‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 225 sur 235 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

opérations militaires eo Asie-Mineure. — Situation de l'armée d'Anatolie. — l'unition de plusieurs généraux. — Arrivée de Férik Williams à Erzeroum — Affaire de Lagbva. — Insurrection des Kurdes.

ApriiS avoir raconté les opérations militaires des alliés, il nous re^tc à voir les Turcs, livrés à eii\-nicmes, soutenir une lutte inéyaic eu Asie-Mineure. C'est un triste mais ylorieuv épisode de la cauiiwi;ne de l8io.

Au commencement de l'année, l'armée ottomane d'Anatolie était dans un état complet de désorganisation. Son instruction, son armement, son équipement, étaient néjjliijés. Elle ne recevait point de solde, et ses chefs s'appropriaient l'argent qu'on leur envoyait. Son approvisionnement était confié à des munitionnaircs, qui s'enrichissaient en réduisant les râlions. Celles même qu'on espédiait élaieiit réparties avec si peu d'ordre, que le riz était déposé dans un village, le beurre ou le sel dans un autre ; ainsi, les soldats qui avaient du riz ne pouvaient faire leur pitau, parce qu'ils manquaient de beurre, et rice versù. Les divisions campées à lialouiu el à Tchourouk-Sou étaient ilécimécs par la dyssenterie et le typhus, que l'on attribuait auv émanations produites tant par les ciidavres entassés dans le camp que par les nombreuses carcasses de chevaux abandonnées en plein vent.

Le gouvernement d'Abdul-Medjid se décida enfin à des mesures énenjiques. Deux fériks (généraux de division), Abdi-Pacha et Ali, furent traduits devant un conseil de guerre, convaincus de dilapidation, dégradés et condamnés à quatre ans de détention dans la forteresse de Chypre. Le séraskier de l'armée de kars, Zarif-Alustapha-Pacha, futarrôlé, et une enquête ouverte sur sa conduite. Ses fondions furent confiées à > assif Pacha, auquel on adjoignit, avec le titre de férik, le colorel anglais Williams, commissaire britannique prés l'armée d'Anatolie. Il arriva à Erzeroum le 2à janvier et reçut au palais du gouvernement les autorités civiles et militaires, M. Brani, consul d'Angleterre, et M. Castagnet, consul de France. 11 travailla des lors à rétablir la discipline, à régulariser l'administration, à mettre les troupes en état de tenir tète aux forces qui allaient les assaillir après la première fonte des neiges.

L'hiver ne suspendait même pas complètement les hostilités. Le Si janvier, les milices géorgiennes au service des Russes, conduites ]iar les frères ^lalakia , attaquèrent le poste avancé de Laghva, a mi-cliemiii de Tchourouk-Sou et d'Lsurgheti. Ils voulaient venger la mort de quelques-uns de leurs frères d'armes tués eu 1864 par les bachi-bouzouks,que commandaient les bcys Hussein et Hassan; mais ils furent promptement repousses et regagnèrent leurs montagnes.

L'insurrection des habitants du Kurdistan fut une plus sérieuse affaire. Ce pays accidenté, riche en pâturages, s'étend du nord au sud, depuis le mont Ararat jusqu'au Djebel-'I'agh , et de l'est ii l'ouest, depuis le lac de Van jusqu'à Hostheif, ville située sur le Tigre. On y trouve le mont Djourdi, sur lequel, suivant les traditions chaldécnnës, s'arrêta l'arche de ^oé. Celte contrée , où la domination de la Porte n'a jamais été qu'imparlaileinent établie, se divise en quatre principautés, celles de Betlis, de Giulamerk, île Kiavet et de Djéziré; une partie de la population, pastorale et nomade, vil sous des tentes aux environs d'Alep, de Damas, d'Erzeroum, d'Erivan, de Mossoul ou de Chehrezour.

