‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 26 sur 235 · I.E PATS · texte numérisé non relu

I.E PATS

fcfrrtllon gCngr«f>hiqiio de la Crimée; son étendue, son climat. — Description de la valliSp de D.)i iar. — Distribution des saisons. — Mnnlogne^. — Rivières. — Steppes — Géologie. — Lacs salés. — Sivacli mi mer Putridu. — Récolte et commerce du sel. — Fièvres in ermittentes. — Volcans vaseux. — L'Ile do TBse. — lîeroulement d'une montagne^^ Productions de la Crimes. — Forêts. ^^ Vergers. — Plantes potagères. — Herbes fourragères. — Vins. — Règne animal. — Quadrupèdes. -^ Oiseaux. — Insectes. — Sauterelles.

Tout à l'extrémité méridionale du vaste empire de Russie, colosse plus eHrayant que redoutable qui touche du front les glaces du pôle çt va tremper ses pieds dans les eaux de la Proponlide et du Poiit- Eiixin, se trouve un pays plein de soleil, de végétation et de poésie, et si riche en même temps en grands souvenirs, que son nom seul suffit pour évoqrier.à l'esjirit les héros de la Fable et ceux del'histoire, Jason et les nautoniers d'.-Vrgos, Mitluidate et le peuple-roi son terrible adversaire, les empereurs de Rome et ceux de Byzance, Attila et Gcnghis-Khan, les sultans de .Stamboul et les despotes de Moscou.

Ce pays c'est la Crimée, dont les annales se perdent dans la profondeur des temps, déjà connue sous le nom deChersonèscTaurique, quatorze cents ans avant Jésus-(jhrist, avant Homère, avant le siège de Troie; terre malheureuse autant qu'illustre sur laquelle il semble que de tout temps se soient donné rendez-vous les conquérants qui ont tour i tour <tévasté le monde; sol sans cesse bouleversé par l'invasion, qui a subi plus de soixante dominations, et qui aujourd'hui encore, loin d'avoir épuisé le cercle ardent de ses tristes vicissitudes, se trouve être de nouveau le théâtre à la fois et le prix d'une lutte sanglante , et ignore toujours si son destin est de rester enchaîné au joug d'un usurpateur odieux ou de revenir au contraire, par un juste retour, sous l'empire plus doux des anciens protecteurs auxquels l'attachent invinciblement les liens sacrés d'une origine et d'une religion communes.

Un seul regard jeté sur la carte suffit pour faire apprécier la position de la Crimée et expliquer l'importance qu'ont de tout temps attachée .i sa possession les gouvernements qui dans leur folle ambition ont osé rêver l'empire du monde. Ilicii d'admirable en effet comme la situation de cette presqu'île sous le double rapport stratégique et commenial; car, outre qu'elle domine à la fois deux mers, elle ne se rattati.c au continent que par un isthme étroit, sorle tle pont-levis qu'il est aussi facile d'ouvrir au commerce que de fermer à l'inx'asion.

Pérécnp est le nom moderne de cette langue de terre. Les anciens l'appelaient Taphriis. Ces deux noms, dont le premier est russe et le second grec, signifient également fusse et indiquent suffisamment le système d'isolement et de défense qui dut être pratiqué de temps immémorial sur le seul point continental par lequel la péninsule pût être allaquéc.

La forme afTccléc par la Crimée est celle d'un quadrilatère qui semble moins faire partie de l'Europe que se .suspendre ii celte partie du monde parsa pointe septentrionale; chacun de ses angles correspond à l'un des (|uatrc points cardinaux. Cette figure, qui compte une superficie d'environ cent quatre-vingt-dix-huit iuyriamclres carrés et ne possède pas moins de cent trois niyfiaraètres de côtes, est située entre 51° 9' et .^3" ii' de longitude orientale et entre 4i° 1*' et 'i'.," C.V de latitude septentrionale.

Cette latitude, comme on le voit, correspond h celle des pays compris en France entre deux lignes imaginaires dont la première irait de Bordeaux a Gap cl la seconde de la Uocbellc à Genève.

L'angle oriental présente un développement qui détruit la régularité du quadrilatère et forme lui-même une seconde péninsule séparée jadis de la Crimée par un large fossé que défendaient un mur et des

tourelles. C'est la presqu'île Trachée, aujourd'hui Kerlch, où fut le royaume de Bosphore, que Vlilliridatc Eupator .i illustré de son grand nom. Panlicapée en était la capitale.

Toute la partie que forme l'angle nord depuis l'islhme déjà nommé jusqu'au détroit de lénikalé est déchirée par l'envahissement du Palus Méolide , amas infect d'eau stagnante qui ne communique à la mer que par le détroit de Gbenitch et forme un foyer de pestilence connu du temps de Strabon sous le nom de mer Putride, et désigné aujourd'hui sous celui de Sivach par les populations qui fréquentent ces rivages désolés.

La pointe occidentale est une vaste steppe sans montagnes comme sans forêts ; elle n'oTre guère d'intéressant que les ruines de l'ancienne Eupatoria , aujourd'hui Koslof. (j'estde ce côté surtout que s'étendent à perte de vue d'immenses pâturages entrecoupés çà et là de marais salants Cl de petits ruisseaux souvent à sec pendant les plus forles chaleurs de l'été. Les salines, les troupeaux de moutons à large queue et le froment arnautc sont les richesses de cette plaine, où l'air, empreint d'exhalaisons impures, menace de fièvres dangereuses les nouveaux colons qui séduits par la richesse du sol tenteraient de s'y établir.

Un spectacle bien différent attend le voyageur qui après avoir tourné Sébastopol se dirige d'Occident en Oi'ient le long de la côte méridionale de la Crimée, et les merveilles qui se déroulent à ses yeux peuvent facilement le porter à croire qu'il a été tout à coup transporté comme pjr enchantement dans quelque séjour privilégié auquel Dieu a réservé, pour en faire un véritable Edeii, les rayons les plus purs de son soleil et les couleurs les plus délicates de sa brillante palette. Défendue contre les vents du nord par les verdoyantes montagnes aux flancs desquelles elle est suspendue, celte partie de la Crimée offre une suite non interrompue de belles vallées demi-circulaires disposées en amphithéâtre et bordées par les flots de la mer ]\oire, qui leur servent à la fois de défense et de parure. Grâce à cette heureuse disposition de terrain, la température de ces contrées est si douce et si uniforme, qu'on ne saurait mieuv la comparer qu'aux climats de l'Asie Mineure et de l'Italie. L'hiver s'y fait à peine seniir ; les primevères et les s^fians priiitaniers y paraissent dès le mois de février, quelquefois même on en voit en janvier, et la plupart des chênes traversent l'hiver sans dépouiller leur robe de verdure.

