CHAPITRE XXXIX
Occupation de Sougdidi. — Proclamation du prince Bebutoff — Obstacles qui arrêtent Omcr-Pacha. — Souffrances de la garnison de Kars. — Capitulation de la place.
Le village de Sougdidi ou Saydidi est le chef-lieu de la Mingrélie ancienne Colchide), et lesdadians ou princes de ce pays, vassaux de la Russie, y ont une résidence d'hiver. Omer-Paclia fit respecter leur propriété et empêcha le pillage de leur palais ; il congédia des cavaliers ah, ses pour délit de maraude, rendit leur chef ^licllel llamcd- Bey responsable des dégâts qu'ils avaient commis et maintint la plts sévère discipline parmi ses troupes.
Après avoir assuré ses ciiiumunications avec Anaclia et Redout- Kalé, le serdar-ekrem se porta rapidement en avant, traversant succ ssivcment plusieurs affluents du Phase, sans rencontrer de résistance sérieuse. Arrivées au bord du (^liopi, les troupes ottomanes se trouvèrent en face du village du même nom.
Chopi, bâti sur la rive gauche de ratlluent, est un vijlage que le prince Bagration-Moukhransky , commandant le délachement du Gouriel, avait fait entourer de fortifications iioiir le mettre a l'abri d'une attaque et oii les Russes avaient élalili un dépôt foit considérable de munitions et d'approvisioniicmenls. Celte posilioii tlait défendue par huit bataillons.
llISTOlP.i: DE 1,A GIJKnUK IVOI'.TENT.
La iirisence inattendue Jes forces otloniancs devant celle jilacc de giiei-re , présence d'autant plus redoutable qu'on venait de recevoir la nouvelle de la défaite des forces russes sur les bords de l'ingour, jeta la garnison dans une épouvante réelle.
Le jfénéralissiine, comprenant tout le succès que pouvait lui valoir une attaque immédiate, ordonna à ses troupes de marcher sur l'ennemi. Les Uusses, doublement étourdis, n'opposèrent qu'une faible résistance et battirent aussitôt en retraite.
l.'alïaire fut menée avec un tel entrain, que l'ennemi n'eut que le temps de se retirer sans poiLVoir ni enlever ni détruire ses approvisiunneiiienls selon son liabilude.
Les magasins ennemis, dans lesquels on trouva entre autres objets de valeur lî,000 fourrures en peau\ de mouton, tombèrent au yiouvoir des vainqueurs.
(Jnier-l'acba , après ce nouveau succès, continua sa marche sur Kutais.
de la Hiissie, et la protection qu'elle nous accorde, et à l'ombre de laquelle nous avons demeuré jusqu'à présent.
» Votre sol saint est à présent souillé par le Turc qui, en le foulant au\ pieds, menace d'abolir la sainte f. i que vous avez suivie pendant dix-huit cents ans ; il menace d'outraije tout ce qui constitue le principe de votre bien-être : les temples où reposent vos aïeuv, les maisons qui protègent vos femmes et vos enfants, vos dignités qui servent à distinguer le supérieur de l'inférieur, et qui vous appartiennent depuis les temps les plus reculés, ainsi que vos privilèges.
)) L'ennemi ne se rappelle plus que vous vous adressez constamment dans vos prières au Très-Haut, avec ces paroles : Purifiez mun cd'ur , 6 Dieu! et relei'ez mon efjirit dans ses soujfrances I et ne se rappelle plus (|ue votre religion est le prix de votre sang, et que votre l)ien-ctre repose sur ces bras vaillants qui n'ont jamais fléchi dans les leuvrcs de la piété.
>: JNotre gouvernement est convaincu qu'il n'y a i)armi vous per-
^'\>^Àk^j!^
M^^v^Tr'^^â^^ûy-
HeildrliDri (lt> lia
La nouvelle de ces premiers succès causa h Tiflis une vive émotion. Le prince BebutolV disposait de trente-deux bataillons d'infanterie régulière, des bataillons de réserve des ly, 21)' et 21 " divisions, d'un grand nombre de bataillons de ligne du Caucase, ainsi que des milices des pays environnants. Il avait un régiment de dragons, douze pulks de Cosaques de ligne, et son artillerie avait été renforcée par plusieurs brigades d'artillerie de réserve. Cependant, comme s'il eût eu il combattre des forces supérieures , il lit appel aux habitants par cette fougueuse proclamation publiée en langue géorgienne :
« PaiSCES ILLUSTRES, SEIGXgLBS MOBLES !