Les Kurdes parlent un mélange de persan , d'arabe et de chaldéen. Les uns professent l'islamisme en y ajoutant quelques restes de la relif'ion de Zoroastre; les autres sont chrétiens de la secte de IVestorius. Tous ont l'humeur indépendante el guerrière, et des inclinations il la rapine. Au commencement de la guerre, ils s'élaient montrés assez favorablement disposés envers la Turquie. On avait vu même, au mois d'août 1854 , Falime Hanoiim , surnommée la Karakizla ou vierge noire, prophétesse et souveraine d'une tribu kurde, faire ii soixante-six ans le voyage de Schoumla pour venir offrir à Omer-Pacha les services de ses sujets. Jlais les Russes avaient quelques escadrons de Kurdes dans leur année; ils y choisirent des agents dévoués, à l'instigation desquels toutes les tribus se soulevèrent, sous la direction des heys Kercddin , Izdéchir et .Mansour, son frère; des bandes avides de pillage ravagèrent les pachaliks de Van , de •Mossoul, de Rayazid et de Diarbekir; et enhardies par le succès, elles osèrent se mesurer en rase campagne avec un corps ottoman qui était sorti de Mossoul sous les ordres de .Méhémet-Pacha.

En apprenant la marche des troupes turques, dix mille Kurdes se retranchèrent devant le village de Uerouné, oii ils établirent deux rangs de parapets. Ils y furent attaques ii midi, le 9 février. L'infanterie de ligne se déploya sur deux rangs, la cavalerie régulière

fut placée à la droite, et mille cavaliers bachi-bouzouks prirent position il la gauche sur un monticule. En arrière d'un petit village appelé Abacii, restaient les bagages gardés par trois cents bachibouzouks il pied.

Eliin-Paclia, commandant l'artillerie turque, avait eu l'idée d'exercer des buUles ii traîner des canons. Huit de ces animaux amenèrent devant les retranchements six pièces de campagne et une lourde pièce de siège, qui furent servies avec tant de précision , qu'au bout d'une demi-heure le premier parapet était abandonné. Sans donner le temps aux Kurdes de s'abriter derrière le second, l'infanterie les chargea a la baïonnette, cl les deux cavaleries achevèrent de les disjierser. Ils perdirent 1,820 hommes, 5,000 fusils, 5,0(10 sabres, et on leur fit 2,000 prisonniers.

Les vainqueurs marchèrent immédiatement sur Djizéré, et y entrèrent sans coup férir. Izdéchir et son frère Mansour, grâce à la vitesse de leurs juments qu'ils avaient payées quarante mille piastres, atteignirent les bords du Tigre, le passèrent sur des radeaux et allèrent s'enfermer dans un vieux khan, d'où ils envoyèrent demander le rai. Kereddin-Bey se soumit également, et la révolte fut promptement comprimée.

A la même époque, et obéissant aux mêmes excitations, la puissante tribu des Arabes Anezés, sortie du désert de l'Irak et de la basse Mésopotamie, s'avança sur les deux rives de l'Euphrate jusque dans le pachalik d'Alep, qui confine ii celui de Diarbekir. Cette invasion n'était pas redoutable ; mais de même que le soulèvement des Kurdes, elle occupait les troupes ottomanes et les empêchait de prendre l'offensive ; elle permettait aux Russes de s'avancer librement dans la région de Bayazid et de Toprak-Kalé, sur le cours supérieur de l'Araxe et de l'Euphrate.

Il était vraisemblable que, suivant les errements du maréchal Paskewitch , le généralissime russe, en 1854 comme en 1828, menacerait d'abord Kars et Erzeroum. C'étaient ces deux villes qu'il importait de fortifier.

Kars est le chef-lieu d'un pachalik qui est borné au nord-ouest par celui d'Aklialzikh, au nord-est par la fiéorgie , à l'est par la Perse, au sud par le pachalik de Van, ii l'ouest par celui d'Erzeroum. Sa longueur est de 100 kilomètres du nord au sud, et sa largeur de l'in kilomètres. C'est un pays monlueux, entrecoupé de vallées et de plaines fertiles. La population totale est de 130,000 habitants, presque tous AriiiénieBS. Le climat est âpre et le sol stérile.