« Ces vallées, dit un savant voyageur allemand qui les a explorées en poète et en naturaliste, sont pour la botanique la partie la plus estimable de la Tauride et peut-être de tout l'emiiirc russe. Là le laurier toujours verdoyant s'associe à l'olivier, au figuier, au niicocoulier^ au grenadier, au cellis, restes peut-être de la culture grecque. Le frêne mannifère, le térébenthinier, le sumac, le baguenaudier, le ciste à feuilles de sauge, l'émérus et le fraisier arbousier de l'Asie Mineure croissent partout en plein vent; le dernier surtout occupe les roches maritimes les plus escarpées et fait pendant l'hiver leur ]dus bel ornement par son feuillage toujours vert etl'éeorcc rouge de ses gros troncs. Dans les vallons, le noyer et tous les arbres fruitiers sont les plus Communs de la forêt, ou plutôt la forêt n'est qu'un jardin fruitier abandonné à lui-même. On y voit les câpriers sponlanémeiil disséminés sur les bords de la mer; les vignes domestiques et sauvages s'élèvent à l'eiivi sur les plus hauts arbres, retombent, se relèvent encore et forment avec la viorne fleurie des guirlandes et des berceaux sans a'îcun euiploi de l'art. Le contraste des helhfs horreurs que présentent ici tant de montagnes élevées et tantde rochers iiumenses tombés en ruine avec les jardins et la nature la plus riche; les fontaines et les cascades naturelles qui ruissellent de tous côtés ; enfin le voisinage de la mer qui ofl're un lointain sans bornes, rendent ces vallées les plus pittoresques et les plus charmantes que le génie poétique puisse imaginer ou peindre, et les fruits les plus parfaits y viennent sans peine ou y existent déjà en partie. On peut y cultiver les oliviers et les figuiers de bonne race; les orangers, les

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«ISTOIUE DE LA CRIMÉE

citronniers et surtout le cédrat, plus hardi, y supportent l'hiver avec très-peu d'abris et de soins. Les vins y deviennent de jour en jour plus parfaits. La science pharmaceutique et l'industrie pourraient facilement y trouver un grand nombre de simples et de plantes tinctoriales qu'on tire des ilcs de l'archipel de la Grèce, de l'Asie Mineure et de la Perse. On pourrait y introduire avec succès plusieurs bois durs et utiles de l'étrauger, surtout les bois de couleur qu'on emploie en marqueterie, les cyprès, les chênes qui donnent la noix de galle et les glands rcclicrchés par les fabriques de maroquin, le M^e , le chêne qui produit le kermès. »

(Ju'ajoulcr à ce brillant tableau, sinon que les hommes n'ont point encore su utiliser les richesses prodiguées par un climat séxércuT, et que sous le despotisme énervant de la Russie ce sol privilégié, loin de s'ouvrir pour livrer les trésors promis à l'industrie intelligente et laborieuse, n'a fait encore que se charger d'inutiles et spicudidcs villas, cil les grands seigneurs de Saint-Pétersbourg viennent de temps à autre chercher un peu de liberté et de soleil, trésors qui leur sont si parcimonieusement mesurés par un ciel rigoureux et par un despote implacable!

Parmi les sites remarquables de la Crimée qui ont excité l'intérêt des voyageurs, aucun n'est plus célèbre que la fameuse vallée de Biiidar. Cependant, malgré les noms pompeux d'Arcadie tauriquc et de Tempe criniéenne qu'on s'est plu a lui donner, cette vallée n'en a pas moins le tort d'être entièrement privée d'eau, particularité qui lui enlève un des traits les plus propres à caractériser une scène pittoresque. Cette vallée, qui ne comprend pas moins de dix milles en longueur sur six milles en largeur, est entourée de tous côtés par de hautes montagnes. La culture y est si parfaite que l'rcil s'égare sans cesse sur des prairies, des bois et de riches champs de blé enclos et coupés par des haies vives et des plantations de jardins. Les villages y offrent l'aspect (le la propreté, et les habitants y ont tous une expression particulière de santé.

Dans la partie sud de la Crimée les demeures tartares sont protégées contre les vents par les monlagnes aux flancs desquelles elles sont adossées; de limpides ruisseaux, descendus de ces mêmes montagnes, vont répandre partout dans les champs la fraîcheur et l'abondance , aussi la végétation s'y montre-t-elle avec un luxe tout particulier. La terre y est couverte de chênes, de poiriers, de pommiers et de cerisiers, et le feuilhge entrelace de tous ces arbres offre au voyageur un ombrage protecteur contre les rayons du soleil, qui dardent avec une force extraordinaire dans les vallées. La douceur du climat semble influer sur le caractère des habitants, qui se montrent toujours aussi bienveillants qu'hospitaliers envers les étrangers qui les visitent. Dès qu'un étranger arrive, on le conduit dans l'appartement destiné pour les hommes, on lui présente de l'eau dans un bassin et une serviette blanche pour laver ses mains , puis ses hôtes placent devant lui tomes les provisions de leur demeure : du lait caillé, de la crème, du miel en rayons, des œufs , des oiseaux rôtis et des fruits; à la lin de chaque repas, on apporte l'eau et le bassin, comme au commencement, et jamais en aucune circonstance ces hommes qu'on traite encore de barbares ne consentent à rien accepter en échange d'une si cordiale hospitalité.

Ce serai t une grave erreur cependant que de juger du climat de toute la presqu'île par celle des lieux privilégiés dont nous venons de donner la description. La température de la (Crimée, loin d'être uniforme, est au contraire fort inégale dans toutes les saisons en général , et surtout en hiver, et varie beaucoup également suivant la position des lieux, soit dans les plaines, soit dans les montagnes et les vallons de la partie montiieuse. On a vu dans ce singulier pays certains hivers passer en resiiectanl les fleurs printanières, qui se montraient dans tout leur éclat dès les derniers jours du mois de janvier; tandis que d'autres hivers plus rigoureux se sont prolongés depuis la fin d'octobre jusqu'au mois d'avril avec <les gelées plus ou moins fortes accoiupagnées de violentes tempêtes du nord, à tel point que les mêmes lieux qui n'avaient point connu la glace l'année précédente ont vu tout d'un coup le lliermomitre descendre jusqu'à dix-huit degrés audessous de zéro et y demeurer plusieurs jours.

