X.'HISTOiaE
Temps fobuleux. — Les Tauriens. — Les Anjazones. — Les Snylbes. — Iphigénie en Tjuriile. — Colonies grecques. — Nouvelle invasion des Scythes. — Les Sarniales. — Fondalion de Panlicapée. — Los rois leuconiens. — Milbridate et l'ère pontique. — Les Uomains. — Invasion des Alaius. — Invasion des Goths. — l'hatnace et Savrooiates. — Attila et les Huns. — Déluge de barbares. — La Crimée prend le nom de Kliazaria — Khurson. — Le pape Martin.
— L'empereur Justinien il. — Apparition des Pouihcnègues. -,- Vladimir.
— Genghis-Khan. — Mongols etTariares. — Empire du Raplchack. — Génois et Vénitiens. — Fondation de CqlTa. — Histoire do la colonie génoise. — Tamerlan — Klians de la famille Ghéraï. — Les Turcs en (.rimro — Apparition des Russes sous limpératrico Anne. — Catherine 11. — Poternkin. — Conquête de la Crimée par les Russes. — Voyage de Catherine en Crimée. — Montre du dernier khan ChahynGhcraï. — Mort de Poternkin.
Nous l'avons dit, les annales de la Crimée commencent par des fables; maisce.i fables sont attrayantes, elles ont bercé notre enfance et fait rêver notre jeunesse. A l'heure qu'il est, elles servent encore peut-être ii charmer le soir devant les feux du bivouac les courts instants de loisir que les travaux de la conquête laissent ii nos soldats. <,.)uc de raisons pour qu'il me soit ici permis, sinon de les raconter, du moins de les rappeler en peu de moisi
Les premiers peuples connus qui habitèrent les montagnes de la Tîuride étaient originaires de ces mêmes contrées. On les nommait les Taures ou Tauriens; mais ii pcinç on a le temps de s'arrêter sur te nom, que voilii les Taures qui disparaissent et sont remplacés par lis Sikolotcs, nation barbare qui apuartic.'! ;i la grande famille des Pcythes. Devant celte invasion, les Taures se retirent de la plaine et vont se réfugier dans les montagnes.
Cciicndant leur population s'accroît. Trop à l'étroit dans leurs montagnes et pou disiiosés ii s'adonner aux arts et il l'agriculture, ils vivent quelque temps de vol et de pillage, et descendent de leurs pics inaccessibles pour enlever les Iroupeaiiï de leurs vainqueurs devenus propriétaires des basses Icrrcs.
Une nouvelle invasion vient bientôt confondre sous le même joug les vainqueurs et les vaincus de la veille; les Amazones, ces singulières héroïnes dont l'antiquité a tant p^rlé, en débordant sur l'Europe avaient envoyé une expédition en Tauridc. Ce n'est pas moins de quatre cents ans avant les Argonautes, si l'on en croit Hérodote, Justin et Strabon, vieux conteurs d'un monde enfant, que ces hordes indomptables de femmes, république capricieuse, tantôt cruelle , tantôt clémente au sexe ennemi, cnvahissenletconquièrentlaTauridc. A peine établies elles fondent des temples et y pratiquent le culte barbare qu'elles ont importé d'Asie : une vierge en et la prêtresse; les vielimcs en sont des hommes. Le plus fameux de ces temples est celui bâti sur le cap appelé depuis cap l'arthenium : il est consacré à Diane Travopolitainc; la statue de la déesse préside a d'horribles boucheries humaines.
La domination des Amazones se prolonge sur la Chersonèse et continue pendant un certain laps de temps. La guerre est devant Troie. Les dieux irrités retiennent à la fois les vents captifs et les flottes grecques en Auiide, un sacrifice humain est exigé. Iphigénie, la fille du roi des rois, est désignée comme la victime expiatoire. La chaste et pure jeune fille ne meurt pas cependant sous le couteau de l'alïreui Calehas; enlevée, elle s'enfuit en Tauridc, et de victime devient prêtresse : on sait le reste, l'expiation imposée à sa main fraternelle et comment Oreste, aidé de son fidèle Pylade s'enfuit avec elle en Argos après avoir ravi à la Tauride la statue et la prêtresse de l'implacable déesse.
Cependant les Scythes , chassés de la Tauride par les Amazones, prennent plus tard une revanche éclatante. Ces guerriers , (ju'on pourrait appeler la tempête à cheval , tombent au galop sur la Tauride et chassent a leur tour leurs belliqueuses rivales.
Mais, étrange et merveilleuse histoire ! voici qu'Hercule et Thésée, à la suite d'une expédition contre les Amazones de l'Asie, emmènent avec eux en captivité quelques-unes de ces femmes soldats. Un vaisseau qui porte un certain nombre des plus illustres captives échoue sur les côtes de la presiju'îlc Trachée dans le Bosphore même. Echappant à la vigilance des Scythes, ces femmes intrépides s'emparent d'un haras de chevaux, côtoient le rivage de la mer Putride, rav;igcnt tout sur leur passage et cherchent u se frayer un chemin jusqu'à l'isthme de Pérécop. La terreur est parmi les Scythes; mais bientôt rassurés sur le nombre de leurs ennemis, ils se présentent au-devant du torrent dévastateur. Non loin de Pérécop , les guerrières se rencontrent avec les Ilippomolgues qui se nourrissaient du lait aigri de leurs juments. Honteux d'écraser sous le nombre une poignée de femmes déjà fatiguées par une longue expédition, les Scythes se contentent alors d'opposer aux indomptables Amazones les plus jeunes et les plus beaux d'entre leurs guerriers. « Ce fut comme à la bataille de Pharsale, dit un ingénieux écrivain, on se frappa au visage et au cœur, mais les blessures ne furent pas mortelles; la paix fut bientôt faite, elle n'avait point été achetée par du sang. " Par suite du traité d'alliance les vaincues allèrent s'élablir avec leurs vaiiuiucurs au delà du 'Fanais, oii elles donnèrent naissance à la nation des Sauromates.
Antérieurement à cette époque , Jason et ses intrépides nautoniers étaient venus aborder sur les côtes de la T''u"'"lc. Les Grecs, amis des aventures et du merveilleux, n'avaient eu garde d'oublier la route tracée par leurs plus anciens navigateurs, et déjà, au milieu du sixième siècle avant l'ère chrétienne, les Milésiens avaient bâti sur la petite presqu'île de l'Est Panticapée ou Bosphore, auj. urd'hui Kertoh et Théodosie, depuis Cafl'a. De leur côté les Héraclioles du l'ont avaient fait voile vers ces parages coiijointcmenl avec les Déliens de la côte septentrionale de l'Asie Mineure, et avaient b.'iti Khcrson sur le territoire des Tauriens; depuis cette époque ic commerce de la Grèce avec ces contrées prit de jour en jour un nouvel accroissement.
Ce ne fut pas cependant sans combattre que les colonies grecipics parvinrent à prendre racine sur le sol de la Tauride, elles trouvèrent pendant longtemps de rudes et infatigables adversaires dans les Scythes qui étaient alors en possession de la Chersonèse.
Ces peuples qui ont pesé si longtemps sur le pays dont l'histoire nous occupe méritent d'être connus.
Les Scythes étaient des tribusnomadcs qui ii'avaicnt pour demeures que des lentes à comparlimeuls qu'ils dressaient sur leurs chariots, afin d'être prêts à partir au premier besoin. Ils portaient la barbe longue et étaient généralement couverts de peaux de mouton, les chefs seuls se revêlaient de la dépouille des bêtes fauves. Us coinbaltaicnt à cheval et se servaient de massues, de javelots, d'arcs, faits avec des cornes d'antilope, et d'une sorte de glaive. Us étaient bons cavaliers cl excellents archers. A la guerre ils goûtaient le sang des premiers cnncuiis qu'ils avaient tués cl coiipaieut la tête à tous les autres. Ils adoraient une divinité barbare, sous la figure d'un glaive, et ajoutaient la plus grande foi aux jongleries de leurs devins, qui exerçaii nt aussi la médecine. Leurs principales richesses, comme celles de tous les peuples nomades, consistaient en troupeaux de bœufs et de moutons, dont ils man;, •licnt la chair, tout en lui préférant de beaucoup celle du cheval, leiu' nuls de prédilection.
Parmi plusieurs coutuiiicssi'iigulicrcs et barbares pratiquées par se»
peuplades, nous nous bornerons à citer ici les cérémonies qu'ils accomplissaient aux funérailles ilc leurs chefs Ouand un roi mourait SCS amis enduisaient son corps de cire, lui fendaient le ventre et le remplissaient de parfums et d'iierbes aromatiques. Ce premier soin accompli ils recousaient le cadavre etl'cntcrraicnt avec une des concubines du défunt qu'ils avaient étranglée ainsi qu'un cuisinier, un éclianson et un palefrenier. Us étranglaient encore une cinquantaine de ses serviteurs avec un pareil nombre de ses chevaux, leur ôtaieut les entrailles, les bourraient «l'herbe et de foin. Puis hommes et chevaux ainsi empaillés étaient disposés autour du tombeau, les hommes maintenus à cheval à l'aide d'un pieu qui leur traversait l'épine dorsale. Dans leur féroce ignorance ils se figuraient que ces malheureuses victimes pouvaient encore défendre leur maitre et veiller à ses besoins.
