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CHAPITRE XXXVI

Lettre d'un officier à VEmancipalion. '— Lettre d'un officier pnission — Vive résistance des Turcs le 29 septembre. - Acharnement des combattanla - M.'lange de popuLtions représentées â l'assaut de Kars. — Faute de Moura- ""'"• - «<»"e de Kars à TiQis. - Aspect de cette ville. — Les Circassiens. — Fertilité ae la Caucasie. — Conscrits kalmouks et kirghiz.

De tous les récits particuliers du 29 septembre, le seul qui puisse ei.core cire utile i. consulter à côté des pièces officielles , c'est celui d un oflicier qui srvait en volontaire dans les rangs de la i-arnison Il avait habite la Rclg.que et adressa à un de ses amis de ïiruxelles cette narration succincte, mais complète, qui fut communiquée ii

-. Le ■>[) septembre, Lennemi , profitant de l'obscurité de la nuit et r,'."nn'r,'",''" ^"""<"'' ^ *<= P°'-t« >=" '"vant avec toutes ses forces (iS.OOO hommes et 80 canons), et put s'avancer sans être aper.u jusqua une faible distance de nos avant-postes, qu'il a fallu rappriehcr du camp a cause de la faiblesse du peu de chevaux qui nous restent. ^

• L'armée assiégeante i>rit position sur trois colonnes : l'une, composée de d..ux régiments de cavalerie avec 8 canons, était charrrée de faire des démonstrations dans la plaine, vis-à-vis de Kanlu-'fabia alin de nous empêcher de disposer de toutes nos forces sur les hauteurs au nord de la ville; l'autre, forte de huit bataillons d'infanterie, de deux régiments de cavalerie, et disposant de m à l 2 pièces .U cinon se porta vers Ingliz-Tabia ; la troisième colonne, composée d. gros de 1 «rmee, était forte de 22 bataillons a'infantcric, de quelques regin.ci.ls de cavalerie et comptait .',0 à (U) pièces de canon. Î' s'duTr nTo' .^l'""-'':'-^,''"'- L^'b'-HTal .Mourlivicff était resté 2 bainl of, P- Ç 1 P'"T^'"^ r''? '"'<= --«"ve forte seulement de îu'V;;"^ d'e'eton""' '" '™" ""'''""'="" "'' '=-^""^- ^' "« -I-'" - » Le bru il .sourd que fait une armée, même lorsqu'elle marche en silence, éveilla notre attention. Une reconnaissante fut poussée en avant vers la cil ne sur laquelle ce trouve Tahmasb-Tabia^. Elle eu"

pour résultat de constater la présence de l'ennemi. Deux heures nous séparaient encore du lever du soleil. Un boulet fut lancé sur l'armée ennemie, et un hourra formidable retentit dans nos rangs. Cinq ou six bataillons russes se lancèrent au pas de charge surTahmasb- Tabia, défendu seulement par 600 hommes. L'attaque fut vigoureuse et la défense héroïque. Quand une colonne ennemie s'approchait de trop près , 40 à 50 lioinmcs sortaient des rangs, sautaient en bas des parapets , repoussaient les tètes de colonne à la baïonnette, puis retournaient reprendre leur place pour continuer le feu. D'un autre côté, des officiers russes ayant franchi ces parapets furent lues sur les plates-formes de nos canons.

)) Un moment, celte poignée de braves parut être perdue; ils étaient entourés d'un cercle de feu cl les munitions commençaient à manquer. Heureusement on avait pensé à eux, cl le premier bataillon de renfort qui arriva se fil jour à la baïonnette et rejoignit la petite garnison. Une nouvelle impulsion fut donnée à la défense.

« Les Russes, de leur côté, redoublèrent d'efforts. Ils envoycrcnl une nouvelle colonne d'attaque pour cerner de plus près la redoute. Notre réserve avait aussi successivement envoyé des renforts dans la proportion de nos forces. Les nouveaux venus prirent l'ennemi au dos et dans les flancs, soutenus par les feux croisés partant des batteries de Yéli-Pacha-Tabia, de Tcliiin-Tabia et de Souvari-Tabia. Le général Kmctty (iMagyar, Ismaïl-Pacha ), qui commandail celte partie de la défense avec une énergie héroïque , sortit de sa redoute et se mil à la lête de plusieurs bataillons pour repousser l'ennemi à l'arme blanche.

" A partir de ce moment, le combat se changea en massacre ; l'artillerie lançait à profusion des obus, des boulets et de la mitraille. Le feu de l'infanterie était des plus vifs. Dans leur impalitnce de ne pouvoir charger assez vite, nos fantassins se jelèrenl sur l'ennemi et le frappèrent à coups de baïonir ttes , de crosses de fusils, de sabres, de couteaux, enfin de tout ce qui leur tombait sous la main.

