CHAPITRE XXXVII
Continuation du blocus de Kars. — Forces russes autour de la ville. — Diversion d'Omer-Pacha. — Son plan de campagne. — Motifs ciiii font cboisir SoukliO'im-Kalé pour quartier général. — L'Ingour. — Vallée du Phase. — Description lie Kutaïs, capitale do l'imérélie, et do Tillis, capitale des possessions Hisses transcaucasiennes. — .Marche des troupes otloraanos. — Caractère de» tribus abkhases. — Route de Soukhoum- Kalé ,'i Kutaïs. — Richesse du pays. — Tribus du Caunas?. — I.'armée d'Omer-Pacha s'avance sur l'Ingour.
Ce fut une opinion généralement répandue en Europe , après l'affaire du 2!) septembre, que le siège de Kars alhiit être levé; mais Mourawieff était en mesure de réparer ses pertes , car il disposait d'au moins cinquante iiiillc hommes en Anatolie. A proximité de Kars étaient trois régiments de la 13" division d'infanterie, qui venait de perdre son chef, le général Kowalcski ; <|uatre régiments de la 18" division , quatre régiments de la 21''. L'ell'cctif normal de ces corps étant de quarante-huit mille hommes , on pouvait en évaluer
le cliilï.f a liin'.e iiiillf coiiiliulliir.ls , ir;iulaiit plus que les batiiilloiis rtc reserve de la i:i'' division étaient attendus. L'armée russe comptait encore la division d'Erivan , aux ordres du général SouslolT; le batoillnn de clinsseurs du Caucase , le bataillon de sapeurs ; la dniscliine noble et l'artillerie , fortes de trois mille hommes , trois ré|;inicnls de dragons, trois régiments musulmans, trois régiments de Cosaques, deux régiments de Kurdes et la milice des montannards. Pour résister ;i ces niasses, Vassif-Padia et Williams n'avaient pas vingt mille soldats en élal de iiorlcr les armes.
C'était donc l'intervention d'Omer-l'aclia qui seule pouvait sauver Kars ; mais il ne s'arrêta pas à l'idée d'aller directement au secours de la ville. Il lui aurait fallu traverser des montagnes escarpées, loin de tout approvisionnement , sans pouvoir tirer des renforts de son armée éparse sur les frontières caucasiennes. 11 préféra , en envaliissant le ("■ouricl , l'Imérélie , la 'Mingrélie , contraindre les Husses ;i venir défendre leur propre terril<iire. 11 transféra son quartier général à Souklinum-Kalé, sur la côte d'Abasie. La baie de ce petit port, lonifue de quinze kilomètres et profonde de sept , enserrée à gauche I ar le cap Smiklioum, à droite par le cap Kndor, olïrait un sûr mouillage au\ bâtiments qui lui amèneraient des approvisionnements ou des renforts.
Malgré les dévastations commises par les Russes avant leur évacuation , le 6 mai \^ii ' , la vieille forteresse , bàlic en l.')7S par le sultan Amurath , développait sur chacune de ses faces six ou huit cents mètres de vieilles murailles. Des bastions eu terrassements défendaient les quatre angles. Elle renfermait une église presque détruite , des restes de casernes et d'autres édifices, où l'on pouvait encore loger une garnison considérable.
Kn arrivant en Asie , le serdar-ekrem dut donner ses premiers soins à la réorganisation des troupes. De quinze mille Tunisiens cantonnés à .Soukhoum Kulé et à liatouni , il n'en restait plus que truis cent cinquanle. Le choléra, la fièvre, la mauvaise nourriture, avaient tué les autres. Les pachas n'avaient point su profiter des ressources du pays. Ils avaient laissé les troupes dans le plus déplorable abandon. Hcureusenn'ut , celles qui arrivaient successivement de Crimée et de liessarabie étaient bien équipées et dans un étal sanitaire satisfaisant.
