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CHAPITRE XXIX

Explosion du parc d'artillerie du Moulin.

Une eiïroyablc catastrophe troubla les alliés dans leur paisible installation.

Les Trançais avaient aupri;s d'Inkcrmann un parc d'artillerie dit du Moulin, à cause du voisinajje d'un moulin en maçonnerie surmonté de quatre grandes ailes. A l'arrivée des armées en Crimée, les troupes en jirirent i)Osscssion et y établirent un dépôt de poudre. Ce point était dcveini en quelque sorte le centre des opérations avancées sur le fond du port. Lorsque les P'rancais vinrent partaj;er avec les Anglais les travaux de la droite, le Moulin devint une vaste poudrière et contint jusqu'à quarante-cinq tonneaux de poudre.

Les deux trains français et anglais furent des lors établis de ce côté, le train anglais ii gauche et le train français plus en avant du côté d'Inkermann. 11 y avait par conséquent, outre la poudre renfermée au .Moulin, un grand nombre de munitions destinées à alimenter le feu de l'artillerie et sans cesse renouvelées comme formant la réserve des parcs : des pyramides de bombes et d'obus, des barils de cartouches, des pois à feu, en un mot, tous les projectiles employés dans le siège. Un grand nombre de troupes alliées s'étaient groupées autour de ces parcs, et, pfudant les opérations qui amenèrent la chute de Jlalakolï et du redan , les approvisionnements du Moulin étant devenus insuflisants, on établit plusieurs dépôts de poudre aux environs.

Après la prise de Sébastopol, celte accumulation de munitions avait attiré l'attention des généraux, qui donnèrent l'ordre d'en enlever une partie.

Quelques artilleurs étaient occupés dans le parc du Moulin à transvaser de la poudre pour la changer de sac. On avait pris les précautions ordinaires contre les accidents que peut entraîner une aussi périlleuse opération. La poudre était versée d'un sac dans l'autre au moyen d'entonnoirs et de tuyaux de cuivre, et il était sévèrement défendu d'approcher avec du feu de l'endroit où les hommes travaillaient. Au moment où un des soldats faisait glisser de la poudre dans l'entonnoir, il aperçut un fragment de bombe qui s'y était mëié, et ne voulant pas le laisser pénétrer dans le nouveau sac, il le jela de côté. Le morceau de fer tomba sur des pierres déjà couvertes de poudre et de poussière inflammable, et l'on suppose qu'il en fit jaillir une étincelle fatale, car l'explosion eut lieu immédiatement.

La détonation ébranla la terre; puis une immense colonne de fumée, au milieu de laquelle éclataient des milliers de projectiles, grenades, obus, bombes, fusées, s'éleva à une hauteur prodigieuse et enveloppa le camp à une grande étendue. Le feu se communiqua aux baraques et à tous les ouvrages en bois qui se trouvaient dans le voisinage. ICn un moment le camp de l'anilleric et une partie de celui du génie furent m feu. Le petit village du Moulin fut gagné par l'incendie. Au milieu des flammes, on entendait des détonations incessantes des canons et des obus chargés. On se serait cru aux journées de bombardement qui ont précédé la prise de Sébastopol. La secousse fut telle à Kamiesch, à Balaklava, à Kasatch, que les navires tremblèrent sur leurs ancres. Dans les défilés des montagnes du côté de Baïdar, on entendit un bruit semblable au roulement du tonnerre. Des chevaux, des mules, des bœufs, saisis d'épouvante, rompirent leurs liens et galopèrent à travers la campagne à plusieurs kilomètres aux alentours. L'explosion bouleversa de fond en comble les baraques voisines. Une cantine, entre autres, s'écroula et ensevelit sous ses débris toutes les personnes qui s'y trouvaient.

• Pour se former une idée de ce spectacle, dit le correspondant de la Presse d'Orient, il faut l'avoir vu ; il faut s'être trouvé , comme moi , à portée des projectiles lancés par l'explosion pour se figurer l'horreur d'une pareille scène. Celte immense détonation , cette multitude de projectiles creux qui éclataient en l'air, en tous sens et à une as'>ez giandc distance, au milieu d'un camp très-peuplé, ont fait croire à de grands malheurs. Heureusement il n'en a pas été ainsi. A ma connaissance, il y a eu quelques morts et 95 à 100 blessés, dont une dizaine ont subi l'amputation. Les dégâts matériels sont rcialivement [dus considérables. Toutes les baraques des environs ont été mises en pièces. Le petit village du Moulin n'existe plus. L'ambulance de la 'i'- division a été fort maltraitée; la plupart de ses baraques ont été jetées par terre ; plusieurs malades, trois médecins, deux officiers d'administration et quelques infirmiers ont été blessés, l^ur vous donner une idée de l'ébranlcnicnt causé par la force de l'explosion , je vous dirai que la plupart des vitres du quartier général , et vous savez à quelle distance il est du moulin , ont été brisées. Dans quelques endroits, outre les vitres des baraques, la secousse a fait sauter et a mis en pièces toute la vaisselle qui était placée sur des planches disposées en forme d'étagère. •

« Tout incroyable que la chose puisse paraître, dit le Times, l'artilleur qui était , pour ainsi dire, dans le foyer de l'explosion , a eu la vie sauve et en est quitte pour de légères brûlures et quelques écor-

chures. Son camarade, qui tenait l'autre sac , a été mis en pièces. Un autre incident étrange a été la mort du commandant d'artillerie, qui ce jour -là était de service. Il était à l'intérieur ou dans le voisinage du parc quelques moments avant l'explosion. Après s'être assuré que tout était dans le meilleur ordre possible, il se dirigeait du côté des batteries élevées par nos alliés à Sébastopol et sur lesquelles les Uusses (aisaicnt un feu très-vif, lorsqu'un boulet parti du parc français est venu l'atteindre à la tète.