" Malgré l'immense supériorité du nombre, les Russes durent céder à l'impéluosilé de notre attaque; ils fuirent à la débandade en jetant tout ce qui pouvait les gêner. C'est ainsi que tomba en notre pouvoir une prodigieuse quantité de fusils , de sabres , de gibernes, plusieurs voitures de munitions, etc.

• Pendant que cela se pissait à Talimasb-Tabia, on allai]iiait avi c la même fureur Iiigliz-Tabia, défendue seulement par quelques centaines d'hommes el armée de quatre canons. -\os soldats reçurent l'ennemi bravement. Les redoutes furent prises el reprises quatre fois successivement, toujours à la baïonnette.

" Enfin, le jour arrivant peu à peu, on piil distinguer au loin, et la défense s'en ressentit, car elle put être soutenue par le feu croisé partant d'Arab-Tabia et de Vély-Pacha-Tabia , ainsi que par des renforts envoyés de la réserve.

" Les Russes, également renforcés d'artillerie el d'infanterie, firent des efforts sans nombre pour s'emparer de cette position. Ce fut en vain , et la charge de cavalerie qu'ils lancèrent en avant vint se jeter dans des Irons de loup qui entourent les parapets. Les 2,000 cailavres qui gisaient autour de cel ouvrage après l'aclion atlestenl l'énergie de l'attaque et celle de la défense; 300 dragons ^layèrcnt de leur vie l'audacieuse entreprise de rompre les lignes retranchées.

• A l'ouest d'fngliz-Tabia se trouve la llèche dans laquelle s'était jeté un bataillon de nos tirailleurs pour soutenir leurs voisins; ils furent attaqués dans cette position par un bataillon de tirailleurs russes , qui fuirent en désordre après un combat de courte durée, laissant 850 cadavres sur le terrain.

" On a enterré G, .300 soldats russes , et il y en a encore au loin dans la direction prise par les fuyards. Si au nombre de 6,:i00 ou ajoute les morts el les blessés emportés par les Russes, on arrive à un chiffre effrayant de victimes dans ce combat qui a duré sept heures. «

Aux rapports officiels nous joindrons encore comme corollaire une lettre écrite par un officier prussien qui servait en qualité de volontaire dans l'armée russe d'Asie. Celte lettre peint l'état moral des combattants; elle indique les causes de la défaite de Mouraxvieff ; elle nous fait connaître les populations asiatiques et leurs dispositions à l'égard des parties belligérantes. Ce document, que nous avons découvert dans l'Emancipation de Bruxelles, vaut la peine d'être popularisé:

« iNous espérions coucher à Kars le 29 septembre, et sans perdre trop de monde à l'assaut, dont les préparatifs avaient été faits sur une grande échelle depuis quelques jours. La vive résistance des Turcs nous a d'abord étonnés; elle nous a rendus ensuite presque furieux, el a fini par nous inspirer une véritable admiration pour leur courage. Des prodiges de valeur ont éclaté de part el d'autre. Ces combats continuels à l'arme blanche, ces assauts toujours reiiouvelé.s dans les conditions les plus meurtrières , cette animosité extraordinaire (les deux côtés, celte rage croissante sur des cadavres amoncelés, offraient un spectacle affligeant , inconnu en Europe depuis des siècles. J'ai vu des soldats mortellement blessés s'acharner les uns contre les autres, à genoux ou couchés, et hâter une mort inévitable. Toutes sortes de peuples étaient représentés dans la garnison turque : deux .\fricains, noirs comme jais, tombés dans la redoute oii j'ai pénétré avec un bataillon d'élite, se sont relevés à notre approche et ont encore tué l'un de nos capitaines. IV'ous avons dû les assommer

3iir place comme des bêtes l'auves. Di\ minutes après nous devions reculer à notre tour. La retraite nous a été fatale, car la moitié du bataillon y a péri. J'ai dû faire un millier de pas dans le sani; pour rejoindre notre réserve. Si les Turcs avaient eu plus d'artillerie et s'ils avaient pu être soutenus à propos par une bonne reserve, nous aurions immensément soufl'ert, et Dieu sait si la moitié de nos troupes serait sortie de la débâcle. Le soir, 5,000 des nôtres environ ont manqué il l'appel.

" Le courage a été le même de part et d'antre; mais nos généraux, toujours tremblant de mal faire, n'ont pas cette sûreté de coup d'œil cl cette audace raisonnée qui caractérisent les officiers français. Attaquer Kars (ville imprenable si elle était bien fortifiée) était une faute; mais le plan d'attaque adopté était une faute plus grande encore , parce que les assauts, mal combinés , devaient échouer devant une résistance un peu vive. On remarque avec surprise que pas un seul général russe ne s'est distingué depuis deux ans. Ils ne valent certainement pas leurs soldats, qui seraient invincibles sous les drapeaux français.

