CHAPITRE XXXIII
Commencement des hostilités dans l' Asie-Mineure. — Siège de Kars. — Combat du 16 juin. — Expédition dans le Soghanli-Dagh. — Impressions d'un assiégé. — Marche du général Mourawieff sur Erzeroum. — Sa retraite.
L'hiver est long et rude dans les hautes régions de l'Arménie, où quelques cimes de montagne sont couvertes de neiges perpétuelles. Ce fut seulement » la fin de mai que le général MourawielV, qui avait remplacé le prince Bebuloft" au mois de décembre 1854, songea à se mettre en mouvement et concentra autour de Gumri les forces éparses dans la (iéorgie et sur les frontières de Perse. Il réunit sous ses ordres trente -deux bataillons d'infanterie , de mille hommes chacun ; un bataillon de chasseurs; un bataillon du génie; trois régiments de dragons; deux régiments ou pulks de Cosaques ; une brigade de bachi-bouzoucks, du Chirvan; ^es milices arméniennes , et quatre-vingts pièces de canon.
Le 10 juin, trente-six mille Russes pénétrèrent dans l'Arménie turque, en trois colonnes, dirigées sur Ardaghan, Kars et Bajazid. Les généraux turcs, convaincus que le manque de cohésion de leurs soldats ne leur permettait plus de risquer des batailles rangées, disséminèrent les corps de troupes, se bornant à une guerre de détails. Le gros de l'armée de Vassif-Pacha se renferma dans la ville de Kars, devant laquelle la principale colonne ennemie parut, le llî juin, chassant deux régiments de cavalerie , flanqués de cavaliers irréguliers. Leur chef, le colonel Sch\vartzenl»erg , Relge au service de la Porte en qualité d'inspecteur général de la cavalerie , avait pour mission d'attirer l'ennemi sous le feu des quatre batteries des éminences qui commandent la route de Dkerrachechek à Kars. Les Russes donnèrent dans le piège, et les quatre batteries, dont le général \A illiams pointait lui-même les canons, firent dans leurs rangs <lc terribles ravages. Malgré la supériorité du nombre, ils durent se replier, après un combat où ils avaient contre eux le désavantage des positions; et dans la confusion où ils étaient de voir leur projet de surprise déjoué, ils battirent en retraite au milieu d'un inexprimable désordre, laissant plus de cent cinquante morts sur le terrain et emportant une centaine de blessés. La perte des Turcs ne s'éleva qu'a une trentaine d'hommes , tant tués que blesses.
Cet échec obligea le général ilourawietï à établir le blocus à une plus grande dislance. Le i8 juin, il dirigea ses troupes sur le village de Alougaradjitz, situé au sud-est et à une demi-étape de Kars. Elles étaient disposées en deux colonnes, qui répondaient à deux lignes de bataille et a une réserve. En avant de la colonne de droite marchait l'avant-garde, sous le commandement du général-major Baklanoff.
Elle était suivie du gros des troupes, sous le commandement du lieutenant général prince Gagarine, chef de la 18" division d'infanterie. Chaque régiment marchait en deux lignes; les bataillons étaient disposés dans l'ordre de bataille, et les batteries dans l'intervalle de la première ligne.
A la hauteur du corps principal , à trois cents pas sur sa gauche , marchait la colonne de gauche, guidée par le général-major de Maïdell, commandant temporaire de la brigade des grenadiers du Caucase. L'inianteric marchait par régiment en deux lignes, son flanc gauche en avant, et l'artillerie formait une ligne par batterie, la gauche également en avant. Ces troupes devaient former la réserve de l'ordre de bataille.
l'ius près de Kars et sur la droite de ces colonnes s'avançait, sous le commandement du général-major corale IN'yrod , un détachement spécial d'observation, composé de deux régiments de dragons, avec deux batteries de Cosaques du Don, et ayant comme flanqueurs deux sotnias de volontaires à cheval du colonel Loris-.Mélikolï, une sotnia de milice karapapakhe et deux sotnias de miliciens montagnards. L'arrière-garde, dirigée par le général-major de Wasmond, marchait à la queue de la colonne de droite.
