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CHAPITRE VI

Conseil de gnerre du 7 novembre. — Oursgsn du 4 4. — Naufrage de plusieurs bâ'itnenis. — La t'tneteranza. — Rapports des commandants du Plulon et du tf.nri/l'.

Revenons aux suites de la bataille, aui émotions de laquelle nous avons essayé de faire diversion en donnant quelques détails sur la riante excursion accomplie par la floltille du contic-amiral Charner.

Après la journée du 5 novembre, on ri-coniuit qu'il éiait impossible de penser à enlever la place tant qu'une puissante armée tiendrait la campagne. Il fallait être en mesure de lui livrer bataille, et provisoirement de la tenir en échec. Dans le conseil de guerre du 7 novembre les généraux en chef résolurent d'ajourner l'assaut, de rester dans leurs positions, de fortifier leurs ligne.-; de circonvallation et d'y attendre les renforts de France et d'Angleterre. Cette décision, commandée par la néces.silé, faisait entrer l'expédition de Crimée dans une phase nouvelle et en difi'érait Ir. Uéno'Mnent.

L'hiver vint le retarder encore. Il s'annonça d'abord par des grains, par des pluies froides, par des brumes épaisses; puis tout à coup, le 1 4 novembre, vers six heures du matin, éclata le plus formidable des ouragans. Le vent, qui souillait du sud-ouest, cul promptemcnt déchiré l'S tentes, brisé les pi(|iicts les plus solides, enlevé les toilUTf s des baraques; les constructions en bois qui servaient de magasins ou d'ambulances s'écioulèrent avec fracas. La tempête souleva cl dispersa au loin des couvertures, des chapeaux, des X'cstcs, des cabans et jusqu'# des tables et des chaises; Je lourdes voitures furent retournées sens dessus dessous; des chevaux, des hommes furent renversés les uns sur les autres. Au bout de quelques heures, il ne restait guère d'autres abris que des pans de mur, d'anciens édifices ruinés, des rochers ou des accidents de terrain , sous lesquels «tes milliers d'hommes cherchaient un refuge précaire et insuUisant. La grêle, la neige, la pluie , ajoutaient à leurs soiifl'ranccs; le sol détrempé se transformait en un lac de fange, et les sommets des montagnes voisines subitement couverts de neige encadraient celte scène de désolation.

Cn cavalier avait été envoyé du quartier général ii Bal.-'klax'a avec des dépêches; au bout de trois quarts d'heure, il revenait brisé, mnu'.ii, déclarant qu'il lui avait été impossible de faire marcher son cheval contre le vent.

La garnison et les habitants de Balaklava n'eurent pas moins à souiïrir. Les marins et soldats campés sur les falaises perdirent leurs tentes, leurs eflVts , leurs nsteiililes, et furent pour la plupart obligés de si; cramponner à la terre pour ne pas être emportés nu delà de la bai--. Une niagnifique avenue d acacias, qui s'élevait ii l'extrémité il- la plage, fut conipU-tciuent déracinée; un arbre séculaire, qui ornait à la porte de la ville la façade d'un corps de garde , tomba Siir ce bâtiment, dont il fit un monceau de ruines. Le vent emporta

des toits, des balcons, des galeries extérieures. Le lendemain la principale rue de la ville ressemblait à un canal de boue, oit, pour réparer les désastres de la veille, se démenaient des marins, des soldais, des voyageurs de lonles les nations, avec des cliarrelles, des chevaux, des mules ou des chameaux. C'était un mélange confus d'Anglais, de Fr|iriçais, de Turcs, d'Arabes, d'Italiens, d'Egyptiens, de iMaltais, de Tarlares, de Grecs, dEspagnbls, de Bulgares; un con- j cerl de cris cl de jurons dans toutes les langues.

Les escadres éprouvèrent de nombreux sinistres. Pendant toute la * journée la mer montait en pyramides pour se creuser ensuite en ' abîmes. Le Danube se perdit ii dix lieues du cap Chersonèse, cl l'équipage ne g.'gna la plage qu'après de pénibles efforts. Le Pijrenux, te Gariiie, le linlu-ell, te 2'i/rune, te Lord liafiUm et treize bâtiments de commerce furent jetés à la côte dans la baie de la Katcha. A Balaklava,/e Prince, te Hisolule, te h'enilwurth, le Prii(jre!<s, te frandercr, le L H iU-l)(ive et te Malta se brisèrent contre les rochers, et trente ou I quarante hommes seulement réussirent à se sauver. Sur un équipage i de cent cinquante hommes qui montait le beau bateau à vapeur le Prince, six seulement purent être recueillis.

