CHAPITRE III
Proclamations du gr-néral Canrobert et de lord Ilaslan. — Lettre de Napoléon III su général Canrobert. — Lettre du duc de Newcastle à lord Kaglaa.
Immédiatement après la victoire, le général Canrobert adressa aux troupes un ordre général dont voici le texte :
« Soldats ,
1) Vous avez eu aujourd'hui une autre glorieuse journée.
Il Une grande partie de l'armée russe, à la faveur de la nuit et du brouillard, a pu venir s'établir, avec une puissante artillerie, sur les hauteurs qui forment l'extrême droite de nos positions. Deux divisions anglaises ont soutenu un combat inégal avec l'inébranlable solidité que nous connaissons à nos alliés, pendant qu'une part-c de la division Bosquet, conduite par son digne chef, et f'arlillcie :i chcv:| arrivaient à leur appui, et se lançaient sur l'ennemi .ivcc un; ini;;)!!gcnce et une audace anxquollc-. je rends ici un éclatant homiii;gc.
« Définitivement rejetés dans la vallée de la Tclicrnaï.i, l'ennciui a laissé sur le terrain plus de quatre mille des siens tui's ou blrs:és, et en a enlevé au moins autant pendant la bataille.
M Pendant que ces événements s'accomplissaient, la garnison rfî Sébastopol faisait sur la gauche de nos attaques une sortie, qii a
INKERMANN
fourni aux troupes du corps de sii'ijc, et particulii'rciiicnt » I:i 'i' division , conduile avec la plus (jiandc viijueiir par le (;(JnL'ral P'orey, l'occasion de donner à l'ennemi une sévère leçon. Les Iroiipcs appelées il repousser celle sortie ont fait preuve d'une énergie qui ajoulc beaucoup aux litres que leur a déjà mérités la constance avec laquelle elles ont supporté les rudes et glorieux travaux du siège.
j) J'aurais à citer des corps, des militaires de toutes armes et de tout grade qui se sont liaulement signalés dans celle journée, je les ferai connaître ii la France, à l'empereur et à l'armée. ."Mais j'ai voulu dès aujnurd'liui vous remercier en leur nom, et vous dire que vous venez d'ajouter une grande page à lliistoire de celle campagne dillisile.
• Au quartier général, devant Sébastopol, le 5 novembre 1851.
M Le général en chef, Canrouebt.
L'ordre du jour de lord Raglan est signé, suivant l'usage britannique, par l'adjudant général, J. B. B. Eslcouri.
• Le commandant des forces remercie les ofliciers et les troupes de leur conduite à la bataille d'inkerniann, le 5 novembre, bataille dans laquelle, avec l'assistance de leurs braves alliés, ils sont parvenus à repousser et battre complètement l'ennemi, qui les avait attaqués en nombre très-supérieur, avec des masses d'artillerie de campagne et de po.silion et avec l'artillerie des vaisseaux.
u L'année a ainsi profilé d'une nouvelle occasion de se distinguer et de montrer que dans toutes circonstances cl en présence de toutes circonslanccs et en présence de toutes diflicullés, sa délerminalion de consacrer toute son énergie au service de la patrie est toujours la même. Dans cette occasion, les troupes ont eu la bonne fortune d'être ralliées et soutenues par une division de l'armée française : elles exprimeront comme nous leur reconnaissance et leur admiration pour sa brillante marcbe dans un moment très-critique.
• La perte des armées française et anijlaise, dans ce jour d'épreuve, ne saurait être trop fortement déplorée : tout en regretlaut de se voir privé des services de tant de braves ofliciers, il est pei'sonnellcmcnt pénible à lord Raglan d'annoncer que parmi ceux qui sont tombés en remplissant noblement leur devoir, sont le liculenant général honorable sir George Calhcart, le brigadier général Goldie, le brigadier général Stangways (tous officiers de distinction), et sir George Calhcart, tout spécialement, lui dont la conduite en d'autres régions avait particulièrement appelé la gracieuse attention de Sa Majesté et celle du pays. »
A ces deux proclamations il convient de joindre deux pièces d'une date postérieure, mais qui s'y rattachent essentiellement. Ce sont les lettres de congratulation envoyées aux généraux , en réponse à leurs rapports sur la bataille d'inkerniann, par l'empereur des Français et par la reine Victoria.
Le général de iMonlebello, aide de camp de l'empereur, fut chargé de porter au général Canrubcrt la lettre qui suit :
€ Palais de Saiut-Cloud, le 24 novembre 1854.
u GÉNÉRAL,
)) Votre rapport sur la victoire d'Inkermann m'a profondément ému. Exprimez en mon nom à l'armée toute ma satisfaction pour le courage qu'elle a déployé, pour sou énergie ,i supporter les fatigues et les privations , pour sa chaleureuse cordialité envers nos alliés. Remerciez les généraux, les ofliciers, les soldats de leur vaillante conduile. Dites-leur que je sympathise vivement ii leurs maux , aux pertes cruelles qu'ils ont faites, et que ma sollicitude la plus constante sera d'eu adoucir l'amertume.