Ces farouches conquérants dominèrent cnTauride jusqucs environ 380 ans avant Jésus-Christ , époque à laquelle ils furent exterminés par les Sarmates qui passèrent comme un torrent et laissèrent les
d'Asie, fut plus tard définilivemenl constitué en royaume par Leucon, dont la dynastie prit le nom de Icuconienne , sous le(|uel elle est connue dans l'histoire. Plus heureux que bien des royaumes plus puissants, ce modeste Etat ne demeura pas moins de huit cents ans sous cette forme de gouvernement ; car les Romains, qui furent après les (irecs les protecteurs ou plutôt les suzerains de cette couronne, pensèrent qu'il leur était plus avantageux de laisser subsister sous son propre gouvernement cette sentinelle avancée de la civilisation, que d'y dominer eux-mcmes par leurs lois et par leurs proconsuls
11 ne faudrait pas croire cependant que durant toute cette longue période le petit royaume de iiosphore n'eut ni révolutions ni vicissitudes, il en eut au contraire beaucoup. De nombreux changements de dynastie se font remar.juer dans la longue suite de ses rois.
Mithridate lui apporta l'ère pontiquc. Ce roi de Pont, grand homme, sans contredit, mais grand homme à la façon des barbares; tout couvert du sang de sa famille, rêvant la gigantesque entreprise d'une expédition en Italie, ne dédaigna pas de mettre ce petit Etat au
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Voyage de Catberine en Crimée.
Taurinicns s'élablir derrière eux et étendre peu à peu leur domination sur la picsqu'ile presque tout entière.
Pendant que les barbares de l'une et l'autre rive du Don venaient tour à tour ensanglanter le sol de la Tauridc et s'en disputer la possession les colonies giecqucs s'éluieiit rendues assez iniissaaics pour maîtriser les barbares, et elles comincnçaient ii étendre leur dominalion dans l'inlérieur des terres; Kherson ar ondissail son territoire et se doiin^.it des archonlcs, qui, malgré le litre ambitieux de roi qu'ils prenaient quelquefois, n'était lit en réalité que les premiers magistrats d'une répiibli(|iie vassale de la mélropole. l'anticipée s'agrandissait de son ( ôlé et devenait le centre d'un petit empire industrieux et florissant.
Les Milésiens fondaleurs de Panticapée ayant fini par faire alliance avec les Scythes, il résulta de leur agjlomération une popuhilion active et commerçante qui hienlôt se trouvant trop à l'étroit dans les murs de celle ville et dans ceux de Phamigoric éprouva le besoin d'élcndrc ses relations et de se soumeltrc à une volonté, unique et puissante, capable de prendre les mesures qu'exigeait la position de colonies placées sur les coiilins du monde civilisé en présence d'une nuée de barbares toujours en état d'agression. Organisé d'abord sous une forme réimblicainc, cepclil l'.lal, qui réunissait à ses possessions dans la presqu'île Trschée un territoire au moins égal sur la côte
rang de ses conquêtes. Les Sarmates avaient de nouveau envahi la Crimée, soumis les colonies grecques à leur payer un tribut, et menaçaient même d'une destruclion prochaine la république de Kherson et le royaume de Bosphore; Mithridate, appelé au secours de ces cités aux abois, entre dans la Crimée à la tète d'une nombreuse armée, se déclare le protecteur ou plutôt le maître des colonies grecques, et s'empare de toute la presqu'île, oii il fonde Eufiatoria, sur la cote occidentale, au lieu oii s'élève aujourd'hui la moderne Koslof.
ftlithridate jouit de sa conquête pendant l'espace de seize ans ; au bout de ce temps et vers l'année Cû avant Jésus-Christ, dépossédé lui-même de ses Etats d'Asie, vaincu et abandonné , il se retire à Paiilicapée , oii sa grande âme rêve encore h l'aide des Scythes , ses alliés, l'invasion et la destruclion de l'empire romain. Pour inspirer plus de conlîancc ii ces barbares et les décider ii le seconder dans ses vastes projets, il prend le parti d'envoyer ses filles sous la garde de quelques eunuques et d'une troupe de soldats chercher chez eux des C])oux et des secours. Mais cette escorte est à peine sortie de Panticapée que les soldats qui la composent, depuis longtemps travaillés Iiar la trahison, se révoltent , meltcnt les eunuques à mort et livient ks jeunes princesses aux Romains. Ce ne fut pas tout, un fils du roi dùrôué, Pharnace, se mit à la lète des révoltés pour assiéger son père
HISTOIRE DE LA CRIMÉE
dans son propre palais. On sait assez quelle fut la suite de cette conduite sacrilège. Abandonne de tous, incapable de résister aux rebelles et ne voulant pas tomber vivant au pouvoir des Uomains, qu'il déteste, le vieux roi de Pont ordonne au Gaulois Biluitusqui veille auprès de sa personne de lui prêter le secours de son épée pour lui sauver au moins la honte de la captivité , il est obéi. Rome se trouve enfin délivrée de l'adversaire le plus grand et le plus redoutable qu'elle eût eu depuis Aunibal.
L'infâme Pbarnacc envoya à Pompée le corps mutilé de son père , et demanda iiotir prix de son parricide le royaume de Pont et de Bosphore. On dit que le général romain à la vue du cadavre de ce grand homme ne put retenir des larmes de regret et d'indignation. Peutêtre était-ce chez lui un pressentiment qu'un jour son rival victorieux pleurerait aussi à la vue de sa tète sanglante.
Les larmes de Pompée ne l'empêchèrent pas cependant de prodiguer au parricide le titre d'ami et d'allié du peuple romain; il lui accorda également le royaume de Bosphore , mais il lui refusa celui
mais ils ont changé de nom : c'est désormais sous celui de Goths qu'ils figurent dans l'histoire. Une lutte sanglante s'engage entre les premiers et les nouveaux conquérants. Barbares contre barbares! Le» Goths l'emportent, les Alains sont expulsés ou réduits en servitude. Sous la domination de ces nouveaux maîtres, la Tauride perd son nom grec pour prendre celui deGothie. C'est pendant la période gothique que le christianisme fut porté en Crimée. On y érigea plusieurs évêchés à Kherson, à Bosphore et parmi les Goths.
Le royaume de Bosphore subsistait toujours, les Sarmates en convoitaient les restes chancelants. LesKhcrsonnites de la petite république d'Occident coururent au secours de ses cités éperdues, iU se jetèrent dans Panlicapée et soutinrent vaillamment le choc des Sarmates. Ou se battit longtemps , la victoire indécise ne savait de quel côté se tourner. Les armées fatiguées firent halte au milieu du sang. D'un commun accord on convint de remettre le sort des batailles aux mains de deux champions. Savromates fut élu par les barbares, le destin des Khersonnites fut confié à Pharnace. Le duel
Meurtre de r.hahyn-GhéraT.
de Pont. Après le départ de Pompée , l'assassin de Mithridate tenta de reconquérir les Etats de son père; il obtint en crtet quelques succès, mais son triomphe ne fut pas de longue durée : César, libre des soins plus importants qui l'avaient quelque temps retenu loin de Pharnace, quitte enfin l'Egypte, arrive sur lui comme la foudre , le conihiit et le met en complète déroute dans celte courte campagne dont le héros rendit compte en trois mots devenus ii jamais célèbres : \erii, ndi , vir.i (Je suis venu , j'ai vu, j'ai vaincu).
A partir de cette époque la Chersonèse a])partint aux Romains, qui se contentèrent pourtant de la faire gouverner par des fantômes de roi. (^'est ainsi que nous atteignons l'ère chrétienne. Vers le milieu du premier siècle les Alains ouvrent pour la Crimée celte longue période d'invasions qui pendant près de quinze cents ans fait de l'histoire de ce pays un douloureux martyrologe. Ces barbares pénètrent en Tauride, rendent tributaires les rois de Bosphore, exterminent IcsTauriniens et se rendent maîtres de toute la prequ'ile,sur laquelle leur domination se prolonge durant environ cent cinquante ans.
Ces Alains , peuplade nomade comme les Scythes, vivaient ii cheval et dormaient dans leurs chariots. Ilsrdis ii la guerre, acharnés au pillage, ils rasèrent Tliéodosie, et firent peser sur tout le pays une longue cl désastreuse servitude.
Vers le milieu du second siècle les Scythes reparaissent encore;
s'engage. Le Sarmate est un guerrier de gigantesque stature, bardé de fer, inébranlable comme un mur d'airain. Le Grec, au contraire , est faible et grêle ; mais la victoire n'est pas toujours pour les forts, témoin Goliath et son antagoniste. La ruse vient au secours de Pharnace : à un instant convenu d'avance son armée pousse trois grands cris, le guerrier sarmate frémit et s'inquiète, ses regards se détournent un instant du fer de Pharnace ; cet instant a sufli, le glaive du rusé Grec disparaît jusqu'à la garde dans le flanc du barbare, qui tombe pour ne pas se relever. Fidèles à la foi jurée, les Sarmates se reconnaissent vaincus et repassent en Asie.
