CHAPITRE IX
Dissidences de l'Autriche et de la Prusse.
La circulaire prussienne du 3 septembre produisit en Allemagne une vive impression. Ceux qui inclinaient vers la politique autrichienne virent avec étniiiiemenl le cabinet de Berlin, satisfait de l'évacuaiion des Principautés, se rassurer sur les desseins ultérieurs de la Russie, et se tenir pour dégagé des obligations stipulées par le traité du 20 avril. Jusqu'alors il avait soutenu diplomatiquement la même cause que les grandes puissances européennes. Par la circulaire du ■i septembre, il se séparait d'elles; il manifestait riiilenlion de se renfermer dans une neutralité absolue, en abandonnant les événements a leur libre cours, (^ctte neutralité allait eneouraijer la résistance de la Russie, et oft'rir des chances aux complications diverses qui pouvaient surgir d'un ébraiilemeni qu'une autre politique aurait conjuré.
En adoptant un parti qui relardait la solution et prolongeait infailliblement les hostilités, la Prusse n'en protestait pas moins de son amour pour la paix; elle disait au cabinet de Saint-Pétersbourg, dans une dépêche du 5 septembre : « IS'oiis ne revendiquons pas aux quatre points que la Russie vient de refuser comme base de négociation, le monopole d'être exclusivement propres ii remplir ce but; mais nous continuons à y trouver un noyau appelé à reparaître tôt ou tard avec telle ou telle modiricalîon , comme base df l'arrangement qui assurera ii l'Europe les bienfaits de la paix, n M. de iManteulfel écrivait le même jour au comte de Bi-rnstolî, mini;itre de Prusse à Londres : « Sans considérer les quatre points comuie base exclusive de toute négociation, et sans, par conséquent, entendre contracter .sous ce rapport des obligations nouvelles, le roi est pourtant d'avis qu'ils sont de nature à former le noyau d'un arrangement futur, et qu'à ce point (!e vue S. M. est et sera toujours prête à leur accorder son appui moral, et à manifester par là le prix qu'elle attache à prouver et à maintiiiir, dans les limites tracées par les intérêts de la Prusse, son concours aux eHorts communs des puissances, dirigés vers le but d'une pacilication prompte, mais durable.
11 J'ai été plus d'une fois, monsieur le comte, dans le cas de vous dire que ce n'est pas le cabinet du roi, qui s'oppose à ce que les quatre représentants à Vienne se réunissent de nouveau; cl si je crois devoir vous le rappeler encore aujourd'hui, c'est pour ajouter que, pour peu que les autres puissances désirassent une réunion de la conférence, le roi n'Uésiterait pas à déposer dans ses prolocolfs une déclaration dans le sens sus-indiqué, qui, tout en assurant aux quatre points l'appui moral et les bons ofliccs de la Prusse, mil pourtant hors de doute qu'elle ne rcconnaîl aucune obi gation contractuelle à les faire valoir par une coopération militaire contre la Russie. »
i.'Autricha fit quelques concessions. r).ins une circulaire du 14 septembre , elle renonra à la mobilisation immédiate des forces armées de la Onfédérution ; mais elle demanda qu'il fût eonslalé que toute agression de la Russie , contre le territoire autrichien, appellerait il une iléfcnse commune les gouvernemcnis unis par le traité du 20 avril. Elle insista sur l'adop.ion des quatre garanties , sans (Viirt
lîNKEllMAiSN.
la motion lormelle qu'on ies iutrodnisit dans le traité du JO aviil. « l-:i Prusse, ajoutait la circulaire du l4 septembre, a cbaudeuient rccoiuinandé les quatre points à Saint-l'étersbourg et déclan; k la France et à l'Angleterre qu'elle leur prùlerail aussi dans l'avenir son appui moral. L'engagement d'obtenir les quatre garanties par une action militaire n'a pas été pris non plus par l'AulricUe.
" C'est pourquoi l'Autriche croit pouvoir compter sur la Prusse en vue d'une paix ii poursuivre sur la base des mêmes garanties.