» Après la brillante victoire de l'Aima, j'avais espéré un moment que l'armée ennemie en déroute n'aurait pas réparé si proinptement ses perles, et que Sébastopol serait bientôt tombé sous nos coups; mais la défense opiniâtre de celte ville et les renforts arrivés à l'armée russe arrêtent un moment le cours de nos succès. Je vous applaudis d'avoir résisté à l'ini patience des troupes deuiandant l'assaut dans des conditions qui auraient entraîné des pertes trop considérables.
i> Les gouvernements anglais et français veillent avec une ardente allenlion sur leur armée d'Orient. Déjà des bateaux à vapeur franchissent les mers pour vous porter des renforts considérables. Ce surcroît de secours va doubler vos forces et vous perjucllre de prendre l'offensive. Une diversion puissaiile va s'opérer eu Bcvs.ir.iliie, et je reçois l'assurance que, de jour en jour, à l'étranger, l'opiiiiou publique nous est de plus en plus favorable. Si l'Europe a vu sans crainte nos aigles, si longtemps bannies, se déployer avec tant d'éclat, c'est qu'elle sait bien que nous combattons seulement four son indépendance. Si la France a repris le rang qui lui est dû, et si la victoire est encore venue illustrer nos di-apeau\, c'est, je Je déclare avec fierté , au patriotisme et à l'indomptable bravoure de l'armée que je le <lnis.
I' J'envoie le général de Montebcllo, l'un de mes aides de camp, pour porter à l'armée les récompenses qu'elle a si bien méritées.
a Sur ce, général, je prie Dieu qu'il \ous ail en sa sainte garde.
» iN APOLLON, u
Le ministre de la guerre anglais , au nom de la reine , écrivit au feld-marécbal lord Raglan une lettre conçue en ces termes :
» Mlt.OHD,
27 novembre 1854.
)> J'ai reçu la dépèche de Votre Seigneurie qui me communique la nouvelle de la glorieuse bataille du 5 novembre, dans laquelle une attaque énergique de l'ennemi, bien supérieur en nombre, a été repoussée eompléletueut par la solidité inébranlable et la bravourtdes armées alliées.
» J'ai mis immédiatement sous les yeux de la reine les détails de celte victoire importante, et il est aujourd'hui doux pour moi d'avoir à exprimer à Votre Seigneurie la haute appréciation par la i^einc des nobles efforts de ses troupes dans une lutte qui n'a pas son égale dans les annales de la guerre en valeur persévérante et en dévouement chevaleresque.
i> La force et la furie des attaques, renouvelées à diverses reprises par des colonnes fraîches, avec un désespoir qui semblait devoir être irrésistible , sont venues se briser contre les lignes non rompues et l'intrépidité sans pareille des braves que ces colonnes attaquiiicnt. De telles attaques ne pouvaient être repoussées que par le froid courage dans les circonstances les plus contraires, et par celte confiance de la victoire qui a toujours animé l'année anglaise.
J) Les bords de l'Aima ont prouvé qu'aucun avantage de la position ne peut résister à l'impétueux élan de l'armée sous vos ordres. Les hauteurs d'Inkermann viennent de montrer que les masses compactes d'une armée entière ne sont pas capables de forcer les rani's de moins que le quart du nombre des ennemis dans les luttes à la baïonnette qui ont caractérisé cette journée sanglante.
• Sa Majesté a vu avec le plus vif senliment de satisfaction la manière dont les troupes de son allié l'empereur des Français sont venues en aide aux divisions de l'armée anglaise engagées dans cette lutte numériquement inégale.
)' La reine a une profonde reconnaissance pour la cordiale coopération du commandant en chef français, le général Canrobert, et la brave conduite de cet ollieier distingué, le général Bosquet, et S. M. constate, dans les hourras par lesquels les soldats des deux nations se sont encouragés les uns les autres dans leur charge collective , la preuve de l'estime et de l'admiration mutuellement engendrées par la campagne et les traits d'héroïsme qu'elle a produits.
« La reine désire que Votre Seigneurie reçoive ses remercîuients pour votre conduite dans celle noble et glorieuse bataille, et que vous preniez des mesures pour faire connaître son approbation, non moins formelle, des services de tous les officiers, sous-ofticicrs et soldats qui ont glorieusement gagué, au prix de leur sang spontanément versé , de nouveaux honneurs pour l'armée d'un pays qui sympathise autant avec ses privations et ses efforts (ju'clle s'enorgueillit de ses victoires et est fière de sou renom, que pas un soldat, dans l'armée anglaise, ne pense que sa conduite n'est pas remarquée; la reine le remercie, le pays l'honore.
ji La reine attend avec impatience la nouvelle dépêche par laquelle Votre Seigneurie fera connaître les noms des officiers dont les services oui mérité une attenliiui toute spéciale.