Partis de leur camp d',\gdja-Kala à cinq heures du malin, les Russes campèrent à six heures du soir au village de Mougaradjitz, sans que la garnison de Kars eût tenté de les inquiéter. Dès qu'ils curent pris position, ils lancèrent de divers cotés des détachements pour enlever les munitions de guerre et de bouche que le gouvernement turc dirigeait vers Kars, el inlcrceptcr toutes les communications de la place avec Erzeroum,
Ainsi, le 19 juin , une compagnie de volontaires du colonel Loris- 3Iélikoff, envoyée en reconnaissance sur le hameau de Begly-Akhmet, s'empara du quartier-maître du régiment d'artillerie de l'Arabistan , qui avait été expédié de Kars pour ramasser de l'orge et du froment dans les campagnes.
Le 50 juin , à la pointe du jour, une patrouille de Cosaques parvint à enlever, sous les murs mêmes de la forteresse, une partie d'une caravane qui s'y rendait. Les ax-ant-postes ennemis, en vue desquels cette caravane fut saisie, s'étaient mis en mouvement pour aller la délivrer; mais l'approche de deux nouvelles sotnias de réserve arrêta les Turcs , et les Cosaques amenèrent au camp sans aucune résistance tout leur butin, consistant en 168 sacs de riz, S chameaux et 80 bêles de somme, ainsi que 36 conducteurs armés qui accompagnaient la caravane.
On apprit en même temps que les Turcs avaient ramassé quelques approvisionnements de vivres destinés à la ville de Kars, dans les hameaux de Begly-Akhmet et de Tchiblakhiou , sur la grande route d'Erzeroum , et , en conséquence, le général-major Baklanoff y fut envoyé avec quatre escadrons de dragons du prince royal de Wurtemberg, cinq sotnias de Cosaques et deux sotnias de milices avec quatre pièces d'artillerie à cheval et un détachement de fusécns. Le général-major Baklanofï avait ordre d'amener au camp les approvisionnements pour lesquels il pourrait trouver des moyens de transport et de détruire le reste. Il aariva sans opposition aux hameaux désignés, s'empara de dépôts d'orge et de biscuits, qui furent distribués aux troupes, conduits au camp ou incendiés. 11 se hâta de rentrer à Mougaradjitz, car la pluie tombait par torrents, grossissait le Kars-Tchaïet rendait les chemins impraticables.
Le temps s'éclaircit le 25 juin, et Mourawieff en profita pour s'avancer jusqu'au hameau de Kany-Kieuï et étudier les défenses de Kars au sud et à l'est. 11 laissa devant la place des troupes commandées par le lieutenant général prince Gagarine, et se porta le 29 juin sur la chaîne escarpée duSaganloug, que les Turcs appellent Soghanlie-Dagh. Vingt-cinq ans auparavant, le 20 juin 1829 , le maréchal Paskewitsch avait suivi le même itinéraire pour aller de Kars à Erzeroum.
La division de Yéli-Pacha était campée au soihmet de la crête, près du village de Bardons; mais n'étant pas en mesure de résister aux forces qui lui étaient opposées, il se retira dans les défilés de Kupri- Kcuï, sur un affluent du fleuve Araxe. Le général-major Bakianolï, envoyé avec un détachement volant pour débusquer les Turcs, trouva à Bai-dous les traces de leurs tentes et de leurs feux, et s'empara de vivres, de biscuits, de munitions d'artillerie et de grains qu'ilsavaienl abandonnés.
Le l'"' juillet, le corps d'opérations franchit la passe du sommet du Saganloug et vint faire halte dans un retranchement que les Turcs avaient commencé. Les jours suivants, des détachements commandés par le lieutenant général de Brummer explorèrent les villages d'Enghikeuï et de Karaourghan, où ils détruisirent des approvisionnements d'orge, de froment, de millet, de farine et de biscuits, ainsi que des manutcnlions établies par les Turcs.
Après celte expédition, le général Mourawicft' laissa le colonel prince DondoukolV-Kortakotï sur le versant occidental de Saganlouj; , pour surveiller les troupes ottomanes, avec un détachement. 11 ordonna au général Baklanoft' de se porter au hameau de Titmé , sur le Kars-Tcliai, afin de couvrir les communications de ce délachement et d'observer la route de Kars à Erzeroum ; puis il retourna au camp de Kars-Kieuï.