" L'Autriche a sauvegardé les intérêts allemands, qui ne sont nulle part incompatibles .ivec les siens ; elle s'attend à ce que la diète l'approuve pleinement. Les quatre points sont indispensables aussi pour l'Allemagne ; mais l'Autriche ne s'opposera pas à une résolution dlétale, qui , en ce qui concerne les quatre garanties, distinguera entre les intérêts allemands et les intérêts européens, en ce sens que deui de ces points , celui concernant le protectorat collectif et la navigation libre du Uanube , seraient considérés comme répondant particulièrement aux intérêts allemands. »
Cette distinction subtile entre les intérêts européens et les intérêts allemands ne fut point admise par les publicistes qui soutenaient en Allemagne la politique anglo-française. Dans un article à la date du 23 septembre le Journal frnvçais de Francfrt . invitait la diète à se rattacher aux quatre bases de paix, n Elles ont été , disait-il , catégoriquement repoussées par la Russie. Il s'agit maintenant de savoir si la Confédération germanique doit y adhérer ou non; cela dépend évidemment de la question de savoir si ces bases sont conformes ou non aux intérêts de l'Allemagne. Si la Russie continue ;i exercer un protectorat sur les principautés danubiennes et l'Eglise orientale en Turquie, toutes les circonstances qui ont conduit aux complications actuelles continuent d'exister , et la paix de l'Europe reposera , à l'avenir encore , sur des bases si peu sûres qu'elle ne pourra être considérée comme ferme et stable, et permettant un désarmement général.
1) Si donc il est certain qu'il est contraire aux plus grands intérêts de rAlleui,-!j>,ne que l'Europe , la Coufédéralicn germanique par conséquent aussi , doive être sans cesse sur le qui-vive et ne puisse désarmer , il est évidemment dans les intérêts allemands qu'un tel état de choses cesse ; mais il ne peut cesser que si la Russie renoncfe au protectorat sur les principautés danubiennes et sur douze millions île chrétiens grecs non unis en Turquie. Par conséquent , le premier et le quatrième des points en question répondent entièrement aux intérêts de l'Allemagne.
» Si la Russie reste en possession de la domination dans la mer JVoire, par la circonstance que la Porte est tenue de fermer les deux détroits k tout navire de guerre, les navires de commerce des autres nations seront sans protection dans la mer iVoire. Il n'est sûrement pas dans l'intérêt de l'Allemagne que ses vaisseaux de commerce y soient ainsi sans défense. Le troisième point n'est donc pas si indifférent à la Confédération germanique qu'on veut bien le présenter. Personne , en outre, ne peut contester qu'elle n'ait un grand intérêt à la liberté de la navigation du Uauube jusqu'à la mer Noire.
» Les quatre points en question sont donc essentiellement dans l'intérêt de l'Allemagne , par des raisons de haute politique comme de politique commerciale. Que dirait l'étranger si la Confédération germanique , après avoir adhéré au traité d'avril et approuvé , par conséquent, l'intervention armée de l'Autriche dans le but de forcer les lîusses à évacuer les Principautés, refusait maintenant d'approuver des bases de paix destinées à prévenir désormais la nécessité d'une telle intervention ? Comment la Confédération germanique pourrait-elle jamais espérer que les puissances occidentales lui accordent une coopération aux futures négociations de paix , si elle refuse d'adhérer aux quatre bases sur lesquelles seules ces négociations sont possibles ? Si donc la Confédération a à coeur sa considération en Europe et son influence dans les affaires importantes de notre continent, elle doit se sentir poussée de la manière la plus pressante et la plus inévitable à adhérer aux quatre bases en question. »
Cet article, que reproduisit le Mfriileur de Paris, pouvait être considéré comme l'écho de l'opinion publique dans la plupart des Etats de l'Allemagne ; il fut sans influence sur la Prusse, qui se mit à récriminer au lieu de chercher des moyens de conciliation. Elle se plaijjnit que M. de Prokesch eût réuni les comités sans en prévenir M. de Bismark, l'envoyé prussien; elle fit de nouvelles objections aux quatre points et demanda des éclaircissements militaires et politiques au sujet de l'influence que le gouvernement autrichien prétendait exercer sur les Principautés.
« Yous devriez, lui disait-elle, fermer les Principautés à des opérations éventuelles des Turcs et de leurs alliés contre la Russie, et prendre l'engagement de ne pas attaquer la Russie, si elle ne vous attaque pas elle-même.
