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CHAPITRE XXXIV

Opérations du corps du général de Brummer. — Défaite des Russes le T août.

Mort du général Koukoleusky. — Espions pendus; déser eurs fusillés. —

Lettre écrite de Kars le 27 août. — Tentative pour faire sortir de Kars une partie de la cavalerie. — Combat du 3 septembre. — Motifs qui décident le général Mouravieff à tenter un assaut.

Les troupes laissées devant Kars en avaient resserre le blocus. Le 31 juillet le lieutenant général Brummer avait transféré son camp au village de kamatsour, sur la rive droite du Kars-Tchaï, à 4 kilomètres des ligues turques. Ayant ii sa disposition dix-huit bataillons d'infanterie, trois régiments de cavalerie, mille cavaliers irréguliers et cinquante pièces de canou , il put envoyer à la ronde de forts détachements qui détruisirent les récoltes sur pied , enlevèrent trois ou quatre cents tètes de bétail et arrêtèrent tous les convois. La plus importante de ces expéditions fut dirigée, le 7 août, par le lieutenant général en personne, en avant du front méridional du camp retranché de Kars. Elle avait pour but de ravager les champs voisins du village de koradjouran. La garnison ne sortit pas de ses retranchements; mais les Russes, s'étant imprudemment approchés ;i portée de canon, furent accueillis par un feu roulant de toutes les batteries et forcés à une retraite précipitée. Les dragons du grand-duc ?Sicolas, troupe d'élite et organisée, ne iiionlrireiit pas leur solidité ordinaire , peut-être parcelquc leur chef, le général-major koukolexvsky, avait élé blessé mortellement au milieu de l'action. L'artillerie russe ne tira'que quatre coups de canon , et un de ses meilleurs officiers, le lieutenantcolonel de Tangren , fut atteint de blessures auxquelles il succomba. La perte des l'iusses est limitée à trente-huit hommes dans leurs rapports, cl portée à deux ou trois cents dans les autres relations.

Rendus prudents par cette leçon , les Russes se tinrent ii distance respectueuse de la place, de manière toutefois ii ne point perdre de vue l'enceinte , à pouvoir y introduire des espions cl k en recevoir des déserteurs. Les uns et les autres étaient nombreux ; aussi le férik Williams fit-il lire aux troupes et afficher dans la ville , pourrédification d'un chacun, un ordre du jour portant que tout espion serait pendu et tout déserteur fusillé. Ce n'était pas une menace vaine : le 21 août, un espion fui surpris, conduit devant un conseil de guerre , jugé, condamné et pendu. Quatre autres agents secrets de Mourawielï subirent le lemlemain le même sort. « Dussions-nous , disait une lettre écrite de kars le 27 août, pendre tous les Persans et les Géorgiens qui se trouvent ici et dont un grand nombre nous sont suspects, nous les pendrons sans miséricorde. Si d'un côlé nous devons Iious défier de certaines gens, d'un autre nous trouvons de puissants

encouragemenis dans l'admirable conduite de nos chefs, \ assif-Pacli:!, le général Williams , le colonel Lake, et des autres officiers ; ils déploient tous un zèle, une activité, une énergie au-dessus de tout éloge , et , s'ils parviennent à sauver Kars , il n'y aura pas pour eux d'assez grande récompense; car ils l'ont tout ce qui est humainement possible pour défendre et conserver celle place. JNous avons depuis quelques jours reçu la nouvelle que des renforts doivent nous arriver de Constanlinoplc et de Crimée ; celte nouvelle nous a fait un grand plaisir; mais il ne faut pas perdre de vue que ces renforts doivent venir avec leurs provisions : kars n'a pas besoin d'un surcroit de garnison , et, si des renforts nous sont nécessaires, ce n'esi pas pour nous défendre, c'est pour prendre l'oflensive et attaquer ii notre tour l'ennemi. »

(àimmeut les provisions n'auraient-elles pas manqné? L'ennemi exerçait sur les principales communications la plus active surveillance. Le gros de ses forces occupait le village de Tchivli-Tchnï. Ln ilétachemenl sous les ordres du général-major comte IVyrod était au camp de Kany-keui. Le général-major B:iklano)V, posté à Mélikkeui , était soutenu par l'échelon du général-major Bazine, disposé dans le village d'Omaraga et relié par le délachciuent du colonel d'I ngern-Sternberg, qui surveillait les bords du lac d'Aigler-( ihel , aux troupes campées à Bozgaly sous les ordres du colonel prince DondoiikolL Ainsi, diins toutes les localités voisines de kars se tenaient , l'œil au guet, des soldats enhardis parla supériorité du nombre, prêts à repousser, qu'elle vînt du dehors ou du dedans, toute tentative de ravitaillement.