Quelques vieux habitants se souviennent encore d'avoir vu dans l'hiver de 1787 geler non seulement la mer d'Axof et le Sivach , mais aussi une partie de la baie de CalVa et de la mer Noire, a ce point que la glace portait les hommes et les chevaux. (Cependant, hâtons-nous de le dire, les longs hivers sont aussi peu communs dans CCI le contrée que le séjour prolongé de la neige, et la grande variabilité des vents ne permet guère aux froids de sévir plusieurs jours de suite, le vent du nord , qui seul amène la gelée, ne tardant point ii être remplacé soit par ceux de l'ouest et du sud-ouest, qu'accompagne toujoues la pluie, soit par ceux de l'est et du sud, qui amènent un temps pur et serein.

Les étés de Crimée sont, comme les hivers, sujets it de grandes variations. Ils sont parfois si secs qu'on voit tarir les sources et dessé- «hcr les ruisseaux , et que le thermomètre de liéaumur marque k l'ombre vingt-neuf, trente et même trente et un degré. (Juoirpic la température diffère quelquefois dans le même jour île dix et de douze dcgri's , il y a cependant assez d'air pour que l.i chaleur ne soit pas insupportable. Ver» dix heures du matin, il s'élève invariablement

une petite brise de mer qui se fait sentir sur les bords des rivières et dans les vallons ouverts du côté du rivage. Elle dure jusqu'après le coucher du soleil, où elle est remplacée par un vent frais qui descend des montagnes et souffle toutes la nuit. Les étés sont rarement froids ou pluvieux en Crimée , à moins que l'hiver n'ait été rigoureux, et que le séjour des neiges sur les montagnes et le charriage des glaces de la mer d'Azof ne refroidissent l'air jusqu'à la fiu du mois de mai et contribuent ainsi à entretenir le froid.

La saison la plus agréable et en même temps la plus favorable à la santé en Tauride est le printemps, qui règne depuis le commencement du mois de mars jusqu'à la fin du mois de mai. Rien n'égale le coup d'œil enchanteur que présente à cette époque la riche côte méridionale ornée de ses jardins oîi la verdure contraste avec les nombreuses touffes de roses rouges et blanches et la couleur éclatante des fruits de toute espèce. De grands bois garnissent le bord des rivières et couronnent de leurs verts feuillages les montagnes émaillées d'une innombrable quantité de fleurs oîi se produisent et se confondent toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. A celte heureuse époque de l'année, l'air est embaumé par les suaves parfums de la violette de mars et de tous les arbres en fleur. La sérénité constante du ciel assure encore à l'habitant de ces contrées d'.mtres jouissances non moins appréciables; une chaleur douce et modérée fortifie son corps, et des nuits dont la beauté égale celle des jours lui apportent un repos bienfaisant et réparateur. M:iis, hélas! tous ces biens durent peu, et les grandes chaleurs de l'été viennent trop tôt tarir les eaux courantes, dessécher les cintres de verdure qui entourent les montagnes et répandre sur les campagnes une poudreuse aridité qui ne disparaît que beaucoup plus tard sous les grandes pluies de l'automne.

Cette dernière saison est en Crimée l'époque la plus nuisible à la santé. C'est alors surtout que régnent dans le pays les fièvres intermittentes cl bilieuses qui dégénèrent en maladies chroniques et peuvent devenir mortelles lorsqu'on ne les combat pas par des remèdes énergiques accompagnés d'un régime très-sévère. Sans ces fièvres et la gale dont sont aussi atteints grand nombre de Tartares, la Crimée pourrait être considérée comme l'un des pays les plus sains du monde entier; et encore faut-il attribuer ces deux maladies au moins autant à l'incurie de l'homme qu'à la faute du climat. Si plus habiles et moins indolents les habitants de ces contrées savaient donner un cours aux eaux stagnantes qui croupissent sur certaines parties de leur territoire, ils ne tarderaient pas sans doute à voir diminuer les cas de fièvre, de même aussi qu'il est permis de croire que la maladie hideuse qu'on ose à peine nommer dans nos pays plus civilisés, disparaîtrait en grande partie, du moins devant une hygiène et surtout devant une propreté mieux entendues.

Par une singularité particulière aux automnes de Grimée, à la mi-octobre , époque à laquelle cessent les grandes pluies, il survient presque toujours des froids accompigués de gelées; les montagnes se couvrent momentanément de neige, mais cette saison n'a pas de suite, et le beau temps, qui ne tarde pas à succéder au froid, se prolonge quelquefois jusqu'aux mois de décembre et de janvier.

Pour les peuples tartares qui habitent la Grimée, le cours de l'année ne se divise point de la même manière que chez nous. Le printemps commence chez eux au 23 avril et dure jusqu'au 22 juin, c'est-à-dire soixante jours. Son arrivée est toujours l'occasion de grandes fêles et de solennités religieuses. Au 22 juin coinuionce l'été, qui règne jusqu'au mois d'août. Les vingt-cinq premiers jours de ce mois ne font, par une bizarrerie inexplicable, partie d'aucune saison. L'automne commence au ■-'G aoiît et dure jusqu'au 20 octobre (soixante et un jour). C'est pour les Tartares l'époque des transactions commerciales, la vendange est faite, les récolte^ sont serrées, ils payent leurs engagements, acquittent leurs fermages et renouvellent leurs baux.

Suivent trente-six jours qui forment une sorte de saison intermédiaire et qui sont considérés comme les précurseurs de l'hiver, dont le commencement est fixé au I"' décembre. Ils le nomment IcijachtschiUœ et lui assignent une durée de quarante jours : il finit le i février. Les vingt-cinq derniers jours de ce mois portent le nom de gurishuk. Les soixante-six jours que l'on compte ilcpiiis le l" mars jusqu'au ~3 avril ne sont compris dans aucune saison. Cette dernière période se subdivise elle-même en trois époques que l'on désigne dans le pays sous les noms assez singuliers d'hiver des vieilles femmes, hiver des élourneaux et hiver des huppes.