« Vous savez que les grands pays sont la base de la vie sociale et que toujours ils marchent en avant des petits, dans les épreuves nationales. A son tour, il va être éprouvé, ce pays oii la foi chrétienne est établie depuis les temps apostoliques et où les forces de l'ennemi se sont brisées contre votre fidélité aux czars.
» Le motif qui a poussé l'ennemi à se lever contre notre souverain, le seul czar orthodoxe sur la terre, n'est plus un mystère pour pcrlonne. On est jaloux de sa puissance; on lui envie l'honneur d'avoir, selon le testament du Sauveur, réclamé pour les chrétiens qui habitent la Turquie des soulagements dans leurs soulYrances et leur martyre. Trois puissances qui se disent chrétiennes se sont alliées à l'ennemi du Christ , et se kont avisées de briser en même temps et la puissance
sonne qui ne sache distinguer l'astuce de la vérité et échapper aux filets de l'ennemi. Vous avez bien des l'ois versé votre sang pour voire souverain, lorsque le péril n'était pas aussi près de vous. Maintenant l'ennemi est devant vous; il a franchi vos frontières, et il tâche d'ulcérer le cœur de l'empereur par le pillage, la destruction de votre fortune et l'anéantissement de votre religion.
)) Voilà l'heure que le décret insondable de Dieu nous envoie pour nous éprouver ; il faut laver votre sol, souillé par les pif ds de l'ennemi, votre sol béni par saint André et consacré par les martyrs; il faut sauvegarder contre le sacrilège les cendres de vos aïeux qui reposent dans vos temples , conserver la dignité personiitlle intacte et prévenir l'outrage et les tentatives contre vos femmes, vos enfants et vos biens , pour témoigner en même temps la hdélité envers Dieu cl son oint notre monarque.
» Armez-vous tous, armez les paysans et vos serviteurs; joignezvous aux Uiisses victorieux qui versent pour vous leur sang pur, et montrez à renncini que vous êtes les fils de ces mêmes Imérétiens , Ciouriens et IMingréliens qu'il n'a pas pu détruire, même dans les temps passés.
<) Il dépend mainlenant de vous que la lutte contre l'ennemi devienne une guerre nationale et générale (/'or siemiestnaïa). Sous chaque buisson, dans clia([uc fossé, derrière chaque pierre, préparez lui ).i mort, afui que lui, l'ennemi implacable de notre religion, soit en-
]USTOinR DE LA GDERllE n'ORIENT.
fin convaincu que, quoique iniliyiic d'rlrc enterre dans une lerre cliréticnne, cependant vous couvrirez de sable ses cadavres dans ces lieux où ne retentit point le son des cloches de l'Eijlise, mais oii errent les bètes fauves.
• Ainsi, princes illustres et seigneurs nobles, méritez les bénédictions du Seigneur, levez sur vous le drapeau victorieux de sa crucification, et marchons tous pour chasser l'ennemi.
» Signé en l'absence du lieutenant de l'empereur,
w Général adjudant prince Bebutoff l". »
De son camp devant Kars le général Mourawicff lança une seconde proclamation destinée à corroborer celle de son lieutenant :
ri En mon absence de Tiilis, j'ai chargé le général adjudant prince BebutolV d'adresser à la noblesse des paroles d'honneur et de vérité.