'• La manière dont un grand nombre de personnes ont échappé à la mort tient du prodige. Les uns ont eu leurs habits arrachés sur leur dos; d'autres ont vu les fauteuils, les lits sur lesquels ils étaient assis ou couchés, la table à laquelle ils mangeaient, le sol sous leurs pieds, brisés en morceaux ou réduits en poussière par l'elîet des bombes , boulets, mitraille, balles, débris en fer qui littéralement tombaient autour d'eux comme la grêle. Il s'est écoulé deux minutes pleines avant que cette pluie ait cessé, et pendant une heure le bruit d'explosions successives avertissait les spectateurs de ne point approcher du théâtre de la catastrophe. On a constaté qu'il tombait encore des halles et morceaux de fer une minute et demie ou deux minutes après la dernière explosion, tant ils avalent été jetés en l'air à une hauteur prodigieuse.

• La distance à laquelle les débris ont été jetés est vraiment incroyable. Il est difficile de vous en donner une idée par des noms de localités. Un fragment de bombe a été lancé au delà de Cathcarts- Ilill. Un autre a tué un cheval à A'evv-Kadikoï. Des hommes et des chevaux ont été atteints dans le camp des Gardes. Mistriss Seacolc , qui tient un restaurant près du Col , raconte qu'un morceau de pierre est venu frapper la porte de sa maison, qui est située à 3 milles et demi du parc. »

\'oici les dépèches officielles relatives à ce cruel événement :

Le maréchal Pélissier écrit au ministre de la guerre :

o Sébastopol, 16 novembre 1835, 6 heures du soir.

« Notre parc d'artillerie dit du Moulin, près Inkcrmann, a été en partie détruit hier, à quatre heures du soir, par l'explosion de trois magasins renfermant ensemble 30,000 kilogrammes de poudre, 600,000 cartouches, 300 obus et autres artifices de guerre.

j) Les matières enflammées, projetées au loin, ont déterminé un violent incendie dans le parc anglais voisin du nôtre. Là aussi il y a eu des explosions partielles. A six heures les travailleurs anglais et français étaient maîtres du feu.

>i Nos pertes sont de trente tués, dont deus officiers, et une centaine de blessés, parmi lesquels dix officiers. Quelque douloureuses qu'elles soient, il y a à se féliciter qu'un pareil événement n'ait pas eu des conséquences plus graves et plus cruelles.

)) Je ne puis préciser les pertes de nos alliés, je les crois à peu près les mêmes que les nôtres; comme presque toujours en pareil cas, il est difficile de savoir quelle a été la cause de la première explosion.

» Cet accident est certainement fort regrettable; mais nos approvisionnements sont tellement grands, que les ressources de l'armée n'en sont nullement aftectées. "

Le comiuaudant en chef de l'armée anglaise adressa à lord Panmurc deux dépêches qui se complètent l'une par l'autre :

» MlLOBD ,

Sébastopol, IGnovcmtre.

" Une très-violente explosion de poudre a eu lieu dans le train de siège français hier à trois heures. Elle a communiqué le feu à notre |)arc d'artillerie, près duquel il n'y avait pas de poudre, mais quelques bombes de marine, dont la plupart ont été enlevées. Mais la perte d'hommes et le dommage ont été considérables. La grande explosion a jeté des bombes sur le camp de notre train de siège et sur les huttes de la !"• brigade, qui ont été très-endommagées, mais non par le feu.

Il Tous les officiers et soldats ont été immédiatement sur les lieux, et ont travaillé avec bonne volonté et énergie, et j'ai vu tout en sûreté quand j'ai quitté à sept heures. Tué : le sous-aide commissaire Yellon, de l'artillerie, et 21 officiers et soldats blessés. Le lieutenant Dawson , blessé au-dessous du genou. Le lieutenant Roberts, blessé dangereusement au bras. Le lieutenant Eccles et l'aide chirurgien Heade, 1" bataillon des carabiniers, légèrement; 1 IG soldats et sousofficiers blessés, dont 47 légèrement; 4 hommes manquants. «

o Sébastopol, ^^ novembre.

l> MlLORD,

» Le 15 du courant, vers trois heures du soir, une épouvantable explosion a fait subir une secousse à l'armée et jeté autour d'elle une elTroyablc destruction. Ici même, au quartier général, à deux milles et demi de distance, elle a brisé les fenêtres; tout en a ressenti la violence, et la haute colonne de fumée avec les bombes qui éclataient au milieu et tout autour d'elle annonçaient trop bien la cause du sinistre, et montraient le danger de tous ceux qui en étaient près. Nous ne tardâmes pas à nous rendre sur le théâtre de cette catastrophe. A la soudaine explosion avait succédé un tourbillon noir et continu de fumée, qui révélait un feu et un péril incessants. Les bombes

llJSTOIRli DE LA GUEUI'.E U'OUIENT.

ronliiiuaienl d'cclaler, el le sol était couvert Je débris de cUarpenles, de balles, de fusils et d'éclats de bombes, par suite de la preinicre et terrible explosion; un yrand nombre de personnes avaient lié tuées et blessées.