L'une des causes principales des grandes variations que nous ax'oiis sigTialées plus haut dans le climat de la Crimée doit être attribuée à la présence des chaînes de montagnes qui traversent la presqu'île. Os montagnes, hautes de plus de douze cents pieds, sont presque taillées à pic le long de la côte méridionale, où règne une mer très-profonde. Elles vont s'aplanissant par degrés et presque insensiblement vers le nord pour se perdre en pente douce dans les vastes steppes peu élevées au-dessus du niveau de la mer qui forment la plus grande partie de la surface de ce pays.

La masse principale des montagnes de Crimée s'étend depuis le monastère de Saint-Crcnrges et la pointe de la Cliersonèsc, qui porte le même nom, jusque dans les environs de ('alTa, oii les chaîne» qui composent cette masse sont les plus hautes de la Tauride et forment surtout trois élévations principales : le Tchatyr-Dagh, réputé le

HISTOIRE DE LA CRIMÉE

plu» liaut sommet de la pn. qu'île, dont b hauteur perpendiculaire n'est pas moindre de treize cents pieds, et (jui répond a peu près au milieu de la côte montagneuse, et les trois Ijcllas, qui sont une espèce d'alpes continues, irès-élevces, escarpées du cùlé de la mer et aplaties en plaines immenses vers le nord. Ue chaque côté ces ])itons sont séparés du Tchalyr-Uagh, dont ils égalent presque la hauteur, par deui vallons étroits et profonds qui coupent la chaîne du nord au sud, et forment pente tant vers le sud, oii ils se réunissent dans la vallée d'Aloutscha , que vers le nord , oii ils donnent naissance à deui rivières, le Sulghir et l'Aima , dont les rives devaient dans ces derniers temps acquérir un renom sanglant autant que cher à notre orgueil national.

Cette rivière de l'Aima promène ses eaux dans une des contrées les plus agréables de la Tauride. Les vallons qu'elle arrose sontdélicieui, et il est difficile d'imaginer un paysage a la fois plus gracieux et plus frais que celui qui se déroule sur ses deux rives. C'est là que se trouvent les magnifiques pâturages que leskhansde Crimée avaient l'habitude de réserver particulièrement pour leurs haras. De riches plateaux de verdure s'y étendent h perle de vue, coupés çà et là par des bosquets de tilleuls et de peupliers au milieu desquels se cachent les nomb.-euses chaumières et les villages habités par les Tarlares. D'immenses troupeau» laissent sur les coteaux voisins, des sources jaillissent du milieu des rochers et viennent se jeter dans r.'Vlma,puis d'espace en espace, comme pour rompre la monotonie du pays.ige, apparaissent des cimetières tarlares, qui donnent à cette brillante nature un caractère à la fois grave et religieux; et, comme l'image de la mort que les Egyptiens faisaient circuler autour de la table du festin , avertissent le voyageur qui s'oublie sous les ombrages de cette moderne Arcadie que le bonheur et les beautés de ce monde sont périssables et aboutissent toutes au même but.

Moins favorisé que l'Aima sous le rapport des pays qu'il parcourt, leSalghir prend sa sourceprès du village d'Aïan.au fond d'un énorme ravin entouré de toutes parts par d'iuinunses blocs de roches calcaires. C'est sous une grotte spacieuse, éclairée à peine par un jour douteux, que le fleuve prend naissance eu s'échappant d'un gouffre immense dont les bords coupés presque à angle droit ne permettent fas d'en sondtr l'eflrayante profondeur.

La charpente des niont;;gncs de Crimée est en général formée d'une roche calcaire, dure, de couleur grise, disposée par lits diversement inclinés et mélangée avec des couches schisteuses et argileuses.

Cette roche calcaire n'olïre presque aucune trace de pétrification reconnaissable. On trouve seulement parmi les schiG'.es durs des couches d'une ardoise noire.

Aux environs de Soudagh, des montagnes entières sont formées par des couches de pierre meulière.

La Crimée possède en plusieurs endroits, mais parliculièreinenl près d'Inkermann, des carrières connues sous le nom de mines de kit, qui fournissent une excellente marne à foulon, grisâtre, ou sorte de savon. Pour extraire cette marne les Tartares creusent des puits en forme d'entonnoir par le hiul, jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à la couche argileuse, qui a encore deux pieds d'épaisseur. Quand on a creusé l'un de ces puits aussi avant que possible, on l'abaiidoniie pour en pratiquer un autre. La marne, devenue friable par son contact avec l'air, ne tarde pas à se détacher et à combler le puits délaissé.

Lc& montagnes au-Jessus de Kooz sont d'une nature différente : elles renferment de riches carrières de pierres de taille qui fournissent t plupart des matériaux dont on se sert pour construire dans une I rande partie de la Crimée.

Le sol des montagnes est généralement marneux et fortement mélange de sable et de pierres roulées; mais la quantité de pierres qui s'y ti luve mêlée à la terre ne nuit en rien à la vigueur de la végétalion le froment et la vigne y réussissent très-bien.

To ites ces monliigncs otïrent une particularité géologique digne de fixer 'attention du naturaliste. Pallas la signale dans les termes suivanti : « Dans un pays, dit-il, qui a des montagnes si élevées que dans lettains endroits la neige et la glace s'y conservent tout l'été, qui d lilleurs est isolé par la mer, on devrait, selon les lois générales le la nature, s'attendre à trouver les trois ordres de montagnes les primt/ites granitiques pour centre d'élévation, les schisteuse- secondaires, et les tertiaires a couches horizontales mêlées de pétrii cations ; ou bien , comme en Sicile , un noyau ou centre \ olcaniqa , et les couches secondaires et tertiaires sur les contours. Mais en 'J .uride il n'existe ni l'un ni l'autre de ces arrangements observés dans lous les autres pays de montagnes. L'on ne voit dans l'cscarpemenl maritime de toute la haute chaîne des alpes de la Tauride rien que « es couches secondaires du dernier ordre inclinées sur l'horizon à un ingle plus ou moins approchant celui de 46° et presque toutes plus < t moins parallèles posées dans une position qui varie entre le sud « test et le nord-ouest. Toutes ces couches sont donc coiipéespar la dii iction de la cote, et on les voit compléleinent à découvert sur l'esca penicnl maritime des montagnes comme les feuillets d'un livre ou lei lomcs d'une bibliothèque. »

Le) montagnes de la Crimée se présentent presque toutes sous Ja form< 4e croupes ou crêtes élevées qui vont se prolongeant suivant

la direction des couches horizontales dont elles sont formées. Ces croupes, hérissées de rochers et sillonnées de vallée- plus ou moins larges, sont coupées par escaliers au sud-est, el vues de ce coté présentent à l'œil une suite de terrasses; mais leur penic est plus douce au nord. Les plateaux de ces montagnes, qui peniiant l'été fournissent aux Tartares d'excellents pâturages pour leurs troupeaux, sont couverts de neige jusqu'à la lin du mois de mai. Les cours d'eau qui descendent de ces hautes chaînes se dirigent dans toutes les directions sans jamais se coufondie, quoique plusieurs d'entre eux soient trèsrapprochés, surtout près de leur point de départ.