" Le moment est venu oii vous irez prouver à la face de tout ce pays que vous êtes les descendants de ces aïeux qui ont lutté vail-
droite , se trouvait arrêté, ainsi que son lieutenant, par l'insuHisance de l'administration ottomane. Les vivres et les munitions n'arrivaient pas, l'argent manquait pour la solde des troupes. Un Allemand qui servait dans l'armée turque écrivait, le 15 novembre , au Correspundanl de llanihourij :
« A la suite de la victoire de ITngour du 7 novembre, les cheiks ont dit des prières publiques d'actions de grâces le 9 à Redout-Kalé et auprès de l'armée principale. Il est probable que nous resterons à Hedout-Kalé pendant l'hiver, car malheureusement la campagne de cette année semble terminée.
i> Ce n'est pas que le serdar, ses généraux et ses troupes-manquent (lu courage nécessaire pour la continuer, car les troupes sont pleines d'enthousiasme et de dévouement pour le serdar; mais l'armée manque couiplélement du matériel, de voitures de train, de pontons, d'outils, etc., sans lesquels il est impossible d'avancer.
» On nous a envoyé, il est vrai, trente charpentiers avec un grand
PjSîa;;!' <lo I lii^uur.
lamment pendant des sii'cics contre l'ennemi pour la sainte religion et les liens sacrés de la vie domesti(|ue ; oii vous devez ])rouver que ce n'est point gratuitement que le pur sani; russe l'ut versé et l'est encore, et <|ue vous êtes dignes de cet amour élevé cl saint que vous porte le coMir de notre monarque, ainsi qu'il tous ses coreligionnaires.
)i Je suis persuadé ([ue vous recevrez tous la parole du prince Bebutoff avec les bénédictions de vos préhits pieux et de vos ecclésiasti<|ues, qui prient pour vous nuit et jour ; je suis persuadé que l'exemple de la vaillante noblesse sera suivie par toutes les classes d'Imérétie, Gouricl etftlingrélic, par les bourgeois, les colons libres et les serfs.
» Dieu connaît votre cause, et tout le monde vous regarde à présent.
» Frères , armez-vous donc tons et détruisez, au nom de Dieu, les tentatives de notre ennemi éternel.
» La croix au cœur, le fer au poing, ainsi que nous a dit l'empereur INicolas d'impérissable mémoire.
« Dieu est avec nous! De qui aurons-nous peur?
» Siijné, lioulenanl de iempcrtur an Caucase,
général adjudant, Moijiiavvieff. »
La levée en masse prèchéc par les deux généraux était couiplélement superilue. Onier-l'acha, dont le plan était d'atteindre kutaïs par lu rive gauche du l'hase, tandis (|ue IMustapha-l'acha suivrait la rive
nombre de matériaux de construction ; mais un plus grand n(nubre de charpentiers étaient nécessaires, car le bois ne manque pas ici.
)) Le peu de pontons dont dispose Omcr-1'aeha ne sulliraient pas pour établir des eomiuuni(^ations entre les dilVérents corps de son armée sur les petites rivières qu'on aurait à traverser en pénéirant en avant. \'a\ outre, la plupart des e.inots dont on dispose sont l'œuvre des indigènes, et tellement lourds et grossiers qu'on aurait les plus grandes peines ii les transporter par terre , les routes n'étant guère plus solides que la terre des champs.
■■ Si l'armée n'arrive pas ii péuéirer cet hiver même jusqu'il Kiitais, elle ne le pourra guère au printemps, car au commencement de mars toutes les rivières débordent et inondent la plus grande partie de la route de Kutaïs. iN'ous ignorons si nous resterons ji Bedout-kalé; celte localité est, en elVel, remplie de marais et par conséquent trèsmalsaine. L'eau potable aussi est très-mauvaise et doit être très-nuisible il la santé.
u A'otre armée n'est pas riche en numéraire, et riiabillement laisse aussi il désirer; il n'y a que les manteaux dont nous soyons bien pourvus. Il n'existe pas une grande cordialité entre les (ilHciers de l'armée d'Omer-Pacha , du moins quand ils ne sont pas de la même nation.