Le projet d'Omer-Pacha était de marcher sur Kutaïs , capitale de rimérétie, et de là sur Tiflis, si la saison lui en laissait le temps. Il avait à traverser sur sa route le Kodor, le Gradisca et enfin les deux bras de l'Ingour , petit fleuve qui , prenant sa source dans les montagnes de la Souanétie, se jette dans la mer Noire à Anaclea. 11 coule de l'est il l'ouest au milieu de pentes rapides et se divise , près de son embouchure , en deux branches qui enchaînent une île d'une grande étendue. ,lus(iu'à I8;i2 le bras gauche de l'Ingour était plus considérable (jue l'autre ; mais l'irruption subite de torrents produits par la fonte des neiges a élargi et creusé le bras droit.
.\près avoir passé l'Ingour , Omer-Paclia rencontrait le Zkeni- Zkhal (rivière aux chevaux), l'ilippos des anciens. Il entrait dans un pays riche et peuplé , qui olfrait des ressources à une armée en campagne, et arrivait devant Kutaïs , à environ cent vingt kilomètres de r>oukliouiii-Kalé.
Kutaïs est située au sommet de la fertile vallée du Phase ou Rion, dont la base est fermée par la mer, le côté droit par le Gouriel et le pachalik d'Akhaltsiké, et le côté gauche par les derniers chaînons escarpés des monl.ignes de l'Abkhasie. La ville actuelle renferme deux localités très-distinctes l'une de l'autre: la ville ancienne et la ville nouvelle. L'ancienne Kutaïs, le Khimérioii des Grecs , le Koutalissiiim des anciens , est sur la rive droite du Phase-Rion. i:ile se composait autrefois de l'Acropolis, qui occupait le sommet du rocher le jiliis élevé, la ville haute et la ville basse, dont les maisons arrivaient jusqu'aux berges du lleiive , oii la force et la vigueur de la végétation sont encore ce qu'elles étaient au temps de jason , de .Médée et des Argonautes.
La citadelle a été détruite en 17G9 par le général Todleben , venant avec une armée russe au secours de Salomon , roi d'Imérétie , dont les habitants s'étaient révoltés. l'.t , bien que les Turcs eussent déjà rétabli l'ordre, les liasses n'en détruisirent pas moins de fond en comble toutes les forteresses qu'ils rencontrèrent et sans prendre conseil de personne. Avec les fortifications, toute la ville haute et la moitié de l'autre sautèrent aussi ou furent couvertes de décombres. C'était une mesure de précaution prise par les Russes et qui décelait déjà leurs ambitieux projcis. Depuis qu'ils y sont revenus, ils ont rebâti une citadelle en retrait sur l'ancienne; la ville a été transportée de l'autre côté ilu lleuvc, oii nous la voyons aujourd'hui avec SCS rues tirées au cordeau , ses places immenses , ses églises orthodoxfs, ses casernes, ses hôpitaux , etc. Les casernes occupent un petii plateau au milieu duquel jiassc la route de Tiflis. De ce plateau, en regardant le Phase, on a à droite la maison du gouverneur, le bazir, l'église des capucins, enveloppée d'un rideau de figuiers ; à gauche , l'hôpital militaire au pied du Phase , l'église géorgienne , le jardin de la couronne. La iiopulation actuelle est d'environ ï,..()(l à
* Voir Jitkermaiin , page 2a.
2,70(1 habitants, Géorgiens, Arméniens, Juifs, Persans, Turcs et (irecs.
Le bazar est ])resque uniquement occupé par les Juifs et par les Arméniens , qui vendent des produits russes ; les Imérétiens sont cabaretiers , les Arméniens boulangers , les Turcs charpentiers et maçons, tailleurs de pierres. La population russe ne se compose que de la garnison et des employés de la couronne. Les soldats y sont ciniiloyés , en dehors de leur service , à des travaux de tous genres. Us sont tour à tour faucheurs, moissonneurs, maçons, briquetiers, bûcherons, charretiers, charpentiers, etc. Les Juifs ont bâti une synagogue sur un terrain qui leur a été donné. Il y a aussi des Arméniens jacobilcs dont l'église et le cimetière , enveloppés complètement de vignes qui, se penchant dans les eaux du fleuve, offrent le coup d'ieil le plus pittoresque.
En sortant de Kutaïs, il faut franchir, en avant de Siiram, un défilé qui est à IjVIG mètres au-dessus du niveau de la mer. On passe ensuite le Phase à Mehct , et l'on avance presque sans obstacles matériels jusqu'à Tiflis, ville distante de Kutaïs d'environ 120 kilomètres.
