‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 6 sur 235 · I.A RUSSIE ET L'EUROPE · texte numérisé non relu

I.A RUSSIE ET L'EUROPE

plus marqué pour la race allcmaiide, un amollissement dans la liaine qu'ils portaient à la Russie. Mais le résultat le plus positif fut la naissance ou, si l'on veut, une (.rande expansion du panslavisme, la pensée de réunir en un seul peuple tous les membres épar|)illcs de la race slave. C'était une complication jetée dans les alïaircs des autres nations, des embarras pour l'avenir dont on semait le germe. D'un coté, la pensée de fonder une patrie purement polonaise s'elTaçait pour quelques-uns dans la vastilude du plan qui consistait à rallier tous les débris de la race; d'un autre ciité, la Russie se créait des amis, des |>arlisans, dans les provinces que ses armées devaient traverser en niarcliant contre la Turquie lorsque le moment de porter le dernier coup à l'empire turc lui paraîtrait venu.

C'est ainsi qu'elle a préparé les esprits à la lutte solennelle qui commence. Elle a fait plus à l'égard des Polonais qui habitent les provinces incorporées à l'empire russe. Prévoyant qu'une insurrection pourrait uaitrc des complications de la guerre, elle a cbcrcbé à Ja prévenir en faisant semer un bruit fort invraisemblable, mais qui trouve créance, tant ceu\ qui soulïrent sont disposés à accepter les promesses les moins sincères, les espérances les plus vagues. Quelque temps avant le passage du Danube, c'est-ii-dire au moment où la lutte allait s'engager entre elle et les trois ])uissanccs, le bruit s'était répandu que le czar allait rétablir le royaume de l'ologne, lui donner une constitution et placer l'un de ses fils sur le trône.

Ce bruit ne circulait pas seulement en Pologne, où l'espérance de le voir se rénliscr pouvait retenir ceuï qui auraient été disposés à aller demander du service en Turquie afin de combattre les Russes, il était habilement répandu en France, à Paris; il était propagé par les agents de Saint-Pélersbourg, par des hommes faciles à tromper, qui croient sans examen, l'nc guerre avec la Russie devait naturellement amener à Constantinople quelques-uns des proscrits polonais toujours ardents, toujours prêts à combattre; on parlait déjà de la formation d'une légion polonaise. Eveiller un espoir au cœur de ces hommes, c'était peut-être désarmer des ennemis; la politique russe n'hésita pas, sauf à répondre plus tard par les baïonnettes à ceux qui auraient accepté ce leurre comme une sainte promesse.

Tout se préparait au dehors, mais il fallait agir au dedans de l'empire turc, au cœur même de Constantinople, ourdir une conspiration qui put éclater à un moment donné, et, en attendant, préparer occultement le succès. Des émissaires secrets qui avaient parcouru la Moldavie, la Valachie et la Servie avant l'occupation des deux premières provinces, firent ensuite de nombreux voyages en Autriche, à \ icnne même, dans un but qui sera révélé plus tard; à Athènes, en Thessalie, dans le Monténégro, dans la Bosnie, puis en Syrie, à Jérusalem, au mont Athos, enlin dans la Bulgarie, qu'il importait de préparer à l'entrée des Russes.

Un de ces actifs émissaires du cabinet de Pctersbourg mit sur les traces d'une agence russe formée à Constantinople, dont le chef était le baron OElsner, officier russe, dans laquelle étaient employés avec un certain nombre de Grecs quatre officiers russes dont un colonel, ancien directeur des postes du czar dans le Levant. Cette affaire offre des détails bonteuï , sordides : un homme qui occupe un certain rang dans la société est un espion de la police russe, et soit pour détourner les soupçons, soit pour retirer plus de bénéfice de son métier, se x'end ou feint de se vendre à la police turque, et reçoit de deux côtés le prix de son espionnage, peut-être de sa double trahison.

Grâce à l'actif concouts de ces émissaires, l'agitation paralyse les efforts du gouvernement ottoman; dans les populations mêlées de musulmans et de chrétiens, les hommes se défient les uns des autres, se regardent comme des ennemis que rien ne doit concilier, qui s'égorgeront à un signal donné; enfui, lorsque les soldais russes traversent le Danube et s'enfoncent sur le territoire turc, le clergé du rite grec s'avance en procession au-devant d'eux, leur apporte les palmes de la victoire et les bénédictions de son Eglise.

Il est incontestable que les faits passagers qui se produisent chez les nations voisines que l'on regarde comme ennemies, ou que l'on s'attend à trouver opposées a ses vues, doivent avoir une influence sur les déterminations d'une puissance qui se dispose à la guerre; elle peut du moins les considérer comme un moyen d'arriver plus aisément à son but. La situation politique d'une partie de l'Europe, les changements survenus en France, ont pu paraître à l'empereur de Russie de nature b favoriser ses desseins. Lorsque la nouvelle de la révolution de février et de la proclamation de la républii)ue arriva a Saint-Pétersbourg, dans les premiers ]oursde mars 1818, Nicolas était à la résidence impériale de l'Ermitage, où il donnait une fête; on lui porta la dépèche, il fit connaître ^ haute voix cet événement aux officiers qui l'entouraient, et ajouta en finissant : « Ainsi, messieurs, préparez-vous à monter à cheval. » Il est probable qu'il songeait alors aux traités de iSli, dont le maintien devait lui paraître fort douteux. 11 n'attaqua pas, mais immédiatement il rassembla et rcnforoj son armée, et quelques mois après ses troupes envahissaient les provinces moldo-valaqucs sous prétexte de mettre fin aux troubles qui y avaient éclaté, mais en réalité pour

empêcher qu'on y fondât un gouvernement démocratique sur lequel la Russie n'aurait pas exercé l'influence qu'elle a sur les hospodars, qui eut mis à néant son proteetoral , et eût plus tard opposé un vigoureux obstacle à sa marche sur Constantinople.

Les traditions de 1814 et ISi.S rcprésenlent la Russie comme disposée à servir les prétentions de la maison de Bourbon ; la fusion des deux branches de cette famille a pu faire penser au czar qu'il trouverait dans les partisans des Bourbons des alliés de sa politique. 11 ne s'est pas dissimulé que si, par un de ces coups inespérés du sort qui surprennent les peuples, la Russie aidait à opérer une restauration en France, le gouvernement qui lui devrait une pareille fortune n'aurait ni la force ni la volonté de s'opposer ii ses vues amliiticuses. Heureux d'exister par la Russie, il la laisserait sans réclamation maîtresse de la Turquie d'Europe, et serait plus tard impuissant ii s'opposer à de nouvelles conquêtes, lorsque l'intérêt de la nation lui aurait ou imposé ou fait comprendre la nécessité de réprimer les envahissements de la Russie.

Les profondes modifications politiques survenues, depuis peu dans l'organisation du gouvernement français n'ont pas dû être non plus sans influence sur les déterminations de la cour de Russie. La restauration de la famille impériale de Napoléon a pu lui faire craindre la reprise de la politique contre laquelle la Russie a si énergiquemcnt lutté, et qui l'a réduite à de cruelles extrémités. Elle a cru voir la France essayer de reprendre ses frontières perdues en 1815, réunir la Belgique, pousser jusqu'au Rhin ses limites ; l'occupation de Rome lui a paru révéler des vues ultérieures sur l'Italie; là était le quartier général d'une armée destinée à agir surNaples et la Sicile, l'une et l'autre mécontentes et agitées.

Dès lors ses armées étaient trop éloignées de l'Occident, ses vaisseaux de la Baltique ne lui suffisaient plus; il fallait que sa magnifique flotte de la mer Noire pût franchir librement le détroit et entrer dans la Méditerranée, y transporter ses régiments. Si le sultan restait maître de Constantinople, un revirement dans la politique du divan, une défaite de la flotte russe, pouvait fermer le détroit, il importait donc que Constantinople fût au pouvoir des Russes communiquant librement d'une mer à l'autre; que leur flotte, trop vivement poursuivie dans la iMéditerranée, pût trouver un asile assuré, inviolable, dans le Pont-Euxin, devenu son arsenal et son grenier.