I) !\ous autres Allemands, nous sommes obligés de nous rattacher aux 'l'urcs; les Polonais, les Hongrois et les Italiens, qui sont très-
bien ensemble , nous laissent complt'tement de côté. Quant aux Anl'Iais ils ne Tout attention à personne et ne saluent pas aièiiic les autres ofticiers; il n'y a que les nit'd-cins anglais qui soient bienveillants et secourables pour tout le monde, et qui se montrent vraiment cosmopolites. "
Kl puis les neiijes commeneaient à tomber; les pluies, qui descendaient des coiitre-l'orts de la grande cbaine du Caucase, ravinaient les routes, faisaient déborder les rivières et cliangeaienl des plaines maréeaijeuses en étan);s. Pour toute armée la position n'était plus tenable ; ((ue pouvait-elle être pour les troupes d'OnierPaclia, dont les moyens de transport étaient si incomplets ? (^e ne Tut toulerois qu'à la dernière e\trémllé que le serdar-ekrem se résigna à faire rétrograder sur Soukliouui-Kalé son arrière-garde, devenue son avant-garde. (Quoiqu'un corps russe, posté dans la vallée de l'Ertiss-Tclial, menaçât son Ibinc gaucbe et que trente-cinq mille Kusses fussent concentiés ii kulaïs, il s'avança résolument à trois lieures de marche de cette ville, sur l-s bords du Marani; la il attendit la division de Mustapha Pacha et trois raille égyptiens, qui avaient dû s'embari|ucr s;ir rleox transports anglais dans le port d'1-.upatoria, à la deslinulion de Trébizondo.
Ces lenteurs consommèrent la perle de Kars, dont la situation empirait chaque jour. Le choléra y sévissait depuis le x'7 septembre; les munitions s'épuisaient; les Lazes, troupes irrégulières du Caucase au service de la Porte, désertaient par bandes nombreuses. Les Russes continuaient à refouler les fourrageurs et poussaient des reconnaissances jusciue sous les forlil'ieations. Le seul engigement où la garnison eut l'avantage est celui que mentionne cette leltrc au l'aijs :
« Kars, 3 novembre 1835.
» Je continue toujours à vous mettre au courant de ce qui se passe ici. J'ai un pressentiment que je serai aujourd'hui plus heureux que les autres fois et que ma lettre vous parviendra. N ous n'ignorez sans doute pas que le blocus n'a rien perdu de sa rigueur. La mauvaise saison qui a commencé perinettra-t elle itu\ Russes de le continuer? Nous croyons que ce sera très-diBicile. Aujourd'hui même nous avons cru à une attaque sérieuse des liusses. Douzp balaillon) d'iufanlPric , deux régiments de cavalerie et deux batteries d'artillerie, lormaiil une avant-garde commandée par le général MouraviclV en personne, ont été diriges sur un petit village situe au pied du fort i'akhmaz-Tabieb. Le but de l'ennemi était de faire du bois, que la saison déjà très-rigourcusc rend indispensable.
a truand ils furent en train d'abattre les maisons, bs Turcs qui formaient la garnison de Takhmaz-Taliieb se précipitèrent sur l'ennemi avec une telle violence, que les Russes, ne pouvant résister à un choc aussi impétueux , durent aussitôt renoncer à leur entreprise et se retirer en emportant cinquante a soixante de leurs morts ou blessés. Toutelois, avant de battre en retraite, ils mirent le feu au village, qui a été entièrement consumé par les tlammes.
>i Nos pertes ont été insignitiant''S. La garnison de Kars montre toujours une abnégation héroïque. Si vous saviez de quoi se contentent nos pauvres ioldals! Je renonce à vous peindre notre afT.-euse misère; vous en aurrz une idée quand vous saurez que nous n'avons plus un seul cheval : ils sont tous morts de faim. C'est un supplice dont nous sommes menacés nous-mêmes si l'on ne songe pas à ravitailler la place. Ou nous a dit que Sélim-Pacha arrive avec une armée de secours et qu'Omer-Pacha vient d'un autre cfité pour opérer une puissante diversion; mais jusqu'ici nous n'en avons pas encore la nouve;le officielle.