Les ravins formés par les ruisseaux qui vont vers le sud sont généralement étroits et courts, mais d'un escarpement et d'une profondeur considérables en raison de la h.iuleurdes montagnes et de leur proximité de la mer. Ils ont rarement des communications entre eu\. Tous ces ruisseaux tombent en petites cascades immédiatement dans la mer, ce qui fait qu'on n'en voit pas dans celte partie qui aient un cours considérable. Il est plus facile de se figurer que de peindre l'eflirt pittoresque que produisent aux yeux de celui qui longe sur un navire les côtes accorcs de la nier Noire ces multitudes de cascades, qui, tombant de hauteurs prodigieuses, n'arrivent au goufl're qui les engloutit que sous la forme d'une pluie brillante à laquelle le jeu de la lumière prête la plupart du temps la transparence et l'éclat du prisme.

Les vallons ou pentes douces et les ruisseaux qui se dirigent vers le nord se réunissent au contraire en plusieurs endroits, et forment par leur jonction les cours d'eau les plus importants de la Crimée, qui ont leurs embouchures soit à l'ouest dans la mer Noire, comme le B'juuuk-Ourou ou Tehernaïa , le Balbecl; , la h'alcha et VAInti: soit au nord-est dans la mer de Sivach ou dans la nier d'Azof, comme !e Salyliir, et les nombreux afHuents du h'ura-Sou , les trois Indales ou Andales, le Soubache et le /luulgantik oriental.

-Malgré leur imporlance relative, la plupart de ces rivières ne ressemblent qu'à des ruisseaux de montagne, dont le lit large et pierreux est quelquefois à sec, mais qui débordent souvent à l'époque des grandes pluies el de la funle des neiges et deviennent alors des torrents impétueux qui se précipitent avec violence, arrachant, déracinant et entraînant tout ce qui se trouve sur leur pass.fge.

Dans les vastes plaines ou sieppes qui pariant du pied des montagnes se dirigent vers le nord dans toute la largeur de la presqu'île, on rencontre des terrains limoneux oii le sel se tioiivc mêlé à la terre, ainsi qu'une grande quantité de lacs salés d'où l'on tire iionseulement tout le sel qui se consomme en Crimée, mais encore les quantités bien plus considérables i\in servent à alimenler de cette importante denrée toutes les provii:i?s mcridionalis de la Russie, avec la Jloldavie, la Yalachie et les aulu-s pays danubiens.

C'est principalement sur les bords de la Dier Putride et dans les environs de l'isthme de Pérécop qu'on rencontre cette sorte de lacs. Quelques uns d'entre eux se dessèc'jenl a peu près pendant les grandes chaleurs de l'été et n'olLeiit plus à cette époque de l'année qu'une vaste étendue de terrain que recouvre une couche blanchâtre de sel cristallisé.

A quoi doit-on attribuer la présence dans l'intérieur des terres de ces immenses quantités d'eau salée? On ue le sait pas encore d'une minière positive ; mais on pfiise généralement que la nier recouvrjnl autrefois une grande partie de ces pl.iines très-basses, ces lacs devaient être à une époque plus reculée des anses de la mer à l'entrée desquelles le roulement des x'agues avait jadis formé des barres en y amoncelant le sable et le limon du fond de la mer. Lorsque le niveau de cette mer est venu a baisser par un de ces phénomènes qui se sont produits sur plusieurs points du globe, ces barres demeurèrent à sec el les bassins des anses se trouvèrent ainsi séparés de la mer et prirent la forme sous laquelle ils se montrent encore aujourd'hui. L'évaporation des eaux est assez considérable pour cristalliser le sel de la masse d'eau marine qui est renfermée dans leurs concavités larges et peu profondes. Il semblerait que ces mines de sel dans lesquelles on puise depuis un temps immémorial devraient commencer a s'amoindrir; on n'y remarque cependant aucune diminution sensible, ce qui a fait conjecturer, non sans quelque raison, qu'il ne serait pas impossible que quelques-uns de ces lacs renfer- massent des sources salées. Ces sources ne sont cc()eiidaiit indiquées par aucun mouvementparticulicr ni par aucun courant à la superficie des eaux.

Le Sivach semble devoir son origine aux eaux qui ont produit les lacs salés , dont il ne difl'ère au surplus qu'en c- qu'il a conservé par le détroit de Clicnitch une communicutiou avec la mer d'Azof. Les vents d'est et du nord , qui sont extrêmement violents sur cette mer, poussent devant eux des vagues immenses qui dans leur mouvement entraînent elles-mêmes le sable vers la côte orientale de la Crimée. Lorsque la mer était encore plus élevée, ces vents ont dû former une longue barre à quelque dislance de la côte et parallèle à cette côte par la réflexion des vagues. Cette barre, maintenant mise à découvert par l'abaissement du niveau de la mer, est la langue de terre connue sous le nom il'Arabat, dont la forme même, sa côte unie et sablonneuse à l'orient ainsi que son élévation uniforme et peu considérable indiaiuuit suQisamuien' l'origine; et il est permis

de croire que le Sivach serait aujourd'liui un grand lac salé s'il n'avait conservé avec la mer d'Azof , par la passe étroite que nous avons déjà nommée, une communication directe, qui ne donne pas pourtant assez de circulation à ses eaux pour les préserver de la pourriture qui se fait sentir au loin pendant l'été et l'automne, et avait mérité à celle étendue d'eau le nom de mer Pulride , sous lequel les anciens la désignaient.