Les Sarmates se reliraient comme ils étaient venus, semblables à un torrent; mais un autre torrent plus terrible ne devait pas tardera rouler ses ondes destructrices dans le lit abandonné par eux : c'est ici que prend place l'invasion des lluns.
Oes pciijjles, refoulés eux-mêmes i)ar les Tartares orientauï; se repliaient en masse vers l'Occident, une de leurs bandes prit sa route vers la ïaiiiide.
C'étaient Its barbares les plus féroces et les plus hideux que II Crimée eût encore vus. Leurs traits naturellement horribles étaient rendus plus elïroyables encore par les usages terribles et bizarres dont ils se plaisaient à augmenter leur difformité de naissance : à des corps épais et ramassés, à des membres forts et trapus, ils joignaient
JQ
HISTOIRE DE UX CRIMÊP
uuc grosse lèlc avec des ycui petits et enroiici's, utie bouche large et un teint livide. Paniii laffuiemciit de ccquel'on ppurruil appeler la prcleiition de la laideur, à la i.iaissaiicc de leurs eufiiulsils leur aplatissaient le nez et leur couvraient le front et les joues de cicatrices tailladées symétriquement. \ élus de la dépouille des bèlcs sauvages, U tète couverte d'une calotte de cuir, ils combaltaicnt sur des cUe-r vaux de petite taille mais d'une force et d'une agilité eslraordi-r naires. Lare et le sabre étaient leurs armes principales; comme les Gauchos des plaines du 3Ie\ique, ils y ajout.iient un lasso ou filet dont ils se servaient liabileiuent pour envelopper leurs ennemis. Leurs femmes et leurs enfants les suivaient dans leurs migrations guerrières; mais les vieillards restaient en arrière ou le plus souvent se donnaient la mort, car chez ces barbares, comme chez beaucoup d'autres peuplades sauvages, la vieillesse était un objet de honte et de mépris. Leurs chariots , traînés par des boeufs , leur servaient de demeures; leur nourriture, aussi grossière que leurs habitations, consistait en racines crues et en chair de cheval mortifiée sous la selle; leur boisson de prédilection était un mélange fermenté d'eau et de lait de jument aigri, ils en buvaient avec passion et presque toujours jusqu'à l'ivresse ; enfin, pour les peindre en quelques mots, leur férocité était si gr.mde, leur abrutissement et leur difformité étaient tels, que longtemps après qu'ils eurent disparu les peuples qu'ils avaient désolés n'en parlaient encore qu'avec un effroi superstitieux, et les regardaient comme une race infernale issue du commerce impur des démons avec les sorcières de la Scylhie.
Ces farouches conquérants descendirent sur la Tauride avec la rapidité d'un fleuve qui a rompu toutes ses digues; les Goths et les Alains, surpris, sans défense, disparurent emportés par les flots de celle marée montante qui s'étendit au nord jusqu'aux rives de la Baltique.
Leur roi était Attila, ce fléau de Dieu qui lançait ses farouches guerriers aveuglément, au hasard, contre les peuples que l'Eternel regardait dans sa colère, et qui se vantait que l'herbe ne repoussait plus aux lieux où son cheval avait passé. Uu jour pourtant, au mor ment oii il touchait presque aux bords de l'Atlantiqi>e , il trouva la mort aux champs Cataluuniens, et avec lui s'écroula comme l'ccuvrc d'un jour son empire gigantesque formé par le glaive et cimenté par la violence. Les Huns, disperb^és par la discorde, refluè:rent vers les peuples qu'ils avaient entraînés sur leurs pus, mais la Tauride ne fut pas pour cela délivrée des barbares.
D'autres conquérants arrivent liientùt sur le» traces des premiers; les Ougres ou Iyiiur,< pénètrent dans la (Ihersonèse, oii ils se maintiennent pendant deux longs siècles eo dépit de tous les efforts des Goths Tetraxiles. La péninsule est bouleversée par les guerres intestines de ces natious parmi lesquelles la politique astucieuse des empereurs grecs s'eflorce d'entretenir la haine et la jalousie.
Les Ougres disparaissent ii leur tour ; mais les barbares avaient appris le chemin de la fertile presqu'île : une invasion qui s'éloigne est remplacée toujours par une invasion qui arrive. Les Avares et les Géourgues, tribus appartenant à la race turque, viennent à leur tour s'implanter, se heurter et se combattre sur le sol de la Crimée. Egalement foulés sous les pieds des vainqueurs et des vaincus, les malheureux peuples de ces contrées n'ont même pas le temps de respirer entre deux invasions. Epuisés, haletants , il tournent dans leur douleur leurs regards suppliants vers les empereurs de iiyzauce , mais en vain ; ceux-ci ont bien assez de se défendre eux-mêmes contre le flot toujours montant de cette mer de barbares qui doit un jour les engloutir.
Il y eut pourtant un temps de repos, et les habitants de la Crimée commençaient à se croire délivrés pour toujours de ces fléaux dévastateurs, quand les Khazars débordent par l'isthme de Pérécop vers le milieu du septième siècle, refoulent les Goths dans les montagnes et fondent un empire puissant. Ces nouveaux barbares issus des Huns avaient été laissés par eux en Lithuanie, d'où ils avaient plus tard étendu leur domination sur de vastes et nombreuses contrées. Sous la loi de ces nouveaux maîtres, la Tauride change encore de nom et prend celui de Kliazaria. Partout pendant cette période on voit régner sur le sol de la presqu'île la désolation, l'anarchie et la misère, résultat inévitable d'une suite non interrompue de conquêtes et d'usurpations. Le fertile Etat de Khcrson est devenu luimême un .séjour si fâcheux, qu'il est alors désigné par les empereurs d'Orient comme un lieu d'exil où viennent tour it tour gémir plus d'un noble et illustre proscrit.
Parmi eux figurent au premier rang lui pape, Jlartin I'', et un empereur, Justinicn II.
Martin était un pontife respectable cl savant, mais il déplut à l'empereur Constance; et, malgré son rang, son âge et sa vertu, il fut traité par ce despote avec une cruauté inouïe. ^Malade, infirme, chargé de chaînes, il fut successivement traîné par ses bourreaux de la Calabre à Messine, de Messine à Constantinople, et enfin à Kherson; ce fut la dernière étape de l'exilé. Accablé par la maladie et les mauvais traitements, il finit par trouver dans cette ville un terme .i ses mau\ et ii son existence.
L'histoire de Jusiinien II est moins touchante, mais plus terrible. Ce monstre altéré de laog était surnommé ie Rhinotmete depuis qu'à
la suite d'une révolte qui l'avait précipité du trône le palrice Léontius lui avait fait couper le nez. Exilé à Kherson, il prit bientôl les Iiithilauls de celle ville eu une haine implacable pour quelques railleries qu'ils s'élaienl permises au sujet de sa mulilalion. Le cour altéré de vengeance, il déserta Kherson et se rendit auprès du khan des Khazars, qui l'accueillit d'abord avec bienveillance, et poussa l'intérêt jusqu'à lui donner sa sœur en mariage. Plus tard, gagné pur l'or des ennemis de ce prince, le khan se disposait à le faire périr. Théodora sa femme lui sauva la vie. U s'enfuit loin de son perfide beaufrère. Ucmonlé depuis sur le troue de Byzancc , ce prince voulut accomplir la vengeance qu'il méditait depuis longtemps contre Kherson; et il aurait détruit cette ville de fond en comble si elle n'eut imploré le secours des Khazars, qui furent assez puissants pour la protéger cnutre la colère du vindicatif empereur.
C'est vers cette époque que l'enipire des Khazars atteint l'apogée de sa puissante; les empereurs d'Orient recherchent son alliance, et plusieurs mariages viennent resserrer les liens de l'amitié entre les khans et les successeurs de Constantin.
•Mais, malgré leur puissance, les Khazars devaient avoir le sort des autres conquérants de la Crimée. D'innombrables cohortes émigrécs de l'Asie viennent vers l'an 882 imposer à ce malheureux pays le joug d'un nouveau maître. Ces derniers venus étaient les Patzinac.i, appelés encore l'etchcitégues, de race turque, barbares de mœurs nomades et sauvages comme les précédents, et dont l'histoire ultérieure est tout entière contenue dans celle du peuple russe.
La domination des Petchénègues ne dure que peu de temps; un autre peuple de même origine et parlaul la même langue leur succède : ce sont les Cummts ou L'iptchaks, désignés par les Russes sous le nom de Poluuizex. Leur invasion a lieu veus l'an 1 0- 0 de notre ère. Ces vainqueurs ne tardent pas à se confondre avec les Petchénègues vaincus, et paraissent être la souche des iNogaïs actuels. Ce fut sous leur empire que la Crimée devint de fait et de droit tout à fait indépendante des empereurs d'Orient.