M J'ai appris, d'une autre part, que Sélim-Pacha a quitté Erzeroum depuis quelques jours déjà. Vous connaissez toutes les lenteurs de l'administration turque; s'il tardait encore longtemps, la ville serait obligée de se rendre faute de vivres et de munitions.
ij On nous assure que plusieurs bateaux à vapeur sont partis la semaine dernière de Constantiuople, chargés de vivres et de munitions pour Kars et Erzeroum. Ces secours arriveront-ils à temps? On a trop perdu de vue depuis l'année dernière l'armée d'Asie. Si l'administration avait été plus prévoyante, les Turcs ne seraient pas à la veille de perdre peut-être une des places fortes les plus importantes de r.\sie. "
On écrivait du camp russe au journal /e Caucase, en date du i novembre :
n A mesure que les approvisionnements de vivres diminuent à Kars, que la viande commence à manquer pour être remplacée par la chair de cheval, que l'huile , 1rs fruits et les choses de première nécessité manquent absolument, les désertions des soldats réguliers de la garnison et des habilauls de la ville deviennent de plus en plus fréquentes. Quelques-uns sortent avec leurs armes et se défendent contre nos patrouilles; d'autres, parliciilitrcmenl les habitants, se rendent sans combat dans l'espoir d'obtenir chez nous du pain et des vivres. Mais ni l'opiniâtreté des uns ni les supplications des autres ne réussissent; les bomuics armés sont faits prisonniers, les habitants reuvo\ës dans la ville.
., Le 1" de ce mois, un parlementaire de Kars, l'aide de camp de Kerim-i'acUa , est arrivé dans noire camp, proposant de nous rendre
quatorze hommes et un officier blessés et faits prisonniers le 29 sep« lembre . Un détachement de Cosaques, escortant dîs chariots, est allé cil- relier nos gens. Leur joie de se voir rendus à la liberté est difficile à décrire : c'étaient des prières ardentes, des embrassements amicaux, des narrations de tout ce qu'ils avaient soufl'ert à Kars. Tous les soldats et l'officier étaient grièvement blessés, mais hors de ilani;cr; on peut espérer même qu'ils seront conservés à la vie. L'officier se porte très-bien , il peut monter à cheval , quoiqu'il ait été frappé d'une blessure i la KoutousolV; la balle, après avoir frappé la tempe, a l)assé sous le crâne et est ressorlie non loin de l'œil, qu'elle a détruit. • Des blessés nous reviennent sanscesse d'Alcxandropol; ils entrent dans les rangs de nos régiments, qui se complètent de jour en jour. Les huttes souterraines sont construites et beaucoup d'entre elles valent des casernes. Les caftans et les uniformes ont été remplacés par des demi-pelisses, et chacun se prépare à supporter les rigueurs de l'hiver. »
l).-puis loni;lcnips chaque soldat de service ne recevait plus (|uc SO drachmes (i.'iO ijrammcs) de farine par jour. Les chevaux, mulets, àucs, chameaux, chiens cl chats qui se trouvaient dans la ville furent successivement sacrifiés. On mangea les animaux les plus immondes, et un officier anglais paya un rat '2!> schel. (v:î fr. 50 c. ;. On arracha des toitures la paille de millet et de mais pour eu faire un jiain grossier. Mais personne ne parlait de se rendre, (|uand, le H novembre, le général Mourawielï envoya un parlementaire au mucbir et au général Williams. 11 leur faisait savoir qu'il était parfaitement renseigné sur l'étal de la garnison , et qu'il leur offrait une capitulation honorable. Il ajoutait qu'une partie de son armée, troupes irrégulières, se montrait fort turbulente, fort impatiente, et qu'il ne pouvait répondre de ce qui se passerait si l'armée russe réussissait dans une nouvelle attaque. Il ei.gagrait, en terminant, le mucbir à ne pas pousser plus loin une défense honorablement conduite, et à éviter une ciTiisiun de sang inutile.
Le lendemain, un grand conseil de guerre eut lieu. Les avis furent partagés. Kérim-Pacha opina pour une attaque désespérée contre les Husses, et il ne fut pas seul à soutenir cette oi)inion. Le mucbir opina pour la retraite. ^\ illiams-Pacha rappela au conseil que des lettres iilbcic lies récentes annonçaient l'arrivée de Sélim-Pacha, qui pouvait par.iitre de jour en jour.
Il pro|osa de demander au général Mourawielï un sursis de dix jours et la permission d'envoyer un courrier à Erzeroum. Le capitaine Teesdalc, avec un officier turc et l'interprète Cliurcliill, furent envoyés au quartier général russe. Le général MourawicIT, qui connaissait exactement l'état des choses, n'hésita pas à accorder le délai et l'autorisation demandes.