Les principaux lacs salés sont ceux qui avoisincnt Pérécop. Les deux plus importants sont connus l'un sous le nom de Slaroé- Osero (vieux lac) et l'autre sous celui de Krasnoé-Osero (lac rouge). Dans ces lacs, comme dans tous ceux de la péninsule , le sel se forme depuis le milieu de juin jusqu'en août. La chaleur fait alors évaporer l'eau et accélère la condensation des principes salins. Ou enlève avec des pelles de bois les mottes de sel qui s'y sont formées. Le peu de profondeur et la fermeté du terrain permettent d'entrer dans plusieurs de ces lacs avec de lourdes voilures traînées par des bœufs et

qui visita les lieux quelque temps après, crut devoir consacrer dang son ouvrage une relation détaillée de ce singulier événement.

D'après le récit de cet illustre voyageur, l'endroit où s'ouvrit le nouveau gouffre était un petit creux sur le haut d'une colline oit les eaux de neige et de pluie se conservaient ordinairement longtemps. Au moment ci-dessus indique (février 1794) il se fit en cet endroit une explosion épouvantable, le bruit fut semblable à celui du tonnerre, et eu même temps il sorlit du sein de la terre une gerbe de feu qui dura environ une dcmi-beure avec accompagnement d'une fumée noire et épaisse. Au bout de ce temps la flamme disparut, mais la fumée continua ainsi qu'une forte ébuUition qui jetait des flots de vase à une assez grande dislance du cratère. Depuis ce temps la vase a continué de déborder, mais lenlement, el a formé plusieurs coulées qui du faite de la colline se sont répandues irrégulièrement vers la plaine. Au dire de Pallas, la masse de vase qui s'était épanchée par cette ouverture pouvait être évaluée à plus de cent mille

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Le jeune Hadjy présenté aux mirzas par le p&tre Obérai.

de les charger dans le lac même. C'est également avec de grands chariots allelés de bœufs que les habitants de la Crimée transportent pendant l'élé une partie du sel ainsi récolté dans la Pologne, la Russie Blanche, la Nouvelle-Russie, l'Ukraine et plusieurs gouvernements voisins : on en exporte une assez grande quantité en Anatolie et à Constantinople.

Comme le Sivach tous les lacs salés sont pour la Crime autant de foyers d'infection, el c'est ii leur funeste influence qu'il faut surtout attribuer les fièvres inlermiltcntes dont nous avons eu plus haut occasion de signaler le danger.

La présence des lacs salés n'est pas le seul phénomène particulier au sol de la Crimée. La prcsqu'ile de Kerlcli et l'ile de Taman , qui n'en est séjiarée que par un bras de mer, possèdent en plusieurs endroits des sources abondantes de pétrole el des gouffres ou siphons qui regorgent un limon salé mêlé à une grande quantité de gaz. Plusieurs de ces gouffres sont niainlcnanl enlièremcnt desséchés; d'autres au contraire sont en pleine aclivité et continuent à vomir des flots de vase liquide qui s'échappent en bouillonnant à cause de l'abondance du gaz qui se trouve mêlé a la vase.

Au mois de février I7!)4 s'ouvrit dans l'ile de Taman un nouveau vdlr.iii vaseux. Celte éruption fut accompagnée de circonstances telles que le monde savant s'en préoccupa et que le voyageur Pallas,

toises cubes. Au mois de juillet de la même année 1794 les coulée» s'étaient desséchées et l'ouverture du cratère qui était au centre se trouvait bouchée par la vase pareillement desséchée, de façon qu'on pouvait passer dessus sans aucun risque; mais le bouillonnement affreux qu'on entendait encore dans l'intérieur de la montagne prouvait assez que ses entrailles n'étaient pas aussi paisibles que la surface. Depuis celle époque en effet plusieurs coulées nouvelles ont eu lieu a diverses reprises.

Quelques années après, en 1799, un autre volcan vaseux donnait naissance à un nouveau phénomène non moins extraordinaire. Le 5 septembre de cette année, après un grand bruil souterrain accompagné d'un tonnerre effroyable, on vil s'élever du fond de la mer d'Azof, vis-à-vis Temiouk , une ile d'environ cent toises de circonférence, dont le centre parut jeter de la vase, et qu'une éruption volcanique couvrit tout à coup de feu cl de fumée. L'année .suivante on n'apercevait plus de traces de celle ile, soit qu'elle eût été dissoute par les vagues ou qu'elle se fût enfoncée dans la mer aussi spontanément qu'elle en élait sortie.

Dans ce p.iys, oii les îles s'élèvent et disparaissent dans l'espace d'une année, on voit aussi parfois des monla|;nes entières crouler et s'abimcr sur elles-mêmes : témoin ce qui arriva dans les environ! de Koutchoukoy le 10 février 1784.

HISTOIRE DE LA CRIMEE

Du sommet d'une moiilagne ilcsccmlait un ruisseau qui sVtait creusé un lit dans le flanc nu-uie de l'escarpenienl. Le 10 IVvrier, la terre couiuipuç.i ii se fendre et à so si'parcr, et il se forma deux j'nor- Dies crevasses "dans lesquelles s'engloutit cl disiianit tout entier le ruisseau, qui faisait tourner deux moulins. Cependant la terre continuait à se crevasser et a s'enir'ouvrir de jdus en plus en plus, et le» Tartares, effrayés par ces signes sinijulicrs, désertaient leurs habitations et fuyaient en poiissant devant eux leurs bestiaux, non moins épouvantés qu'eux-mêmes. Tout ii coup, au milieu de lu uuit, il se lit un fracas éiH>uvautable. Toute la crête de la montagne, sur une longueur de prt'S de deux kilomètres et sur une larjjeur de sept à huit cents mètres, se détacha de sa hase et vint s'a laisser sur elle-même.

Cet écroulement, qui dura i)lusieurs jours, creusa une fosse de vingt mètres de i)rofondeur dans la(iue!le demeurèrent U!ie grande créie et deux iwiiles crêtes parallèles de la roche dure. A mesure qu'une partie de la pente escarpée se détachait du roc, toute la masse pesait dans la même proportion sur sa hase , et le rivage avança dès lors dans la mer dans une circonférence de près de deux cents mètres. Plusieurs maisons et jardins placés sur le flanc de cette montagne disparurent dans ce cataclysme ainsi que des champs tout entiers.

Aussi imprévoyants que les habitants du Vésuve, qui, le torrent de lave écoulé, viennent reprendre la place un instant envahie par le flot incandescent, les Tartares propriétaires des maisons disparues sont bientôt venus replacer leurs habitations sur les lieux d'où le fléau les avait chassés, sans penser qu'un jour ou l'autre le phénomène peut se reproduire et les engloutir avec leurs demeures !