"Cet horrible échec, qui m'enleva mon meilleur ami , un brave lieutenant polonais, Jean S..., que j'avais suivi en Asie, et le profond dégoùl que m'avait inspiré un long Ciimpement dans l'affreuse campagne de Kars, me décidèrent à quitter le corps du général !\Ioura\\ ieff. ('et oflicier, brave et instruit, mais léger et l'aolasquc, passa la soirée il écrire des lettres qu'il voulait expédier le lendemain en Russie. Enfermé dans sa bara(iue, il refusa de me recevoir , mais m'autorisa scellement à suivre son messager, avec deux Cosaques ii chevaL Ce congé verbal fut toute ma récompense pour les services que je lui avais loyalement proJigués. Le 30 septembre, au point du jour, j'étais assis avec l'aide de camp P... dans une méchante charrette a deux roues , conduite par un Tarlare et tlanquée de deux Cosaques luuels. !\ous primes aussitôt l.i route de Titlis.

" La route n'était ni mauvaise, ni dangereuse, ni déserte. Çii et la nous rencontrions de petits convois de militaires estropiés qui reloiirnaienl lentement en Russie, ou des compagnies de recrues qui se rendaient ;i kars à marches forcées. Puis c'ciaieut des chariots chargés de vivres, des troupeaux de bœufs et de moutons, des luarchunds, des femmes travaillant aux vignes, aux champs de blé, etc. Ces incidents divers animaient le paysage et nous procuraient une grande sécurité. Des relais bien tenus nous fournissaient des chevaux toutes les huit ou dix lieues. Notre conducteur en fit une cinquantaine; nos deux Cosaques nous quittaient ii chaque relai pour être remplacés par d'autres, frais et bien montés. (Juant aux vivres, nous en recevions gratis partout où la faim nous engageait à en demander. Nous dormions quelques heures dans des sortes d'auberges enfumées, d'où la vermine nous chassait avant le lever du soleil.

1) Ainsi roulant et regardant le paysage monotone et désolé qui se développait rapidement sous nos yeux , nous arrivâmes à Tiflis le 2 octobre. J'aurais voulu visiter cette grande ville, ses monuments grecs et arabes, ses curieux bazars et ses fabriques naissantes; mais mon sévère compagnon ne voulut s'y arrêter qu'une heure, le temps de voir le nouveau pont construit sur le Kour, fleuve qui traverse cette capitale de la Géorgie et qui va se jeter , cent dix lieues plus loin , dans la mer Caspienne. Je remarquai avec surprise que les costumes européens étaient communs à Tillis, et que les femmes n'y ressemblaient guère , ni pour la ligure, ni pour les vêtements, ;i celles des romans et des gravures. La civilisation aura changé cela, ou bien n'y aurai-je pas vu les vraies Circassiennes ? Du reste, le commerce des esclaves est sévèrement interdit. Remercions les czars de ce progrès.

11 La traversée de la chaîne du Caucase est facile. De bonnes routes militaires, bien entretenues et très-fréquentées, ont translormc l'aspect de ce pays et favorisé les progrès de la civilisation. Les actes de brigandage sont très-rares; peu de Circassiens marchent armés depuis que la domination russe s'est consolidée. J'ai cherché en vain ces magnifiques Tchcrkesses que nous admirons dans les vieilles relations de voyage, et qui font un si bel elïet sur les scènes lyriques. Je n'ai vu que de pauvres campagnards ou d'humbles marchands qui saluaient notre voiture au passage. A vrai dire, la police russe est admirablement faite sur cette route, la plus fréquentée de la Circassie, et ses agents paraissent inspirer un profond respect îi la population. Nul doute que dans l'intérieur des terres il n'en soit autrement. Lii doivent se retrouver encore les Circassiens classiques et les (Circassiennes au type grec, dont l'image est naturellement évoquée par le nom du pays. Quant ii Schamyl, on en parle beaucoup moins làbas que de Napoléon 111 et de ses alliés.

)i J'ai dit que les 'J'urcs étaient craints et détestés en Géorgie et en Circassic, et que ce sentiment général explique peut-être l'inaction des peuples du Caucase. Sans faire tort à mes amis les Russes, je dois supposer qu'ils n'y sont pas bien populaires non plus , attendu qu'ils n'ont pas encore osé y étendre le régime de la conscription. La double aigle n'y recrute que des volontaires, i'venurqiions, d'ailleurs, pour être justes envers tout le monde, que le système féodal , encore eu vigueur en Circassic, divise profondément ce malheureux pays et y a créé des haines implacables entre les seigneurs, d'une jiart, et entre ceux-ci et les serfs de l'autre. Enfin, la ;iucrre de l'indi'peu-

daiice y a tué beaucoup de monde; ses principaux faulcurs n'existent plus , et les masses abandonnées se résignent aisément à porter le joug.