La fin de celte désastreuse période, qu'on peut à bon droit appeler pour la Crimée l'ère des invasions, est caractérisée par l'apparition d'un nouveau peuple qui devait plus tard et à une époque de ci\ilisation ramener pour ce malheureux pays les temps désastreux de la conquête des barbares ; nous voulons parler de la présence des Russes en Tauride sous la conduite de VVladimir le Grand. Ce prince, après avoir poussé ses conquêtes jusqu'au pied du Caucase et dans les steppes de la Tauride, avait abjuré les faux dieux et s'était converti à la religion catholique grecque. Cette abjuration lui devint un prétexte pour s'emparer de Kherson : il prétendit qu'il trouverait dans les murs de cette ville des prêtres dont il avait besoin, et il alla les chercher à la tête d'une puissante armée. Il n'eut pas de peine à s'emparer de la ville, elle se rendit sans résistance; mais il ne la garda pas longtemps : il la remit bientôt après entre les mains de l'empereur de Byzance , dont il venait d'épouser la sœur.
Arrivés à ce point de l'histoire de Crimée , si nous nous arrêtons un instant pour jeter uu regard en arrière vers la longue suite des siè<lcs que nous venons de parcourir, nous ne voyons qu'un amas confus de peuples barbares qui se sont rués tour à tour sur ces fertiles contrées, ne laissaut sur la terre conquise d'autres traces de leur pas.sage que la destrucliou et la mort. Au milieu de tant île cruautés et de désordres un sentiment de dégoût et de tristesse s'empare de l'hislorieu, il détourne ses regards avec horreur, heureux de pouvoir les porter sur une période plus heureuse, qui, après tant d'épuisement et de sang, vient enfin faire luiic pour la Crimée des jours de repos et de gloire, et permettre à l'histoire d'enregistrer dans ses annales des fails d'une monotonie moins trisle et moins fatigante que ceux qui nous ont occupés jusqu'ici.
Tout est relatif, et la période qui s'ouvre pour la Crimée avec l'invasion des Tartarcs peut être comparativement au moins considérée pour ce pays malheureiu comme une époque de calme et de prospérité.
Ce fut vers l'an 1221 de notre ère qu'un grand mouvement d'impulsion fut donné par Gcnghis-Khan aux nations d'origine mongole, les Tartares et les Mongols projirement dits. Ces populations innombrables, qui erraient avec leurs troupeaux dans les steppes sans bornes qui s'élcndenl depuis les confins de la Sibérie jusqu'aux frontières de la Chine, se réunirent h la voix du grand chef qui les conviait au partage des richesses amoncelées dans Kiew et dans Byzance. L'ambitieux barbare sut mettre à profit un moment d'enthousiasme pour entraîner tous ces guerriers pasteurs loin des champs glacés que ni lui ni aucun de ses soldats ne devaient jamais revoir.
Le torrent guidé par Genghis-Khan lui-même passa loin de la Crimée, ses lieutenants seuls pénétrèrent dans la Russie et dans la péninsule. ToucUi-Khan son fils acheva la conquête des possessions russes en Europe, et Bathou-Khan son pctit-ftls, avide de luarchcr sur les traces de son terrible aïeul , se jeta à son tour sur l'Europe à la tète de six cent mille hommes. La Russie, la Pologne, la Hongrie disparurent sous cette tempête d'hommes et de chevaux. La petite Tauride n'échappa pas dav;iijl:^;;c au fougueux conquérant, cl bientôt elle se trouva comprise dans uu nouvel euipire, qui s'élcndail di nord de la mer Caspienne aux bords du Dnieper, et prit le nom de Kapt'
HISTOIRE DE LA CRIMEE
cliaJc. La ville d'Eski - Krim , l'ancienne Crimée, fut choisie pour résidence par le vainqueur cl passa ilis lors au rang de capilale.
Les princes du KaptcLak s'iutitnlaicut klians de la horde dorée. Bientôt, pour récompenser leurs jilus braves lieutenants ou dote.r leurs p;ircnls les plus chéris, ils divisèrent leurs conquêtes en plusieurs gouvernements qu'ils concédèrent en s'en gardant senlcjiient la suzeraineté. C'était introduire dans la constitution du nouvel empire un germe fatal qui devait amener sa dissolution et sa ruine.
Quoi qu'il en soit, sous la domination de ces nouveaux maîtres la Crimée cliangea coinplétemeut de face. Les Tartares, qui professaient la religion de Mahomet, se montrèrent tolérants envers les populations soumises, et le commerce ne tarda pas à reparaître sur cette terre qu'il n'avait abandonnée qu'à regret. Quelques villes de la côte devinieut plus florissantes que jamais, entre autres Sougdaïa ou Soldaïa, aujourd'hui Sondagh, qui acquit par ses relations une richesse et une importance telles qu'elle finit par donner son nom à tout le territoire que les Grecs possédaieut encore en Crimée, lequel fut appelé Sougdaïa.
Cependant les navigateurs de la Méditerranée, marchands aussi habiles que politiques déliés, flairaient depuis longtemps dans la Crimée une riche proie facile à exploiter. Venise, Gènes et Pise, ces trois républiques de marchands gcnlilshommcs, se disputaient alors l'empire de la mer et avaient commencé dès la tin du onzième siècle à tenter quelques opérations avec les peuples de la mer iXoire. Les Génois se dirigèrent plus particulièrement vers la Tauridc. D'abord ils se bornèrent à échanger les marchandises manufacturées de l'Europe contre les blés de la péninsule; mais bientôt, alléchés par les profits considérables qu'ils réalisaient dans ce commerce, ils aspirèrent à mieux et mirent tous leurs efl'orts ii se créer un pied-à-tcrre sur le littoral afin de pouvoir étendre leurs relations dans l'intérieur et d'accapa''er, s'il était possible, le monopole des pelleteries, du sel, des vins et des autres produits de cette fertile contrée.
Le tumulte causé par l'invasion des Tartares Mongols leur parut une occasion favorable de met(re leur projet à eiéeuiion. Une colonie, sous la conduite d'un Doria, vint débarquer sur les ruines de l'ancienne Théodosic à l'entrée du golfe qui s'enfonce enire la presqu'île de Kerteh et la Crimée proprement dite. Comme Didon arrivant sur les plages de l'Afrique, les rusés Crénois obtinrent, à l'aide d'un riche présent, la permission de construire. Ce furent d'abord quelques qiai'.asins pour servir d'entrepôts à leur marchandises ; puis bienlOt ils s'étendirent à pelit bruit au delà du terrain qui leur avait été concédé, creusèrent autour de leurs magasins des fossés destinés uniquement, disaient-ils, à défendre leurs riches dépôts contre la violence d'un coup de main toujours à craindre dans un pays infesté ae vagabonds et de pillards. Pelit à petit ces fossés se hérissèrent de >astions et de remparts, à l'abri desquels surgit une ville puissante. C'était Ca fia. Le Tartare trompé se réveilla de sa longue incurie, il cria à l'usurpation, mais il était trop tard , l'ennemi avait grandi démesurément. Les Génois comme la lice de la fable montrèrent les dents à leurs bienfaiteurs. 11 fallut leur laisser Caffa.
Cette ville bâtie par surprise devint bientôt, gnàce h l'active industrie de ses habitants, une cité aussi riche que populeuse. Vingt ans lui sufliscnt pour s'élever ii un tel degré de prospérité, qu'elle est assez puissante pour envoyer des galères au secours de Tripoli en Syrie, alors serrée de près par les ennemis de la chrétienté. Au dire des historiens de cette époque, cette ville ne comptait pas moins de quarante mille maisons. Depuis la conquête par les Russes, ses destinées se sont bien amoindries ; car aujourd'hui Caffa n'est plus qu'iuie ombre de cité, un amas de décombres qui ne renferme pas plus de quatre mille habitants.
Gènes sentait tout le prix d'une acquisition si importante et faisait des efforts constants pour conserver et accroître une colonie dont elle lirait des avantages immenses. (Chaque année elle y envoyait un censul choisi dans les familles les plus considérées de la république; un proconsul accompaguait toujours ce magistrat émineut, qu'il était chargé de remplacer eu cas de décès. Plus tard la métropole, sen^ tant pour sa colonie le besoin d'une organisation plus complète, institua l'office de khazaria et celui de camiiar/na. Le premier résidait ii Gênes, d'oîi il surveillait de haut l'administration coloniale; le second , établi it Caffa même, jugeait les contestations survcuucs entre Génois et Tartares. il faut dire à la gloire de ces derniers magistrats que plusieurs d'entre eux se montrèrent si éclairés et si intègres, qu'en maintes circonstances les Tartares vinrent soumettre à leur décision les contestations qui s'élevaient entre eux.