Pendant son absence, le prince Gagarine n'avait rien entrepris. (I Les Russes sont tout près de nous, dit une lettre écrite par un des assiégés de Kars au Journal de Constant inopk le 23 juin; nous passons mutuellement notre temps à nous regarder avec la longue-vue et à observer nos mouvements respectifs. Cependant nos communications directes sont fortement menacées, et les courriers porteurs de nos dépêches peuvent craindre de tomber entre les mains des Cosaques qui rôdent dans nos alentours, i» quelque dislance du camp
russe.
), Nous sommes dans d'excellentes conditions pour attendre le siège que l'ennemi va établir autour de Kars. 11 fait ses derniers préparatifs el dans peu de jours nous serons définitivement assiégés. Ce sera', en petit, la contre-partie de Sébastopol ; mais nous avons lieu de croire qu'ici les assiégeants en seront pour leurs frais et les assiégés les culbuteront.
.. L'ordre le plus parfait et la plus grande animation régnent dans notre camp retranché; on y travaille continuellement, mais sans trouble, sans confusion. ^ assif-Pacha el le général Williams vivent en parfaite intelligence et donnent, avec quelques olliciers anglais qui se trouvent dans nos murs, l'exemple de l'activité et du zèle. Ils sont vraiment infatigables. Ils se lèvent à toute heure de la nuit; souvent ils ne se couchent pas et restent toujours au milieu des troupes: aussi celles-ci, se modelant sur leurs chefs, déploient-elles la plus admirable activité. Elles sont pleines de confiance et trouvent de puissants encouragements dans les soins que leur prodiguent \ assif- Pacha cl le l'énéral Williams, qui semblent prendre a lâche de leur faire oublier les rudes épreuves par lesquelles elles ont jadis passé. »
tout que
l'eiubnt les joiiruées qui suivireiil le retour de MouiawielV, il y cul de coiilinuelles escarmouches entre les avant-postes des deux iurlis; mais les Russes essaji-rent inutilement d'ullircr les troupes ottomanes eu rase campagne. Cependant des détaclicraents volants cernaient Kars de toutes parts , s'emparaient des villages voisins et olilcnaienl , du moins en apparence , la soumission des populations urmcnleunes.
N éli-1'acUa gardait toujours le défile de Kupri-kcuï. Jlourawieff entreprit de l'en chasser et d'ôlcr ainsi à la garnison l'espoir d'être secourue du colé d'Krzerouni. I.e 31 juillet, laissant devant Kars un cirps lie troupes sous le cuminandement du lieutenant-général lirouiQJcr, il marche sur Kupri-Keui avec i5 bataillons d'infanterie , trois régiments de cavalerie, huit cents irréguliers et vingt-six pièces lie canon. Simultanément , le général-major Sousiolï, chef du détachement d'Erivan, recul ordre de quitter Toprack-kalé, qu'il occupait avec quatre mille hommes de toutes armes, cl de venir prendre en queue le camp des Turcs. Le 2 août, l'avani-garde de la colonne principale se réunissait au détachement du général SouslolT, près du liourg de Komansour, et les deux corps s'avançaient sur le pont de l'Araxe. Us y rencontrèrent quatre mille hommes de cavalerie irrégulière qui se retirèrent après une courte escarmouche. Craignant d'être pris entre deux feux , Véli-I'acha évacua sa position pendant la nuit et alla camper dans le défilé fortifié de Déré-Boïnou , à douze kilomètres d'Erzeroum. Les Russes purent alors s'étendre dans les villages d'alentour, que les auxiliaires ii leur solde. Cosaques, kurdes, (Géorgiens, karakalpaks, épouvantèrent pur leurs déprédations.
Si (ires d'Erzeroum, Mourawielï pouvait-il se flatter de s'en emparer par un coup de main, comme le maréchal l'askéwitch en 1820:'
Il m le pensa pas.
Il élail il 320 kilomètres de ses renforts et de ses munitions, il avait 20,000 hommes ii nourrir et des moyens de transport insuffisants. Les bichi-bouzouks de l'armée ottomane pouvaient inquiétcrses derrières, el devant lui, à lléré- Buinou , tous les renforts disponildes se joiguaienl aux forces de Véli-Pacha. En supposant qu'il pût franchir li'S défilés des montagnes ainsi gardés , il risquait d'échouer sous les murs d'Erzeroum, que le général Williams et l'ingénieur Calendrelii avaient mis en bon état de défense.
Toutes ces difficultés déterminèrent le commandant en chef à se replier sur Kars, tandis que Sousoff reprenait le chemin de Toprackkalé.