La France s'y opposerait, mais elle serait seule; l'Autriche menacée en Italie, la Prusse inquiète sur le Rhin , ne feraient pas la guerre a la Russie, qui, en occupant la France d'une guerre lointaine, dilVicile, compliquée d'embarras, la détournait d'une guerre dans laquelle l'Autriche et la Prusse seraient plus immédiatement intéressées.

Il restait l'Angleterre, qui, n'ayant à craindre rien de bien sérieux de la France, à laquelle l'attachaient d'immenses intérêts commerciaux qu'on ne pourrait pas briser sans amener une perturbation des plus grandes, des plus profondes, dans le travail, les entreprises, la fortune de plusieurs millions de Français, et complètement tr.iiiquille de ce côté, ne permettrait pas à la Russie de conquérir Constantinople, de devenir une puissance méditerranéenne, de lui couper la roule de l'Inde; mais il était possible de désintéresser l' Angleterre, d'en faire une alliée, sinon active, du moins n'apportant pas d'obstacles, de l'appeler enfin au partage de l'empire turc. C'est vers ce but que se tournèrent tous les efforts de la diplomatie et du czar lui-même, qui ne dédaigna pas de recourir aux moyens les moins avouables.

Si la Russie réussissait de ce côté, la France restait complètement seule; elle était forte sans doute, mais surveillée par l'Autriche et la Prusse, dont cette prise d'armes éveillerait les défiances, ne seraitelle point paralysée? Habituée à une paix que le progrès des arts et des sciences avait appris à aimer, à apprécier; heureuse des développements immenses qu'avaient pris son industrie et son commerce, la nation française aurait-elle quelque enthousiasme pour une guerre dont les éventualités mystérieuses e'Irayeraicnt certains esprits? Pour conserver en Orient une influence qui ne lui a jamais servi à rien, inutile à ses amis, impuissante contre ses adversaires, toujours coûteuse, voudrait-elle jouer l'avenir? D'un autre côté, n'y avait-il pas en France des hommes qui verraient avec plaisir le triomphe de la politique russe, dans l'espérance d'une restauration des Bourbons? L'enchaînement des libertés publiques, pour la conquête desquelles la France a fait de si longs efforts, a passé par de si cruelles péripéties, n'avait-il pas mécontenté une partie du pays, et cela ne jetterait-il pas quelque hésitation parmi les hommes qui composaient les conseils du pouvoir? Telles furent les réflexions du cabinet russe, et, persuadé qu'il aurait peu d'obstacles à vaincre, l'empereur Nicolaw s'aboucha avec lord Hamilton Seymour. On verra plus loin par quels motifs l'Angleterre ne pouvait pas adojitcr le plan, accepter les propositions de la Russie, mais on peut constater que les négociations, ou plutôt les pourparlers, eurent un caractère d'Iiabileté, de finesse, de réserve, qui donne une haute idée du talent diplomatique du czar et de l'ambassadeur anglais. Avant de reproduire ces documents si importants et d'indiquer dans quelles graves circonstances ils ont été publiés, il faut établir les positions respectives de la France, de l'Angleterre et de la Turquie.

C'est ainsi que la Russie est arrivée lentement à ia situation ac-

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tuellc. Les provinces moldo-valaques sont occupées par des troupes russes, le Danube est franchi, et toute communication par ce fleuve, de la mer Noire à l'intérieur du pays, est supprimée; nul secours n'arrivera par-là , Sébastopol et la mer d'Azof renferment une flotte considérable ; la Géorgie presse la Turquie d'Asie ; des agents russes agitent la Perse; l'insurrection grecque menace au nord; le Monténégro est soulevé; enfin la Russie entoure Coustautinoble d'un cercle d'ennemis, qui, s' avançant de tous les côtés à la fois, devaient l'écraser ou rendre toute résistance inutile.

Les Cottes de France et d'Angleterre sont arrivées ii propos.

En attendant qu'il puisse prendre le nom d'empereur d'Orient, voici les titres du czar dans les actes officiels :

<( Nicolas, par la grâce de Dieu, empereur et autocrate de toutes les Russies, de Moscou, Kieff, Wladimir et Novgorod ; czar de Kasau, czar d'Astrakan, czar de Pologne, czar de Sibérie, czar de la Cliersouèse Taurique; seigneur de Pskoff et grand prince de SmolensU, de Litliuanie, de Valachic, de Podolie et de Finlande ; prince d'Estbonie, de Livonie, de Courlande et de Senigalie, de Samogitie, de Bialystok, de Karelie, de Tver, de .lougrie, de Pcrm , de Viatka, de Bulgarie et de plusieurs autres pays ; seigneur et grand prince du territoire de Novgorod intérieur, de Tschernigoff, de Riaizan, de Polotzk, de Rostof, de Jaroslaf, de Bielozero, d'Oudorie, d'Obdorie, de Knudinie, de Witebsk, de Mtislaf, et dominateur de toute la région liyperboréenne ; seigneur du pays d'Heric, de Kartalinie, de Grousinie, de Kabardinie et d'Arménie ; seigneur héréditaire et suzerain des princes tscherkesses, de ceux des montagnes et d'autres encore ; héritier de la Norvège, duc de Schleswig-Holslcin, de Saiut- Ormarn, de Ditmarsen et d'Oldenbourg, etc., etc. »

Il est difficile de savoir d'une manière bien exacte de quel œil celte nouvelle guerre est envisagée en Russie par les diverses classes de hi société. Elles manquent d'organes pour exprimer leurs pensées; un nuitisnle absolu leur est imposé sur tout ce qui toiiche à la politique, l'expression d'une opinion oi)posée à la pensée gouvernementale amt'uerait la persécution sur celui qui la manifesterait. Tous les journaux sont dans cette dépendance qui ne permet que l'éloge et dicte ces flatteries dans lesquelles les czars sont bercés jusqu'au jour où ils s'éveillent sous un poignard ou sont étouftes sous un coussin.

Le peuple, les paysans et les moujiks sont fanatisés par les prêtres du culte gréco-russe, qui représentent l'empereur comme le bras de Dieu, le chef de la religion, presque Dieu lui-même. Ce peuple est encore ignorant : les écoles qui ont été fondées en Russie ont eu pour but d'en imposer à l'Europe en lui persuadant que l'empire était en progrès, beaucoup plus que de répandre l'iBstruction d'une façon sérieuse. Catherine répondant à son ministre qui lui signalait la solitude des écoles et le peu d'empressement des paysans à y envoyer leurs CHfants, lui écrivait : o Ne vous plaignez pas de ce que les écoles sont désertes, il suffit que nous les ayons fondées pour ne pas encourir les reproches des philosophes. » On comprend que ce peuple, excité par ses prêtres, qui lui expliquent la politique religieuse du czar à leur manière, puisse, en voyant cette politique couronnée jusqu'ici par le succès, être plein de foi dans l'avenir. Cependant on doit constater que le recrutement de l'armée se fait avec peine, que les agents du gouvernement emploient la Violence pour amener des recrues sous les drapeaux et que les populations se montrent peu empressées a soutenir de leurs bras et au péril de leur vie une politique pour laquelle on les dit pleines d'enthousiasme. <jui peut aimer un régime militaire où le fils du paysan est condamné ii n'ax'oir jamais d'avancement? où, abdiquant sa qualité d'homme, il est non-seulement soumis aux coups de bâton et de verges en x'ertu du code, mais exposé aux brutalités des officiers, qui le frappent de leur canne, de leur cravache ou de la main, sans que le malheureux ose faire un mouvement qui lui coûterait ou un plus dur supplice ou la vie? Aussi quand le nombre d'hommes à prendre dans un x'illage a été déterminé, que les autorités locales ont secrètement dressé leur tableau, le détachement charge de l'exécution arrive pendant la nuit, investit le village, et, sourd aux cris des femmes, des enfants, emmène les hommes, qu'il enchaîne quelquefois pour ne pas les voir s'échapper en route.