A la hauteur d'Odessa le liip-Van-Wrinkte, transport anglais, sombra, et avec lui furent engloutis deux cent cinquante prisonniers russes qu'il conduisait à Constantinopic. Il portait aussi M. .Mcklin, artiste photographe, et ses deux aides, envoyés en Crimée par le gouvernement britannique.

Le Suné, frégate à vapeur, qui avait appareillé pour Karaiesch vers minuit, fut assailli par la bourrasque à dix lieues environ du cap Chersonèse avec une telle force, que dans un coup de roulis un canon de 30 II" I, amarré en vache sur le gaillard d'avant, emporta pilons, pnlans, affût, et fut projeté par-d.-ssus le bord comme un balai sans même écorchcr la muraille extérieure!

I.a /'ecserciafiM, du port de Livourne, avait élé affrétée par le gouvernement français; elle transportait de de Varna en Crimée un dernier détaclicinenl de vingt-cinq hommes du 4' régiment de hussards avec ses chevaux.

Aprè.s dix-sept jour de mer, elle avait été prise à la remorque par une frégate ii vapeur; mais, au moment oii éclata la tempête du l 1, le matin même le piston de la machine se brisa, la frégate recula sur la Perseveranza , qui faillit couler bas. Ce choc terrible avait causé une voie d'eau. Le capitaine vint s'abriter dans une petite anse cil il pensait opérer son débarquement.

L'ouragan ne lui en laissa pas le temps. Le vent ayant brusquement sauté, la goclcHe fui démâtée et jetée à la côle. Lui cl son équipage italien n'eurent rien de plus pressé que de se sauver les premiers, eux et leurs bagages. Dix hussards seulement trouvèrent place dans la grande chaloupe encombrée de paquets; elle fut brjsée en abordant. Le capitaine, le principal coupable, se noya, et évita ainsi le châtiment qu'il méritait.

Le navire resta couché sur le flanc, le tillac incliné vers la terre, il peine éloignée d'une portée de pistolet. Sept des hussards restés à bord se tenaient accrochés au bastingage et à la cabane du ronfle: un ou deux appelaient au secours, imploraient la compassion de leurs camarades; les autres, muets, immobiles, semblaient se résigner à la mort ou ne pas comprendre le péril de leur situation, et pourtant elle était horrible.

A chaque instant des vagues monstrueuses, resserrées dans la baie, déferlaient sur la carène disjointe et l'ensevelissaient tout entière sous une montagne a'eaii. Les naufragés disparaissaient au milieu de l'écume; puis la lame en se retirant renversait le n.ivire en sens contraire rt le laissait retomber lourdement sur son lit de roches nues, qui l'évcntraient peu ii peu, tandis que la mâture, retenue par les cordages, battait ses flancs comme nu bélier.

Un des hussards sauvés avait couru au port, éloigné d'une lieue, afin d'y chercber des secours; une cinquantaine de soldats et une escouade de marins arrivèrent bientôt conduits par des officiers. Plusieurs de ces hoiiimes exposèrent bravement leur vie en se jetant à la nage pour aller amarrer une corde à bord, afin d'opérer le sauvetage des naufragés. Vains efforts! la mer en furie rejetait bien loin sur les galets les imprudents, meurtris, froissés, à demi morts. L"S plus vieux matelots, les plus braves officiers finirent par reconnaître leur impuissance à lutter contre un pareil ouragan.

Deux des malheureux naufragés, se voyant perdus, voulurent essayer de se sauver eux-mêmes. Glacés par le froid, ils n'eurent pas la force ou la présence d'esprit de se déshabiller. Le premier enjamba par-dessus le bord et se jeta a la nage ; mais au même moment une lame gigantesque s'abattit sur le navire, le roula comme une barrique parmi les tronçons de la mâture renversée. Quand elle se relira, l'homme ne reparut pas au-dessus de la nappe d'écume qui couvrait les rochers.

