CHAPITRE XXVIII
Destruction de Sébastopol. — Hivornement.
Comme pour justifier les éloges de son maître, la garnison de Sébastopol montrait un redoublement d'énergie , non pour combattre les alliés, mais pour coopérer avec eux ;i l'anéantissement de la ville. Les batteries des forts du nord envoyaient sur les casernes, sur les maisons particulières, sur tous les édifices restés debout, à l'exception de l'église, une avalanche de boulets , de bombes et d'obus. Tous les groupes qui se formaient dans les rues étaient dispersés par l'artillerie; toutes les lumières qui brillaient pendant la nuit servaient de point de mire. Un obus traversa le toit de la maison où la commission anglo-française siégeait pour faire le partage du butin. • Je m'étais pourvu, écrivait au Constitulionnel un capitaine d'infanterie, d'un assez bon logement aux environs du fort Alexandre; mais trois ballcrics de mortiers, incommodes voisins, ont ouvert leur feu contre la partie nord, et les Russes ont répondu par une grêle d'obus et de bombes. Kn un clin d'oeil, les maisons occupées par ma compagnie ont été criblées de projectiles , et deux incendies s'y sont déclarés. Pendant ccu« tempête , mes UoiAU«8 se sont rvfugitis dans uu Ue c«s
IIISTOIRi: DE LA GUERRE D'ORIENT.
fossés cylindres qui scivaicul J'.ihri aiu Russes. Le soir je suis allé camper près du bastion du IMàl. INous avons cet ayrément à Sébastopol , que pour être logés nous n'avons pas besoin de nous arranger avec notre propriétaire ; malheureusement il n'y a presque pas une seule maison intacte : presque toutes ont été ruinées à demi par nos projectiles. •> 11 ajoute dans une seconde lettre : « Le feu des forts russes est des plus vifs. Une bombe a mis le feu au charmant petit temple qui couronnait une éniinence au-dessus du port militaire. On assure que .M. le maréchal Pélissicr était sur les lieux quand cet accident est survenu. Ce temple, dit temple de Thésée, avait la forme d'un rectangle. Il était entoure d'une colonnade d'ordre ionique et d'un charmant petit jardin; mais l'intérieur était assez mesquin et servait au culte grec. Les Russes ne sont pas galants : vine jolie miss anglaise a reçu dimanche dernier un obus dont un éclat a effleuré le voile de son amazone; en revanche ils sont adroits, car ils ont fait passer un autre obus entre les jambes d'un voltigeur qui puisait de
ual de Cy>islahli7ii<i)le, s'est concentré depuis la hn d'octobre dans un même cercle de faits , l'hivernement des troupes et les préparatifs pour la campagne prochaine.
» Sébastopol n'offre qu'un intérêt de souvenirs, et il est probable que la ville sur laquelle l'attention du monde a été concentrée pendant dix mois consécutifs sera oubliée l'année prochaine. La ville réelle a déjà cessé d'exister ; un amas de décombres, voilà tout ce qu'il en reste.
)) La neige viendra couvrir les débris des maisons et des forts ; elle effacera les traces des bombes et des obus ; la terre aura bu le sang versé sur le théâtre d'une lutte qui a vu tomber tant d'armées ; mais les o[ érations changeront de terrain, et l'inlérèt suivra les opérations. Déjà même le nombre des curieux s'est considérablement restreint ; on cherche moins à voir Sébastopol depuis que les dernières traces de son agonie ont disparu sous des ruines trop récentes pour offrir, en dédommagement , la poésie qui appartient aux ruines antiques.
Réception des restes mortels de l'amiral Bruat, à Toulon.
l'eau, les jambes écartées au-dessus d'un puits. Le pantalon seul a été emporté. Somme toute , les visites à Sébastopol sont toujours trèsscabreuses, et le séjour dans ces parages présente de sérieux dangers. » L'impitoyable acharnement des Russes provoqua la condamnation définitive de la ville. On avait eu primitivement l'intention de s'y lofer pendant l'hiver. Des batteries avaient été construites sous l'Aml'rauté, près du fort Alexandre ou fort >"icolas, dans l'espoir de faire taire le feu de l'ennemi. On pensait que les Russes ne voudraient pas détruire une cité qui leur avait coûté tant de millions, et que la paix pouvait un jour leur rendre. Leur vandalisme décida de son sort. Des mines furent creusées pour faire sauter les docks et les bassins de radoub. Les entrepreneurs de cafés, de restaurants, de bals , qui calculaient dé,a leurs bénéfices en expectative, durent retourner à Kamiesch. .^I. -Meynadier aine, qui s'occupait d'organiser une troupe dramatique et d'établir une salle de spectacle, en fut pour ses frais de vovaf'e en Crimée, et les ruines furent livrées au marteau des démoTisseurs. Quand on eut divisé la ville en quatre parts, une pour chacune des armées alliées, les titulaires vinrent à tour de rôle faire un tirage consciencieux dans les propriétés qui leur étaient échues. Des escouades de chaque régiment enlevèrent les bois, les planches, les tuiles, les briques, les pierres, le marbre, le fer, le plomb; et tous CCS matériaux furent employés à l'hivernement.