Mais la rivale de Gênes, l'altièrc Venise, ne put voir longtemps d'un œil d'indifférence la prospérité de la nouvelle colonie. En lï'.lC elle envoya contre Caffa une flotte composée de vingt-cinq galères qui mirent la colonie à feu et à sac. L'ouvrage de plusieurs années fut détruit en quelques heures. Les Vénitiens cependant ne jouirent pas longtemps de leur conquête. L'hiver fut si violent celle même année et sévit contre eux avec tant de rigueur, que la famine les eut bicnlôt décimés et qu'ils se virent forcés de fuir devant ce terrible «iixiliairc des Génois. Ceux-ci reprirent ainsi possession de leur colonie dévastée et s'applinuèreut avec tant de soius à réparer le désordre
de cette année fatale, qu'en peu de temps Cafla se releva de ses ruines plus riche et plus florissante que jamais.
Pendant ce temps la Crimée avait été détachée du grand empire du Kaplchak; Manghou-Khan l'avait cédée à sou neveu Oran, à titre de fief, et ne s'en était réservé que la suzeraineté avec un tribut. La bonne intelligence ne se maintint pas longtemps entre les Génois et les nouveaux monarques. Les fiers républicains traitaient les princes tartares avec le mépris que les peuples civilisés ont de tout temps témoigné aux barbares. Ceux-ci, de leur côté, ne supportaient qu'avec impatience l'insolence de ces marchands, qui ne s'étaient introduits chez eux qu'à l'aide d'un vil stratagème. Dans un pareil état de choses, la guerre était imminente; elle éclata à la suite d'un meurtre commis par un Génois sur la personne d'un Tartare. Le khan, résolu à tirer une vengeance éclatante de cet assassinat, signifia aux Génois l'ordre d'évacuer immédiatement tous leurs établissements sur une terre qui n'était point a eux. La réponse à cet ordre altier est facile à deviner, elle fut telle, que le Tartare pour soutenir l'orgueil de ses prétentions, crut devoir s'avancer jusipie sous les murs de Caffa à la tète d'une puissante armée. Mais son espoir de s'emparer de celte place fut cruellement déçu; non-seulement il ne put emporter la ville ni par assaut ni par blocus, mais la résisLincc des colons fit durer le siège si longtemps que la disette et la maladie se mirent dans sa propre armée et qu'il dut s'estimer heureux il'accepier la médiation de Gènes pour réglerla paix entre lui et la colonie. Cette paix ne pouvait qu'être onéreuse pour les Tartares, qui se virent contraints de consacrer par une reconnaissance authentique l'usurpation des colons liguriens.
A dater de cette époque, les Génois deviennent tout-puissants en Crimée; ils s'emparent successivement de Sougdaïa et de Cimbalo (depuis Balaklava), s'affranchissent du tribut qu'ils payaient aux Tartares, et se montrent si habiles à profiter des dissensions intestines qui s'élèvent entre les princes de cette nation, que peudant une certaine période les khans ne sont élus et déposés qu'avec leur agrément. Pour tout dire en un mot, leur pré|)oiiilérancc devint telle dans la Crimée , que pendant quelque temps la ville de Caffa imposa sou nom à la péninsule.
Mais cette riche colonie était destinée à périr comme tant d'autres empires par l'excès môme de sa puissance, (continuellement froissés par l'orgueil indomptable des Génois, et lésés dans leurs intérêts les plus chers par des injustices et des exactions sans nombre, les Tartares se révoltèrent eu l.')76 contre leur khan Menguély-Ghéraï, qui protégeait cette avide colonie, et appelèrent les Turcs à leur secours. C'était pour ceux-ci l'occasion depuis longtemps clierchée de mettre le pied e»i Crimée, ils n'eurent garde d'y manquer. Une armée et une flotte turques vinrent mettre le siège devant Sougdaïa et Caffa; les deux villes furent prises, et avec elles tomba la puissance génoise en Crimée. Les Tartares, instigateurs de cette révolution, y gagiièreulcependa-ul peude cliose, les Fuies mirent garnison dans les villes conquises et devinrent bientôt pour eux des alliés plus incommodes et plus à craindre (|ue ne l'avaient été leurs anciens ennemis.
L'histoire é|iisodique de Caffa nous a fait négliger celle du Kaptchak et des descendants de Bathou-Khan , nous y revenons. Déjà affaibli par les dissensions intestines et par les révoltes des grands feudataires dont nous avons plus haut signalé la création, ce vaste Etat se trouva sans force pour résister à l'invasion de Tamcrlaii. En I 408 , son dernier khan, du nom dcTckiamisch, fut renversé du trône par l'invincible conquérant, et des débris de son empire se formèrent trois gouvernements- indépendants: le klianat de Kasan, celui d'Astrakan et celui de Crimée. Cette division violente ne s'opéra pas sans de grands troubles chez les Tartares de la péninsule. L'anarchie était à son comble , idiisieurs prétendants à la souveraineté se présentaient à la fois; le peuple flottait dans l'incertitude; chacun avait ses partisans; une lutte devcnail imminente, le sang allait couler. Eu ce moment critique se passa une de ces scènes, pleines. à la fois de simplicité et de grandeur, auxquelles on ne trouve rien d'analogue que dans les époques bibliques. Un berger nommé Ghéraï vint trouver les chefs assemblés, il conduisait avec lui un jeune homme de dix-huit ans, Hadjy, qu'il leur présenta comme le dernier descendanl de Bathou- Khan et de Tektainisch. Persécuté par les ambitieux qui avaient intérêt à sa mort, ce jeune rejeton d'une race illiisirc n'avait dû sa conservation qu'à la pitié du pauvre pâtre. Les chefs hésitaient encore, mais le peuple toujours ami du merveilleux, vit dans cette suite d'événements la trace du doigt de Dieu et déclara hautement qu'il ne voulait pas d'autre souverain que le jeune lladjy. Celui-ci fui doue proclamé, et par reconnaissance pour son bienfaiieur il prit le nom de Ghéraï. Ce prince devint le chef d'une dynastie souveraine qui ne cessa de donner des khans à la Crimée jusqu'au jour de sa co;i [uèle par les Russes.
Quant au berger, il devint dans l'Etat un personnage éminent, reçut des titres de noblesse et fut la souche d'une famille illustre counue dans les fastes de la Crimée sous le nom deTsIialtan-Gliéraï.
Les successeurs de Iladjy-Ghérai ne surent pas conserver intacte la puissance qu'ils avaient reçue de leur auteur, ^ou3 avons déjà dit par quel concours de circonstances les Turcs se trouvèrent appelé» en Crimée; à dater de cette époque le gouvernement ottoman exerça
la plus yraiidc influence sur les tloMitu'es de ce pays. Cependant les khans de (^linu'e furent encore pendiiut lonjilenips plutôt les alli(!s que les sujets de la Porte. iMais en 1581, i\lalioniet-Gliéraï ayant ose dësobt^ir au Grand Seigneur, le sultan Murad nomma un autre klian et envoya son grand vizir à la tclc d'une puissante armée pour |)unir la désobéissance de ."Maliomet et faire reconnaître le nouveau souverain. Les Turcs l'emportèrent, et depuis cette époque les khans devinrent enticremcnt soumis aux caprices du Grand Seigneur, qui s'arrogea le droit de les élever et de les déposer à son gré. La Porte usa cepenilant toujours de son pouvoir avec modération et manqua rarement d'avoir égard à la recommandation du khan, qui prenait soin avant de mourir de désigner son successeur.
L'histoire des klians de la famille Ghéraï n'offre guère pendant plusieurs siècles qu'une suite monotone de guerres sans éclat comme sans résultat dclinitif avec les Polonais, les Russes et les Tartares du Kaplchak. A chaque avènement, le nouveau khan allait à Constautiuople recevoir l'investiture de ses fonctions de la main du Grand Seigneur, qui quelquefois destituait le prince régnant et lui substituait un autre souverain pris également dans la dynastie des Ghéraï.
Malgré leur dépendance du Grand Seigneur, tous les khans de Crimée ne régnèrent pas sans éclat; l'on en eoniple plusieurs qui, tout en défendant bravement leurs frontières contre l'ambition de leurs voisins, occupèrent encore les loisirs que leur laissait la guerre à protéger les arts, à encourager l'agriculture et le commerce, et ne négligèrent rien de ce qui pouvait bâter la civilisation de leurs peuples.
Parmi les khans qui se signalèrent par leurs vertus il faut citer Ghari-Ghéraï et Islam-Ghéraï, renommés à bon droit tant par leurs talents guerriers que par la vénération qu'ils surent inspirer aux peuples dont ils firent les délices. Mais le plus célèbre est sans contredit lladjy-Sélim-Ghéraï.
Sous le règne de ce prince, la guerre éclata entre le sultan et l'empereur d'Allemagne. Mis à la tète des armées ottomanes, le brave Tarlare battit dans une seule campagne les Autrichiens, les Polonais et les Jloscovites, sauva l'étendard de la religion prêt à être enlevé, et releva par ses victoires la fortune un instant abattue du sultan de Stamboul. Les janissaires enthousiastes voulurent le porter au trône; mais le noble guerrier, refusant de souiller sa gloire par une trahison, apaisa la rcvolle des janissaires et demanda pour unique récompense au sultan, dont il avait deux fois sauve la couronne, la permission de fiiire le pèlerinage de la Mecque, faveur jusqu'alors refusée à ses prédécesseurs par des sultans jaloux qui craignaient de voir un prestige de sainteté s'attacher à des princes déjà si illustres par leur naissance. De retour de ce pieux voyage, d'où il rapporta le titre de hadjy (pèlerin), le prince tarlare ne cessa de jouir de la plus grande considération en Turquie, et mourut plein de jours et de gloire après que la Porte lui eut solennellement promis en récompense de ses services que ses descendants seuls pourraient être élevés au trône de Crimée: ce qui fut depuis exactement observé.