Le second hussard ne se laissa pas intimider par cet exemjile. Il descciiill'. avec précaution en se tenant aux débris des haubans, une nonx'elle vague rciigloulil : il allendit le moin''ni favorable, cl q;!and le Ilot eut passé il se lança h l'eau. Deux fuis il disparut sous d'à, lires avalanches, deux fjis il reparut nageant toujours, mais sans pouvoir avancer : le iiiallicur:-ux était retenu au milieu des lambeaux de la voilure par ses éperons.

INKERMANN

Tons les specMteuis de cette scène poignante suivaient avec une aiixiéti- inexprimable celle lutte contre la nioil.

On criait, on faisait siync aux aulrcs na'ifnigcs de lancer nne corde à leur camarade. Lors même que ]<: . nurlcmrnls de la tempête leur eussent permis d'entendre la Vaix, fjlaci's par la terreur et par le froid , ils auraient été incapables de comprendre ou d'exécuter ces ordres.

La tète du hussard , toujours coiffée de son képi bleu, surnageait encore au-dessus des eaux; dans un suprême effort, il se souleva tout entier liors de l'eau, suspendu à une corde qui pendait du mai de beaupré. Pendant cinq mortelles minutes d'agonie, il y demeura cramponné, tantôt plongeant au fond de la mer, tantôt enlevé à une grande hauteur, snivani les ballollements du navire. Enfin ses forces s'épuisèrent, il lâcha prise , tomba et disparut pour toujours. Par un mouvement spontané, tous les bouimes assemblés sur le rivage détournèrent les yeux en poussant un cri.

Il ne restait plus aucun espoir a personne. Soldats et marins revinrent tristement au port les uns après les autres, pour ne pas assister à l'anVcux dénoùmenl de ce drame.

Avec quel serrement de cœur los naufragés durent les voirparlir! Abandonnés de tous, ils se sentirent condamnés sans ressource, et demeurèrent seuls en face de la grève à peu près déserte sur le vaisseau qui allait se déchirer sous leurs pieds.

La nuit approchait, et la mer, loin de se calmer, était encore plus terrible qu'au début de l'ouragan. Les rafales de neige et de grêle ajoutaient aux ténèbres d'un crépuscule d'Iiiver.

Pendant la nuit le bâtiment se partagea en deux ; mais d'autres détachements de soldats et de marins accourus sur les lieux avec tous les moyens de sauvetage qu'on avait pu se procurer avaient déjà sauvé la plujiart des hussards restés à bord. 11 n'y eut eu tout que six hommes de perdus sur vingt-cinq.

Le transport anglais le Cullodeii, ayant à bord trente-cinq chevaux de train, trois cents caisses de munitions et trente soldats turcs, fut brisé près d'Eupatoria; les troupes et l'équipage, qui s'étaient sauvés, eurent le malheur de tomber entre les mains de l'ennemi. Le transport français la Constance échoua dans les mêmes parages; des Cosaques l'entourèrent presque aussitôt et y mirent le feu en poussant des cris de triomphe : mais déjà les hommes qu'il portait avaient trouvé un asile sur au milieu de la garnison d'Eupatoria.

Tente ou quarante transports anglais ou français chargés de munitions et d'approvisionnements furent jetés à la côte , et avant de les abandonner les équipages se résignèrent à les incendier plutôt que de les laisser à la merci des Russes qui s'avançaient pour s'en emparer.

La perle la plus importante au point de vue matériel fut celle de la corvette à vapeur le l'iutun et du vaisseau le Henri IV. Nous en laisserons raconter les douloureuses circonstances aux commandants de ces deux bâtiments. On verra que c'est à la fatalité, à la fureur des éléments décliainés, qu'il faut attribuer un malheur que n'aurait pu conjurer le plus héroïque dévouement.

Voici le rapport adressé à M. le vice-amiral commandant en chef l'escadre de l.i .Méditerranée par le commandant du liaton :

« Bdie d'Eupatoria, le 16 novembre 1854. » Amiral ,

M J'ai à remplir le pénible devoir de vous rendre compte de la perte de la corvette à vapeur le Plulon dont le commandement m'était confié.

» Le Vluion avait mouillé, le 1 0 octobre dernier, devant Eupatoria, par cinq brasses, relevant le moulin le plus à l'est au N. IC" È., et la mosquée au N. CO' O.