)) Sa Majesté me chaige tout spécialement de faire connaître son approbation de l'admirable conduite du lieutenant général sir (icorge Browii, et son regret d'avoir appris qu'il avait été blessé.
>i Sa Majesté a reçu avec un sentiment de plaisir peu ordinaire le rapport de Volve Seigneurie sur la manière dont le liculenant général, S. A. l\. le duc do Cambridge, s'est distingué. La reine esl lïère et elle se félicite de ce qu'un des illustres membres de sa royale maison ait élé associé aux fatigues et aux gloires d'une telle armée.
Il Fière de la victoire rcniporiéc par sa brave année, reconnaissante pour ceux qui p;)rtcnl les lauriers de telle grande lutte, la reine est profondément allccléc par la perle sérieuse qui a été faite, et elle est profondénicnl pénétrée de ce qui est dû aux morts.
J) Ces hommes illustres ne peuvent pas recevoir les remerciments de leur souveraine, qui ont si souvent éleclrisé les soldats <lans les plus rudes épreuves. Mais leur sang n'a pas élé vainement versé.
)> S'ils sont couchés dans leur victorieux tombeau, leurs mânes du moins seront à jamais dans le souvenir de la patrie reconnaissante, et la postérité lira la liste des ollicics qui ont succombé eu se signalant jiar l'ardent courage et le dévouement avec lesquels ils indiquaient le sentier de l'iionneur ii leurs soldats.
» La perle du lieuteiiaul général sir Georges (iatbcart est pour la reine cl pour son peuple une cause de douleur qui obscurcit même ce grand trioiiiplie. Sa loxauté, son patriotisme, son dévouement n'étaient pas moins reinarqualdes que sa réputation militaire. Né d'une famille de guerriers , il en était l'honneur, et il honorait l'état militaire.
« Arrivé d'une colonie oii il avait réussi à rétablir la paix et la tranquillité , il avait obéi sur-lc-eliamp aux besoin du service , et s'était hâté de rejoindre l'armée d'Orient. La rrine et le pays espéraient qu'il vivrait pour y acquérir une gloire plus grande. La morl du brigidier général Slrangways et du brigadier général Goljio ajoute ,1 la douleur qui se i".-.èle aux réjouissances inspirées par celle bataille méiuorable.
INKERMAWN.
» La reine sympathise avec la douleur des familles d'officiers et de SfMiits (iiii ont (■•prouvé des perles ; Sa Miijcsté les engage il se consoler p:ir colle consiilcnilion que eeiu (pii ont péri oui sucombé pour une cause juste et dans les rujigs d'une noble armée.
» J'ai riiouueur , etc.
» Signé JN'kwcastlk. »
CnAPlTRE IV.
Perles dés trois armées. — No'ice sur le gi néral de I.ourmel. — Le colonel de Camas. — FuDérailles. — Aspect du champ de bataille.
La victoire d'Inkermann fut glorieuse , mais cbèremf nt achetée.
L'armée française cul, suivant les rapports olliciels, 1,1 :C hommes hors de couibal. Les 8énérau\ C^anrobcrl et Bourbaki furent légèrement atteints ; le général Bosquet eut un cheval tué sous lui par un boulet de canon.
-AL de Lourmel , qui eut le poumon traversé par une balle , sortait de l'Ecole militaire , et avaii gagné tous ses grades en Afrique.
En 1860, il était colonel du 61« régiment d'inlanterie de ligne ; une colonne de troupes franraiscs occupait la Petile-Kabylie sous le commandement du générai de Barrai, qui venait de gagner ses épauleitcs a la ])rise de Z.aatcha : l'euuemi nous attendait sur les hauteurs de ses mamelons.
Le général de Barrai examinait les positions tandis que les zouaves, assis à terre, entendaient les balles sililcr au-dessus de leurs têies et evaminaient la balterie de leurs fusils, impatients d'en venir aux mains. La colonne se serrait en masse , les pièces de canon se dressaient en bailerie , les chasseur» à pied se déployaient en tirailleurs dans les ravins.
Le général de Barrai, qu'un magnifique cheval blanc, de race arabe, désignait sans doute aux kabyles , fut frappé d'une balle en pleine poilrine. Ce fut alors que le colonel de Lourmel , prenant le commandemrut de la colonne, et s'élançantà la tète des zouaves, s'écria : « Etes-vous parés? — Oui , répond-on de toutes parts. — Alors , tambours et clairons, la charge ! •>
Et aussiiôl , le jeune colonf 1 , se mettant à la tête des zouaves et des chasseurs d'Afrique , chargea l'ennemi et le poursuivit jusqu'à huit heures et demie du soir, après avoir pris successivement plusieurs villages d'assaut.