Les khans de Crimée obtinrent encore d'autres avantages de la reconnaissance du Grand Seigneur. Ils eurent le droit d'arborer cinq queues pour étendard et d'être nommés après le sultan dans les prières publiques. Depuis cette époque également les sultans déclarent à leur avènement au trône que si leur race vient à s'éteindre, celle de Gbérai doit être appelée à la remplacer.
Le dévouement et la fidélité semblent s'attacher au nom de Sélim. En effet, Sélim-Ghérai II, trente-deuxième khan, sauva Constanlinople et son souverain d'une perte à peu près assurée. Une disette affreuse désolait la capitale de l'empire ottoman, tout allait y périr de misère et de faim sans le zèle généreux de Sélim , qui y envoya spontanément plusieurs navires chargés de blé.
On rapporte de ce prince un trait bizarre, qui peint assez bien les mœurs de la Crimée à cette époque. La Circassie était alors soumise aux khans, mais son vasselage se bornait à un tribut de trois cents jeunes esclaves des deux sexes offerts h chaque nouveau règne. Sélim résolut de se faire payer sept cents esclaves au lieu de trois cents. Lorsque les députés Icherkesses vinrent à son avènement au trône lui offrir leurs hommages, il les reçut avec une extrême bienveillance, les traita splendidement, et ne les renvoya qu'après leur avoir offert quelques légers présents que ces montagnards reourent avec une grande joie. Mais l'année suivante, Sélim, sous un prétexte qu'il inventa, convoqua les nobles tcherkesses à sa cour. Ceux-ci se souvenant de ses bons traitements accoururent en foule pleins de confiance. Sriim jetant alors le masque les retint prisonniers, et ne les relâcha qu'après avoir reçu les sept cents esclaves qu'il désirait. Cette lâche trahison ne bénéficia pas à son auteur, car elle devint plus tard un des prelexles invoqués par la Porte pour justifier la déposition de ce prince qui eut lieu quelques années après.
Comme on le voit, les khans de Crimée ne se piquaient pas toujours de bonne foi; ils avaient aussi conservé des habitudes originaires de leurs steppes asiatiques le goût des aventures et du pillage. Leurs invasions souvent répélées sur le territoire russe servirent à l'impératrice Anne de raison ou de prélexte pour déclarer la guerre au Grand Seigneur comme suzerain de la Crimée. Sur les ordres de cette princesse le maréchal Munich pénétra dans la pre'^qu'ile en
\;3C,, et y mit tont a feu et à sang. Quelques mois après un autre général russe, le maréchal de Lasci, brûla la ville de Carazoubazar, ainsi qu'un grand nombre de villages tartares. Ce même général rentra en Crimée au printeaips de l'année suivante; mais les dévastations de la dernière campagne avaient été telles, que son armée ne put trouver aucun moyen d'existence dans ce pays désolé, et il se vit forcé de rétrograder. Les Russes ne se retiraient que pour revenir, et l'on put dès lors prévoir que la Crimée ne tarderait pas à devenir une des provinces de l'empire des czars.
La guerre, suspendue pendant quelques années, se ralluma bientôt avec une fureur nouvelle entre les Turcs et les Russes. La Russie était alors gouvernée par une femme extraordinaire, dans laquelle s'alliaient, d'une façon à la fois étrange et grandiose, la barbarie du Nord et la civilisation de l'Occident, les vices les plus honteux et les vertus les plus nobles, toutes les faiblesses de son sexe jointes aux qualités éminentcs qui font les grands hommes et les grands souverains. Cette femme, est-il besoin de la nommer, c'était Catherine II.
Héritière à la fois du trône et du génie de Pierre I", cette princesse, ambitieuse de puissance autant que de gloire, osa rêver la réalisation des vastes desseins que Pierre !"■ avait tracés dans son testament, quand il avait indiqué à ses successeurs la conquête de Constantinople comme le but constant de tous leurs efforts. Le célèbre Potemkin, son favori, l'encourageait dans ses audacieux projets. L'envahissement de la Crimée fut résolu par la cour de Saint-Pétersbourg: c'était une première étape sur la route de la conquête, une sentinelle avancée; c'était surtout la domination de la mer iVoire, avec la perspective d'une flotte qui pouvait mettre un jour la Russie au rang des grandes puissances maritimes.
L'impératrice n'attendait que le moment favorable de mettre le pied en Crimée, l'occasion se présenta bientôt d'elle-même. Sélim- Ghéraï III fut déposé par le sultan, il courut chercher un refuge sur le territoire russe. La Russie était déjà en guerre avec la Turquie, mais la Crimée semblait être en dehors de la question ; et Catherine, tout en ne pensant pas qu'il fût encore temps de dévoiler ses projcK ambitieux, voulait cependant faire un pas de plus dans la domination de cette contrée, en s'arrogeant la prérogative d'y nommer des khans. Une armée russe, sous les ordres du prince Dolgorouky, envahit la Crimée, sous prétexte de la soustraire à la tyrannie di's Turcs; et quand l'armée d'invasion fut maîtresse de tout le territoire, Catherine, qui voulait paraître user de modéraliou, se borna a placer sur le trône, avec le consentement des Tartares, le jeune Saheb-Ghéraï.
Les Tartares eurent un moment d'illusion; ils se crurent libres, car, après que le nouveau souverain, d'accord avec la nation, eil renoncé à toute relation avec la Porte, le royaume de Crimée fut déclaré indépendant sous la protection de la Russie. On sut bientôt <:• que valait cette protection. L'année suivante Saheb payait l'allianiide l'impératrice par la cession des villes de Kertch, de lénikalé et de Kilbouroun sur le Dnieper.
Cette élection ne pouvait manquer d'être contestée par les Turcs. Mustapha II, qui régnait alors à Constantinople, voulut rompre la nouvelle alliance : non-seulement il refusa l'investiture à Saheb, mais encore il nomma successivement plusieurs khans à sa place; mais ne se trouvant pas en mesure de les soutenir il tenta une réconciliation avec Saheb, qui pour cette intrigue fut en disgrâce à la cour de Pétersbourg. Son frère Dwelet fut nommé à sa place. De nouvelles intrigues détachèrent encore celui-ci du parti de la Russie, qui réintégra Saheb sur le trône. Enfin, après bien des combats et des conférences diplomatiques, la paix fut conclue en 1784, entre la Turquie et la Russie , par le traité de Kaïnardji , qui fixait en même temps l'indépendance de la Crimée. Par ce traité, la Russie restait maîtresse de Kertch, de lénikalé, de Kilbouroun, et la Porte lui permettait la libre navigation de la mer Noire ainsi que de toutes les mers dépendantes de l'empire ottoman. Comme nous venons de le dire on y stipula l'indépendance des Tartares de Crimée avec la liberté de se choisir un souverain parmi les descendants de Genghis-Khan : réservant toutefois au Grand Seigneur la suprématie spirituelle et les droits dévolus aux califes, ainsi que l'investiture du khan. Celui-ci jouissait de tous les droits régaliens, y compris celui de battre monnaie; mais cette monnaie devait être frappée au coin du sultan suzerain.
Cependant un parti nombreux restait à Dwelet-Ghéraï. Ce prince sut profiter des circonstances. Les Tartares, déjà désabusés des avantages de l'alliance russe, étaient furieux contre leur nouveau soi:verain, qui avait consenti à livrer à des étrangers les principales villes de la Crimée; il ne fut pas difficile d'exciter une révolte. Saheb s'enfuit, et Dwelet-Ghéraï, rétabli khan par les Tartares, ne tarda pas à recevoir du Grand Seigneur les marques de son investiture.
Saheb, retiré à Roderto, dans la Romélie, avec une pension que lui payait le sultan, ne songeait plus à faire valoir ses droits au trône. Plus ambitieux que lui, Cbahyn-Ghéraï, son frère, s'en empara. Ce prince, qui ne marquait ni de talents ni de valeur, souleva les Nogaïs du Kouban et s'avança à la tète d'une armée de quarante mille Tartares. Dwelet rassembla ses forces et vint présenter la bataille à son rival.