» La ville était tenue en alerte continuelle par des milliers ds Cosaques et menacée d'une attaque sérieuse, .l'avais dû prendre ce mouillage, le plus prc s de terre possible, quoique ccpendani encore à 7liO mètres du rivage , pour être à puriée, avec l'artillerie du Plulon, de défendre les approches de l'est d'Eupatoria.

M Le bâtiment était afiourclié S.-E. et IN.-O. ; il avait essuyé dans celte position un fort coup de vent du sud à l'ouest dans la nuit du 10 au 1 1 , un second coup de vent dans la matinée du 13. Les ancres n'avaient )ias cédé, et ctUe épreuve pouvait me rassurer sur la sécurité du navire. Les mâts de hune étaient calés et les vergues sur le porte-lof.

» Le 14 au matin, la brise était N.-E. ; pas de mer. Tout présageait le beau temps. Un de nos canuts est allé aux provisions, cl à sept heures et demie, sur le signal du Henri /T, j'ai envoyé nos deux autres canots-tambours à terre pour rembarquement des btcufs à bord du L'iviiisier : c'était 40 matelots hors du bord.

» Vf is huit heures, un grain s'est élevé de l'est, avec mauvaise apparence. Le baromètre est descendu subitement ii (i,7 10 millimètres; le grain a ilonné avec pluie et grêle, par violentes rafales, qui ont varie au S.-E., puis au sud.

« Aous avons hié six maillons de chiinc bâbord et quatre de celle de tribord. (Jette derniirc ne faisait rien. Les feux ont élc poussés prêts à nietirc en marche.

» J'ai fait étalinjjuer un grelin sur l'aDcre de la cale ; mais cette

ancre n'ayant pas passage entre l'ellipse et 1rs tuniboirs, il a fallu se disposer à la jeter par-dessus le bord à l'arrière des t.imbours. Pendant cette opération j'ai vu un trois-mâts anglais eu dérive qui allait tomber sur nous.

» .lai envoyé aussitôt tout le monde aux deux sioppeurji, pr'l à hier l'une ou l'autre chaîne. N'ous avons ftlé bâbord. La chaîne de tribord a rappelé et le trois-mâts nous a parés : il est allé à la côte. Plusieurs bâtiments y étaient déjà , d'autres coupaient leurs mâts pour tenir.

u La mer, tourmentée, grossissait toujours. Le vent avait tourné au S.-O. et à l'ouesl, et malgré sa violence nous restions évités au courant du sud, présentant le travers à la lame et à la mer. J'ai renoncé à faire jeter l'ancre de la cale, elle eût risqué en tombant sous le bâlimeul de le crever.

» iNoiis marchions en avant, doucement avec la machine, de manière a soulager les chaînes sans cependant les empêcher de travailler.

» J'avais pris des alignements à terre. Ils n'avaient pas varié depuis trois jours. J'étais assusé que nos ancres tenaient bien.

» Vers midi, un transport anglais démâté a cassé ses cliaines. Aous le relevions dans le S.-S.-O. à nne encablure, et, malgré la force du vent d'ouest, le courant le portail vers notre bossoir de tribord. i\ous allions être écrasés cl couler sur place.

)) J'ai fait établir la grande voile goélette pour éviter an vent, et fait faire machine en avant a toute vapeur. IN'otre avant a paré, mais cet énorme trois-mâts nous a élongés par bâbord; et ù mesure que nous le dépassions, chaque lame alicriiativemcnl nous lançait audessus de lui et nous laissait retomber sur son cuivre. IJans ces chocs, nos vegues ont été cassées, nos portemanteaux et leviers en fer de mise à l'eau des canots-tambours tordus, le tambour de bâbord et l'arrière craqués. La machine a cependant pu continuer à marcher; mais, sitôt dégagé, j'ai été obligé de stopper pour f.iire parer des manœuvre et des bouts de chaînes de balaucines cassées qui se pr.essaient dans les aubes.

» Un oflicier, M. Boulet, a reçu un morceau de bois sur la tête; il a fallu le transporter sans connaissance.

» Sitôt les aubes dégagées, nous avons remis en marche; et tout danger semblait évité. Malheureusement la lourde chaine de ce bâtiment ragiiait sur les nôtres. Celle de tribord a cassé , et celle de bâbord a été déchaussée. Malgré notre grande voile, malgré la machine, nous n'avons pu revenir au vent, les alignements ont commencé à varier; nous allions en travers à la côte.