Quelques jours après, dans le pays des Ouled-Naiis , le colonel de Lourmel , à la tète du 61" , chassait encore devant lui les tribus insoumises des Arabes, et faisait camper sa colonne sur leurs plateaux.
M. de Lourmel avaitéte nommé général de brigade le lo mai 1862. il n'avait pas d'abord été compris parmi les officiers généraux envoyés il l'armée d'Orient; mais il avait sollicité et obtenu le commandement d'une brigade.
Les deuils suivants sur la mort du colonel de Camas sont extraits d'une lettre de son frère.
« Le colonel fut atteint d'un coup de feu au bas de la poitrine, à gauche. Il dit à un sergent qui était près de lui qu'il se sentait blessé mortellement. Le sous-oflicicr, qui seul le savait en ce moment, le soutint et l'aida a se diriger vers le camp ; mais les forces vinrent à maïKjuer, de Camas fut obligé de s'asseoir. Le sergent appela à son aide un de ses camarades du T léger, et tous deux l'entraînèrent en le soutenant par-dessous les épaules l'espace d'une trentaine de pas, m'ont-ils dit.
a Après cela ils furent forcés de se reposer. De Camas, qui ne paraissait pas souffrir, mais jjordait du sang et des forces, leur dit de s'en aller et de le laisser la où il n'avait plus qu'a mourir, c. C'est 1» ton colonel qui te donne un ordre pour la dernière fois, dit- il au » sergent Kicci, du C de ligne, qui insistait pour rester, ne lui dés- » obéis pas ! «
j) Cependant Ricci resta encore. De Camas finit par perdre connaissance, cl, étendu à terre, il cbercliait autour de lui avec la main, répétant ces mots : « L'épée de mon perc ! »
» Par suile du llui et rellux des colonnes en lutte, les Russes étaient revenus sur le terrain oii gisait de (Jamas.
M Ricci fut obligé alors de l'abaiidonncr. Plus tard on le retrouva à la même place, mort; mais il est faux qu'il ait élé achevé par les Russes à coups de crosse ni de baionnelte : on me l'avait dit avant que j'aie pu le voir, aucune trace de cela n'existait sur lui ; il n'avait que la blessure dont il est mort et qui lui a traversé le corps, de plus un morceau de l'aile droite du nez enlevé net, comme si on l'eiit pincée entre deux ongles tranchants. Il n'y a qu'une balle qui lui ait fait cette blessure sans déchirements. Seulement, on lui avait enlevé ses bottes et pris dans ses poehrs sa moiiirc, sa bourse, ^ ôté ses bagnes. Sa casquette, son manteau de caoutchouc, son paletot d'uniforme lui étaient restés; pour toute décoration il avait un ruban, qu'il avait donne à Ricci pour le lieutenant-colonel Goze.
> Il avait recommandé ii ce sous-oflicicr de me dire d'écrire à sa mère et ii sa frmme de ne pas le plaindre, en ajoutant : Si tu entends dire que quelqu'un ait eu à se plaiudrc de moi, dis-lui que je lui en demande pardon, u
L'armée anglaise perdit 2,C12 hommes, dont l'iO ofliciers. Parmi
les morts, outre les généraux Calhcart , Goldie, Strangways , on compte le lieutenant-colonel Pakenham, des grenadiers de la garde, représentant d'Aiitrim ii la chambre des communes, et James Hunier Blair, lieutenant-colonel des fusiliers écossais de la garde, représentant d'Ayr. Parmi les blessés, les généraux Adams, Torrens, Brown, Pcniierailicr. Aussi les narrateurs anglais de celle grande atfaire se mollirent moins sensibles a l'importance du succès qu'il la diminution d'une armée dont il leur est difficile de combler les vides. « Nous n'avons, dit le Times, dans la bataille d'Inkermann, que bien peu de sujet de nous réjouir, et nous avons beaucoup à y déplorer. Nous avens battu reiinemi, mais nous n'avons pas fait un pas de plus vers SébastopoJ. Nous avons abatiu, humilié, mis en déroute un ennemi nombreux, exalté par le fanatisme, animé du courage le plus résolu, enthousiasmé par la présence des fils de celui qu'ils r'gardent comme le vicaire de iJieii sur la terre ; mais nous avons à regretter des perles immenses alors que nous n'avions pas un homme de trop. Il faut que l'Angleterre nous fournisse des hommes, il faut qu'elle soil prodigue de ses enfants comme elle l'est de son argent et de ses navires, qu'elle en soit aussi prodigue qu'eux l'ont été de leur vie dépensée ii son I service. "