L'air de la Crimée est généralement sain, pur, sec et léger ; c'est seulement dans les environs du Sivach et des lacs salés qu'il se trouve cor:cmi)u par des miasmes pestilentiels qui occasionnent à ceux qui le respirent des fièvres bilieuses et intermittentes.

La partie des montagnes est la plus saine et la plus agréable à habiter, tant à cause de son exposition et de la pureté de l'air que pour la bonté de ses eaux. Dans la plaine le manque d'eau se fait généralement sentir à une certaine époque de l'année ; il provient de la disposition du terrain, dont la surface unie et plane laisse glisser les nuages vers la mer. La nudité du terrain devient aussi une cause de sécheresse en ce que l'air qui le couvre s'éehaulTant plus aisément force les nuages à s'élever. Par suite des raêiues circonstances , les orages sont peu fréquents et s'arrêlent ordinairement sur les hautes montagnes, qui les attirent. Ils durent généralement peu, sont d'une grande violence, et presque toujours suivis de fortes pluies et de grosse grêle.

Nous passons aux productions de la Crimée.

La péninsule n'est pas riche eu forêts ; une très-petite partie de son territoire seulement est couverte par des bois. On n'en trouve guère que le long des montagnes de la côte méridionale. Les endroits qui produisent le plus de grands arbres sont les vallons situés entre Éalaklava et Yalta autour du pied du Tchatyr-Da^h et dans les profondes ravines qui se dirifjent vers Ouskoul; les lieux moins élevés ne sont couverts que de taillis nains ou de petits arbustes. Dans certaines parties des montagnes on trouve des troncs énormes de chênes, de hêtres et de charmes, qui sont sans doute d'un usage inappréciable pour la marine, mais qui sont loin de suffire aux Russes pour les besoins de leurs constructions navales.

Les arbres forestiers les plus répandus en Crimée sont le pin, le hêtre, le tilleul, le chêne, le charme, le frêne, plusieurs variétés de peupliers, différentes autres espèces d'arbres et de buissons.

Les forêts de la Crimée servent de retraite à une grande quantité de chevreuils, de lièvres et de daims.

La nature n'a refusé ii ce pays aucun des avantages qu'on peut attendre de sa position. Les prairies et les montagnes olTrent d'excellents pâturages, les plaines réunissent toutes sortes de grains, les mêmes vergers voient mûrir les fruits du nord et ceux des climats plus généreux, tels que le raisin, l'olive et l'orange. La bonté du terrain et l'heureuse température du climat permettent aussi à ce pays de cultiver plusieurs productions exclusivement propres aux pays chauds.

Nous avons déjà donné avec Pallas une nomenclature détaillée des arbres à fruit, nous n'y reviendrons pas, et nous nous bornerons à signaler en passant que le pays, principalement dans sa partie méridionale, est couvert de vergers oii croissent des cerisiers, des pêchers, des abricotiers, et autres arbres, qui, abandonnés pour ainsi dire aux soins de la nature, n'en donnent pas moins des i'ruils de bonne qualité. Avec une culture plus soignée on pourrait en peu d'années multiplier avec succès une partie des prcducliaus des contrées les plus éloifpiécs ou les i)lu3 dilîérentes.

Les jardins potagers ne sont pas moins riches que les vergers. On y cultive les melons, les concombres , les pastèques, les citrouilles, les choux, les carottes, les betteraves rouges et blanches, la mayenne on mclongcne, les fèves, les haricots, les pois chiches , et quantité d'oignons.

Le sol de la Crimée abonde également en plantes » fourrage ; cette contrée poss-Maiit non - seulement une gr.inde variété de pâturages, mais encore les meilleures espèces d'herbes employées ordinairement pour les prairies artificielles.

Les céréales y prospèrent admirablement; celles qu'on y cultive de préférence sont : le froment d'hiver, le blé de mars, le froment jjreç ou arnaute, l'épcautre, le seigle d'hiver, celui d'été, l'orge d'hiver commune, l'or^îe distique ou d'été, l'avoine, le mais et le millet.

Le lin se récolte dans les champs arrosés, sur le penchant des mon. tagues et près de la côte méridionale. Le tabac de Virginie croit dans plusieurs parties de la péninsule, la garance pousse dans les bas-funds d'iukermann, la gaiide et le safran se cueillent sur les muntagues et dans les vallées de la côte méridionale ; les vallons d'Aloupka sont couverts de lauriers et d'oliviers , le tércbinthe croit dans les jardins près de Soudagh , le long de l'Aima et sans culture dans les vallées méridionales. Lntre Yalta et Alouehla on rencontre r.iguus-caslus et de nombreux buissons de sumac ou vinaigrier. Le plaqueuiinier, lu lotus des anciens, s'élève dans les environs de lialaklava, tanilis que dans les mêmes contrées l'arbousier s'échappe «les fent<'S des rochers les plus escarpés. Les montagnes argileuses de SouUagU soûl cou-^ vertes de câpriers, et dans un grand nombre de vallées la vigne, soutenue par des échalas ou (jrimpant le long des arbres, donne des vins rouges et blancs dont queli|ues-nns sont avec raison fort estimés.

Le règne animal est moins riche que le règne végétal. Parmi les bêles fauves on compte les chevreuils, les daims, les loups , les renards, les blaireaux, les fouiues, les putois et les lièvres. Les bords de la mer Noire et de la mer d'Azof sont fréquentés par des marsouins et des veaux marins.

Les animaux domestiques sont : les chameaux ii deux bosses, les buffles, les boeufs, les vaches et plusieurs espèces de moulons. Les chevaux y sont nombreux et d'une race qui rappelle par sa vigueur et sa légèreté le type si fameux des coursiers arabes,

La Crimée possède aussi une race parliculière de grands chiens lévriers fort estimés pour la chasse.

Les troupeaux de bœufs et de moutons forment une grande partie de la fortune du pays. Les nobles tartares en sont les principaux possesseurs. On voit ces aniinaux répandus par milliers dans les steppes, et souvent tous apparlieunent ii un seul propriétaire. Le chameau est généralement employé par les Tartares comme bête de tir; ils l'altelleut il des chariots couverts, à quatre roues, appelés madshari, qui leur servent à transporter leurs familles.