11 Au sortir des gorges du Caucase , nous avons bientôt atteint Vladikavkaz, ville très-forte, gardée par des conscrils prêts à marcher vers l'Asie Mineure. Un acculent nous y a retenus toute une matinée. J'ai pu faire une promenade dans les environs et admirer la fertilité du sol de cette riche vallée. Toute la Caucasie est naturellement fertile ; bien cultivée , elle pourrait nourrir dix millions d'âmes, tandis que sa population actuelle est à peine de fiOO,()00 habitants.

11 Nous traversâmes successivement Ekaterinograd , Georghicvsk, Alexandrow, Stavropol , places assez importantes, militairement administrées; puis nous entrâmes dans les horribles steppes qui s'étendent depuis le Kouban jusqu'au Don (leTanaïs des anciens). La route est toujours passable (parce que c'est une route militaire construite et entretenue à la mode des Romains), mais le pays est désolant à voir. Des huttes disséminées çà et là, une misérable chapelle à côté d'une caserne, des tas de blé exposés au soleil et à la pluie, des troupeaux de coursiers sauvages qui font songer à Mazeppa , de la viande crue, du thé avarié, du pain moisi , des figures sinistres , des femmes hideuses , voilà tout ce qu'il y a à voir aux approches du Don. Ce pays n'a guère changé depuis Hérodote , qui s'y reconnaîtrait en IS55.

11 De Rostownous allâmes par eauà Taganrok, où l'on nous donna une excellente voiture à quatre chevaux , toujours relayée avec soin aux postes impériales. Je dois noter ici l'incident le plus curieux de mon voyage, le seul peut-être qui puisse intéresser le lecteur instruit. A Rostow, je rencontrai des Kalmouks nomades, venus des steppes d'Astrakan et des bouches du Volga , précédés et suivis de Kirghiz, amenés des rives de la mer d'Aral. Mon infatigable aide de camp et les autres Russes que j'eus occasion d'interroger à ce sujet prétendirent que c'étaient des volontaires, accourus de leur plein gré aux bords de la mer Noire pour défendre le czar, leur père, et l'Eglise orthodoxe, leur mère. i^Iais leurs réponses embarrassées et la triste mine que faisaient ces abominables conscrits , ainsi que les coups de fouet qui ne leur étaient pas épargnés, me démontrèrent bientôt qu'on me cachait la vérité, bien que j'eusse acquis le droit de la connaître. Ces misérables Tartares avaient tout bonnement été conduits à Rostow, à Taganrok et ailleurs, pour remplir les grands vides produits dans les armées russes par le plomb et les baïonnettes des alliés.

11 Les Kirghiz ont un air farouche. Chevelure rousse, barbe inculte, face aplatie, taille carrée, absence de linge et de bas, une sorte de paletot taillé dans des peaux brutes, des chaussons liés aux pieds, un fusil sur l'épaule, plus un arc, un carquois et un sabre quelconque, voilà en deux mots la description de ces vilains alliés du czar. Ces malheureux iront réellement à la boucherie , si on les conduit jamais devant les alliés. Si les czars avaient consacré la moitié de leur génie et de leurs immenses ressources à des œuvres de civilisation, au lieu de provoquer imprudemment l'Europe occidentale et de commencer un siècle trop tôt la conquête de Constantinople, ils auraient bien mérité du Dieu des chrétiens et de la cause de la civilisation , qui est la sienne.

" De Taganrok à Moscou, je n'ai rien à dire; de SIoscou à Saint- Péler-bourg, moins encore. Le chemin de fer y va comme chez nous. Mais à propos de chemin de fer, apprenez une grande nouvelle dont la réalisation fera réellement honneur à la Russie : le gouvernement a résolu de construire un chemin de fer de cent cinquante lieues à travers la Circassic, dans la direction que j'ai rapidement parcourue. Son but est de faciliter ses relations avec 'fiflis et l'Asie Mineure, et d'achever la conquête de la Circassic. Le fer qu'il emploiera cette fois ne fera pas couler de larmes , et cet immense travail, si coûteux qu'il puisse être, lui profitera plus que la guerre d'Orient. Avec les 3 à 4 milliards que la Russie a perdus depuis t8.')3, elle aurait pu couvrir de railways et de chaussées son vaste territoire, et y prévenir des inondations fâcheuses, dont les conséquences ruinent chaiiue innée des milliers de propriétaires, u

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