'est encore sa pensée qui me soutient et dont j'écoute les inspirations. Je me demande quels eussent été ses sentiments, quelles auraient été ses paroles s'il lui eût été donné d'accompagner jusqu'en ce lieu de repos les chefs vénérés sous lesquels il nous avait appris comment il fallait servir avant de nous montrer comment il fallait commander. L'amiral Bruat était né pour la guerre ; il n'avait de goût, de penchant décidé que pour le métier des armes. Tout en lui était instinct et vertu militaires. Mourir sur le champ de bataille était à ses yeux la fin la plus enviable, celle à laquelle nous l'avons vu ne pouvoir accorder de pieux regrets sans y mêler quelques-uns de ces accents qui trahissent la secrète fierté de son âme. Cette fin n'a point été la sienne ; mais il est mort debout; il est mort à son poste, donnant à son pays , donnant au service de l'empereur le dernier souille de sa vie, la dernière étincelle de ce feu sacré qui soutenait encore ses forces depuis longtemps épuisées.
u L'amiral Bruat eût admiré une telle mort plutôt qu'il n'en eût gémi. C'était ainsi qu'il comprenait qu'un soldat, quand il ne tombait pas sous le feu de l'ennemi, devait être heureux et fier de mourir. Que son àiuc héroïque pardonne à notre douleur ! Nous n'avons pas su être dignes de lui : nous n'avons point eu le courage d'accepter sans murmure ce cruel décret de la Providence (|ui nous enlevait un chef adoré au moment même où, sorti sain et sauf de tant de périls, il revenait triomphant jouir, au milieu des joies de la famille, des
honneurs qu'il avait si bien gagnés. Il nous semblait qu'après avoir échappé à cette fatale épidémie de Varna, à ce long et glorieux combat du 17 octobre, auquel le vaisseau qu'il montait put prendre, on s'en souvient, une part si honorable; après avoir traversé les mille dangers qu'il aimait à braver dans ces reconnaissances militaires que| nous l'avons toujours vu diriger en personne ; il nous semblait qu'il avait acquis le droit, non pas de vivre encore de longs jours , l'activité de son âme avait tari en lui les sources de la vie, mais de revenir mourir au milieu des siens, de presser encore une lois de sa main défaillante ces mains chéries que son dernier regard devait en vain chcrclier. Le ciel ne l'a pas voulu.
w L'amiral Bruat est mort sur son vaisseau. Quand le Montebello est venu jeter l'ancre sur la rade de Toulon, qu'il avait quittée au mois de mars 1854, ce pavillon que les acclamations enthousiastes de deux escadres avaient salué sur les côtes de Crimée le 17 septembre 1855 flottait encore au grand mât; ce drapeau si fièrement déployé devant Sébastopol et devant Kinburn, ce drapeau troué en vingt endroits par les projectiles ennemis, était encore arboré à la poupe, mais ces signes glorieux n'étaient plus que des signes de deuil ; amenés en berne, ils rendaient un dernier hommage aux dépouilles mortelles de l'illustre amiral; mais ils disaient à cette escadre qu'il avait si noblement commandée, à ces marins qui tous savaient son nom, dont plusieurs l'avaient suivi à Navarin , à Alger, à Taïti , à Toulon, aux Antilles , que désormais ce seraient d'autres chefs qui les conduiraient à l'ennemi; que l'officier de manœuvre du Breslatc , le capitaine du Silène et du Palinure, le commandant du Grenadier et du Ducoucdic , le capitaine de pavillon de l'amiral Lalande, le gouverneur de Taïti, le préfet maritime de Toulon, le gouverneur général de la IMartinique et de la Guadeloupe en des jours difficiles, le commandant en chef de l'escadre de l'Océan et plus tard de l'escadre de la Méditerranée, l'homme qui avait conçu et accompli les expéditions de Kertch et de Kinburn, venait de rendre sa belle âme à Dieu.
» On n'apprécie bien les hommes que lorsqu'ils ne sont plus. L'amiral Bruat a joui sans doute pendant sa vie d'une grande popularité. Il la devait à la séduction de son esprit, à l'attrait irrésistible de son brillant courage, à la gracieuse bienveillance de sa nature, ennemie de tout apprêt et de toute ostentation. Mais cette responsabilité que nous le voyions porter si légèrement, nous n'en comprenions qu'à demi les charges et la gravité : ces dillicultés qu'il semblait ignorer nous auraient apparu le jour oii il n'eût plus été là pour les conjurer. )) La lâche qui lui était échue nous a souvent semblé une tâche aisée, parce qu'il l'accomplissait sans elVort et sans préoccupation. Mais ce n'était point une tâche faite pour des forces ordinaires. L'amiral Bruat s'y est usé lui-même, et sur sa tombe prête à se fermer nous avons le droit de nous dire, ce sera notre meilleure consolation, la seule qui soit digne de celui qui n'est plus : La mort de l'amiral Bruat est une grande perte pour la marine, un grand deuil pour le pays, un juste sujet de regrets pour l'empereur; mais la mort de l'amiral Bruat est pour nous, qui lui survivons, un noble exemple. Il est mort eu faisant son devoir. Il est mort en soldat et en chrétien. Que Dieu reçoive son âme et que la terre lui soit légère! »
Les discours de MM. Dubourdieu et Jurien de la Gravière sont de véritables biographies auxquelles il nous suffira , pour compléter l'histoire de cette glorieuse carrière, d'ajouter un résumé des états de service d'Armand-Joseph Bruat.
Né à Colniar le 26 mai 1796, il entra en 1811 à l'école spéciale de marine. De 1815 à 1819 il fut embarqué, comme élève, à bord du Tourville, de la Reraiiche , de la Flore, du Hussard et de V espérance. Les notes de ses supérieurs le signalaient comme très-instruit, d'un zèle infatigable, brave et généreux. Il fut nommé enseigne en 1819, lieutenant et chevalier de la Légion d'honneur en 1829; le premier commandement qui lui fut confié fut celui du brick le Silène , qui naviguait de conserve avec le brick l'Aventure , commandé par M. d'Assigny. Dans la nuit du 14 au 15 mai 1830 , les deux navires se perdirent près le cap Bengut, et les équipages furent emmenés prisonniers à Alger. Du fond de sa prison, Bruat trouva moyen de faire parvenir d'utiles renseignements au général Bourmont et à l'amiral Duperré. De retour à Toulon, il passa, pour la forme, devant un conseil de i guerre, se disculpa sans peine du naufrage du Silène et fut honorablement acquitté.
Capitaine de corvette le 16 novembre 1831 , capitaine de vaisseau en 183S, lîruat, après avoir successivement commandé les vaisseaux l'Ièna et le Triton, fut nommé en janvier 18 13 gouverneur des île» Marquises, et, le 17 avril suivant, gouverneur des établissements français de l'Océanie et commissaire du roi près la reine des îles de la Société.
Contre-amiral en 18'iG, Bruat fut appelé par le gouvernement de la république à la préfecture de Toulon ; mais, au mois de septembre, il échangea celle situation contre le gouvernement de la Martinique et le commandement de la station navale des Antilles; le 12 mars 1849, il fut nommé gouverneur général des Antilles.
Kn I8,'i2, il entra dans le conseil de l'amirauté ; le 29 juin 1853, il prit le commandement en chef de l'escadre d'évolution de l'Océan ; en 1854, il exerça sous les ordres de l'amiral Hamelin le commandement en second des forces navales dans la mer Noire , et le 8 dé-
cenibie de la même année, au retour de l'amiral Ilamelin , il avait été investi <lu commandement en chef.