Le bulletin du prince MenschikolT accuse 2,009 morts et 5,791 blessés ; mais la perte des Busses doit être beaucoup plus considérable. Pendant que leurs premiers rangs étaient arrêtés psr la i' division anglaise comme par une infranchissable muraille, ils étaient pressés par derrière par les hommes qui continuaient ii gravir l'escarpement. Les Busses étaient en certains endroits tellement pre.ssés les uns contre les autres qu'ils pouvaient à peine se servir de leurs armes. Suivant l'expression pitioresque d'un aide de camp du général Canrobert, quand on tira sur cette masse compacte, oii tous les coups portaient, on aurait dit qu'elle fondait comme une motte de beurre exposée au feu,
11 fallut plusieurs jours pour enterrer les morts et recueillir les blessés. Cette pieuse tâche commença dès le soir du combat, et se continua a la triste lueur de la lune. Le champ de bataille olVrait un afl'reux spectacle : ]iarlout des monceaux de cadavres, des chairs ou des lambeaux d'élolfe accrochés aux épines des buissons, des armes tordues ou brisées. La plupart des morts, horriblement mutilés, n'étaient reconnaissables qu'aux fragments d'uniforme qui conservaient encore les boutons du régiment, et l'on parvenait ii découvrir ii quel corps, à quelle nation ils appartenaient, sans avoir la possibilité de prouver leur idcnlilé. Le silence de la nuit était troublé par les gémissements des blessés et par les lamentations pcrçanti's de quelques femmes qui cherchaient leurs maris dans ces tas de débris humains. Auprès de la redoute plusieurs fois prise et reprise, ce n'étaient plus des corps isolés, c'éta eut des monceaux de cadavres russes ou anglais étendus pèle-mélc dans des mares de sang. Quelques-uns semblaient doucement sourire , on les aurait crus endormis ; d'autres avaient l'air farouche, et ils semblaient encore menaçants, même après la mort, (.luelques-uns avaient des poses funèbres : on eût dit que des mains de parents ou d'amis les avaient disposés déjà pour la tombe. D'autres étaient demeurés genou en terre, serrant convulsivement leur arme eu mo dant la cartouche. Beaucoup avaient ie bras levé, soit qu'ils cherchassent encore à parer quelque coup, soit qu'ils eussent formulé une prière suprême en rendant le dernier soupir. Toutes ces figures étaient pâles, et le vent, qui soufflait avec force, en remuant ces débris d'hommes et d'uniformes semblait ranimer ces cadavres. On aurait cru que ces longues ûlcs de morts allaient so relever pour recommencer la lutte.
J'oute la nuit des hommes portant des lanternes et des litières relevèrent tous ceux chez lesquels ils crurent remarquer un reste de chaleur vitale. Pendant que l'on procédait au transport des blessés, un colonel anglais, témoin de la soUicilude des fonctionnaires de l'intendance française, se jeta dans les bras d'un sous-intendant en s'écriant : « Je ne' sais ce que l'avenir nous réserve, mais je jure que personnellement je ne tirerai jamais l'épée contre la France! )>
Le G on ht ven.r des matelots de Balaklava pour aider à déblayer le champ de bataille. On y ramassa près de quinze mille fusils et assez de bois brisés pour alimenter pendant trois jours le feu des cantines. D'immenses tranchées furent ouvertes, et reçurent côte à cùle Anglais, Français, Turcs et Busses. A quatre heures du soir lord Haglan, le duc "de Cambridge et un grand nombre d'officiers anglais et français suivirent le convoi funèbre de sir Calhcart, du brigadier Goldie, du général Strangways et de onze autres officiers. On les enterra sur un tertre qui reçut le nom de Catlicart's-llill. Quatorze officiers des gardes furent inhumés au pied d'un moulin à vent, non loin de la place où ils étaient tombés. Les corps de quelques Anglais gisaient près des ligues ennemies. Le capitaine Fellows fut chargé de les réclamer, de demander l'autorisation de leur donner la sépulture, et de savoir en même temps d'une manière exacte quels étaient les officiers anglais prisonniers. Le capitaine se rendit en parleiiienlairc au quartier général russe. Il était précédé d'un trompette et accompagné de M. Manassion , inlerprète arménien.
Deux officiers russes escortés de deux lanciers cosaques vinrenl à la rencontre du capitaine Fellows, et lui demandèrent en français quel était l'objet de sa mission.
INKERMANN
— Lord Ra(;lan , ri^pondit le capitaine dans la même lanifue , m'envoie savoir combien d'oflicicis de notre cavalerie sont vivants entre vos mains, et pour recevoir les lettres que ces officiers pourraient vouloir envoyer à leurs cnmp:i!riolcs.
— Ayez l'obi igoancc de reculer, r(*pondit un des Russes, vous ne pouvez approcher si près de notre camp. Ce que vous demandez est l'affaire du généi-al, avec lequel je vais communiquer.