Le 3(1 août, des fourrageurs turcs sortirent de Kars , du côté du mont Karadagh , sous la protection de plusieurs colonnes de bacliibouzouks. Ils avaient réussi à ramasser dans ia plaine des bottes de foin qu'ils avaient chargées sur des bêtes de somme, quand ils furent surpris par des (Cosaques et des miliciens de Géorgie que guidait le général-major Bakiauoff. La petite troupe ottomane fut promptement culbutée, et dans sa fuite elle mil en désordre ses propres réserves ; mais les Russes, acharnés à sa poursuite, reculèrent à leur tour sous le feu des pièces de gros calibre qui garnissaient les hauteurs du Karadagh.

Les 31 août, 1'"', 2 et 3 septembre , des détachements sortirent encore de kars , les uns pour fourrager, les autres pour conduire des chevaux au pâturage ; mais chaque fois ils furent refoulés dans la place. Désormais convaincu de l'impossibilité de conserver sa cavalerie, le général \\illiams résolut d'en renvoyer une partie. Deux ou trois cents hommes fuient désignés dans chacun des quatre régiments de souvaris (cavaliers réguliers) de l'Arabistan ; on y adjoignit deux cents topchis (artilleurs réguliers) , avec quatre cents chevaux de leir corps et plusieurs bandes de bachi-bouzouks. La colonne, sous la conduite de trois pachas , se glissa sans bruit liors des murailles, le 3 septembre à nuit close. Elle conduisait un grand nombre de chevaux en laisse cl des bêtes de somme qui portaient des elïets appartenant ii divers particuliers. Le férik ^Villiams et kcrim-l'acha l'accoiupagoaient à quelque dislance sur le chemin de I chakhmakh, en lui recommandant de ne pas se désunir et de marcher avec régularité.

Malgré les peines sévères infligées aux espions, ceux que les Russes entrelenaienl dans la ville n'avaient pas négl'gé de les avertir. Des postes de (Cosaques, renforcés de cavaliers musulmans et de miliciens, occupaient le terrain depuis le hameau de Tadiidja jusqu'à celui de Tapadjikh, entre lesquels passait la route, et le village de Djavry, où elle aboutissait , était entouré de fortes réserves. \ ers dix heures du soir la colonne fugitive, qui croyait avoir déjoué la vigilance de l'ennemi, fut brusquement saluée par le Qui vive? des cavaliers musulmans au service des Russes. Comme elle gardait le silence, le lieutenant colonel Lischakolï, cominandanl les avant-postes, donna ordre de tirer, et les lueurs des coups de feu firent reconnaître les Turcs, qui furent immédiatement chargés par une sotuia de Cosaques du Don. Accourant au bruit des premières détonations , d'autres masses russes coupèrent la colonne ottomane en plusieurs tronçons, dont chacun eut à combattre isolément.

Le principal mit pied à terre et occupa, situé entre les hameaux de Tchiftlits et d'Aram-Vartan, un défilé d'oii la cavalerie ne put le déloger. Les fuséens russes avancèrent, dressèrent leurs chevalets et firent pleuvoir sur le défilé une telle quantité de fusées à la Congrève, qu'il fallut l'évacuer. Les Turcs se divisèrent encore; les uns se logèrent dans les maisons du village de Sorkhoupli , et oiivriient une vive fusillade contre les masses qui les cernaient. D'autres mirent pied à terre sur la crête de montagnes qui sépare Sourkhoupli d'Aram- Nartan, se firent un rempart de leurs chevaux et lutlèrcnt avec acharnement. D'autres encore s'embusquèrent derrière les rochers, du côté 4e Tchigrighan. Ces engagements simultanés se prolongèrent jusqu'au jour. Les Turcs qui, de l'aveu du général Mourawieff, <i avaient vérilablement combattu avec une fermeté remarquable, » finirent par céder le terrain , laissant prisonniers deux officiers supérieurs, dix-neuf sous-olliciers , deux cents souvaris ou toptchis. Les cadavres de cent vingt-cinq hommes restèrent étendus sur les bords de ln roule ou dans les défilés, et le vainqueur s'empara d'armes, d'objcis d'équipement, et de huit cents chevaux ou bêtes de somme. Toutefois, deux cents hommes parvinrent i> entrer dans Kars, et qua-