HISTOIRE DE LA CRIMÉE
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La Porte, pas plus que la Russie, ne pouvait demeurer spectatrice impassible d'une lutte qui les intéressait à un si haut point; l'une et l'autre dt'siraienl un prétexte pour rompre le traité de Kaïnardji, mais aucune ne voulait se donner le tort de la première violation. La Russie fit passer sous-main des secours de toute nature à Cbahyn, la Turquie en fit autant à l'égard de Dwelet. Les deux partis en vinrent aux mains dans l'ile de Taman. Chahyn remporta une victoire complète. Le vaincu s'enfuit à Constanlinople pour y solliciter des secours; mais Catherine ayant fait avancer une aimée sous prétexte de surveiller l'observation du traité de Kaïnardji, la Porte, qui se sentait trop faible pour résister ouvertement , abandonna Dwclct et confirma Cbahyn. De la sorte, et par uiie concession commune, la paix fut scnscc"n'avoir pas été rompue entre la Russie et la Turquie.
Cependant la Russie n'avait élevé Chahyn-Gliéraï au pouvoir que pour en faire l'instrument de ses desseins ambitieux.
Ce prince paraissait dans les bonnes grâces de l'impératrice, mais elle ne le comblait de caresses et de bienfaits que pour mieux le sacrifier. Quant à lui , d'un caractère doux et faible , plein de franchise et de loyauté, il était loin de soupçonner les desseins de ses perfides alliés. Il aimait les nouveautés et lès arts d'Europe, on flatta ses goûts, on lui procura les jouissances de la mollesse et les raffinements du luxe. Il dédaigna bientôt les mœurs de son pays, revêtit le costume de la garde russe, dont l'impératrice l'avait nommé commandant, et affecta de promener sa nonchalance dans une élégante berline venue à grands frais de Saint-Pétersbourg. Son goût pour les réformes ne se borna pas là : il afferma les revenus de ses Etats à des fermiers avides, et forma l'oreille aux murmures excités par leurs exactions. En un mot il mécontenta à tel point ses sujets, que des partis se formèrent contre lui.
La Russie , qui avait besoin d'un prétexte pour rentrer une nouvelle fois en Crimée, n'épargna ni son or ni ses provocations pour lui susciter des ennemis. Il s'en trouva dans la propre famille du khan. L)cu\ de ses frères, dont l'un nommé Butti-ljhéraï était gouverneur du Kouban, tentèrent de le surprendre dans la ville de Caffa , où il résidait, et le forcèrent de se réfugier à Taganrok. Celait le moment attendu par Catherine. Sous prétexte de secourir le prince dont elle a si traîtreusement combiné la perle, clic fait entrer une armée en Crimée. Potemkin y vole lui-même e son nom suffit pour en imposer à Batti-Ghéraï, qui lui envoie dire qu'il se démet volontairement du pouvoir qu'il avait usurpé.
Le khan Chahyn-GIiéraï rentra alors dans ses Etats, et ayant rassemblé la plus grande partie des chefs lartares , il leur livra treize des principaux rebelles, qui furent immédiaiement mis .i mort. Puis, se présentant lui-même aux mirzas réunis, entre ses deux frères, naguère SCS rivaux : « Yoilà, dit-il, mes deux frères et moi, lequel voulez-vous d'entre nous pour vous gouverner, nommez-le librement, je souscrirai à votre décision. »
Tous les Tartares jurèrent qu'ils ne voulaient d'autre khan que Chahyn G héraï.
La Russie avait compté sur une révolte plus longtemps prolongée; mais, quoi qu'il en fût, ses projets étaient arrêtés, la Crimée devait être envahie.
L'impératrice fit de grands préparatifs de.guerre et renforça surtout ses armées dans la Polugne et dans l'Ckraine. Ensuite elle chargea ses ministres ;i Conslantinople de demander au sultan des avantages beaucoup plus considérables que ceux qui avaient été stipulés par les traités, et d'obliger le divan à promettre que quel que fût désormais le sort de la Crimée, il ne s'en mêlerait pas. Elle fit plus, elle engagea l'imprudent Gbahyn-Ghéraï a demander la cession d'Olzakoir.
Le divan frit indigné; mais trop faible pour résister, il se contenta de murmurer sans combattre. Cependant un bâcha fut envoyé prendre possession de l'ile de Taman. Chahyn-Ghérai , toujours poussé par les Russes, dont il ne connaissait point encore les projets, fit sommer le bâcha de se retirer. Au lieu d'obéir, le hacha irrité fit trancher la tête à l'envoyé du khan. Les Russes, feignant un grand courroux, demandèrent à Chahyn un passage sur ses terres pour aller, disaient-ils, venger dans le sang des Turcs la dignité de la couronne outragée. Mais à peine entrés dans ses Etats, au lieu de marcher sur Taman, ils se déployèrent et se répandirent dans la péninsule, dont ils s'emparèrent aisément, (^affa, où résidait le khan, fut surprise sans défense ; les mirzas et les autres principaux Tartares furent contraints de prêter serment d'obéissance à l'astucieuse Catherine.
Pendant ce temps Souvarow soumettait les Tartares du Kouban, et PoteiiiUiu, qui s'était avancé plus avant encore, recevait la soumission du sultan Batti-Ghéraï et des hordes ii demi barbares qui errent dans ces vastes contrées.
Fidèles à leur double rôle, les Russes continuaient toujours à flatter le malheureux Chahyn et lui promettaient une pension de huit cent mille roubles. Mais ce prince et son pays n'en restaient pas moins sous le joug.
Quoique cette invasion eût été accomplie contre tous les droits des peuples et à l'abri des iu)uis sacrés de l'équité vengeresse et de l'amitié protectrice, Catherine ne craignit pas de publier un manifeste pour justifier aux ycnx de l'Europe la spoliation de l'iiiforluné
Chahyn-Ghéraï, et pour accuser les Turcs d'avoir rompu les traités qu'elle venait d'enfreindre avec une si perfide audace.
Cette pièce serait demeurée dans l'histoire comme un modèle intraitable d'astuce et d'impudence si dans ces derniers temps et dans des circonstances presque analogues le petit-fils de cette même Catherine, l'empereur Nicolas, czar de toutes les Russies, n'avait égalé sinon surpassé son aïeule par les manifestes qui ont donné au monde entier la mesure de la loyauté de la politique russe.
Nous ne résisterons pas au plaisir de citer quelques fragments de ce machiavélique document.
« Notre dernière guerre contre l'empire ottoman, dit l'impératrice, ayant été suivie des succès les plus signalés, nous avions certainement le droit de réunir la Crimée à notre empire. Jlais nous n'hésitâmes pas à sacrifier cette conquête et beaucoup d'autres à l'ardent désir de rétablir la tranquillité publique et d'assurer la bonne intelligence et l'amitié entre notre cour et la Porte Ottomane. Ce fut ce motif qui nous détermina à stipuler la liberté et l'indépendance des Tartares que nos armes avaient soumis, espérant par ce moyen écarter pour jamais toute cause de dissension et de froideur entre la Russie et la Porte.
n Mais, quels qu'aient été nos sacrifices et nos espérances pour atteindre ce but, nous avons vu bientôt à notre grand regret nos espérances dissipées. L'inquiétude naturelle aux Tartares fomentée par des insinuations dont la source ne nous est pas inconnue est cause qu'ils sont aisément tombés dans un piège tendu par des mains qui avaient semé parmi eux le trouble et la division, de sorte qu'on les a vus travailler à affaiblir et à miner l'édifice que nos soins bienfaisants avaient élevé pour leur bonheur en leur procurant la liberté et l'indépendance sous l'autorité d'un chef élu par eux-mêmes.
>) L'amour de la paix nous faisait trouver dans notre conduite une suffisante récompense des grandes dépenses que nous avions faites. iMais nous avons été bientôt dissuadée par lu révolte qui a eu lieu en Crimée l'année dernière et les encouragements qu'elle a reçus de la même source que les premiers. Nous avons en conséquence été forcée d'avoir recours à des armements considérables, et nous avons fait entrer nos troupes dans la Crimée et le Kouban , où leur présence élait devenue indispensable pour maintenir la tranquillilé et le bon ordre dans la contrée voisine.
La nécessité où nous sommes de rester toujours armée nous a occasionné de grandes dépenses et a exposé nos troupes à d'inévitables et continuelles fatigues.
" La perte des hommes ne peut être appréciée et nous n'entreprendrons pas de l'estimer, mais la perle en argent doit suivant les calculs les plus raodesles être évaluée à plus de douze millions de roubles.
» Animée par un désir sincère de confirmer et de maintenir la dernière paix signée avec la Porte eu supprimant les disputes continuelles que produisent les affaires de Crimée, nous croyons que ce que nous devons à nous -même et à la sûreté de notre empire exige également que nous prenions une fois pour toutes la ferme résjlution de mettre fin aux troubles de la Crimée. Aussi nous réunissons à notre empire la péninsule de Crimée, l'ile de Taman et tout le Kouban comme une juste indemnité des pertes que nous avons souffertes et des dépenses que nous avons faites pour maintenir la paix et le bonheur. »
En terminant son manifeste, l'impératrice promit aux Tartares la liberté de religion, et les invita à imiter le zèle, la soumission et la fidélité des peuples qui avaient depuis longtemps le bonheur de vivre sous son gouvernement.
La Crimée était conquise.
