CHAPITRE VIII
Négociations.
Tandis que la saison suspendait forcément les hostilités, la diplomatie s'égarait dans un labyrinthe oii nous essayerons de guider nos lecteurs. Aous allons tâcher de débrouiller le chaos presque inextricable des négociations
De l'Autrithe avec la Russie, pour en obtenir des concessions ;
Des puissanc-s germaniques entre elles, pour se concerter sur la conduite qu'elles avairnt a tenir ;
Des puissances occidentales avec l'Autriche , pour la rallier plus complètement à leur politique.
Il importe d'abord de rappeler que depuis le commencement de la guerre jusqu'au milieu du mois d'août les principaux atlci diplomatiqiits avaient été :
INKERMANN
La convention du 12 mars iS^*, par laquelle la France et l'Angleterre s'eiinagcaient à secourir la Turquie ;
I.c |irolocole du 9 avril , par lequel la France, l'Angleterre, l'Aiitriclic et la Prusse avaient déclare qu'elles restaient unies dans le double but de maintenir rinléiçrité territoriale de l'empire ottoman, et de consolider les droits civils et religip".x des chrétiens sujets de la Porte;
La convention d'alliance du 10 avril entre la France et l'Angleterre ;
Le traite d'alliance du 20 avril entre l'Autricbc et la Prusse ;
Les souimalions ad:essées à la Russie par l'Autriche et la Prusse, les 3 et 12 juin, d'avoir à évacuer les Principautés ;
La résolution du J4 juillet, par laquelle la diète de Francfort accéda'!, a'i nom <le la Confédération germanique, au traité conclu entre . Aiitriclie et la Prusse ;
Enfin, les notes échangées le 8 août entre les cours de Vienne, de Paris et de Londres.
Ces notes tant de fois invoquées posaient quatre garanties principales comme conditions préalables de toutes négociations.
On exigeait :
1" Que la Russie renonçât au protectorat qu'elle avait exercé sur la Valacliie, la Moldavie et la Servie, et que les privilèges acconlés à CCS provinces fussent placés sous la garantie collective des puissances ;
2° Une la navigation du Danube fût délivrée de toute entrave ;
3° Que le traité du 13 juillet 1811 fût revisé de concert par toutes les parties contractantes, dans un intérêt d'équilibre européen ;
4" Que la lUissie cessât de revendiquer le droit d'exercer un protectorat officiel sur les sujets de la Sublime Porte.
En formulant ces quatre points, les puissances contractantes n'avaient point omis les conilitions particulières qu'elles pouvaient avoir à poser à la Russie; et leurs réserves laissaient l'avenir ouvert à toutes les combinaisons supplémentaires.
Bien que l'Autriche et la Prusse eussent également recommandé au czar l'adoption des quatre garanties faites entre elles les 1 0 et 1 3 août, il y avait entre les deux gouvernements des dissidences qui ne tardèrent pas h éclater.
La diète avait chargé une commission spéciale et sa commission militaire de s'entendre sur les mesures nécessaires à l'exécution de la résolution du a4 juillet. Le premier soin des deux grands Etats de la Confédération fiit de mettre sous les yeux des députés de Francfort les notes , dépêches et documents divers, dont la connaissance Itur était indispensable. Après cette communication, le 25 aoiU, l'ambassadeur impérial présidant la diète, M. de Prok-sch , réunit les deux comités : il leur exprima le désir que la Confédération mobilisât immédiatement les contingents fédéraux , qu'elle s'appropriât les quatregaranties en déclarant comme l'Autriche qu'une entente avec la Russie dépeiulait de leur acceptation; il représenta qu'une abstention indilïéreiitc de l'Allemagne, dans celte question des garanties, qui la touchait de si près, serait fatale ii la considération de la diète, soit que la Russie acceptât les quatre points, soit qu'elle les repoussât.