tro cenls autres à gaS"*'' ^* passe de moulagnes qui borde le sandjak lie Ghcl. Dans la soirée du lendemain, ces derniers voulurent encore se frayer un passage vers l'Araxe par la plaine de Kars ; mais trou- \ iMt l'ennemi sur ses gardes, ils revinrent dans la forteresse.

Si la garnison ne pouvait sortir de l'enceinte oii elle était comme lie tcuue^, les renforts ne poivaient pas davantage y pénétrer. Ayant api)ris que quinze cents hommes de cavalerie régulière turque et environ mille liachi-bouzouks , arrivés d'Erzeroum, se proposaient de pénétrer dans Rars par la route d'Ardahan, et que des approvisioniiements étaient rassemblé» à Olti et à Peniaki, Mourawietï envoya a la découverte, dans la nuit du 9 au 10 septembre, un détachement de cavalerie et d'infanlerie, avec vingt pièces d'artillerie légère, sous le commaldementdu lieutenant général Kowalesky. Ce détachement rencontra les Turcs au village de Teniaki et les dispersa le l 1 septembre, malgré l'héroïque résistance de leur comiuaudant, Ali-l'acha, qui fut fait prisonnier par le yessaoiil SerdukofY. Les troupes ottomanes perdirent quatre cents hommes tués, quaraute-six prisonniers, quatre pièces de montagne , quatre pièces de campagne, trois enseignes, soixante huit caissons de bât a gargousses et |cinquaute-ciuq caisses à cartouches.

Deux partis de fourrageurs s'aventurèrent encore hors de Kars le 23 septembre , l'un au lever du soleil , l'autre dans la journée , et tous doux furent repoussés. Le second , qui était soutenu par une réserve de deux bataillons d'infanterie , s'éparpilla audacieusement dans la place , oii il fut sabré par la cavalerie légère , sans que l'infanterie , qui avait pris position sur les hauteurs près du village de Kalaba-Kilissa , osât eu descendre pour se mesurer avec des forces inférieures.

Mourawieff était donc sûr de sa proie ; la famine allait la lui livrer. Avant de renvoyer leurs chevaux , les Turcs en avaient tué six cents pour leur consommation ; tous les convois dirigés sur la ville étaient interceptés. Pourquoi le général russe prit-il le parti de brusquer un dénoùment certain et de tenter le mémorable assaut du 29 septembre ? Plusieurs motifs le déterminèrent ; sa campagne n'avait aucun résultat positif s'il ne la terminait point par la prise de Kars. Or , il n'avait pas formé régulièrement le siège de la forteresse ; il n'avait pas construit de batteries et n'avait pas encore ouvert la tranchée. L'hiver, si rude dans ces contrées où la neige commence à tomber en octobre , pouvait interrompre la marche de ses convois de subsistances, décimer ses hommes au bixouac et le contraindre de rentrer dans ses cantonnements de Géorgie.

D'ailleurs , le sort de l'Asie-Mineure axait enfin réveillé la sollicitude de la Porte. Une expédition que devait diriger Omer-Pacha avait été concertée à Constantinople au mois d'août. L'amiral Ahmed- Pacha , commandant en chef l'escadre ottomane de la mer ÏNoirc, axait été chargé de transporter de Roumélie en Asie une armée de quinze mille hommes , douze mille chevaux , un matériel de guerre, des munitions , des bœufs , des buffles et des chariots. L'escadre avait été composée de trois vaisseaux de ligne, trois frégates à voiles, quatre frégates à vapeur , dix autres bateaux à vapeur de différentes dimcnsious et plusieurs bâtiments de transport. On avait embarqué les troupes à Varna ; les bestiaux à Sizéboli près de Bourgas ; les provisions à Baltchik ou à Sinope ; et déjà quinze mille hommes des meilleures troupes ottomanes étaient répartis en deux camps , à Ratoum ou à Tiébizonde. Omer-Pacha s'était rendu le 14 septembre dans celte dernière ville , oii il avait eu une entrevue avec le gouverneur llafiz- Pacha. De là le serdar-ekrem (généralissime) était allé à Batoiini, où l'on axait réuni par ses soins seize pièces de campagne , vingt canons de montagne , quelques mortiers et quatre c«nts paires de bœufs de somme avec des approvisionnements. Le muchir Sélira-Pacha , à la tête de cinq mille hommes , devait marcher sur Akhaltzich. Instruit de ces manœuvres , le général MouraxviefP les prévint en ordonnant l'assaut.