Les classes élevées, initiées aux arts, aux jouissances de la civilisation, instruites, polies, sont partagées en trois catégories : les hommes sérieux, qui sentent tous les bienfaits de la paix, et déplorent, au point de vue philosophique, la lutte engagée, mais sont forcés de se taire par prudence, pour échapper à l'espionnage organisé autour d'eux sur une vaste échelle. Boyards, membres du sénat, officiers, propriétaires cultivateurs, c'est dans leurs rangs que recrPilent les conspirations fréquentes qui éclatent souvent sans que le public en soit instruit, que l'on noie dans le sang, à l'ombre des prisons, ou que l'on étouffe dans les mines de Sibérie. Il n'est pas rare de trouver dans les régiments envoyés au Caucase de ces hommes incorporés comme simjdes soldats, sans que leur famille sache ce qu'ils sont devenus, et qui n'ont pas même la ressource de s'enfuir daus la niouUgne , d'y aller vivre de leur trdvail oa<-ce ou'il* ont

laissé une femme, des enfants que leur fuite exposerait aui plus affreux traitements, et peut-être aussi parce que les Cireassiens, à bon droit défiants, les prendraient pour des espions chargés d'étudier leurs moyens de Jéicnse, de s'assurer de leurs forces et de préparer l'invasion.

La seconde calégoiie se compose d'hommes ardents, ambitieux d'argent et d'honneurs, rêvant des possessions sous des climats plus douv que celui de llussic, des grades et des richesses, fruit de la victoire qu'ils se promettent sur la Turquie et la France. Depuis longtemps, en elVet, ils ne les séparent pas, c'est la double conquête promise ii leur courage, la double proie qui doit payer leurs efforts. L'empire olloinan va recevoir le dernier coup et crouler; 1814 a découronné la France de son auréole, de son prestige; Constanlinople et Paris leur apparaissent dans le lointain pleines de séductions et de tharuie ; elles les appellent, les attirent, ils sont prêts et se persuadent qu'ils y arriveront bientôt. Hautaius et froids, ces seigneurs sont cependant polis dans leurs relations ordinaires avec les étrangers; mais dès qu'il s'agit de guerre ils manquent de tact et poussent l'oubli des convenances jusqu'à parler de la France comme d'une très-prochaine conquête devant des Français, pour lesquels il ne serait pas sans danger de répondre avec franchise et qui se condamnent au silence.

Dans les Etats romains les ministres, les administrateurs, les directeurs de l'artillerie, des finances, sont des prélats, des monsignori, des prêtres, des hommes enfin appartenant réellement au clergé régulier ou séculier ; en Russie, où règne le despotisme militaire, tous les fonctionnaire appartiennent à l'armée, ou portent des noms d'officiers de diDcrents grades. Telle fonction civile donne rang de général, telle autre rang de colonel, rang de capitaine, car la hiérarchie militaire est le type administratif. La confusion est facile, car des fonctions qui n'ont rien de commun avec l'armée sont remplies par des officiers supérieurs réellement attachés à l'armée et qui peuvent être d'un jour à l'autre appelés au service actif.

L'esprit de vénalité est assez général chez les fonctionnaires de tous les ordres, et il est rare qu'on obtienne d'eux gratuitement les choses les plus ordinaires dépendant de leurs fonctions, de leur service. Aux demandes les plus simples, les plus habituelles, la première réponse est presque toujours un refus coloré d'un prétexte plausible. C'est un général, un colonel qui parle ; il porte ses épaulettes, sa poitrine est couverte de cordons, de croix, ou, s'il est en habit de ville, on entend les employés inférieurs lui donner ces titres qui ailleurs commandent le respect et excluent toute pensée d'exaction. L'étranger, qui ignore comment les choses se passent, insiste vainement, ne comprend rien aux difficultés qu'on lui oppose et se retire, sauf à revenir le lendemain ou à faire d'autres démarches longues, pénibles et inutiles, ou à apprendre de quelque officieux le secret qui fait expédier les aflaires.

Celui qui connaît les usages ne perd pas ainsi son temps. Après avoir expliqué l'objet de sa demande et avoir écouté l'objection ordinaire, il a vu s'ouvrir le tiroir d'un secrétaire dans lequel Son Excellence cherche quelque chose ; il y laisse tomber ostensiblement, sans rien dire, soit de l'or, soit quelques kopecs en monnaie de papier, suivant riinportance de l'affaire, et alors Son Excellence trouve dans sa bonté inépuisable un moyen d'expédier l'affaire et d'épargner au solliciteur l'ennui de rex'cnir. Ainsi se traitent les choses les plus simples; que l'on juge par là des grandes ! L'empereur est quelquefois obligé de sévir lorsque le scandale est trop public, lorsque les exactions sont poussées au point de compromettre le service public ou lorsque les personnes lésées jouissent d'une haute influence. Alors il punit avec éclat : un colonel, un général est dégradé, il est incorporé comme simple soldat dans un régiment ou envoyé aux mines; ses biens sont confis(|ués. C'est un homme sur mille, et les autres continuent en calculant les chances d'impunité.

L'empereur fait assez fréquemment des cailcaux : il donne une tabatière avec son portrait entouré de brillants, une épingle en diamants, une bague, une broche, etc. C'est un moyen de témoipner sa satisfaction, son amitié, son admiration ; c'est quelquefois aussi un secours offert avec délicatesse. En effet, tous ces objets ont une x'a- Icur déterminée. Il existe dans l'un des ministères un bureau où l'on peut les échanger contre des roubles; c'est un usage du pays. Mais celui qui a besoin de tirer parti du cadeau qu'il a reçu de l'empcrcur est toujours obligé d'en laisser quelque bribe entre la main de celui qui lui remet le prix de l'objet reçu.

Dans ce cas, les exigences ne sont pas très-grandes; mais les choses se passent autrement lorsque l'empereur ordonne de compter une somme d'argent : elle arrive très-rarement entière dans les mains de celui auquel elle est <lestinée. Parfois même elle se trouve réduite de moitié, de deux tiers, et l'on dit tranquillement au réclamant : L'empereur a ordonné de vous compter cinq cents roubles, mais c'est une somme énorme, imus n'avons pas de fonds, et nous avons pensé que deux cents roubles étaient très-suffisants pour vous. Ou prend les deux cents roubles, et on n'entend jamais parler du reste. Telles sont les nueurs administratives.

C'est parmi les hommes de celte seconde catégorie, iiuinmcs, du reste, pleins d'audace , d'intelligence cl de finesse, que la cliancdlc-

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rie riissc trouve ses agents les plus dévoués. Il faut un homme intrépide, endurci aui daui;ers, qui aille ii travers les glaces, sur un traîneau attelé de viin;t où trente ehicns, étudier les mœurs, les habitudes, les besoins des peuplades asiatiques, nouer des relations, préparer les moyens de réunir dans quinze ou vingt ans une nouvelle province à l'empire russe. Cet liommc part, s'exile, parcourt les pays les plus affreux, reste plusieurs années au milieu de périls de toute sorte et ne revient qu'après avoir accompli sa mission.

Dn autre, dcseeiidaiit vers le sud, péné^^trera clic/, les (Illinois, s'entendra avec les ministres du Céleste-Empire, obtiendra d'eux la permission de bâtir une église russe sur les terres des Chinois et d'en faire payer les prêtres par le budget de la Chine, manu'uvre li.ibile, pierre d'atleiite sur laquelle viendront plus tard s'appuyer les iiialéri,iu\ de cet cililicc.

(^)uand la Hiissic viendra conquérir le kannat d'IIérat, c'est par la Perse qu'elle le fera attaquer, comme en 1838; mais des ofliciers anglais le défendront, et l'Asie donnera au monde ce singulier spcc-

penséc sérieuse les occupe au point de produire ce changement; d'autres pressurent leurs paysans, les torturent pour leur arracher les sommes nécessaires à It^urs plaisirs, à des besoins qui renaissent toujours. Jl arrive de temps en temps qu'au inilieu d'une nuit sombre de vives clartés illumineiil tout à coup l'horizon , et l'on pourrait voir un cordon serré de paysans, «rinés de fourches, de fléaux, de barres de fer, gardant lo'ites les issues d'un château qui brûle et y repoussant impitoyalilemcnl quiconque tente d'en sortir. Le lendemain il n'y a plus (|iie des ruines à la )ilace de l'habitation siilendidc, et le seigneur est resté sous les décombres. Quelques paysans payent de leur vie la vengeance de tous. On appelle cela une exécution.