Tiflis, à 2, .380 kilom. S.-E. de Saint-Pétersbourg et à SÎ2 kiloni. S.-E. de la mer iNoirc, est le capitale de toutes les contrées qiu^ la Russie possède au delà du Caucase. La ville, située sur les deux rives du fleuve Kour, iO» 4l' 40' lat. N., sur 60° 51' il" long. E., occupe un plateau qui est à 1,3'iG pieds d'élévation au-dessus du niveau de la mer. D'après le dernier recensement officiel, Tiflis comptait, outre les 10,000 soldats de garnison qui y résident en permanence , 26,G85 individus de population indigène habitant 3,GC2 maisons.
L'hôtel du gouverneur général de la Transcaucasie , l'état-major, l'arsenal, les casernes , la quarantaine, l'hôpital militaire, l'hospice de ville, la douane et une trentaine de maisons d'architecture européenne contrastent singulièrement avec la partie asiatique de la ville, composée de sakias ou habitations des indigènes, maçonnées grossièrement en briques cuites au soleil et couvertes de plates-formes en guise de toits. Il y a 12 églises pour le culte grégorien, dont la plus ancienne, fondée en 555, est celle de Métcchk, et la plus belle, celle de Sion , la cathédrale; I église catholique, 1 séminaire, 5 écoles et collèges , 7 caravansérails et 1 ,2li4 boutiques ou échoppes servant iiour la plupart à des arquebusiers, ciseleurs, menuisiers, orfèvres, tisserands, barbiers, restaurateurs, etc. Tiflis n'a qu'une seule rue {Xémeskoi<i, rue des Allemands) qui soit pavée.
Partout ailleurs les avenues et les rues, sans pavage ni trottoirs, mal alignées et étroites, se changent, dans la saison des pluies, eu ruisseaux de boue liquide, d'oii, pendant la saison chaude, le vent chasse des tourbillons de poussière plus insupportables encore que la boue. Aussi la ville de Tiflis, vue pour la première fois, ne saurait plaire aux Européens, habitués à la propreté et à l'élégance de nos villes. Cependant il y a bien de quoi se dédommager de tous ces inconvénients. Le Imhi marche et l'excellente qualité des comestibles, l'humeur joviale et chevaleresque des hommes , leur hospitalité , la beauté du ciel du pays, comparable seulement à celle des yeux des femmes géorgiennes, le voisinage pittoresque du Caucase avec ses peuplades belliqueuses, tout cela contribue à charmer le séjour de PiQis.
La ville jouit d'un climat comparativement salubre, grâce à l'clévalinn de son plateau. Les observations météorologiques que le docleur A\ icliman y a faites en 18.32 prouvent qu'il y a eu dans le courant d'une année 1 23 jours de beau temps, 98 de ciel nuageux et 1 i4 de mauvais temps , dont 79 de pluie, 30 de neige, 10 d'une chaleur excessive et le restant d'orage ou de vciit. Dans celte année la première neige y tomba le 3 novembre , et neuf jours après cul lieu la ])ri'inière gelée à 0,5 du tlieriiiomèlrc. Le maximum du froid atteignit 0,9", et le iiiasimum de chaleur 27", 82 de Réaumur.
Le terme moyen de la vie humaine à Tiflis paraît s'arrêter à l'âge de 50 ans, quoique des exemples de sexagénaires et même d'octogénaires se présentent parfois.
La nourriture des indigènes consiste principalement en riz, fèves, Inulia et fruits. Comme la majeure partie des bourgeois de Tiflis ont leurs champs et leurs troupeaux dans les environs de la ville et s'y font des approvisionnements , il est difficile d'en apprécier exactement la consommation. Cependant on vend tous les ans a Tiflis en moyenne : 59,000 moutons, 7,850 bœufs, 3,G"0 porcs, 6,000 dindes et 25,000 tchetcerti'S de farine. La consommation des vins du pays est extraordinaire à riflis, si on la compare au ehin'rc de la populalion. Des relevés prouvent qu'on y consomme 500,000 védros de vin, pour 600,(100 roubles argent, soit 2,225,000 francs par an. (Un védro contient la valeur de seize bouteilles.)