Jl s'i'loirna; son compagnon et les deux Cosaques firent reculer les Anglais en veillant à ce qu'aucun d'euj ne regardât derrière lui dans les lignes russes. En parcourant des yeux le champ d bataille les Anglais virent que les Cosaques avaient dépecé pour leur nourriture quelques-uns des chevaux morts dans l'action.
Au bout de quelques instants un officier à[;c, conduit par celui qui l'avait cherché, et entouré d'un petit état-major, parut à cheval, s'écriant d'une vois brève et rude :
— Je suis le général en ch^f ; que voulez-vous de moi, messieurs? Le capitaine Fellows exposa alors l'objet de sa mission; et quand
il en vint à l'article de la sépulture des morts, le général rinterrorapant avec un accent de grande indignation :
— Nous avons enterre les morts. Dites à milord Raglan que nous sommes chrétiens, et que, bien que nous fassions la guerre, nous accomplissons tous les devoirs des chrétiens. Les morts sont enterrés, les bifssés sont soignés.
Finalement il déclara ne pas connaître les noms des officiers faits prisonniers, mais que si le capitaine Fellows voulait revenir le lendemain il pourrait connaître ces noms et recevoir les lettres des prilonniers.
Vers la fin de l'entrevue il devint plus affable; voyant le capitaine Fellows prêt à se retirer, il lui dit brusquement : Vous m'excuserez si je vous dis que votre attaque du 25 octobre était une attaque bête, parlant selon la loi militaire.
S'il fallait en croire certaines relations, les sentiments d'humanité exprimés par le g' néral russe n'auraif nt pas été partagés par ses subordonnés. On aurait vu des Russes achever des mourants à coups de baïonnette , et l'on prétend qu'un officier, le major Anghelopoulo, fut surprisperçant de son épée des blessés étendus a teire ; mais ces faits n'ont pas été éclaircis. Le major Anghelopoulo, fait prisonnier et transporté à l'hôpital anglais de (^oulcll, y est mort des suites de ses blessures , et l'on n'a pas pu vérifier si l'accusation portée contre lui était fondée. IN'ous ne la reproduisons qu'à cause du retentissement qu'elle a eu, sans essayer de la soutenir. Wous nous ferions un reproche de calomnier même nos ennemis.
Diverses preuves tendent à établir d'ailleurs que les Français ou Anglais tombés entre les mains des Russes furent traités avec tous les égards qu'on doit au courage malheureux. On en peut ci er pour exemjjle l'histoire d'un jeune soldat qui fut amputé des deux jambes à l'hôpital de Sébastopol. Il mandait à son oncle, négociant à Paris :
Il Blon bon oncle , je viens te charger d'une assez vilaine commission ; mais j'espère bien que par amitié pour moi tu voudras bien t'en acquitter. Un officier supérieur russe, qui est excessivement bon pour moi, m'a promis qu'il ferait parvenir cette lettre en France, et c'est pourquoi je te l'adresse. Voici le plus triste. Je suis prisonnier des Russes depuis le ."i de ce mois; et malheureusement c'est qu'avant cela j'ai en les deux jambes cassées par ime volée de mitraille , et on a été obligé de me les couper toutes les deux au-dessous du genou. L'opération a été très-adroitement faite. Je vais parfaitement bien et tout me fait espérer que j'en réchapperai. Mais, tu conçois, quelles horribles douleurs n'a-t-il par faliu endurer pour en arriver là !
» Enfin, remercions Dieu ensemble de ce qu'il a bien voulu nous protéger en ne prenant qu'une partie et non la totalité de sa créature. IN'ous sommes, du reste, très-bien : nous sommes accablés de visites. Hier les deux arch ducs sont venus; tout le monde est parfait; on nous témoigne beaucoup de bienveillance; mais, pour nous, qu'est-ie auprès de la liberté ci de la santé ! Dis bien à mon père et à ma mère tout ce que tu jugeras propre ii les consoler. Je Uur aurais bien écrit dirtctcmcnl, mais leur âge , leur état de maladie m'ont fait craindre pour eux; je préfère te cliarger de ce vilain rôle. Adieu, mon bon oncle, etc.
» D , soldat au 40" de ligne.