Ceux de ces hommes de plaisir qui lialiiteiil l'élerslinurg-, Moscou ou les autres capitales des provinces alViclieiil d'ordinaire un ijrand luxe, et les feinines étrangères sont pour eii\ un objet de vaiiilé. Ces coiirlisanes, dont quelques-unes mènent grand tiain, sont en i(éné-. rai des Allemandes et des Françaises destinées ii briller, à disparaître et il mourir dans un hôpital ou un grenier.

nMFonMEB DE LAi\jiÉE A\GLAisE. — Infuntcfie.

t.icle d'une armée persane attaquant une ville sons la direction d'artilleurs russes, tandis que celle ville sera fortifiée par des ofliciers du génie anglais.

Lorsque, pour s'avancer vers l'Inde, le cabinet de Saint-Pétersbourg essayera de pénétrer diplomatiquement dans le Caboul, il aura un homme habile qui commencera par conclure un traité de commerce avec le chef de ce pays en attendant l'heure de faire un traité politique qui rapproche la Russie de l'Afghanistan, celle roule de tous les conquérants de l'Asie.

C'est parmi eux qu'elle recrutera les officiers qui, en 1S.S3, péiié- Ireronl en touristes dans la Valacliic, descendront le J)anube, lèveront les plans de Widdin, de Kalafat, de Silistrie, d'iliisowa, de toutes les places que la Russie attaque, investit, bombarde aujourd'hui.

Ils iront remuer la Grèce, préparer une insurrection dans le Monténégro, essayer de soulever la Bulgarie, étudier les passages des Balkans; ils seront partout, humbles, ignorés, obscurs, mais d'une activité infatigable, pour préparer le triomphe de la Russie.

La troisième catégorie est celle des hommes de plaisir, qui se dédomm.-igcnt de l'inutilité de leur vie et occupent leur activité au jeu, a la table, auprès des femmes. Quelques-uns gémissent parfois de cette existence dont ils ont pris l'habitude, qu'ils n'osent plus changer par vanité, peut-être aussi parce que l'on se demanderait quelle

Il y a en Russie, comme en Pologne et dans quelques provinces de rÀllemagnc et de la Suisse allemande, d'assez nombreuses familles errantes, qu'on appelle des gitaiios, des bohémiens, des heimathlosen, suivant les contrées oii elles se trouvent. ICn Russie elles sont organisées en bandes qui donnent des représcntalions, exécutent des danses. Les femmes ne sont pas très-belles en général, mais elles sont brunes, leurs regards sauvages, leurs grands yeux noirs, leurs danses frénétiques leur donnent un attrait piquant, et il n'est pas rare de voir les jeunes Russes faire pour elles des dépenses folles. Les intrigues de cette sorte sont favorisées par l'habitude que l'on a de les appeler aux fêtes que l'on donne dans les châteaux pour exécuter leurs danses.

Parmi les seigneurs il en est qui sont doux, humains, équitables, généreux. Si l'uii d'eux se mine, si un orage emporte ses récoltes, qu'une perte au jeu, une mauvaise spéculation le forcent à vendre une de ses terres, les paysans accourent offrir de l'argent à leur seigneur afin qu'il paye sa dette et ne les vende pas, car ils ignorent entre les mains de qui ils passeraient, et ils craignent de perdre au change. D'autres fois, quand la vente île la terre à laquelle ils appartiennent est de toute nécessite, les paysans députent quelques-uns des leurs vers un seigneur dont ils connaissent l'humanité pour le prier d'acheter terre et hommes , lui offrant de l'argent, s'il en manque, pour parfaire le nrix. Quelle condition que celle de ces hommes qui ne

l'arls. — Ty|Hiji:i|i|iic "Je J.BP:ST, me l'oiiprc

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peuvent pas acheter leur lil)crtc, leur affrancliissenient du servage et en sont réduits à acheter un maitre dont ils seront les esclaves, eus et leur postérité, jusqu'au jour ou sonnera pour la Russie l'heure de l'émancipation, où retentira le glas de la féodalité !

Un jour, il y a environ quinze ans, l'empereur jVicolas, soit qu'il voulût porter les premiers coups à cette féodalité fortement organisée, toujours inquiétante pour les empereurs, qui peut-être brisera l'autocratie si elle n'est pas brisée par elle, soit qu'il cédât à un mouvement de justice, rendit un ukase qui autorisait les serfs à se racheter, moyennant une somme déterminée, comme les jieysans de la couronne étaient eu\-mèmes admis à ce rachat. Ce fut parmi la noblesse féodale un cri unanime. Que se passa-t-il de grave dans les provinces? quelles discussions eurent lieu dans les conseils de la couronne? quelles plaintes, quelles menaces se firent entendre ? On l'ip'nore. Dans les pays sans liberté, sans pnblicilé, on voit les elTels, on ne peut supposer les causes. Quelles qu'elles fussent, un second ukase fut rendu quelques semaines après, et, sous jirétexte d'cxpli-

classes. Il est loue par son maitre comme domestique, cocher, garçon d'hôtel, de restaurant, et la personne qu'il sert paye au seigneur le prix convenu ; ou bien, se sentant de l'aptitude pour le commerce ou pour une profession qu'il peut exercer seulement dans les cités, il obtient de son maitre, moyennant une redevance annuelle, l'autorisation d'aller travailler dans les villes. Cette permission s'accorde pour un an, mais le seigneur peut ne pas la renouveler, il est seul juge, seul maitre souverain; le serf obéira, il reviendra au village, il restera à la ville, il subira des conditions nouvelles, suivant que le maitre l'ordonnera. Ainsi pour lui rien de fixe, rien de stable : la dépendance, la crainte, toujours.

Parmi les serfs qui se livrent au commerce, il en est de fort intelligents, de fort habiles, qui font des fortunes considérables dont ils sacrifieraient la plus grande partie pour obtenir leur liberté; leurs tentatives sont infructueuses. L'un d'eux, qui habite aujourd'hui encore une des plus grandes villes de l'empire russe, a gagné plusieurs millions dans le commerce : il a offert à son seigneur une

Bachi-bozouk», volontaires de l'intérieur, en Orient.

qucr le premier, il l'annula en réalité. Cet ukase portait qu'il avait été et qu'il restait entendu que le rachat ne pouvait avoir lieu que du consentement du seigneur.

L'empereur reculait devant la féodalité. Il n'était pas besoin d'ukase pour autoriser une transaction entre le scignetir et le serf : c'est là un droit établi, passé dans les coutumes, dont on use quelquefois, trop peu souvent, mais qui est de l'essence même de cette sorte d'organisation sociale.

Il y a en Russie, comme il y a eu dans tous les pays féodaux, deux sortes de serfs : l'un travaille sur la terre oii il est né, c'est le plus grand nombre, il appartient ii la glibe, il fait partie de l'Iiérit-ige, il change de maître, mais non de condition; il est vendu avec la propriété, comme la maison, comme l'arbre, comme la charrette sous le hangar, comme le cheval à l'écurie, comme le bœuf à la charrue. Tant vaut la terre, tant vaut l'iiomme.

Le serf est donc une propriété, un gage qui sert d'hypothèque. On prête généralement dans les banques de l'empire deux cents roubles argent sur un homme et cent roubles sur une femme, soit huit cents cl quatre cents francs. Mais dans les transactions particulières la valeur du serf est bien supérieure, surtout s'il est sur une propriété bien tenue et dans une contrée fertile. La fortune des seigneurs s'évalue au nombre d'âmes qu'ils possi'dent.

L'autre est le serf qui habite la ville. Celui-ci se subdivise en deux

rançon digne d'tm prince, le seigneur a rcfusi?. Il l'a comblé de prévenances, de riches cadeaux toujours acceptés, mais la liberté n'a pas été octroyée.