« Tout l'intérêt des nouvelles, disait une lettre adressée au Jour-
Pari». Typographie Heori
>} Sébastopol cesse déjà d'occuper les esprits qui songent aux événements que nous ménage la campagne prochaine. Il est évident que c'est cette campagne qui doit décider du sort de la Crimée et de celui de la Russie. Le czar s'est préparé à jouer son dernier enjeu, et les armées alliées savent qu'il leur faudra conquérir les armes à la main le territoire invaincu de la Crimée. L'obstination de l'ennemi à occuper jusqu'à la dernière heure le théâtre de la guerre actuel semble attester qu'il craint en l'évacuant de le perdre pour toujours. »
Le plateau de Chersonèse, le mont Sapoun, les hauteurs d'Ourat, les environs de Kadikoïctde Karani se couvrirent promptement de baraques en bois et en pierre. Tous les soldats devinrent architectes, maçons, charpentiers, tailleurs de pierres, menuisiers, fumistes et même artistes décorateurs. Ils utilisèrent les portes et les fenêtres, qui , enlevées à des maisons de grande dimension , occu])aient parfois dans toute sa largeur la façade de l'habitation à laquelle on les adaptait. Le système des maisons souterraines fut repris et perfectionné, principalement par les Piémontais, que le général de la .Marmora encouragea en instituant des prix d'un genre jusqu'alors inconnu, des prix de yourbis.
En même temps les armées traçaient des routes pour relier toutes les positions. Un embranchement du chemin de fer de Balaklaxa allant de Kamara à Kadikoi rapprochait des Piémontais la brigade des highianders. Le corps de réserve , rangé le long de la Tchernaia , pou- Pion, rue Garancière, 8.
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v.iit communiquer par une roule solide avec la division du général d'Autemarre , qui gardait les débouchés de la vallée de Gaïdar.
On inaugura , dans les premiers jours de novembre, sur le chemin de Malaklava, une première locomolive qui fut couverte d'une peinture vert et or, et baptisée du nom de l'Alliance, en l'honneur des (|iialre arméts; elle devait être relayée parsix autres locomotives qui éliiient arrivées à Balaklava. Ses premiers essais excitèrjnt une a Unira lion générale ; mais ce furent surtout les Turcs ou les Tartares dont l'étonnement alla jusqu'à la stupeur. Cette machine merveilleuse apparaissait à ces récents initiés de la civilisation occidentale comme un être doué de vie , et ils échangeaient les remarques les plus curieuses.
— C'est un animal bien supérieur au chameau, disaient-ils. — Et bien plus beau! — Mais ou ne lui voit ni pattes, ni gueule, ni
A droite de cette tente, oii un autel avait été érige, se tenait un excellent corps de musique, et à gauche étaient rangés les drapeaux régimentaires de tous les corps présents sur le terrain. Ce mamelon était couvert de spectateurs, derrière, à droite et à gauche de l'autel, en face duquel se tenaient ii cheval, dans la plaine, au pied du mamelon, les généraux de la Marmora, Durando et Moste, quelques officiers français et même un très-grand nombre d'officiers anglais de toutes armes.
Rarement un général s'est vu environné d'un aussi brillant étatmajor, d'un aussi beau cortège que ceux au milieu desquels était le général la Marmora en celte circonstance. Les troupes se déployaient en ordre sur trois lignes dont chacune présentait un front très étendu. Sur le rang de front et de centre était l'infanterie; derrière étaient disposées la cavalerie et l'artillerie.
Le général Williams.
■ Et comme il crache le feu
croupe, ni queue ! Et comme il souffle ! et la fumée !...
«llf^n- '!'•"?•'"""?""' "'*" finissaient pas, et, à coup sûr, si les allié n avaient pas etc tenus en amitié et en estime par ces braves spectateurs, on les eut assurément accusés d'avoir conclu un pacte avec les mauvais esprits. '
On se tenait toujours en éveil; les troupes étaient consignées, et personne ne s éloignait <lu camp pendant la nuit. Les gibernes étaient pleines de cartouches ; les armes restaient a portée du soldat, et, au premier appel <lu clairon , toute l'armée pouvait être sur pie.l en quelques minutes ; des parades, des exercices, des man«uvres de bataille,
^^/r I u'! M '"^'"^ '•" """P"- L'' dimanche 11 novembre, le général de la Marmora passa l'inspection de toute l'armée sarde, d^ns
lv,Tpn,M^ - '''r 1"""' »"-''<•>*»""« des redoutes que les I usses fnT^n JvT'i" '' ^^ °'"'^"' ''''''■ ^"^ '" "'"'"éc d'un des mame- ™«..L, .'.''*"' "'" ■'""" ''""' ''""I"*"* f"' "lébréc une ^rand'messe avant l'inspection des Iroupes.
Les trois lirnes comptaient 15,000 hommes ou un peu plus. A la lin de la messe, lorsque l'autel et la tente furent enlevés, le gênerai de la Marmora, suivi de tout le cortège, parcourut de droite a gauche toute la ligne de front; et ensuite, après avoir de même inspecte la seconde et la troisième, prit position devant l'extrême droite, et les troupes, se formant en colonnes déployées, passèrent devant le gênerai au pas accéléré, la musique de chaque régiment en telc. Les bersaglieri (tirailleurs) marchaient ii raison d'environ cinq milles a l'heure. La cavalerie n'était pas nombreuse; mais il y avait ii peu pies seize bataillons d'artillerie. ,
C'était un specladc vraiment remarquable, bien qu'il ne lut embelli que par la présence de deux dames, et des hommes de guerre exprimaient hautement l'admiration que leur inspiraient l'aspect martial et la discipline des troupes sardes. Vers la fin de la revue arriva dans une voilure ii quatre chevaux le maréchal Pélissier en burnous, accompagné de son Arabe et d'une brillante efcorte de chasseurs d'Afrique.
IIISIOÏKK DE LA GLIKHUK IVOUIENT.
Apres la revue du général délia Marmora,les soldats retournèrent i leurs camps respectifs.