M Po8/-scJ"ipJum. Sébastopol n'est pas encore pris, car nous sommes dedans. »
I^a famille de D sollicita auprès des autorités russes l'autorisation de lui faire passer de l'argent. Le chancelier de Russie répondit :
n La lettre par laquelle vous réclamez mes bons offices en faveur d'un soldat français m'est parvenue avant-hier. Je suis dès aiijourd'Jiui :i même de vous fournir II son sujet les informations les plus exactes. Elles sont malheureusement bien tristi"s , car le pauvre jeune bodime a succombé à ses t rriblfs blessures. Après l'amputation des deux jambes, le jeune D... a vécu encore quatre semaines; il allait même si bien, qu'on avait presque l'espoir de le sauver, et cominc tout le monde s'y intér-ssait, une carriole avait été fabriquée pour le Iransporlcr hors du camp français, lorsqu'il est mort à la suite d'un
violent accès de fièvre. Ces détails m'ont été donnés par le jeune comte Paul Sohoiiwalolï, aide de camp du grand-duc Michel, arrivé CCS jours-ci avec Son Altesse Impériale. Il a connu D... cl l'a baiicoup soigné lui-même. Après la bataille d'Inkermann, nos jeunes grands-ducs ont voué toute leur sollicitude aux victimes de ce sanglant combat, et se soui fait adorer de l'armée.
» Signé Nbssklhode. »
Il a pu s'élever des doutes sur le degré des soins que les Russes accordaient aux blessés alliés; mais toutes- les nations rendent un hommage unanime aux mesures prises par les Français et les Anglais pour secourir les blessés russes. On vit même, pendant l'action, des soldats recevoir dans leurs bras et conduire i» rambiilance les victimes ennemies qui tombaient autour d'eux. Un officier français rencontre deux voltigeurs soutenant un Russe dont la houppelande était inondée de sang.
— Qu'est-ce qu'il a attrapé là ? demande l'officier.
— Ce n'est rien, répond un des voltigeurs; un coup de baïonnette que je lui ai porté dans le flanc.
Personne ne s'est inscrit en faux contre le rapport dans lequel M. Blanchot, intendant militaire de l'armée française d'Orient, rend compte au ministre de la guerre de la situation des ambulances a la date du 7 novembre. Voici ce document honorable pour l'intendance et pour le corps médical :
e Monsieur le Maréchal,
» L'armée française vient encore de prouver son immense supériorité sur l'année russe. 11 ne m'appartient pas de parler des combats qui ont eu lieu le 5 à la pointe d'Inkermann et au corps de siège; mais je dois vous rendre compte des mesures administratives qui ont été prises dans cette ci -constance.
)) Dès le commencement de l'action, j'ai envoyé un renfort de mulets, de cacolels, de litières et de brancards à la '2' division , qui seule a eu une partie de ses troupes engagée. Plus tard , et à mesure que le combat devenait plus sérieux de ce côté et lorsqu'il a commencé à la tranchée, j'ai envoyé successivement sur les divers points tous les moyens de transport dont je disposais. Ils ont été suffisants, et tous nos blessés ont été transportés et installés dans les ambulances avant la nuit. L'enlèvement des blessés a été dirigé à la tranchée par M. le sous-intendant militaire de Séganville et par MM. le Creiirer, Boucher et Pironiieau sur le champ de bataille d'Inkermann, mission pénible accomplie avec dévouement sur un terrain incessamment lai) lurée par les boulets. J'ai eu également beaucoup à me louer dos bous services de MM. de la Broyé, comptable de l'ambulance du quartier général, et Juving, comptable de celle de la 2" division.
230 Français et quchiues Russes ont été portés de l'ambulance de tranchée à celle du quartier général; environ 100 autres Russes, blessés sur le terrain du siège, ont été envoyés à l'ambulance de la 4" division ; enfin celle de la 2' division a reçu 34 Français et quchiues Anglais blessés à Inkerinann. Tous ont trouvé les soins que réclamait leur état.
» Je dois aussi un juste tribu d'éloges aux militaires du train des équipages et aux infirmiers : comme toujours, ils ont fait leur devoir avec un dévouement et une abnégation remarquables bien compris par toute l'armée.
» L'effectif des ambulances est de 1,i?27 malades, dont fl03 blessés. Le plus grand nombre des blessés sera sauvé, mais il y a des blessures graves.
)> Les ambulances principales de la tranchée et de la 2" divisisinn ont été augmentées de tout le personnel disponible sur les autres points.
Il Dans ces grandes épreuves, nos officiers de santé sont admirables de dévouement; je les ai retrouvés dans cette circonstance ce qu'ils ont clé il Gallipoli et ii Varna pendant le choléra et à la bataille de l'Mina, ce qu'ils sont tous les jours depuis le commencement du siège de Sébastopol. Si j'avais à nommer tous ceux qui ont mérité des témoignages de satisfaction, il me faudrait envoyer à Votre Excellence la liste complète des médecins qui font partie des ambulances oii les blessés ont été recueillis. Permettez-moi seulement de vous citer M. Scrive, médecin en chef, qui dirige de 1^ manière la plus satisfaisante le service médical depuis notre débai» qiiement en Crimée, et MM. les médecins Thomas, Secourgeon, Mac lapert, chefs des ambulances des l''%2'' et 'i<^ divisions; Marnyct Me» très, médecins-majors au quartier général.