— De quoi te plains-tu? disait le scigTicur an riche négociant. Tu me fais honneur par ton intelligence, par ton opulence. Â'ai-jc pas toujours été pour toi un bon maitre? Pourquoi veux-tu ta liberté?

— Pour mes enfautâ, monseigneur, répondit le serf.

Le seigneur refusa sans s'inquiéter si ses fils aussi seraient bons pour les enfants de l'esclave qui n'aura pas pu briser son fatal collier.

On a voulu voir dans les enfants des prêtres russes le noyau d'une classe intermédiaire entre les serfs et les nobles de la bourgeoisie, mais jusqu'ici, presque tous privés de fortune, n'ayant qu'une instruction insuffisante, ces hommes ont recherché des fonctions dépendantes de l'administration. Ceux qui ne suivent pas la carrière de leur père obtiennent de l'Etat des emplois très-secondaires et manquent par conséquent de celte indépendance qui constitue réellement la classe moyenne vivant libre, de son travail ou de sa fortune, dans les autres Etats de l'Europe.

Les hommes libres qui n'appartiennent pas Ji la noblesse et à la classe des grands propriétaires sont les négociants étrangers, anglais, français, suédois, surtout allemands, établis a Pétersbourg, à Moscou, à Riga, dans tontes les grandes villes, et qui se sont fait naturaliser pour échapper aux tracasseries de la police russe, travaillera

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l'abri des lois de l'empire et se doiiiicr la sëcuritd indispensable aux adaircs; des serfs de la coiiroiiiic l'niancipi's et retirés du service, en petit nombre jusqu'ici; des moujiks raclietés ou atïrancliis, en plus petit nombre encore. Tels sont les élt!menls d'une future bourjjeoisie. Un ukase tout ri'ccut, avril iSbi, aura pour résultai d'augmenter ces éléments, bien que son auteur ne l'ait pas eu pour but dans ses nouvelles dispositions législatives.

Les seigneurs russes ont d'ordinaire sur leurs propriétés des régisseurs qui font valoir et rendent compte. Ce système oblige le maître à entrer dans des détails d'administration souvent dilïiciles s'il habite Pétersbourg, s'il fait partie de l'armée active, s'il est en mission ; il donne lieu à des fraudes nombreuses. Pour s'affrancbir des uns et des autres et pour se créer des revenus fixes, beaucoup de seigneurs donnent à bail il des étrangers, la plupart Allemands, leurs terres avec tous les serfs qui y sont attachés.

Ce bail s'appelle arenda : il se contracte pour des termes qui varient entre dix et vingt ans. Les fermiers sont en général des cultivateurs habiles, doués de connaissances pratiques, important les méthodes nouvelles de culture, réglant leurs dépenses personnelles avec économie, améliorant le sol. Grâce à la nombreuse quantité de bras dont ils disposent et qu'ils répartissent sur les terres avec intelligence, la propriété prospère, et ils font des bénéfices considérables. Le sort des serfs est à peu près le même; si les travaux sont plus rudes, le gain est aussi plus grand. Le seigneur, de son côté, peut compter sur un revenu qui ne varie pas suivant les chances de la récolte, les intempéries des saisons ; souvent aussi il reçoit des avances considérables du fermier au moment de la signature du bail.

A l'expiration de VaTenda, s'il ne convient pas aux parties de la renouveler, le fermier quitte la Russie et retourne dans sou pays jouir de la fortune qu'il a amassée et qui est parfiiis considérable si le bail a été avantageux, s'il a eu une certaine durée et si le fermier a j)u disposer d'un grand nombre de bras.

On a représenté au ministre de l'intérieur qu'il était impolitique que la fortune ainsi amassée fût le lot d'étrangers que rien ne lie à la patrie, qu'elle allât s'éparpiller dans d'autres Etats, créer des positions élevées à des familles qui ne font que passer pour faire une récolte et se retirent avec ses produits.

Ce mode d'opérer attaque le système d'immobilité imposé à la Russie, et par un ukase impérial il vient d'être dit que dans un certain délai tous ces fermiers étrangers sans exception se feront naturaliser et deviendront sujets russes ou abandonneront la culture et l'administration des terres affermées par eux. Le ministre a ordonné l'exécution de cette mesure dans tout l'empire. C'est une violation de contrat, c'est la perturbation jetée dans l'existence d'un grand nombre de seigneurs et de fermiers. Mais, par une sorte de compensation à laquelle le ministre n'a pas songé, il sortira de l'exécution de cette loi un élément nouveau de classe moyenne. Les fermiers qui pour ne pas perdre le fruit de leurs travaux , pour ne pas ruiner leurs familles, consentiront a devenir sujets russes, sont des hommes libres ainsi que leurs tils. Us viendront augmenter le noyau de cette bourgeoisie qui est ajjpelée avec le temps à lutter contre la féodalité en Russie, comme elle a lutté contre elle dans tous les pays de l'Europe occidentale. Elle triomphera ici comme là, mais combien de siècles faudra-t-il pour en arriver à l'émaneipation? Ce qu'il en a fallu peutêtre à la France. iM. de Custines a eu raison de dire que la Russie est en arrière de six siècles sur l'Europe.

Quant aux coutumes militaires chez les Russes, un seul fait su&ira pour les faire apprécier.

Il y a quelques années se déroulait devant un conseil de guerre géant il Grodno (Lithuanie) le drame suivant consigné dans les journaux judiciaires français de l'époque.

Plusieurs années après la dernière insurrection de Pologne, ii laquelle il avait pris une part active, ainsi que tous ses parents, le jeune Napoléon-Thadéc Wolny, d'une famille bourgeoise de Kieice, petite ville de Pologne, fut enlevé par un détachement russe et incorporé malgré lui dans un régiment. Son père était mort dans ses bras il la bataille d'Ostrolcnka livrée contre les Russes ; son frère avait été jeté dans un cachot, ses deux oncles étaient en Sibérie, '^'olny pouvait se croire oublié, et il allait s'uniravec une jeune fille (Font il était aimé. Mais la beauté de sa future frappa un olficier supérieur russe, M. Besluzew, qui fit saisir Wolny, puis enleva par violence la jeune fille et, pour réparer l'outrage, l'épousa.

Le jeune homme fut dépouillé de son nom et de ses prénoms, parce qu'ils étaient incendiaires. Le prénom de Napoléon était proscrit dans tout l'empire russe, celui de Thadéc avait été porté par le rebelle Kosciusko et ne pouvait être toléré, et le mot II 0/H7 signifiant lilrre en langue polonaise ne devait pas être celui d'un sujet et soldat de Sa Majesté Impériale. La nouvelle recrue fut inscrite sous le nom de Ivan-Matwicy Gorief et envoyée en Lithuanie.

Pendant trois ans et demi, A\ oiny fit son service avec une rigoureuse exactitude, obéissant ponctuellement aux ordres de ses chefs , cherchant la solitude, parlant peu, portant sur son visage une profonde empreinte de tristesse et de malheur, ne cherchant que dans ses souvenirs un adoucissement h ses chagrins. Un jour, et quelque romaneviiie que ce fait puisse paraître, il ne saurait être révoqué en

doute, car il est consigné dans le compte rendu des débats, un jour le jeune enfant de sa future et de l'ollicier qui la lui avait ravie jouait dans la rue, lorsque des chevaux emportés cl menaçant de l'écraser sous la voiture qu'ils entraînaient, furent arrêtés où détournés par Wolny, qui eut le bonheur de conserver un fils à celle qu'il aimait.

Apres ces trois années et demie de service, ne voyant pas d'issue il cette situation, tourmenté par l'impérieux désir de revoir sa vieille mère, il quitta le régiment, marcha six semaines, se cachant dans les fermes, accueilli par les paysans heureux de venir en aide à un compatriote, et enfin arriva ;i Rielcc. Malgré les soins qu'il prit pour cacher son retour, la police russe découvrit sa retraite, l'arracha .i sa mère, l'enchaîna et le fit conduire à (jrodno, oii était sou régiment. Les vêtements en désordre, les mains enchaînées, il marchait calme et fier au milieu d'un détachement de soldats, et dans la foule circulaient les mots de défenseur de la Pologne, d'enrôlement forcé.