Eu revenant à la topographie de Tiflis , nous y ferons remarquer deux montagnes rocailleuses: l'une du côté ouest et l'autre du côté sud de la ville. Sur les crêtes de cette dernière on remarque les débris d'un ancien château fort qui domine toute la ville, sa rivière, ses jardins et environs. La profondeur normale du Kour ne dépasse lias 2 brasses sur 'lO toises de largeur, excepté à l'époque des crues, qui font déborder ce fleuve de 95 à 100 toises de large. Il n'y a qu'un seul et unique pont en jiierres de taille qui unit les deux rives. Dans toutes les saisons, l'eau du Kour est trouble, quoique tou-
jours bonne à boire , et les indii;ènes la préfèrent à celle des canaux qui arrosent les jardins de la ville. Sur la rive droite, vers l'extrémiléS.-E. de Tillis, se trouve l'établissement des thermes d'eau sulfurique d'oii dérive le nom de la ville (lii^lix , en géorgien, veut dire chaud, brûlant). La plus chaude des sources, car il y en a plusieurs qui alimentent des bains, a -f-SK" Réaumur de température. Depuis l'ouverture des eaii\ minérales de Piatigoskr, dans le Caucase, celles de Tiflis sont de moins en moins fréquentées.
Enhn ce qui donne un aspect tout particulier à Tiflis, c'est l'abondance des jardins et des vignobles qui l'entourent de tous les côtés et qui sont cultivés par des serfs habitant la ville ; car dans le total de ï5,685 individus de population entière il se trouve 8,331 serfs de la couronne, 2,076 serfs du clergé et 2,07G serfs des propriétés indigènes. Ces jardins ne sont jamais ouverts au public, l'agréable y est sacrifié à l'utile. 11 y en a qui rapportent jusqu'à 8,0110 roubles argent par an réalisés de la vente des raisins, pèches, abricots, coings, grenades, nèfles, poires, prunes, pastèques, melons, aubergines, etc. C'est à l'usage immodéré de ces fruits, d'un goût exquis, qu'en font les étrangers, qu'il faut attribuer une bonne partie des maladies qui les atteignent. IMalheureusement la tentation est trop forte pour que les gens qui viennent des contrées septentrionales y puissent résister.
Tiflis était le but extrême de la campagne, Kutaïs en était la première étape, et toutes les forces ottomanes convergèrent vers cette dernière ville. Tandis que le serdar quittait Souklioum-Kalé avec vingt-six mille hommes et quarante canons, douze bataillons d'infanterie et quatre cents cavaliers partaient de Redout-Kalé sous la conduite d'Osman-Pacha cl précédés d'une avant-garde que commandait Ferhad-PacluÉ , chef d'état-major. Huit mille hommes réunis à IJatoum , ayant à leur tète Mustapha-Pacha, s'avancèrent de leur côté par la route d'Usurghet vers Kutaïs, rendez-vous commun.
Un officier anglais qui faisait partie de la garnison de Soukhoum- Kalé décrit ainsi, dans une lettre au Pays , les préliminaires de l'expédition :
« Soukhoum-Kalé, 1" novembre.
1) C'est ici qu'Orner- Pacha a établi son quartier général; il ne pouvait mieux le placer. Les populations des alentours appartiennent il la race abkhase, qui déteste les Russes et qui surveille tous les mouvements de nos ennemis pour en rendre compte au serdar-ekreni. Toute l'Abkhasie est soulevée depuis l'arrivée de l'armée turque. Plusieurs des princes de ce pays sont venus voir Omer-Pacha et ont eu de longues conférences avec lui; mais, malgré le désir (]u'il aurait eu de les voir marcher dans son armée, il a dû renoncer à ce projet. Ces gens-là sont trop indisciplinés. Partant, c'est une race d'hommes bien énergique, des hommes primitifs, demi-sauvages, ]iour lcs(|uels le suprême degré de la puissance matérielle est un fusil, un sabre, un kendjal à lame bien trempée et bariolée de ciselures, de la ]>i>udre et du plomb ; tout le reste leur est égal. Ils portent des habits en lambeaux, couverts çà et là de débris de galons d'or et d'argent. Leur nourriture se compose de pâte de millet, qu'ils portent dans un sac derrière leur dos lorsqu'ils sont en voyage. Le premier ruisseau venu, le plus petit filet d'eau les désaltère. En un mot, le bonheur et la fortune de ces gens-là, ce sont leurs armes, mais de belles armes! (;eux qui se promènent en ce moment sous ma fenêac sont faits comme des brigands, mais des brigands avec des allures chevaleresques, une grande dignité et une figure antique. Ils professent tous l'hospitalité avec un dévouement religieux.