Trois colonnes furent désignées à cet effet : la première sous le commandement du lieutenant général Kovalevsky, la deuxième sous celui du général-major de ,Maïiïc], et la troisième sous celui du général-major comte IVyrod. De plus, il fut formé une colonne intermédiaire sous le commandement du lieutenant général prince Gagarine, ainsi qu'une réserve générale conhée au commandement du lieutenant général de Rriimmer. Enfin, un détachement particulier, guidé par le général-major Dazine , dut agir d'après des dispositions spéciales.

Le samedi 29 septembre, après minuit, les Russes se dirigèrent sur les tabias ou redoutes dont étaient couronnées les hauteurs situées au nord de Kars. Ils avaient le projet de s'emparer de ces positions, d'où iU auraient aisément foudroyé la ville. Le général Kmetty (Ismaïl-Pacha) , auquel était confiée la défense des points menacés, entendit des bruits suspects , et fit aussitôt prendre les armes ii toutes les troupes dont il disposait. Une heure axant la pointe du jour, ii la clarté de la lune, on put distinguer les niasses russes qui marchaient résolument vers les redoutes, autour desquelles l'aube vint éclairer une lutte meurtrière.

Repoussés sur quelques points, vainqueurs sur quelques autres, les Russes poursuivirent leur entreprise jusqu'à midi, avec une opiniâtreté qui semblait devoir triompher de la résistance d'une garni-

sou épuisée. Arrivant eu ordre jusqu'aux parapets, ils étaient chargés à la baïonnette dans les batteries mêmes ou frappés à bout portant par le canon. Aux troupes ottomanes , régulières ou irrégulières, s'étiient joints des habitants de Kars, en turban blanc et le cimeterre au poing ; des montagnards armés de carabines ou de larges dagues à deux tranchants. Plusieurs positions furent prises et reprises jusqu'à quatre fois; la mêlée dura huit heures; mais le général Kovalevsky, :ix majors, dix colonds et soixante-sept autres officiers russes étaient tués ; le prince Gagarine , les généraux-majors de Maïdel et Broneffski et cent soixante et onze officiers étaient blessés plus ou moins grièvement. L'unité des opérations était rompue, l'ordre impossible à rétablir dans la masse irrésolue des colonnes d'assaut. Mouraxvieiï fit avancer sa réserve, sous la protection de laquelle elles eft'ectuèrent leur retraite, mais avec une confusion telle qu'il leur fallut cinq heures pour rallier leurs débris. Derrière eux gisaient des monceaux de cadavres que des bandes de pillards dépouillèrent bientôt de tout vêtement, et du champ de bataille s'élevaient les cris déchirants des malheureux atteints d'horribles blessures et dont les membres étaient emportés.

Le chiffre officiel de la perte des Russes fut de C,3tT , et celui des Turcs de 1,09 i tués ou blessés. Au nombre des morts étaient les colonels du corps d'Anatolie , Ahmet-Mustapha et Kikria-Bey. Les blessés russes furent conduits dans les hôpitaux de la ville et traités en moucafirs, c'est-à-dire en hôtes, suivant l'expression employée par Yassif-Pacha.

Le succès fut dû aux sages dispositions du muchir et du général Williams, à l'habileté du général Kohlman, chargé des travaux du génie , et surtout à l'indomptable énergie et au sang-froid d'Ismaïl- Pacha (général Kmetty) et d'Abdul-Kemin-Pacha , qui se trouvaient au premier rang des bataillons par lesquels les Russes furent chassés des positions qu'ils avaient momcnlanémenl occupées.

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