» A midi et demi, nous avons commencé à talonner; peu après le gouvernail a été démonté. Les ébranlements du navire sont devnus terribles. Chaque lame nous couchait taniôt sur tribord , tantôt sur bâbord. J'ai essayé de tenter l'abalage sur bâbord eu héguillani avec la vergue du grand hunier. Celte vergue dans le sable mouvant n'a produit aucun ellet. Le bâtiment s'est couché du côté du large pour ne plus se relever.

Dans ce moment, une vive canonnade s'est fait entendre. La ville était attaquée par (i,000 Russes et IB pièces de canon. Des escadrons de Cosaques s'avançaient à l'est, du côté iiue nous devions appuyer avec notre artillerie. Le Platon pouvait rendre encore un dt-rnier service. Nous avons fait branle-bas de combat, chargé les petites armes et dirigé deux pièces du côté de l'ennemi. Nous étions prêts à comnienciT le feu des que les Cosaques arriveraient à portée. Ils ont trouvé les dispositions de défense de la ville trop bien prises et se sont retirés.

« L'eau gagnait rapidement. La soute aux poudres était pleine. J'ai fait monter tout ce qu'on a pu en tirer de munitions cl fait mettre en réserve quelques sacs de biscuit et de l'eau.

u A la nuit, les lames balayaient le gaillard d'arrière. J'ai été obligé défaire évacuer coinplélcinenl celte partie du navire, et j'ai fait monter les clï'els de l'équipage dans les jardius du tambour de bâbord,

» La nuit a été longue et froide. Le vent n'a pas molli. La mer nous couvrait de plus eu plus. A une heure, l'eau a gagné le faux poni avant. J'ai fait placer les malades et les mousses sur l'avant du tambour de bâbord, et le resle de l'équipage s'est groupé à bâbord divanf.

» Le jour s'est fait sur ce désastre. Seize bâtiments avaient fait naufrage- , et nous avons éprouvé le chagrin de rcconuaitre le vaisseau It Henri /l'échoué.

1) Les habitants du |>ays ne se rappellent pas avoir vu un pareil coup de vent. La jnoilié des moulins ont été reiiversés, et des maisons situées au bord de la mer ont eu des pans de muraille abattus.

» Le PluHin éiail coniplélement perdu, ensablé à KO mètres île la plage, les bordagcs du pont di>joinls, l'arrière se séparajil de l'avant. (.'Iiaque lame en diferlaiit montait sur le pont jusqu'au bord opposé. Eniin, rentic-ponl était plein d'eau.

». Il y avait urgence, pour la sûreté de la vie dos hon\uies, d'évacuer le bâliuient; je m'y suis décidé.

)) J'.ii fait inelirc à la mer le ycuiyou ; deux hommes dévoués s'y sont embarqués et ont nagé vers la côte, pendant ([ue nous filions une li(;nti de loch dont ils avaient le bout. Une lame les a roulés à

IM<EIUIAN>.

icne, ih ont liait- la lifjiip, nous avon-, fili' un (:m\ bras, et, le va-ctviciil ilanl ciabli, nous avons rameni' à liord le youyou.

u Le (lébarqucnient s'est opéré quatre par qualic; en coinnienranl i;ai les malades, les mousses et les hommes qui ne savent pas nan.er. LVml)arcalion remplissait souvent à la dernière lame. Les lioniiucs qu'elle transportait étaient enlevés aussitôt par les premiers débarque, et par M. Granderic, enseigne de vaisseau, que j'avais envoyé pour vfillerau débarquemenl.

a Quand tous ceui pour lesquels le passage présentait des dangers ont lie eu sûreté à terre, M. André, commis d'administration, a descendu la comptabilité; cl M. Pignoni , cbirurgien , quelques médicaments.

« J'ai l'ail envoyer à terre les effets de l'équipage, les fusils , l'obusier de 1'^ et quelques munitions.