il L'Abkhasie ou Abasie comprend cinq tribus , qvii ont toutes des représentants ici :
» Les Bsoubbes, qui peuplent les mamelons et les hautes vallées
entre Z,agra et Anakossie, sont forts de vingt à vingt-cinq mille âmes;
>i Les Abkhases pro]ircmcnt dits habitent au-dessus de Soukhoum
et le long de la côte, et comptent environ onze à douze mille âmes ;
" Les Abkhases, dans les hautes vallées au-dessus de ces derniers,
comptent quatorze mille habitants;
>i Et les Tsebeldiens, qui habitent les hautes vallées de la Kodor, se disent au nombre de dix-sept mille.
Il En tout, la population s'élève à plus de soixante mille habitants. S'ils s'entendaient entre eux, les Russes n'auraient jamais pu se maintenir ici.
» J'habite une masure, une baraque en rondins vermoulus, étayée de tous côtés, et j'ai en face de moi le marché oii les Abkhases et les Tchcrkesses amènent des bonifs, des moutons, du miel, des légumes et surtout une espèce de haricots que je n'ai encore vus qu'ici, du maïs, de la semoule de millet, des courges, des raisins superbes et du vin.
)) J'ai été faire une excursion sur la route (|ue nous devons prendre pour aller à Kutaïs. On dit que les l'ussps nous attendent au passage des deux bras de l'Ingour. Jamais je n'ai vu un pays plus splendidement fertile. (Je n'est qu'une forêt d'arbres fruitiers à l'état sauvage : noyers, pruniers, abricotiers, i)èchcrs, grenadiers, pistachiers, et tous ces grands corps et toutes ces branches, s'entrelaiant les unes dans les antres, sont elles-mêmes emprisonnées dans des cordons de vignes •l'oii pendent des giappes à moitié énrenées par le temps, par la ma-
turité et par les oiseaux. Jamais je n'ai rien vu de plus magnifique. Si l'on fondait quelques colonies dans ces parages, quelles récoltes s'élanceraient de terre! Et pourtant les Russes ont tout laissé à l'abandon. La Suisse, le Milanais, l'île d'Elbe, n'ont point de végétaux plus riches ni de terres plus fécondes. Comme ce pays devait être superbe du temps qu'il était sous la domination des Génois!
» Tous les habitants de ces montagnes sont paresseux. Ils ne s'occupent que de leurs bestiaux, peu ou point d'agriculture. Cet état tient, je crois , à l'obligation oii ils étaient d'être en armes à chaque instant pour défendre leurs foyers et leurs moissons contre les Russes et les Cosaques , qui venaient détruire leurs récoltes et bouleverser leurs champs.
«Mais si on savait leur inspirer de la confiance, régler leur commerce, l'exciter, faciliter le développement de leur industrie et leur montrer de quel intérêt est pour eux l'agriculture, en leur assurant que désormais leurs champs et leurs moissons seront respectés , les Abkhases sont très-intelligents, ils changeraient bientôt leur manière de vivre. Ce blocus continuel, soutenu brutalement avec le canon et le fusil , en a fait des brigands fort adroits, qui toutefois ne paraissent vouloir exercer leur adresse que contre les Moscovites.