« Je prépare des évacuations sur Conslantinople afin d'éviter l'en» combrement de nos ambulances, qui, outre nos blessés, recoiv^'iit après chaque engagement un grand nombre de blessés russes. (Ji is cents de ceux-ci environ auront été reçus dans nos ambulances ii la suite de la journée du 5.
)> Je suis avec respect, etc.
» Sigm Blanchot. «
Valides ou blessés, les prisonniers russes étaient pour la plup.irt des soldats d'élite, portant d^■s cictitrices d'anciennes blessures. On leur avait ôté leurs liavrc-sacs.afin de les mettre à même d'csr.il idcr
INKEHMANN.
les liaulciivs avec f]<n >le nicilllr; ils n'avaiont que de petits sacs coiiteiianl (lu pain lUiir.Oji trouva sur eux peu <l'ari;eiil; quelques amiilelles, quel([u;'s portraits (le l'cuuiies ou (les boucles de elicveux. Ils «léelarérciit qu'on ne 1rs avait pas fait boire avant l'aelion; et en effet, aucun d'eux n'élail en ('tal d'ivrc>sc. Ils avouércnlciue de toutes les troupes alliées, celle qui les d(:eonccrlait le plus clait le corps lies zouaves. En voyant ces soldats se jeter ii plat vcn'.re cl se relever quand les boulets avaient passe-, plus d'un Cosaque se liguait que le zouitve (tait un dc'mon ijui nionrail et ressuscitait ii volonté, el que rien ne pouvait d('lruirc conipl(!'tenient.
Un folilat russe, l'ait prisonnier le i novembre pendant la sortie, et transféré à rii(')rital fran(;aia de Constanlinople, y subit un inlcrrotjatoire qui révéla quelques ])arlicularités intéressantes. On lui demanda d'abord quel était son nom. 11 déclara s'appeler Wusily, s:r- Cent du 31' régiment (réjjiuieiit de W ladiinir).
— Etes-vous depuis loiiijlcuips au service:'
— Depuis vinijt-six ans.
— Où avez-vous été blessé'
• — Le 5 novembre, au combat de la Quarantaine.
— Combien y avait-il de Russes à la sortie contre la gaucbe de nos attaques?
— Dix mille, bataillons et réserves compris, sortis de trois casernes.
— Combien reslait-il de soldats dans Sébastopol?
— 11 restait très-peu de monde; tous les soldats avaient renforcé l'armée pour l'affaire d'inkermann.
— Y avait-il beaucoup d'eau dans Sébastopol ?
— 11 n'y en avait pas beaucoup avant les pluies; mais les pluies ont rempli les citernes, et depuis ce temps ou nous donnait de l'cuu à volume.
— Y a-t-il beaucoup de vivres dans Sébastopol?
— il y en a pour soixantc-(ii\ miile hommes.
— Quelle est la nourriture du S(.l;l:it?
— Deux fois la semaine ils ont de la viande fraîche, ordinairciucnl (lu biscuit et desépinards.
— Le feu des Fran(;ais a-t-il tué beaucoup de monde dans la place?
— Les soldats tombaient comme de la pluie.
— Depuis combien de temps votre régiment esl-il ii Sébastopol?
— Depuis un mois.
— Que pensez-vous du combat de la Quarantaine?
— Tout le monde avait peur qie les Frani'ais n'entras eut du même coup dans la ville; les Russes avaient rc(;u l'ordre de ballre en retraite pour se retirer dans les casernes el les défendre, farce qu'il n'y avait que peu de monde dans Sébastoi)ol. Même après la rentrée des troupes, ils craignaient encore de voir arriver les Français.
— Les rues de la ville sont-elles barricadées?
— Toutes les entrées de la ville sont barricadées; quant aux rues, je n'en sjis rien. Les soldais sont enfermés dans les casernes, el n'en sortent que pour combattre.
— Quel est le côté le phu facile pour entrer dans Sébastopol ?
— Le côté de la (Quarantaine, où l'on s'est battu le 5, n'est défendu que par les batteries. Quand nous avons vu arriver les Franc-ais sur elles, et entrer dans l'une d'elles, nous m>us sommes crus perdus. Maintenant il est sur que l'on fera de ce côté des fortifications.
— Quelles sont les recommandations que l'on fait aux soldats russes ?
— De tirer toujours sur les officiers.
— Pourquoi les Russes ont-ils toujours fait leurs sorties par la gauche?
— Parce qu'ils savaient que les Fiani^ais gardent mieux leur droite que leur gauche.
— Y a-t-il eu des généraux tués dans ce combat?
— Le général Schalnakoff, général de brigade.
— Combien de temps Sébastopol peut-il encore résister?
— Dieu le sait! Les chefs font croire que les Français n'entreront jamais; mais les sob'ats savent bien le contraire.
• — Quel est le chiffre total de l'armée russe?
— Cent mille hommes.