Arrivé devant le cloître des Dominicains transformé eu prison militaire, le cortège s'arrêta, et la voix d'un officier russe cria :

— Au cachot! au cachot! race indeslruclihlc de rebelles!

— Vous ne m'y jetterez que mort, répondit le prisonnier, si vous ne voulez pas me permettre de parler à mon colonel.

L'officier donna ordre de l'enfraîner, le soldat répéta sa prière :

— .Mon colonel ! je veux voir mon colonel!

— ^l.ilheureux, c'est la mort que lu demandes! s'écria une voix dans la foule.

Mais le prisonnier exaspéré ne l'entendit pas. Il résistait aux soldats, et peut-être allait-il tomber sous leurs baïonnettes, lorsqu'on vit arriver à cheval le commandant de la place, qui, après s'être informé du sujet du tumulte, ordonna qu'on fit droit ii la requête du prisonnier.

Le cortège se remit en marche, Wolny respirait : peut-être avail-il quelques motifs de compter sur la bonté de son colonel, qui l'avait connu soldat exact et rangé; peut-être d'autres raisons plus sérieuses faisaient-elles rayonner à son esprit quelque lueur d'espérance. Dans CCS temps de troubles politiques, lorsque des Polonais occupaient des posles importants dans les rangs de l'armée de leur nouvelle patrie, des causes inconnues pouvaient militer en faveur du soldat auprès de son chef, et son obstination devait avoir un mobile puissant.

Ce fut donc avec une certaine satisfaction que le soldat s'avanra avec son escorte vers le château situé à l'extrémité de la ville, sur le bord escarpé du iNiémeu. Elevé il y a six siècles par un prince de Lithuanie, habité depuis par les grands-ducs, par les rois de Pologne, le château de Grodno est aujourd'hui la demeure des généraux et des officiers supérieurs de la garnison russe. Le plâtre a recouvert à demi de vieilles armoiries polonaises et les tourelles du monument; les canons des remparts dorment à l'ombre des ailes d'un aigle russe qui pare la porte.

La petite troupe se rangea eu bataille dans la cour; les soldats regardaient avec compassion leur camarade, qui attendait, plein de confiance, la venue du colonel ou l'ordre de monter dans les appartements; ils tremblaient pour lui, car ils avaient vu quelques jours auparavant expirer un des leurs sous les verges dans celle même cour. Tout il coup, au lieu du colonel, apparut une jeune femme que tous les soldats connaissaient, dont ils murmuraient le nom avec amour : chaque fois qu'un malheureux était amené, elle venait lui apporter quelques consolations, quelques secours ; toujours elle avait intercédé par ses prières, par ses larmes, auprès du colonel son époux; souvent elle était parvenue ;i adoucir ses cruelles sentences, à sauver la vie d'un soldai. Elle accourait remplir encore sa sainte mission de charité; mais à peine s'étail-ellc approchée de Wolny, que la jeune femme poussa un cri, ouvrit les bras pour élreindre son fiancé, et tomba sans connaissance.

Wolny se précipita à ses pieds; il eût voulu la relever, la presser contre son cœur, ses bras étaient enchaînés, il ne pouvait que baiser ses mains, que l'appeler par son doux nom de jeune fille.

Cette scène avait à peine duré quelques secondes, lorsque le colonel parut. Grand et vigoureux, il saisit de deux bras nerveux le jeune homme agenouillé, baisant les mains d'Angélique, que les soldats relevaient, et l'enleva, puis, frémissant de colère, le regard étincelanl, le laissa retomber. C'était M. Bestuzew. 11 avait remplacé au régiment l'ancien colonel passé à un grade supérieur.

Wolny s'accroupit sur ses talons, les yeux hagards, la bouche entr'oux'crte, muet de stupeur. Ces deux hommes se regardaient, l'un plein d'une joie terrible, l'autre éperdu, ignorant ce qui s'était passé durant son absence, ne comprenant pas comment M. Bestuzew se trouvait là, abattu par ce nouveau coup.

— Je te tiens enfin! s'écria le colonel; tu as demandé à me voir, tu as voulu m'annoncer ton retour, c'est bien !

— J'ignorais que vous eussiez remplacé mon ancien colonel, murmura ^V'olny.

— Emmenez ce misérable, reprit M. Bestuzew, enchaînez-le par le cou et par les bras, et rivez ses chaînes au mur du cachot.

Toute résistance était impossible. Angélique avait été emportée évanouie; le malheureux Wolny fut jeté sur une charrette destinée au transport des condamnés à mort et conduit à la prison par les soldats étonnés, ne comprenant rien à cette scène, non plus que la

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foule qui les avait suivis, soupçonnant seulement un drame intime inconnu.

Enchaîné par le cou et par les bras, dans les sombies méditations du cachot, Wolny ne se laissa pas aller au découragement; il pensait il sa mère, à la femme qu'il avait aimée, dont l'affection constante venait de se révéler encore, et il gardait une espérance, ce dernier bien des malheureux, des condamnés. Angélique oserait intercéder pour lui, peut-être viendrait-elle, peut-être enverrait-elle quelque message consolant. Il ne pouvait ni marcher ni coller aux vitres ses yeux avides, et il croyait sentir à ce lluide inconnu qui circule dans vos veines et vous fait tressaillir parfois' à l'approche de la femme aimée, qu'Angélique passait devant sa prison dans l'espérance de l'apercevoir.

Mais le colonel avait donné des ordres, le prisonnier ne reçut ni visite ni message; à ses supplications, à ses instances en faveur du déserteur, la jeune femme ne put obtenir que des réponses railleuses, des paroles dures et amères. Trois jours après l'arrivée du prisonnier, les troupes de la garnison étaient assemblées sur la place en face de l'ancienne église des Dominicains, l'infanterie formant lin grand carré, la cavalerie sur les flancs, deux pièces de canon à l'entrée de chaque rue. Le réfectoire des moines servait de salle d'audience du conseil de guerre; sur la longue table recouverte d'un tapis vert étaient placés un crucifix, un buste de l'empereur, un code, des papiers, des encriers et des plumes; des faisceaux de verges étaient sur un banc, destinées .i forcer les aveux des accusés qu'on ne trouve pas assez explicites, instruments d'un supplice infligé avant la condamnation, l'effroyable torture de la question appliquée devant les juges, honte éternelle de l'ancien code judiciaire conservé en Russie.

Deux grenadiers étaient de faction à la porte du conseil.

A dix heures et demie les juges prirent place : au milieu, le colonel Bestuzew; h droite, le premier assesseur, capitaine Zyskolï ; à gauche, le deuxième assesseur, lieutenant Replin ; plus loin, le sous -lieutenant Dianof; à côté du premier assesseur, le sergent Ziemlax; en face du président, le capitaine rapporteur Muzykow, ayant à sa droite le greflier. Quelques-uns de ces militaires portaient sur la poitrine la médaille d'argent donnée par Alexandre pour la prif.e de Pari'' , 1 8 1 4 , et celle décernée par Kicolas 1" pour la prise de l'arsor/e, i83l.

A onze heures le prévenu fut amené devant ses juges; il portait des vêtements bourgeois, ses bras étaient liés, une chaîne de fer entravait ses jambes; sa tète nue était rasée d'un côté seulement, et de l'autre couverte de cheveux très-courts, disposition bizarre qui doit rendre un homme hideux, dont le but échappe à l'appréciation, et qui n'est probablement que le résultat de la fantaisie, du caprice de ceux qui occupent leur esprit à inventer des supplices. Il fut placé à gauche du capitaine rapporteur, ayant derrière lui des gendarmes le sabre nu.

Les juges baisent le crucifix par rang de grade, font une profonde salutation au buste de l'empereur Nicolas I", puis le greflier se lève et lit l'acte d'accusation.

— " Ivan-Matwiey Gorief, âgé de vingt-sept ans... "

— Pardon, interrompit le prévenu, je m'appelle iSapoléon-Thadée Wolny.