L)-s dépèches pressantes, rédigées dans le même sens, étaient parties de Vienne pour Berlin; mais la Prusse avait ses vues particulières : elle attendit pour les exposer que les envoyés à la diète se fussent ajournés , faute d'instructions sutlisantcs, et que l'eiupereur Nicolas, par une dépêche du i'C août, ci>l repoussé les quatre points comme base de négociations. M. de ManteutVel prit alors la parole, ei dans sa circulaire du 3 septembre aux envoyés de Prusse près les cours allemandes il combattit les propositions autrichiennes. « Le czar, disait-il, déclare que li!S troupes russes rentrées sur le territoire de l'empire y garderont une position purement défensive. Il n'y a donc à craindre aucune attaque de leur part, surtout contre l'Autriche. L'Europe n'a pas regardé l'occupaiion des Ptiiicipautés comuie un casiis hctli. IMaintenaul qu'elle a cessé, peut -on y trouver ce cas de guerre? Le danger d'une réoccupation possible de ces Principautés est-il de nature il compromettre les intérêts allemands d'une manière durable et ii imposer à la Confédération des obligations militaires?
"Quant aux quatre points, répondent-ils tellement aux intérêts allemands, i]u'il soit avantageux pour les parties contractantes de se les approprier comme bise exclusive de futures négociations? Lij protcciorat commun sur les Principautés et sur les raïas chréiicns sera-l-il favorable aux intérêts allemands? L'entrée des troupes autrichiennes dans les Principautés nous donne la certitude que les intérêts allemands y seront énergiquement sauvegardés; mais ne sont- ils pas coiiiproinis par l'entrée simultanée de troupes turques et peut-être d'autres troupes étrangères, abstraction faite des complications militaires qui pourront en résulter?
11 Les quatre bases ont été repoussées par la Russie, et les puis- Mnces occidentales ne les considérant pas comme obligatoires pour elles, il est donc impossible d y raliachcr des négociations de paix immédiates, comme le gouvcriicinenl prussien l'aurait désiré. En conséquence, S. M. le roi ne saurait trouver compatible avec sa coiivicliuii de recoiiimaiider à ses confédérés allcm.inds l'acceptation des (juatre points, d'une manière qui pourrait et devrait entraîner pour
eux des charges et des engagements, lesquels ne paraissent point commandés par l'esprit et le but de l'alliance.
" Pliii S. M. le roi est résolu ' persister dans l'exécution ferme et conséquente de l'alliance comme une garantie du développement indépendant de la puissance allemande, plus aussi il croit devoir, consciencieusement tenir éloignés de ra sphère des engagements qui ne découlent pas d'intérêts généraux allt'iuands clairement reconnus.
11 S. M. espère être d'accord avec ses confédérés allemands dans cette manière d'envisager les choses, et elle a surtout la ferme confiance que S. M. l'empereur d'Autriche, non-seulement l'appréciera de cœur et d'âme, mais la partagera aussi comme prince allemand. La sagesse, la modération et l'amour de la paix de S. M. L sont pour le roi, notre auguste maître, une nouvelle garantie de ce que l'Autriche, assurée par toutes les déclarations de la Russie contre toute attaque de sa part, s'abstiendra de son côté aussi de toute mesure agressive contre elle, et évitera par la des complications dont la nécessité ne pourrait être déduite de la protection dfs iuiérêts allemands, et auxquelles, par conséquent, l'article 2 de l'alliance ne saurait s'appliquer.
1) Notre envoyé à la dicte germanique sera invité à se prononcer, dans la commission comme dans la dièe elle-uicme, dans le sens de ces considérations, et à travailler à les faire valoir.
» En portiint cela à la connaissance du gouvernement auprès duquel vous avez l'honneur d'être accrédité , tout en lui communiquant la présente défiêclie, veuillez, monsieur, exprimer la grande importance que nous mettons à être informés aussitôt que possible de ce que le rcpiésentant de ce gouvernement à la diète a été muni d'instructions découlant des mêmes principes.
» Berlin, le 3 seplembie 1854.
a Manteuffel. »