» Le reste de l'cquipagc, les maîtres, !\1. lioulet, lieutenant de vaisseau, sont descendus succcbsivcnienl ; cl ;i une heure, «près avoir lait une ronde dans le bàtiinint, le uiailre d'équipage Gaubert et M. Bochcr, mon second , se sont embarqués : moi-inèm«, dernier, j'ai quitté le l'iulun , le c(rur navré, mais avec la consolation, s'il en esl une possible pour l'ollicier qui voit perdu le bâtiment qu'il commandait , de voir tout l'équipage sauvé et de pouvoir dire avec une concciencc neite que tous ont bien fait leur devoir.

u Au mil. eu de ce coup de vent, un bàlinicnl malheureux avait entraîné le l'Ialun dans sa perle.

• M. d'Osuioiid, commandant de place, avec une sollicitude pour laquelle je ne saurais trop témoigner de reconnaissance, avait envoyé des chariots pour le transport des bagages , et avait fait préparer des logements, dans lesquels les liommcs ont pu en arrivant se sécher et se remettre d'une rude épreuve.

>i Dans ce désastre, amiral , les officiers et l'équipage du l'Iulon ont ^té admirables de saiig-l'roid et de dévouement. Veuillez me permettre de les signaler à votre estime et à votre bienveillance.

u Je suis, etc.

1» Le comrnan tant du l'iutcn,

u FiSnCET.

«Pour copie conforme :

u Le conlre-amiral , chef d'élat-major de l'escadre de lii Méditerranée,

u BoLEÏ-WlLLALMEZ. u

Le rapport du commandant du Henri IV est ainsi conçu :

Baie d'Eupatoria, le 15 novembre l8oi.

» Amiral ,

» J'ai la douleur de vous annoncer que mon vaisseau est à la côte depuis hier au soir à vingt milles au sud d'Kupatoria, et que je n'ai aucun espoir de l'en retirer dans la saison oii nous sommes.

• Ce triste événement est dû h la rupiiire successive de mes quatre chaines pendaiil la tempête que nous venons d'essuyer, et qui, bien que moins violente, dure encore au momenl oii j'écris.

Il Toutes les précautions que conseillait la i>rudence avaient été prises. La bouée de l'ancre de bâbord, qui élail celle qui travaillait avec les vents du large, était de cent vingt brasses sur un fond de huit brasses, et je m'étais a IVourché ÎV. et S. dés mon arrivée. De jilus chaque fois qu'il venait nu vent frais je laissais tomber l'ancre de veille de tribord, (|iii était ma meilleure. Je n'avais pas manqué de le faire hier lorsque je vis la mauvaise apparence du temps. Je lis ciisuile caler les mais de hune, amener les basses vergues sur le purle-lof el mouiller la seconde ancre de veille, ce qui m'en faisait quatre dehors, c'est-a-dire tout te que je possédais, puisque j'en avais perdu une il Uallchick , par suite de rupture de chaîne en dérapant, et qu'une autre avait élé cassée par un boulet dans le combat du 17 octobre.

)) Je devais, amiral, me croire en sécurité avec quatre fortes ancres dehors, lorsque, dans une trcs-forlc rafale avec saule de vent, la cliaine de tribord cassa net au porl;(ge de la bitte. A onze heures, celle de bâbord, qui avait souvcnl filé, chainon jiar eh;;iiiiin, malgré les cloppeurs cl les coins, cl qui élait arrivée a au luoins cent cinquante brasses, en ht autani. ISou:i vinmes alors ii l'appel de l'ancre de veille de triburJ, dont le livi^-r de stoppeur se brisa; mais, la chaine ayant fait une coque à l'écubier du puits, elle tint bon au septième maillon (l'jr, brasses} jusqti'a cinq heures dix minutes du soir, inslaiil oii elle cassa dans un violent coup de langage.

» Ctllc de bâ'oorJ , travaillant alors seule, ne résis.a pas une minute, tt ce fui avic terreur que j eiil-Jiidis la doiibie secousse qui m'apprenait que tout espoir de résister à la teuipèlc é'ait perdu, et qu'il fallait se résigner à aller à la cote, comme l'avaient liéja l'ait , sous mes yem , dans celle fatale journée , douze o;i (|uiiize autres bâtimens, au nombre de-quels se trouvent la corveile le l'iulun, arrivée dep.iis quatre juur» seulement, el un vaisîcau turc portant pavillon de cuutrc-jmiral , qui ont sans doule aussi cassé loi:ies leurs cli:.iucs.