— Silence ! s'écria le président, et il fit signe au greffier de continuer.

En même temps le capitaine rapporteur se tourna vers le prévenu et lui dit :

— Ces noms incendiaires, vous les avez quittés depuis votre entrée au service.

AVolny voulut réclamer, il ne put que balbutier qu'on lui avait enlevé son nom, mais qu'il ne l'avait pas quitté, car on lui imposa silence de nouveau, et le greffier poursuivit la lecture de l'acte d'accusation, fort court du reste, et se terminant par ces mots : 'I Rendons un juste tribut d'éloges ii notre police en Pologne, qui » a su bientôt dépister le coupable et le livrer entre les mains de la «justice. Son crime mérite un châtiment d'autant plus sévère que » nos troupes ont besoin plus que jamais d'ordre et de discipline, u

Le président s'adressant alors au prévenu :

— Matwiey, lui dit-il, le tribunal vous fait la grâce de vous entendre; parlez en russe, soyez bref, et surtout point de paroles ni de souvenirs contraires à l'ordre et à la discipline.

— Je ne connais pas aiAez la langue russe, messieurs... A ce mot de messieurs, tous les juges se récrièrent :

— Vos Excellences, dites Vos Excellences; nous sommes juges et nobles.

L'un d'eux ajouta :

— Quant à la langue, le tribunal vous comprendra d'autant mieux qu'en parlant le russe vos explications seront moins longues.

Le dél):il prenait dès le principe une tournure fâcheuse. Le malheureux Wolny n'avait pas l'intention de se poser eu viclinie des passions politiques, il conservait tout son sang-lroid, mais sans faire de furrinlcrie, il ne voulait ni s'abaisser ni renier son passé. Il avait déserté pour revoir sa mère, il était à désirer (|ue le débat restât sur ce terraiu-là,

Le président agita la sonnette et procéda à l'interrogatoire. -— Accusé, voire père vit-il encore?

— ]\on, il est mort entre mes bras, il y a sept ans, à la bataille d'Ostrolenka.

— Point de réminiscences incendiaires, s'écria le président. C'est donc votre mère ou quelqu'un de votre famille qui vous a engagé à quitter votre régiment?

— Ma mère est pauvre et âgée ; elle aurait bien voulu me voir vivre auprès d'elle, car j'aurais été son soutien, le seul qm lui reste, mais elle ne m'a jamais donné le conseil que vous lui prêtez. Quant à ma famille, je n'en ai plus.

— Comment! vous n'avez pas un parent?

— Pas un seul, répondit l'accusé, qui s'engageait dans le réseau tendu par le colonel, mon frère, m'a-t-on dit, se meurt dans un cachot, et mes deux oncles sont peut-être déjà morts en Sibérie.

La glace était rompue. Le président se tourna tout frémissant vers l'un des assesseurs et lui dit assez haut pour être entendu de tout l'auditoire :

— J'avais bien raison de vous dire qu'il est d'une race de rebelles, de conspirateurs, de vauriens, d'une race à exterminer.

11 devenait évident que les questions étaient inutiles et n'avaient eu d'autre but que d'amener une déclaration. de principes ou de faits qui devait perdre le malheureux Wolny.

Le colonel reprit :

— Si votre mère ne vous a pas donné de conseil, si vous n'avez pas de parents, qu'est-ce qui vous a fait déserter votre drapeau?

— Mon drapeau! reprit le jeune soldat avec calme, mais avec fermeté, mon drapeau! c'est au siège de Varsovie que je l'ai vu pour la dernière fois. Les désastres de ma patrie m'ont fait concentrer toutes mes affections sur ma vieille mère et sur une femme...

— Assez, assez ! s'écria le colonel en se levant brusquement, la voix menaçante et les regards enflammés.

— Cette femme, reprit lesoldalavec calme, vous me l'avez enlevée après avoir fait de moi un soldat par violence, par abus de la force, malgré moi.

— Mensonge! mensonge! clama le président, qui s'était levé de nouveau et trépignait, rétractez ces paroles, désavouez-les !

' — Je ne puis rétracter la vérité, je ne puis désavouer ce que je sais.

— Vous mentez, votre désaveu va le prouver. Et se tournant vers les soldats de garde : — Qu'on apporte le banc, dil-il avec colère.

Un frissoB passa dans les membres de tous ceux qui assistaient à l'audience, car ce banc est un instrument de supplice. Dépouillé de ses vêtements, les épaules et les reins nus jusqu'à la ceinture, le patient est étendu tout de son long, la face tournée contre le bois, les bras allongés et retenus en avant, les pieds liés. Incapable Je mouvement, il reçoit sur les reins des coups d'une verge flexible; à

chaque coup lés chairs sont meurtries, entamées, le sang coule

C'est pitié de voir des êtres humains ainsi mutilés, torturés, jusqu'à ce que la souffrance leur ait arraché l'aveu que l'on désire, et cela, non pas comme punition d'une faute, non point en vertu d'un arrêt de culpabilité, mais comme moyen d'interrogatoire.

Le banc était prêt, les verges étaient dans la main de l'exécuteur, et le malheureux Wolny allait subir ce douloureux supplice, lorsque s'ouvrit une porte latérale de la salle d'audience. Deux femmes s'avancèrent auprès du tribunal : l'une était jeune, pâle, triste, se traînant à peine; l'antre, presque sexagénaire, conduisait par la main un jeune enfant. Devançant sa fille, elle s'approcha devant la table du conseil, et se jetant à genoux en face du colonel :

— Mon gendre, dit-elle, fasse Dieu que j'arrive à temps pour conserver la vie à un homme qui a sauvé celle de ton fils !

Et alors, d'une voix brisée par l'émotion, la mère d'Angélique raconta au président stupéfait, aux juges étonnés, à l'auditoire attendri, comment l'accusé avait, quelque temps auparavant, arraché à une mort certaine le fils du colonel, et élevant les bras, s'écria en terminant :

— Grâce, grâce pour son sauveur!

M. Bestuzew, à qui on avait laissé ignorer ces particularités, resta un moment immobile, muet de surprise, les yeux baissés, les sourcils froncés, dans l'attitude d'un homme irrité et que fatigue une scène désagréable. L'enfant, abandonnant sa grand'mèrc, alla se jeter dans les bras de sou père en priant, lui aussi, pour celui à qui il devait la vie. Madame lîcstuzew, qui jusque-là n'avait prié que par ses larmes, crut pouvoir adresser à son mari quelques paroles suppliantes.

Ce fut l'étincelle qui met le feu à la poudre. Le colonel, obligé de se contenir devant ses soldats, devant l'auditoire, en présence du tribunal qu'il présidait, grondait sourdement, ses yeux lançaient des éclairs, on sentait qu'il élait travaille à la fois par la haine et parla jalousie. Mais lorsque tout le monde redoutait un éclat, il s'avança vers les deux femmes et leur dit à haute voix :

— Retirez-vous, mesdames, laissez la justice remplir sa pénible mission, votre place n'est point ici. Et i>ar un mouvement que tous les assisli-nls purent croire dons et al'eetucux, il serra le bras de sa femme dans sa main de fer, et h-' me à la bouche:

LA RUSSIE ET L'EUROPR

— <^)iip je vous rrmlo voire aiiinnt, n'est-ce pas? Jamais, madame... Le faire mourir promplement, c'est tout ce que je puis vous promettre. Parlez I

La mallieureusc femme éclata en sanglots, sa mère et son enfant joicnircnt leurs cris au\ siens, mais le colonel reprit gravement son siège, et Jèsii^nant du doigt les deu\ femmes, il ordonna aux soldats U'cntrainer ces deux folles, qui troublaient l'audience. Les soldats obéirent. Wolny s'agitait à sa place contenu par les (gendarmes, rouissant de ne pouvoir se jeter entre les soldats et Angélique. Parvenue à la porte par laquelle elle était entrée, et avant d'en franchir le seuil, Angélique se retourna vers son fiancé, et comme s'il eût été seul dans cette vaste salle, comme si elle n'eût vu que lui au milieu de la foule, lui jeta un long regard qui semblait être un suprême adieu, qui renfermait une lugubre promesse.