" — L'une et l'autre de ces exigences, repartit l'Autriche dans une
gardés dans les Principautés qu'autant que je les occuperai seule. Je ne puis non plus, en aucun cas, renoncer au droit de passer de la
situation actuelle d'expectative armée à celle de la participation à la guerre.
» Relativement aux quatre points, soumettez vos doutes .t la diète, et trouvez bon que de mon côté je fasse à Francfort des propositions qui soient de nature à (aire concorder la position de la Confédération avec celle que j'ai prise moi-même. »
lil était le sens de la note adressée le 30 septembre p^ir M. de Buol au comte Eslerhazy, alors ambassadeur d'Autriche ii licrlin. Une dépêche confidentielle, qui y était annexée , présentait quelcpies développements tendant à obtenir dans toute éventualité l'appui du reste de l'Allemagne.
« Nous ne pouvons, disait M. de Buol, nous obliger à supporter, pendant un temps indéfini, les lourds sacrifices qu'entraîne notre position passive.
» ]\ous ne pouvons non plus nous croire autorisés i» occuper les Principautés en commun avec la Turquie que sous la condition de la protéger contre toute attaque venant des troupes russes et de ne pas mettre obstacle aux opérations militaires des puissances alliées.
» C'est ce qui résulte de notre convention avec la Porte et ce qui est en harmonie parfaite avec ce que nous avons toujours soutenu et exprimé aussi bien contre la Russie que contre d'autres puiss:inccs. Lorsque nous avons demandé l'évacuation des Principautés, nous avons stipulé expressément qu'il ne pourrait y être attaché aucune condition dont l'accomplissement fût hors des limites de notre pouvoir. Là-dessus, la Russie s'est déclirée disposée à l'évacuation, mais nous a demandé de la garantir contre la poursuite de l'ennemi et des attaques ultérieures. P>ous avons refusé de faire droit à cette demande. Ce n'est qu'alors que la Russie a déclaré qu'elle se retirerait par des motifs purement stratégiques, et elle a prévenu ainsi un conflit qui aurait été la suite de la décision que nous avions prise irrévocablement. 11 suit de là que la Russie ne nous a pas remis les Principautés. Elle les a abandonnées à leur sort. Nous sommes entrés ensuite parce que nous avions pour cela :e consentement de la Turquie. Les Turcs y entrent parce que leur plan d'opération l'exige; des Français et des Anglais pourront de même y entrer en vertu du traité d'alliance conclu avec la Porte.
" Kous avons donc le droit d'être dans les Principautés, mais nullement la faculté d'en exclure par force d'autres que les adversaires de la Porte , encore moins de prescrire d'avance aux puissances belligérantes dans quel but militaire .elles auraient à entrer dans ce pays. Nous ne pourrions élever une pareille prétention sans provoquer iairaéJiatemeut de justes objections contre notre procédé.
» On ne saurait nier que de ce rapport il ne naisse certaines difficultés, mais on ne parviendra à vaincre celles-ciqu'à condition de reconnaître sans restriction les limites de notre droit, et par la voie des négociations et des représentations amicales. Ce n'est que de cette manière, et dans l'intérêt propre des Principautés, que nous pourrons l'aire eu sorte que l'on épargne, autant que possible, les opérations militaires ii ces contrées.
)j 11 suit de là, eu outre, qu'en ce qtii concerne la validité du traité du 20 avril, il ne résulterait pas de ditïéreuce, pour ce traité, du fait qu'une attaque à laquelle nous n'aurions pas de part partît ou non de ces contrées contre la Russie. N'ayant pas le droit d'empêcher une telle attaque , ce n'est non plus prendre l'offensive que de la permettre. 11 est vrai sans doute que la Russie, en repoussant cette attaque, devra s'arrêter au Pruth si elle veut éviter un conflit avec r.\utriche. La Prusse et l'Allemagne ne pourront donc pas exclure de la promesse de leur appui une éventualité que notre position ne nous donne pas le droit de prévenir, si, en général, elles considèrent notre entrée dans les Principautés comme commandée par les intérêts allemands, u