La Crimée possède un grand nombre d'oiseaux parmi lesquels on dislingue les vautours des Alpes et d'Egypte, l'autour , le milan et une espèce de faucon que les Tarlares dressent pour la chasse au vol, qui est un de leurs plus grands plaisirs.

Ou y rencontre i.ussi la corneille, la pie, le merle , la perdrix , la bécasse, l'élourneau, les grives , les cailles, les alouettes, le rossignol, le roitelet, le pinson, le chardonneret, la mésange, le moineau et l'hirondelle. Ces derniers oiseaux sont pour les Tartares les objets d'une prédilection toute parliculière. Ils entrent jusque dans leurs maisons et bâtissent leurs nids dans leurs chambres. La présence de ces visiteurs ailés est regardée comme une faveur dans les maisons, qu'elle débarrasse des mouches et autres insectes iucom modes.

Outre les outardes et les hérons, qu'un rcuconlre dans toutes les plaines et sur le bord des rivières , les canards sauvai;es et autres oiseaux de passage se montrent aussi en Crimée, à dilYéreutcs époques de l'année.

Les eaux douces de cette contrée nourrissent plusieurs espèces de poissons, parmi lesquelles il faut citer des truites saumonées d'une grosseur extraordinaires et d'une qualité cvcellcnte.

Les mers qui environnent la presqu'île abondent en poissons, mais c'est il peine si la population indolente qui habite ces côtes cherche dans la pêche une ressource alimentaire. Les principaux de ces poissons sont l'esturgeon, le mulet, le maquereau, la sardclle, la pastenague , la sardine, le rouget -barbet et plusieurs espèces de labres dans le nombre desquels se trouve le perroquet. Un poisson particulier à ces mers est une sorte de limande d'une grosseur considérable qu'on ne trouve nulle part «illeurs que dans la mer Noire et dans la mer d'Azof.

Les testacées sont dans les rivières les écrevisse»; dans la mer, le crabe, la crevette, l'huilrc, les moules, les coquilles ridées, les manches de couteau et les limaçons.

Les reptiles sont en petit nombre en Crimée. On trouve dans les montagnes quchpies serpents; on voit dans les marais plusieurs espèces de lézards et de grenouilles ainsi que des tortues d'tau douce.

La Crimée n'offre point une grande variété d'insectes. Ou n'y élève point de vers à soie; mais on y prend un soin tout particulier des abeilles, qui donnent un miel excellent : ressource inappréciable pour les Tartares, qui en fout un grand usage. Leur manière de garder et de prendre les abeilles ne dénient pas la simplicité ordinaire des habitudes de ce peuple. Les gens de la campagne forment des cylindres avec des tiges de jeunes arbres d'environ six pouces de diamètre, dont ils évident presque tout le bois ii la réserve de l'écorce , ensuite ils en ferment les extrémités avec du plâtre ou de la boue, ;i l'exci'pliou d'une petite ouverture qui sert iila circulation des industrieuses ouvrières. Le miel de Crimée est d'une qualité très-supérieure. Les abeilles, comme dans la Grèce, s'y nourissent du thym des montagnes et de toutes les autres fleurs que le pays produit spontanémeiil.

Certains insectes dangereux iufeslcut la péaiusulc. Ils sont de trois

HISTOIRE DE LA CRIMEE

sortes. Les deux prcnilèrcs apparliciuicnt au genre araignée. L'une est la grande larcnlule noire connue dans plusieurs parties du midi de l'Italie où depuis longtemps elle est si fameuse parle nom qu'elle a donné à la danse, qui, dil-on , guérit de sa morsure. A.u dire de certaines personnes, ic venin de cette araignée pourrait, sans ce remède , avoir les suites les plus funestes. Cette araignée parvient dans la Crimée à une taille ciTrayanle. On en a vu qui placées sur une table dans leur position naturelle, embraïsai«ni; dans leurs bras velus une circonférence d'un diamètre de près de trois pouces. L'autre, quoique Irès-pclite, est beaucoup plus duJigereuse; elle est de couleur jaune et armée de deux tendons qui ne sont pas sans quelques rapports ?vcc les bras d'une écrevissc. La troisième espèce d'insecte redoutée pour ses morsures se nomme cent-pieds ou scolopendre. Elle est très-commune dans les expositions chaudes. On rencontre aussi quelques scorpions dans certaines parties des montagnes.

II existe en Crimée une autre espèce d'insect;s, qui, bien que sans venin, n'en sont pas moins par leur multiplicité et leur voracité une plaie hideuse pour le pays : nous voulons parler des sauterelles. Les steppes sont quelquefois littéralement couvertes de leurs corps; et comme elles se précipitent ordinairement en troupes innombrables, elles présentent l'aspect d'une neige épaisse qui serait obliquement chassée par le vent, et jetterait comme un voile impénétrable entre la terre et le soleil. Les voyageurs qui traversent les plaines oii elles s'abattent disparaissent en un instant eux et leurs chevaux sous cette pluie d'une nouvelle espèce. Les Tarlares racontent, à l'occasion de ces sauterelles dévastatrices, des histoires que nous n'oserions citer même en leur en laissant toute la responsabilité. Ils parlent en effet d'hommes et de chevaux étouffé^ spontanément sous le poids d'une myriade de ces insectes.

En quelque lieu que s'abattent ces sauterelles, tous les produits végétaux disparaissent , rien n'échappe u leur voracité, depuis les feuilles des arbres jusqu'aux herbes des plaines : champs, vignobles, jardins, piUurages, tout est dévasté, et quelquefois la seule trace qui reste après leur passage sur le sol dépouillé se réduit à des couches dégoûtantes de cadavres entassés, dont la mauvaise odeur suflirait pour engendrer la peste; on compreiul frcilcment, à l'aspect des dégâts occasionnés par ces inseelos, que l'Kg'ypte ait autrefois mis leur présence au nombre de ses plaies les plus douloureuses.

Nous sommes loin d'iivoir tout dit sur la description physique d'un pays pittoresque, dont les beautés et les particularités pour être racontées en détail exigeraient plus d'un volume; mais le cadre étroit dans lequel le plan de cet ouvrage nous contraint de nous restreindre ne nous permet pas de plus longs développeuients à cet ég.ir<l, et nous passons de suite à l'esquisse rapide des événements qui depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours se sont accomplis sur le sol de la poétique Chersouése.

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