• Certain de n'êlre plus tenu par rien, je lis hisser le petit foc pour faciliter l'abalagc du vaisseau sur tribord et éviter les navires mouillés il terre de moi ; puis, après les avoir parés, je l'u biirJor ^ l'arlimou afin tl'aller m'échoucr le moins loin |)ossihle de la ville et de pouvoir cominuiilqucr avec elle par la langue de sable qui nnis sépare du lac .Salé, sans être inquiété par les Cosaques qui ne manqueraient pas de venir rôder autour de nous.

" La nuit élait très obscure quand nous commenràmes ii toucher. Je fis en sorte d'échouer l'avant ii terre perpeiulieulaireiiienl ;i la côte ; mais d'énormes brisants prenant le vaisseau par la hanclie de bâbord le portèrent petit ii petit pendant toute la nuit, el mêiiie aujourd'hui dans la matinée, dans une direci.ion presque parallèle au rivage, et le sable mouvant remplissant à l'arrière la souille ii mesure que la carène se déplaçait, dans son a(;ilation continu'', il en est résulté, chose incroyable, que nous sommes déjaugés de quatre mètres et demi à l'arrière et de quaire mètres ii l'avant, et que notre distance du rivage n'est que de soixaiile mètres au plus.

« La siluation du Henri /l'au momenl oii j'ai l'honneur de vous écrire, amiral, est celle-ci : incliné un peu sur tribord, presque parallèlement il la cùle; le cap au N.-N.-K., la sonde indiquant :i mètres 35 centimètres à l'arrière , 2 mètres 30 centimètres à l'avant , 4 mètres par le travers à bâbord, et 3 mètres 20 cenlimèlres par le travers il tribord. U a fait sa souille, et il n'éprouve plus les secousses q'ii l'ont tourmenté pendant di\-liuit heures. Le vaisseau n'est ])as défoncé, puis(|ue les pompes ordinaires suOisent pour étancher l'eau de la cale, el qu'elles ne fouelioiinent pas toujours.

« Le gouvernail esl démonté, el je crois ses ferrures brisées, de même que celles de l'étambot.

i> Le vaisseau n'a jilus d'autres ancres que celles il jet. Deux des bouts de chaines restés à bord sont engagés sous la quille. La chaloupe esl à la côte : je la suppose réparable. Le grand eanot, le canol-major el ma baleinière sont entièrement hors de service. Les deux canots moyens ont été aussi jetés ii la côte à Kupatoria , où ils élaieiit occupés le 14 au malin pour rembarquement des bœufs; mais ils peuvent cire et lisseront réparés, louant aux chalands, ils sont coulés el probablement en pièces. La mâture est intacte. J'ai fait déverguer les voiles, envoyer en bas les vergues el manœuvres courantes. Je ferai dépasser les mâts de hune dès que je le pourrai,

i> J'ai pu, au moyen du youyou, établir un va-et-vienl avec la terre; mais la mer est encore trop grosse pour entreprendre le sauvetage des I 10 malades que je compte à bord. Je me suis eonUiilé de faire passer au commandant supérieur d'tiupatoria des munitions pour obusiers demonlagne, en remplacement de celles qu'il avait consommées avec succès la veille sur la cavalerie russe.

» Nos balleries sont restées chargées, tt j'ai eu l'occasion ce malin de faire usage de nos earonades pour faire rebrousser chemin à une cinquantaine de Cosaques qui s'avançaient au grand galop pour s'emparer des hommes de mon youyou restés ii terre el qui ne pouvaient réussir ii remellrc ii flot cette petite embarcation.

)i Voilà, amiral, la situation actuelle du Henri /!', de ce beau vaisseau dont j'étais si fier... : elle est bien triste, et je ne parlerai [as de la douleur que j'en éprouve, vous èles fait pour la comprendre cl pour me plaindre.

•I J'espère que ma santé se soutiendra assez pour me permetire d'achever jusqu'au bout les devoirs que j'ai à remplir envers l'Etat et envers mon équipage; quant à mon courage, il ne laillira pas.