>i Toute cette plaine qui s'étend depuis Gagra jusque de l'autre côté du Phase , et qui pourrait nourrir deux millions d'habitants , est complètement déserte. C'est à peine si le long des nombreux cours d'eau i[ui la coupent en tous sens on remarque une cabane, un lieu habité. Aon, encore une fois, tout est désert, mais quel désert! une forêt d'arbres pouvant fournir à profusion aux habitants les plus riches productions que vous avez tant de peine à recueillir dans votre belle France. J'ai traversé l'Asie-JIineure de part en part, j'ai visité les plus belles et les plus riches localités de votre Algérie, mais nulle part je n'ai rien vu de pareil. Ce n'est, à vrai dire, qu'un jardin, une succession d'enclos abandonnés, de vergers délaissés, et au milieu desquels se montrent eà et là des églises catholiques abandonnées. Si l'on se trouvait tout à coup transporté au milieu de cette plaine, la première impression qui frapperait l'esprit serait de se croire dans le voisinage de quelque ville dévastée et déserte.
« L'armée rassemblée et postée le long de cette côte par le muchir est bien disciplinée et animée du meilleur esprit. Je ne vois pas que l'état sanitaire soutire le moins du monde du voisinage de ces localités, que les Piusses disent infectées de malaria ou de fièvres paludéennes.
« Lorsque les Russes étaiemt maîtres de tonte cette côte, ils avaient deux croisières, l'une ici, l'autre à Ghelendjik , et sous le prétexte de mesures sanitaires ils défendaient à tout navire, quel qu'il fût, d'aborder n'importe oii, tant ils étaient jaloux de cacher aux yeux de l'Europe les horreurs qu'ils commettaient dans ce pays. Et tous les bâtiments et barques qui étaient rencontrés dans ces parages étaient confisqués, conduits à Kerich et vendus. L'Angleterre avait pourtant les yeux fixés sur ce pays, qui est en vérité l'endroit faible des Russes. On ne sait pas comment elle ne soutint pas les montagnards lors de la prise du ^ ixen. Toutes ces tribus du Caucase sont très-nombreuses. Si on parvenait à les réunir, à leur faire entendre que leurs intérêts véritables sont dans une union bien solide, la Russie ne pourrait se maintenir en (iéorgie ni nulle part au delà du (-"aucase. Ce matin un des chefs abkhases, que je faisais ([uestionner par mon interprète, nie dit , après avoir réfléchi et compté sur ses dix doigts, que toutes les fainillcs (tribus, c'est ainsi qu'ils s'appellent entre eux) réunies pourraient mettre sur pied plus de 80 mille guerriers, non compris les Ossètes , qui paraissent être soumis à la Russie par intérêt.
>' Le généralissime vient de nous donner l'ordre de nous tenir )irrts à iiartir pour le 3 novembre. J'ai le commandement d'un bataillon , conjointement avec un otficier turc; ma petite troupe est beaucoup mieux disciplinée que je ne m'y attendais : ce sont tous de forts et robustes gaillaids sur lesquels je compte. Bien commandés, ces genslà marchent énergic[ucmeiit au feu et n'y bronchent pas.
}i ÎVous allons rencontrer les Russes sur l'une des deux branches de l'Ingour, et nous les culbuterons, s'il plaît à Dieu. Une fois ce passage forcé, nous marcherons droit sur Kutaïs, non toutefois sans difficulté, car les vastes plaines de la Mingrélic sont coupées de ruisseaux, de torrents et de iietites rivières quelquefois très-encaissées. Une fois l'Ingour franchi, nous nous appuyons à notre droite sur Redout-Kalé et les bords de la Koji. De Redout-Kalé à Sougdidi , sur la Tchekhouchia, il y a de quatre à cinq heures de marche. IVous allons entrer dans les Etats du prince Dadian. Si nous pouvons parvenir à expulser les Russes de Kutaïs , nous serons maîtres de toute la vallée du Phase , et Tiflis ne sera plus qu'à quatre jours de marche par les défilés de la Kvirila.
« liatoum et Redout-Kalé sont parfaitement en état de défense. Le généralissime a fait pousser activement les quelques travaux de défense qui devaient compléter les forlilications de ces deux localités, qui , en rapport direct avec toute la mer Aoire par la flotte, nous donnent d'excellents |)oints d'appui. Au moment où je termine mn lettre, on me dit que les Russes ont levé le siège de Kars. Allendons. Dans quelques jours, si je ne suis pas démoli , je vous donnerai ipiel ques détails sur la marche de l'armée et les succès que nous aiir»n< obtenus. >>