Trois routes parlent de Kars: une va directement ii Erzeroum, une seconde conduit ii Erivaii, et une troisième se dirige vers Bayazid.

Erzeroum ou Arserouir, que Us Arméniens appellent Garcn, est la 8lus grande ville de la Turquie d'Asie et compte une population de po,000 habitants, dont les trois quarts sont des Turcs. Son nom turc est une corruption des deux mois latins arx Komanorum , forteresse des l'iomains. Situé dans une plaine fertile parsemée de villages , centre de toutes les commuaications avec la Géorgie, la Perse, l'Asic- .Mineure, le Kurdistan et la Mésopotamie, Erzeroum est le point militaire et coniiiiercial le plus imporlant de la haute Asie. C'est un centre d'oîi les premiers Osmanlis ont rayonné pour étendre leurs conquêtes dans toutes les directions que nous venons d'indiquer.

La ville est entourée d'une forte muraille crénelée, flanquée de tours carrées , avec une grande citadelle, constructions du moyen âge dont l'épaisseur peut soutenir les chocs de l'artillerie moderne.

Le général en chef de l'armée d'Anatolie, Vassif-Pacha, fit son entrée solennelle à Erzeroum le 20 février. Son premier soin fut de faire arrêter Chukri-Pacha, général de division et président du conseil militaire; Hussein-Pacha, chef d'élat-major, et Ahmed-Pacha, commandant une brigade du rédif. Les deux premiers étaient accusés d'avoir détourné des fonds appartenant à l'armée; on reprochait an troisième d'avoir abandonné son poste à la bataille d'Indjé-Déré, de mener une vie déréglée et d'avoir laissé périr 400 hommes faute de soins.

La présidence du conseil militaire fut donnée à Khaïr-Pacha, la direction de l'état-major à Taizi-Bey (colonel Kolman). L'ingénieur italien Calendeilli, qui s'était signalé à la défense de Rome, fut chargé de combler les lacunes qu'offraient les retranchements. Il commenia les constructions de quinze redoutes et porta principalement son alleiilion sur les défenses du Top-Dagh , qui domine la place il portée de canon. Il devait ensuite aller compléter les ouvrages du camp retranché dont Kars avait été entouré et qui embrassait dans sa vaste enceinte les hauteurs voisines.

Vassif-Pacha envoya des officiers sur tous les points pour s'informer de la condition des troupes. Les forces turques étaient partagées en deux corps. Celui de Kars, commandé par le muchir, comprenait :

Une division de 4,500 hommes sous les ordres d'Ismaïl-Pacha (général Kmetty ;

Une division de 3,000 hommes , sous les ordres d'Ismail-Bey ;

Une division de 4,000 hommes ;

Une division de 3,500 hommes.

Le second corps d'armée était commandé par Mehemed-Pacha , gouverneur général d'Erzeroum. Il était formé de trois divisions de troupes irrégulières ;

Une de 10, «00 hommes, sous le» ordres de Véli-Pacha ;

Une de 3,000 hommes , sous les ordres d'Ali-Pacha ;

Une de 1,600 hommes , sous les ordres de Takir-Pacha.

On avait d'abord espéré que la lâche des deux corps d'armée serait allégée par le concours des Circassiens; mais loin de faire aucune diversion , ils se montraient presque hostiles à la Porte, depuis qu'un firman avait prohibé le commerce des esclaves. L'idée de ne pouvoir plus vendre leurs femmes et leurs filles indisposait ces montagnards, auxquels on a prêté si bénévolement des sentiments chevaleresques. Ils mettaient pour condition première de leur concours le rétablissement du trafic aboli par l'alliance européenne, el ils étaient secrètement soutenus par les pachas limitrophes , qui tiraient d'immenses bénéfices du commerce des esclaves.

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