>i Je n'ai pas encore pu communiquer directement avec le comniandint du l'hilon; mais il est venu sur la plage vis-à-vis de mon vaisseau et m'a fait dire par un de ses matelots que son bâtiment étant défoncé el son cntre-poiil envahi par la mer,*il l'avait évacué ce malin sans perdre un seul honiiue. M. Fisquel est à liupaloria avec tout sou équipage, qui a pu aussi sauver ses ellets. Le rapport de cet olfieier supérieur vous fera connaître en détail Its circonstances de son malheur, qui ne fait qu';.jouter au mien.

)> J'ai signalé au Laioisier, qui lui aussi a cassé une de ses chaines cl n'a tenu sur l'autre qu'au moyen de sa machine, de faire route pour vous faire connaître noire lâcheuse situation dès que le temps le lui peniiettrail.

» Je n'évacuerai pas mon vaisseau tant qu'il en restera un morceau pour me porlcr et y faire flotter les coiilfurs nali:;Males. J'atteuils les scccu's qu'il vous sera possible de m'eiivoyer, amiral, afin de sainer, en l'ait de vivres el de matériel d'ariiiemcnt, tout ce que je pourrai. \e pouvant déposer ces objets sur une terre cunciiiie, il me faut ùdi bâtiments pour U's recevoir cl les porter aux autres vaisseaux de l'escadre.

• .Mon éiiiiiiiage, an"a!bii consi(!éi;il)lcmciil [lar les tlélachcineiiîs que j'ai fiuirnis lant pour le siège de Séiiaslr.pol (juc pour la garni .on d'Kupatoria, se trouve réduit à un pelit nombre de matelots vali:lc , d'oii il résulte que les moindres lravau.x sont pour nous Irès-diiiciles, et ([ue ceux qui demandenl beaucoup de force sont impo,,ibl s. Du reste, amir.d, je suis heureux de le dire, mon équipage est ailiuirable de zèle et de disci|;liiie, chaque homme lâche de doubler sa force et vole a mou moindre mouvcmenl. yiiaut à mes oHioicrs, ils me secondent en tout avec celle parfaite cnlenle du service, ce courugeel ce dc\oueineiit de cœur donl je vous ai souvcul eiilretcuu

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ilans d'autres circnnslaiiccs, et qui ne pouvaient faillir (l;iiis eclle-ci. Tout le monde a fait et fera son devoir jusqu'il la fin avec II plus rnliiue aliu<'(;ation ; vous pouvez y couiplcr, amiral; et si la marine pcri un de ses beaux vaissiauv, on ne peut s'en piemlre <|u'a la tempête (jui a éié plus forte que nous, et nous a j -lés a la eùte, malgré Ions les mojens employés pour lui résister.

Il Dans ma dcriii;'re lettre, qui n'a que quelques jours de date, il semble que je prcfsrntais le mallieur qui allait me f.-apeer, lorsTuc je vous disais (|ue «je nie considérais comme en perdition sur la • rade d'Eupaloria lorsque viendrait un fort coup de vent de S.-O. ; « ma crainte n'a pas tardé h. se réaliser.

» J'aurai l'iionncur rie vous faire connaître plus tard If s noms des personnes qui se sont plus particulièrement distin.i;uées dans notre naufrap,c, et d'appeler sur elles la bienveillance du fjouvernemcnl. Je me borne pour le moment a citer M. d'André, ense-rjnc de vaisseau, et le quartier-maiire de manœuvre, Gournay (Joseph), qui ont fait le premier voya(;e ii terre avec une faible euibarcalion que les brisants couvraient à cliaquc instant, pour aller étalilir le va-etvient qui devait servir au salut de tous, si le vaisseau s'était ouvert.

>i Je suis, etc.

» Le commandant du Henri IV, Jeiienne. »

Le Henri /l'avait creuse sa souille dans le sable de la laiijiine qui sépare la iilai;c d'un f;iand lac salé. Il était là en queli[ue sorte comme une citadelle avancée de la place, et ses canons ttnaient en respect les reconnaissances russes qui osaient s'aventurer dans les environs. Le bâtiment n'avait pas souffert, mais il était si [irofonilément enterré qu'on dut renoncera l'espoir /le le rcnnoiicr. Ou en enleva les bouches h feu pour armer de nouvelles batteries de sitr;e, dont les chefs de pièce furent recrutes dans l'équipage; cl on le confia à la garde d'un détaebement de marins sous le coimnandemcnt du jeune lieutenant de Las Cases.

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