Le capitaine Thompson, muni d'une passe, fut envoyé à Erzeroum avec deux officiers turcs et une escorte. Il ne rencontra aucun corps turc; mais à douze kilomètres d'Erzerouin, il fut arrêté par des soldais russes qui le laissèrent passer après avoir pris connaissance du sauf-conduit. Arrivé à Erzeroum, M. Thompson y vit le gouverneur et Al. Brandi, consul d'Angleterre, et aciiuit la douloureuse certitude qu'on n'avait aucun secours à attendre : Sélim-Pacha, dont on avait annoncé le départ, élail resté à Erzeroum, n'osant s'aventurer sur une roule oit il était sûr que des forces supérieures s'apprêtaient à leur barrer le passage. Vély-Paclia, craignant une attaque par derrière de la division Souslotï, s'était retiré au delà de la rivière Nubschaï. Le capilaine Thompson reju-it tristement le chemin de Kars, où il était de retour le 22 novembre.
La dernière distribution de vivres eut lieu le 23 novembre; il eût fallu le quintuple des provisions pour assouvir la faim des soldats et des h.ibitants; il n'y avait plus rien. Les hommes s'aiïaissaient sans mot dire et se traînaient à l'écart pour dérober leurs soulïranccs et tromper la faim dans une sorte de torpeur à laquelle les souffrances accordaient à peine une trêve de quelques instants. Ln tiers de la garnison, habilants et soldats, était couché sur des grabats et attendait sans murmurer la dernière heure. Le reste cherchait à vivre eomnie il pouvait, et il mourait de faim de quatre-vingts à cent personnes par jour. Dans l'impossibilité de soutenir plus longlcmps la lutte, non contre les Russes, mais contre les privations, on envoya le 21 novembre le major Teesdale en parlementaire. Il remit au général Mourawieff une lettre par laquelle le général ^\ illiams demandait une entrevue, qui fut accordée et fixée au lendemain dans l'aprèsmidi.
A l'heure désignée, le général Williams, agissant comme plénipotentiaire du mucbir Vassif-Pacha, posa avec le général .MoiirawielV les bases d'une convention. Il devait rapporter dans la matinée du lendemain la réponse définiiive du mucliir; mais les officiers de l.i garnison, malgré leurs souffrances, refusaient encore de se rendre, (^e ne fut que dans la soirée que le major Teesdale se présenta muni de plrins pouvoirs écrits, donnés par le mucliir au général Williams, pour arrêter les conditio^is de la capitulation.
Dans l'après midi du 2" novembre, le général Williams , accompagné de son état-major et de trois pachas, se rendit au camp russe et signa définiliveiiieut la capitulation, qui fut signée, pour les Russes, par le eoluiiel Kaulïmaiiu , chef de la chancellerie de campagne du corps détaché du CaucasCi
K La forteresse se rend avec tous les objets mililaiies qu'elle contient et dans l'état où elle se trouve. Les bouches à (eu ne pourront être enclouées. Les affûts et fusils seront livrés dans leur état actuel; on n'emportera ni ne détruira aucune pièce des archives. Les troupes qui évacuent Kars laisseront des postes sur les points les plus importants; la caserne, les arsenaux, etc., seront livrés et reçus par des commissaires nommés par les deus parties. La remise aura lieu le lendemain de l'cvacualion de la forteresse.
» La garnison, qui se rend prisonnière de guerre, quitte la forteresse avec tous les honneurs militaires. Ku témoignage de la courageuse défense de la forteresse, les officiers de tout rang conservent leur épée. Les troupes quittent la forteresse avec leurs armes au son du tambour, enseignes déployées. Elles formeront une grande colonne par bataillon, les rédifs et les bachi-bouzoucks à part, à la distance d'un demi-verste.