L'année suivante (178 i) la Turquie, qui avait fait mine de combattre, signa avec les Russes à Constanlinople un nouveau traité de paix en \ertu duquel l'impératrice conserva la souveraineté de la Crimée, de l'ile de Taman et d'une grande partie du Kouban. La Turquie lui reconnut également le droit qu'elle prétendait avoir incontestablement sur la mer Noire et au passage des Dardanelles.
Ainsi Catherine par ce seul traité acquit presque sans avoir combattu un vaste territoire et plus de quinze cent mille nouveaux sujets.
Maîtresse de la Crimée et du Kouban, l'impératrice leur rendit leurs anciens noms : la Crimée redevint la Tauride et le Kouban fut désormais le Caucase.
L'altière souveraine fière de ses nouvelles conquêtes, voulut les connaître par elle-même; mais avant de partir pour ce voyage, elle envoya ii Constantinople un ambassadeur extraordinaire pour prévenir le sultan de ses projets à cet égard. Le divan en parut inquiet et se prépara a la repousser. Tandis que l'impératrice était à Kherson, quatre vaisseaux île ligne turcs et seize frégates vinrent mouillera l'embouchure du lioiysthène, mais ce fut tout, et cette vainc démonstration n'eut même pas pour effet de troubler un instant la tranquillité de l'illustre voyageuse.
Potemkin accompagnait sa maîtresse , c'est dire que rien ne fut épargné dans ce voyage à jamais célèbre de tout ce qui pouvait flatter l'orgueil de 1.^ souveraine. De toutes les parties de l'empire on fil
HISTOIRE DE LA CRIMÉE
venir de l'arijent, des vivres et des clicvaii\ ; les grands chemins furent illiimim-s; on couvril ,'e Bnrjstlùnp dc(;:'Krcs ma.;nifi(pies; cent cin<]uaiitc mille soldats furent armés et l'qnipi's à neuf; on assembla les Cosaques, on disriplina les Tartares; la nudité des plaines de la Crimée fut dé!;ui>.o par des villages liàlis exprès; des chaînes de montai'nes furent illuminées ; de belles roules furent ouvertes par l'armée; des bois sauvages furent transformés en jardins anglais. Le roi lie Pologne vint rendre bomma^c à celle qui l'avait couronné et qui depuis le détrôna. L'empereur Joseph JI lui-même accompagna la marche triomphale de rim]iéralrice.
Quant aux habilants de la Crimée, dominés par la crainte de Potenikin et de ses soldats, ils rerurent l'impératrice comme leur souveraine légitime. Les prineipaui mirzas vinrent lui rendre hommage et leurs troupes se livrèrent devant elle à différentes évolutions ; il y eut même un moment oii tout à coup mille Tartares a cheval entourèrent la voiture et lui servirent d'escorte. Joseph, qui était à côté de l'impératrice, témoigna quelque inquiétude de cette man ruvre, h laquelle il n'était point préparé; mais Catherine le rassura en souriant, soit qu'elle eut été prévenue, soit plutôt que l'àmc de celle femme extraordinaire fût inaccessible à la crainte. D'ailleurs il n'y avait rien a redouter, c'était une nouvelle galanterie de Poleinkin. LesTartares n'avaient probablement aucun mauvais desseins, et quand bien même ils en auraient eu, il n'eussent point osé les excculer, n'ignorant pas que le terrible favori de Catherine avait près de là «ne armée formidable.
L'impératrice entra avec pompe dans Bastcbiseraï et logea avec sa suite dans le palais des khans. Les Tartares devaient être furieux de voir une souveraine étrangère et chrétienne violer la demeure de leurs anciens chefs, mais elle calma tous les ressentiments par sa bienveillance et ses libéralités. Elle assigna des fonds pour bâtir des mosqtiées et distribua aux mirzas des présents considérables. Les mirzas lui témoignèrent le plus grand dévouement.
Le malheureux Chahyn-Chéraï n'était plus en Crimée lorsque l'impératrice y alla après l'avoir dépouille de sa puissance. Potenikin le retint quelque temps auprès de sa personne à Kherson, où cet impruilenl Tarlare portail l'uniforme des gardes Préobajinsky et se parait du cordon d'un ordre russe. Ensuite on le relégua à Kalouga, on cessa de payer sa pension , et on le laissa dans le plus entier dénûmcnt. H fut enfin forcé d'abandonner sa terre natale pour se jeter dans les bras des Turcs, ses plus mortels ennemis si les Russes ne l'avaient [las été.
Il se relira d'abord en Moldavie, où un capighi-bachi et l'hospodar lui conseillèrent longtemps en vain de se rendre à Constantinople. Le colonel de W'itt, agent russe servilement dévoué à Polcrakin, vint joindre ses sollicitations à celles du capighi-bachi. Mais Chahyn-Ghéraï résista: il pressentait sans doute le sort funeste qui l'alteiuhiil. Enfin on s'empara de sa personne, et on le transporta dans l'ilc de Rhodes. Là Chahyn-Ghéraï se sauva chez le consul de France, auquel lesTurcs s'empressèrent de le redemander. Le consul, croyant qu'on n'oserait pas violer son asile, eut le noble courage de ne pas vouloir rendre celui qui s'était mis sous sa protection. Mais on le menaça de brûler sa maison; et, saisissant l'instant où il en était sorti, on enleva de dessus la porte les armes de France, qu'on alla attacher à une maison voisine, puis, après avoir fait irruption dans le consulat, on s'empara de l'infortuné klian, qu'on étrangla. Ceci se passait en 1"87. Ainsi finit misérablement le dernier khan de Crimée; mais la race des Ghéraï n'est point éteinte, et peut-être qu'elle entrevoit déjà l'aurore d'un jour meilleur par delà les événemenls dont l'avenir n'est pas moins gros que le présent.
L'histoire de la Crimée touche à sa fin, nous n'avons plus que quelque mots à y ajouter. Lasse enfin de tant de pertes et d'outrages, la Porto fit de longues et courageuses tentatives pour recouvrer ses provinces perdues, et entre autres la Crimée. Mais la Russie était la plus forte, et cette guerre ne servit qu'à consolider sa puissance en amenant le traité de Vassi signé en 1792 par le prince Repnin et le grand vizir, traité par lequel toutes les incertitudes se trouvèrent fixées désormais au bénéfice de la Russie. Le traité de 1787 fut confirmé en ce qui concernait la Crimée.
L'instigateur et le héros de ces guerres, Potemkin, n'eut point l'avantage de conclure la paix de la Russie avec la Porte Ottomane. Il s'était rendu au congrès de Yassi; mais bientôt, attaqué par la fièvre épidémiqnc qui y régnait, il ne put s'occuper que fort peu des négociations. Di-s que l'impératrice apprit qu'il était malade, elle lui envoya les deux meilleurs médecins de Sainl-Pétersbourg. 11 dédaigna leurs conseils et ne voulut suivre aucun régime. Intempérant à l'ei- Cës, il mangeait à son déjeuner.unc oie entière avec un aloyau ou un Jambon , buvait une quantité prodigieuse de vin ou d'eau-de-vie de D.mtzig, et dinait ensuite avec le même appétit.
Voyant que sa maladie faisait de rapides progrès, il crut qu'il guérirait en s'éloignanl de Yassi, et résolut de se rendre à >'ikolaë5>", ville qu'il avait fondée au confluent de l'Ingoul et du Rogh. 11 partit. A peine il avait f.iit trois lieues, qu'il se trouva plus mal. U descendit de voilure au milieu lu grand chemin, et mourut sous un arbre dans les bras de la comtesse Branika s.i niice favorite. Aussitôt après la mort de Potemkin, on transporta son corps à
Kherson , où il fut placé provisoirement sous le dôme d'une petite église dépendante delà forteresse, vis-à-vis l'autel. L'impératrice Catherine avait manifesté l'intention d'ériger un magnifique monument à la mémoire de son ancien favori, qui fut si loiiiitemps son premier ministre. La mort ne lui permit pas de mettre ce dessein à exécution, et la réaction exercée par son successeur Paul contre le système de sa mère et surtout contre ses anciens favoris rejaillit jusque sur les restes depuis longtemps refroidis de Potemkin. Non-seulement le tombeau jirojeté par Catherine ne fut point érigé par son fils, mais sur des ordres secrets venus de Saint-Pétersbourg un trou fut creusé dans le fossé et on y jcla les restes du favori avec aussi peu de soin que s'il se fût agi d'un chien mort. Ces gémonies étaient au surplus la véritable place d'un homme qui en proie à tous les vices, après une existence souillée par le sang et par le crime était tombé jeune encore victime de ses propres excès.
A dater de l'époque ou nous sommes arrivés, l'histoire de la Crimée est finie; désormais ce n'est plus un Etat indépendant, mais une province russe, dont l'histoire se confond dans celle des czars, de même que son territoire dans leur empire. Cependant il nous reste encore à dire ce que les Russes ont fait de leur conquête, et à entretenir le lecteur des habitants de la Crimée ainsi que de la diversité de leurs usages et de leurs mœurs; c'est ce qui fera l'objet des chapitres suivants.