A l'agitation produite par cette sci'ne inattendue avait succédé un silence de mort; tous les yeux se portaient sur l'accusé, toutes les poitrines étaient haletantes : on attendait avec stupeur ce que le colonel allait ordonner.

Celui-ci releva la tète, qu'il avait un moment reposée dans ses deux mains, et étcn<lant le bras :

— Que la justice ait son cours ! dit-il d'une voix sombre qui passait avec peine entre ses lèvres agitées.

En ce moment un cri aigu, strident, terrible, parti du dehors, vint glacer d'épouvante toute la salle muette. Wolny s'aflaissa comme si une balle l'eût frappé au coeur. Il avait compris. Des pas précipités se faisaient entendre dans les corridors, dans les escaliers, dans la cour... Les juges, immobiles comme des statues, semblaient s'interroger du regard; le colonel écoutait les bruits du dehors, la poitrine oppressée, l'œil en feu; l'effroi planait sur cette assemblée sans qu'elle sût pourquoi.

Au milieu de ce silence lugubre le sergent du poste entra dans la salle par la grande porte du fond et, dans l'attitude de l'inférieur visà-vis du supérieur, tremblant, il s'avança vers le président, et la voix entrecoupée par l'émotion :

— Colonel..., dit-il, colonel... votre femme... est montée à l'étage supérieur du couvent et s'est précipitée par la fenêtre.

Un cri sourd s'échappa de toutes les poitrines.

— LTn médecin! un médecin! cria M. Bestuzew d'une voix étranglée par la colère et la douleur.

— Le médecin est auprès d'elle, mon colonel.

— Et?...

— Et il a dit que tout est fini.

Le président retomba sur son siège, brisé, déchiré par ce coup affreux, et étendit son poing fermé vers l'accusé; mais Wolny ne pouvait plus rien voir, plus rien entendre; il n'avait plus conscience de ce qui se passait autour de lui.

Les deux assesseurs se levèrent, et s'approchant du président, le prièrent de renvoyer l'audience a un autre jour. Le colonel atterré promena sur eux des regards douloureux que la plume ne peut pas rendre, et comprimant ses sanglots .

— Non, dit-ii, que justice se fasse! Et élevant péniblement la voii, il ajouta : — Le capitaine rapporteur a-t-il quelque chose à dire en faveur de l'accusé?

— Rien, dit I\L Muzykow, les faits parlent assez d'eiix-mêmes. L'accusé fut emmené hors de la salle d'audience, et deux questions

furent posées aux juges ; 1° L'accusé est-il coupable de désertion? 2° L'accusé est-il coupable d'avoir causé la mort de la femme du colonel ?

A ces deux questions il fut répondu : Oui, à l'unanimité.

Le président rédigea le jugement, Wolny fut ramené devant le conseil, et le greflier lut à haute voix :

n Au nom de Sa Majesté Impériale Nicolas Paulowitch, empereur » et autocrate de toutes les Russies, Pologne comprise;

" Ouï les débats prescrits par les diftércnts ukases; vu les articles i> du Code pénal concernant le crime de désertion et à'hnmicide voit lontaire, et ayant entendu le capitaine rapporteur chargé de la déi> fcnsc de l'accusé;

ij Le conseil de guerre, séant à Grodno, le , condamne un

» nommé Ivan-Matwiey Goricf à six raille coups de verges, qui lui » seront appliqués par les soldats du régiment dont il avait fait u partie. »

W'olny écouta sans tressaillir, regarda froidement ses juges, et ne prononça pas >ine parole. Tout était fini pour lui; celle qu'il avait aimée était morte, morte pour lui, il était condamné pour elle, condamné comme s'il l'avait tuée, comme un assassin. Celui qui lui avait enlevé cette femme allait ordonner son supplice et y présider.

La tête se perd, la pensée se brise, à toutes ces atrocités qu'on appelle la justice militaire en Russie.

Deux jours après, dans la plaine qui longe le ÎViémen , du côté de la villa délicieuse de Poniémunc, un bataillon de soldats, armés de verges de plus d'un mètre, formait une longue haie; des Cosaques et des gendarmes ii cheval contenaient et refoulaient ceux qui étaient accourus à cette horrible exécution plus aft'reusc que la peine de mort, digne de peuplades sauvages.

Wolny fut amené; il était résigné, sa contenance était ferme, son

pas assuré. Il entendit tine nouvelle lecture de son arrêt, et fut dépouillé de ses habits. On découvrit jusqu'à la chair ses épaules et son dos, puis on attacha ses bras à la crosse d'un fusil dont on mit le canon entre les mains d'un des plus robustes soldats du régiment, chargé de la triste mission de faire marcher le patient le long de cette haie vivante.

Là le malheureux condamné n'a plus d'amis, pas une voix n'ose le plaindre, pas une main n'ose s'abstenir de le frapper, car les chefs circulent derrière les rangs, et le soldat qui hésiterait courrait risque de devenir patient poui n'avoir pas voulu être exécuteur. On a calculé combien un homme peut recevoir de coups de verges sans mourir, et lorsqu'on ne veut pas le tuer le premier jour, quand on veut lui imposer un long et horrible supplice, on peut prolonger cette affreuse exécution pendant plusieurs mois. Un chirurgien assiste à ce martyre, il prononce, il déclare quand les bras doivent cesser de frapper, et alors le patient est conduit à l'hôpital; on le soigne, on le guérit, pour le ramener ensuite au supplice. On ne comprend pas que le délire ne s'empare pas de celui qui a devant lui une telle perspective, qu'il ne se brise pas la tête contre les murs, qu'il essaye de vivre pour être torturé de nouveau. On ignore les drames terribles qui se passent dans les hôpitaux où l'on panse les blessures de CCS pauvres victimes destinées à de nouvelles et plus cruelles souffrances.

Pour recevoir les six mille coups de verges auxquels il avait été conilamné, A\ olny avait à parcourir six fois la fatale route. Le signal fut donné, les tambours retentirent, les fifres jetèrent dans l'air leurs notes criardes, pour étouffer les cris du patient. Mais les verges tombèrent sur le dos du condamné, son sang ruissela, ses chairs se détachaient en lambeaux sous les coups des soldats, il ne fit pas entendre une plainte. Deux fois il passa au travers des verges, il avait reçu deux mille coups, il tomba épuisé par la douleur et par la perte de son sang; le chirurgien qui lui tàta le pouls déclara qu'incapable de marcher, il pouvait encore supporter le cours de l'exécution. Alors, suivant l'usage, on l'attacha sur une charrette à deux roues, la face tournée contre les traverses, présentant le dos, qui n'était plus qu'une masse informe de chair bleuie et saignante. Après ce second voyage, le malheureux, évanoui, ne sentait plus ses douleurs; on ne devinait la vie près de s'échapper qu'aux tressaillements nerveux qui l'agitaient.

— Portez-le à l'hôpital, dit le colonel, les deux mille coups qu'il n'a pas reçus lui seront donnés quand il sera guéri.

— Portez-le au cimetière, dit le médecin, ce n'est plus qu'un cadavre.

Les tressaillements qui l'ax'aient tout à l'heure agité étaient les derniers efforts de la vie, les dernières pulsations dans l'agonie.

Ces horribles boucheries sont fréquentes dans l'armée russe; elles ne sont pas seulement la punition de la désertion ou de fautes graves, des coups de verges sont appliqués dans une manœuvre, dans une revue, pour la moindre infraction aux règles de l'exercice. Un mouvement mal exécuté, un fusil mal porté, un pied qui s'embarrasse dans la marche, suffisent pour qu'un homme soit amené devant le front du régiment, dépouillé de ses vêtements, et reçoive des mains d'un tambour vingt ou trente coups de verges. On comprend la répugnance des Russes pour le métier de soldat; on comprend encore qu'ils ne bronchent pas devant le feu : mieux vaut mourir d'un boulet ou d'une balle que mourir sous les coups de verges.

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