« Apres que la garnison aura déposé les armes, le muchir s'approchera du général en chef et lui remettra le rapport sur le nombre de ses troupes et l'objet des états militaires. En même temps, des personnes désignées par les Russes commenceront à inscrire les noms des officiers et des soldats de l'armée turque. Les milices auxquelles il est permis de retourner dans leurs loyers seront dirigées sur Erzeroum par le mont Sagan. Ceux qui dans les vingt-quatre heures après le dernier bivouac au pied du mont Sagan, oit s'arrêtera l'escorte russe, n'auront pas passé la montagne, seront considérés comme prisonniers de guerre. Des médticins et des inlirmiers turcs, en nombre suffisant, restent pour soigner les malades et les blessés. )) On respectera la propriété privée du soldat, u Les milices sont renvoyées dans leurs foyers, o Les individus ne faisant pas partie de l'armée active (les commis, les interprèles, les infirmiers) peuvent rentrer dans leurs foyers. » Le rénéral Williams aura le droit de présenter une liste de personnes qui pourront rentrer dans leurs foyers sur l'approbation du général Mouraxvieff. IVc seront pas exclus de celte liste les militaires sujets de l'une des deus puissances belligérantes.
» Toutes les personnes renvoyées dans leurs foyers donneront leur parole d'honneur de ne pas servir contre l'empereur de Russie dans la présente guerre.
ij Les habitants s'en remettent à la générosité du gouvernement russe, qui les prend sous sa protection. Ils enverront au général Mourawieff une députation qui lui remettra les clefs de la ville et lui promettra une soumission absolue. On respectera les monuments et les édifices publics de la ville, u
Conformément au traité conclu, les restes de l'armée d'Anatolie devaient sortir de Rars le 28, avec leurs armes, drapeaux déployés, et au son du tambour ; mais, sur la prière des commandants turcs euxmêmes, toutes les troupes laissèrent leurs armes et déposèrent leurs munitions de guerre dans leurs camps, sous la garde de quelques soldats ottomans qui furent ensuite relevés par les Russes.
Quoiqu'il eût été convenu qu'à dix heures du matin les Turcs se formeraient en colonnes près des ruines du village de Goiimbes, ce ne fut que vers deux heures de l'après-midi que le muchir de l'armée d'Anatolie, accompagné du général \Mlliams et des officiers anglais, parut devant Mourawieff.
Les troupes russes étaient déjà formées en ordre de bataille sur les deux rives du fleuve Kars-Tchaï. Alors les drapeaux des régiments turcs furent portés en avant du front et accueillis par une compagnie de carabiniers du régiment de chasseurs de Toula , au son des fanfares et au bruit des Uourrahs qui se communiquaient d'un bataillon à l'autre.
Pendant ce temps, les rédifs et les bachi-bouzoucks, formant un total de six raille hommes, s'éloignaient sous la conduite d'une escouade spéciale. Lorsqu'ils furent partis, Mouraw itff reçut une députation des notables de Kars, passa l'inspection des troupes turques régulières et donna ordre de leur distribuer des vivres préparés d'avance dans les cuisines des compagnies campées sur la rive gauche du Kars-Tchaï.
Un détachement russe conduit par le colonel de Sagel entra dans la ville pour en prendre possession. 11 y amenait un convoi de vivres, qu'il s'étonna de ne pas voir assailli par la population ; un petit nombre de personnes seulement entouraient les fourgons. Les Russes eurent bientôt fini avec elles et atlcndireut quelcjue temps, espéiant que le reste des habitants allait accourir : il n'en fut rien. Après une enquête, ils apprirent que les soldats et les habilanls étaient tellement faibles, qu'ils ne pouvaient sortir de leurs demeures.
Us prirent alors la résolution d'aller de maison en maison faire la distribution des vivres. La plupart des malades souffraient d'inflammations d'entrailles, et chtz quelques-uns la maladie avait fait de tels progrès, qu'ils ne purent manger leur ration et mo irurcnt à côté des vivres qu'ils avaient si ardemment souhaités.
Dans la soirée du niêiue jour, ou fit prévenir les officifrsdes troupes régulières qu'ils quitteraient Kars dans la journée du I'' décembre et qu'ils seraient dirigés sur Alexandropol, oii ils seraient provisoirement internés. On leur laissait toute la liberté nécessaire pour faire leurs préparatifs. L'ordre du jour suivant fut adressé aux vainqueurs I
« Au camp de VladI-Kars, 28 novembre 1855.