11 Cent mille livres de poudre avaient fait explosion dans le parc il'.irtillerie des Français, mis le feu à tous les magasins de munitii)ns (jui s'y trouvaient, ainsi qu'à notre parc anglais tout près de Ij , oit tout brûlait d'une manière terrible; une brise légère semblait d'abord iicnaccr d'un second accident causé par la poudre el tout aussi i;i.ivc, à moins de 80 yards de distance, car le toit du bâtiment avait t II' endommagé et la porte enfoncée par la secousse. (Quelques ofli- ( ic:s généraux étaient survenus el avaient fait marcber une partie de kurs divisions; d'autres envoyèrent des liommes, les uns pour travailler, les autres avec des brancards pour Iïs blessés; tous travaillèrent avec les Français et déployèrent une énergie, un mépris du danger qui étaient admirables. On étendit sur le toit des couvertures mouillées au moyen de l'eau qui était montée dans des seaux.

11 On couvrit les portes de couvertures mouillées et de sacs de sable, et bientôt le bîliment fut déclaré et considéré comme sauvé, quoique l'extrême proximité du feu et les fréquentes explosions ne permissent pas de se rassurer. Le terrain des deux parcs français el anglais offrait, sur un espace de 150 yards, une masse de feux considérables, les uns de bois de chatilfage, les autres de cabanes, les autres d'aft'ùis de canons, de boites, de cordes, etc., etc.

11 Le vent avait heureusement changé de direction, et une sorte de ruelle avait été formée à la suite de l'explosion qui avait tout brisé et emporté. On intercepta le feu et on parvint peu à peu à s'en rendre maitre, parce qu'il consistait seulement en des feux peu étendus, mais très-actifs et susceptibles cependant d'être modérés, .l'ai vu chacun travailler activement et je sais que des Français et des Anglais ont emporté des bombes enflammées loin de l'endroit où elles augmentaient le danger, et plus tard les hommes jetaient sur le feu toute la terre qu'ils pouvaient ramasser sur un sol rocailleux, et contribuaient ainsi puissamment ii éteindre l'incendie. Tout danger avait cessé à sept heures du soir, et une forte garde ainsi qu'un détachement de travailleurs furent établis ii demeure pour la nuit.

11 Le lendemain malin , l'armée était sous les armes avant le jour, et tout étant en repos, je fis rentrer les divisions el fis continuer les travaux des délachcmtnts employés anx routes qui avaient reçu conlre-ordrc pour ce malin-là. L'approvisionnement de poudre qui avait pris feu se trouvait au milieu de murailles en ruines dont on s'était avantageusement servi pour s'abriter ; c'est ce magasin que les Français avaient utilisé pour s'approvisionner lors de l'attaque du fort de Malakofï ; il contenait de la poudre qui y avait été apportée de leurs batteries. Il était situé à la tète du ravin qui , conduisant à Sébasiopol, forme la vallée escarpée et rocailleuse du ravin du f^arénage. La division légère occupait le terrain qu'elle ax'ait enlevé en octobre 1854 ; les carabiniers étaient sur la droite : venaient ensuite le '", le 33" et le 23"; sur la gauche était le 34« régiment, i(ui vint ensuite s'y réunir et qui était en avant sur la ligne de droite, el le terrain , devenu vacant par l'éloignement du camp des sapeurs , me permit, en donnant les ordres à la division, de placer l'irtilleric et la brigade d'armes légères immédiatement à la droite des carabiniers.

» Les Français transportèrinl ensuite leur principal équipage de ïiége el leur magasin dans la position qu'ils ont occupée déjà pendant quelque temps. Le jour vint montrer les pertes eiTectuécs et que j'ai analysées dans une précédente dépêche ; les pertes les plus sensibles et les plus importantes sont celles à jamais regrettables des morts et des blessés que nous avons eus.

11 1 olïicier et 20 sous-officiers et soldats tués; 4 officiers et 112 sous-officiers cl soldats blessés; " hommes manquants (G artilleurs ont depuis été retrouvés vivants) démontrent la brusque et falale puissance de l'explosion, qui n'a pas seulement répandu la destruction dans son voisinage immédiat, mais encore a Idessé par des éclats et des bombes des personnes à la distance de trois quarts de mille.

11 La perte de nos alliés est malheureusement sérieuse.

11 J'ai l'honneur, etc.

Il W. J. CoBBiNGTON, général commandant. »

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