» Compagnons d'armes , je vous félicite ! Comme lieutenant du souverain, je vous remercie.
» Au prix de votre sang et de x'os fatigues, le boulevard de l'Asie "Mineure a été mis aux pieds de Sa ^lajesté l'empereur. Le drapeau russe flotte sur les murs de Kars ; il proclame la victoire de la Croix du Sauveur.
>> Toute l'armée d'Anatolie, forte de 30,000 hommes, a disparu comme une ombre. Son commandant en chef avec tous ses pachas et officiers, et le général anglais qui dirigeait la défense avec son étatmajor, sont prisonniers entre nos mains. Des milliers de prisonniers turcs rentrent dans leurs foyers, oii ils proclameront vos faits d'armes.
)) On n'a pas encore inventorié les vastes approvisionnements d'armes et d'effets du gouxernement qui se trouvent dans Kars ; mais, sans compter les canons et les drapeaux enlevés par nous dans le cours de cette campagne, l3n nouveaux canons enrichiront nos arsenaux. De nombreux drapeaux orneront les temples saints de la Russie, et rappelleront les souvenirs de vos constantes vertus guerrières.
u Compagnons d'armes 1 je vous remercie encore , depuis le premier jusqu'au dernier.
)> Braves camarades! je vous remercie de nouveau en mon propre nom. Je vous dois le bonheur de procurer une joie au cœur de notre monarque. Vous avez achevé celte année ce que X'ous aviez accompli dans le cours des deux dernières années.
» Unissez-vous à moi pour rendre grâce au Dieu des armées, qui, dans ses décrets impénétrables, nous donne maintenant la victoire dans l'épreuve même à laquelle nous avons récemment été soumis.
Il La foi en la Providence divine maintient en vous l'esprit guerrier et double vos forces. iVous entreprendrons de nouveaux travaux avec espoir dans la protection du Tout-Puissant.
11 Le commandant en chef, aide de camp général, Mourawieff. »
Quelque temps plus tard le général Mouravfieff reçut du czar la lettre ci-dessous :
(t La fermeté inflexible, la vaillance exemplaire et la disposition guerrière qui ont signalé vos opérations dans la Turquie d'Asie viennent d'être couronnées d'un succès complet. La clef de l'Asie iMineure, la forteresse de Kars, s'est rendue avec toute sa garnison, son artillerie et de grands dépôts d'armes. L'armée d'Anatolie, qui était forte de 30,000 hommes , n'existe plus, et son commandant en chef Vassif- Pacha est notre prisonnier.
11 De toute âme, nous vous remercions de ce succès éclatant qui illustre les drapeaux russes d'une nouvelle gloire. Aous vous ciiargeons de témoigner notre sincère reconnaissance aux troupes sous vos ordres qui , par leur courage intrépide et leur vaillance, ont triomphé de la défense obslinée de l'ennemi.
)i En récompense de vos mérites , dont nous avons tant à nous louer, nous vous conférons la grand'croix de deuxième classe de l'ordre du grand saint martyr et porteur de victoires (jirohied o/ioser), Georges, a laquelle VOUS avez acquis un titre incontestable, et nous restons avec notre grâce impériale pour toujours votre affectionné
« ALKX.i.NDRE. u
soins
prise de possession définitive n'eut lieu que le SO. Les premiers ^ des oft'iciers russes furent d'organiser une administration intérieure destinée à préserver la ville de tous désordres. Le nombre des malades s'élevait à près de six uiille ; ou procéda avec la plus grande activité possible à leur donner les premiers soins que réclamait leur situation.
Le l""^ décembre, le muchir, le général Williams, le colonel Lake, le major Teesdale , le caiiitaine Thompson et tous les officiers supérieurs furent dirigés sur Alexandropol. Le général Kmetiy (Ismail- Pacha), le colonel Kolman Jl'eizi-Pacba) , le colonel Schwarzemberg, Belpc qui avait servi en Hongrie, obtinrent des sauf- conduits avec lesquels ils partirent pour Erzeroum.
Le dernier acte de ce grand drame était terminé.