CHAPITRE XI
Traité du 2 décembre < 854.
Les néfîocialeurs de ce traité furent MM. de Bourqueney, Biiol- Schauenstein et W'esUnoreland. Le prt^imbule annonçait que les parties conlractante» étaient animées du désir de rétsblir la paii sur des bases solides, en donnant .i l'Europe entière toute garantie contre le retour des complications qui avaient si malheureusement troublé son repos. Elles agissaient avec la conviction que rien n'était plus propre ii assurer ce réfiitat que l'union complète de leurs efforts jusqu'à l'entière réa1'r.<ition du but commun, et reconnaisaient la né- Cc5:<ll- 'le s'ep'.iodre sur leurs positions respectives et les prévisions de l'avp";;,.
Le» trois puissances s'obligeaient mutuellement et réciproquement à n'entrer dans aucun arrangement avec la cour impériale du Russie avant d'en avoir délibéré en commun.
L'Autriche s'engageait à défendre la frontière des Principautés contre tout retour des forces russes, sans porter préjudice au libre mouvement des troupe' anglo-françaises ou ottomanes sur ces mêmes territoires contre les forces militaires ou le territoire de la Russie. Il devait être formé à Vienne entre les plénipotentiaires de l'Autriche, de la France et de la Grande-Bretagne une commission à laquelle la Turquie serait invitée à adjoindre aussi un plénipotentiaire , et qui serait chargée d'examiner et de régler toutes les questions se rapportant soit à l'état eiceptionnel et provisoire dans lequel se trouvaient lesditcs Principautés , soit au libre passage des diverses armées sur leur territoire.
Les hostilités venant à éclater entre l'Autriche et la Russie , les trois puissances se promettaient mutuellement leur alliance offensive cl défensive. Dans ce cas, elles se promettaient aussi réciproquement de n'accueillir de îa part de la cour impériale de Russie , sans s'en être entendues entre elles, aucune ouverture ni aucune proposition tendante à la cessation des hostilités.
Si le rétablissement de la paii générale n'était point assuré dans le cours de l'année 1854, les trois puissances devaient délibérer sans retard sur les moyens efficaces pour obtenir l'objet de leur alliance.
Le comte François Zichy, ancien commissaire impérial auprès de l'armée russe dans la guerre de Hongrie , fut choisi pour porter à Saint-Pétersbourg le traité du 2 décembre. 11 avait été stipulé que ce traité serait communiqué à la Prusse, et le dernier article portait que les signataires recevraient avec empressement l'adhésion du cabinet de Berlin, dans le cas où il engagerait sa coopération à l'œuvre commune ; mais la Prusse trouva des préteites pour refuser d'entrer dans l'alliance qu'on lui notifiait. Dans la dépêche que M. de Manteuffel adressa le 19 décembre aux représentants de la Prusse près les cours de France et d'Angleterre, il disait en substance : <i INotrc concours diplomatique est déjà acquis aui autres puissances; nos transactions avec l'Autriche attestent que nous avons même engagé notre coopération militaire dans la limite de certaines éventualités ; mais nous retrouvons naturellement dans le traité l'empreinte de sa destination spéciale , c'est-à-dire d'une entente entre les puissances occidentales et l'Autriche : au lieu d'adhérer à la tendance générale et à quelques-unes des stipulations particulières d'un arrangement déjà conclu, nous préférons conclure, s'il y a lieu, un arrangement analogue.
)) En outre, nous demandons des explications confidentielles sur les quatre garanties qui ont été adoptées sans réserves par la Russie, dans leur rédaction primitive. Comment les intcrprète-t-on aujourd'hui ? 11 nous importe de le savoir pour juger de la portée des engagements que nous serions dans le cas de contracter.
Il — C'était noire vif désir, répondit M. de BuoI (M décembre), de nous trouver placés absolument sur la même ligne politique que la Prusse, pour reprendre les conférences concernant les préparatifs communs de l'Aulrirhe, de la Prusse et de toute la Confédération germanique. Mais puisque ce résultat est différé par la déclaration du cabinet de Berlin , qui est maintenant devant nous , nous devons pour le moment nous en tenir, dans les négociations concernant les préparatifs des puissances allemandes, au point de départ qui est fourni par l'alliance du 2i) avril et par la résolution fédérale du 9 courant. La Prusse s'est éventuellement engagée à mobiliser cent mille hommes dans le délai <le trente-sii jours et à placer cent autres mille hommes sur ses frontières orientales trois semaines après la mobilisalion de la première force. Ces obligations doivent, aux termes des conventions intervenues , se réaliser dès que le besoin s'en fera sentir. Le moment est venu : des troupes russes se rassemblent sur nos frontières : que la Prusse tienne prête la force nécessaire pour la défense commune , et que la moitié au moins du contingent des autres Etats, rendue disponible, s'adjoigne à nos deux armées. »
La Prusse ne répliqua pas tout d'abord : elle voulait obtenir des éclaircissements préalables, et conclure avec les puissances occidentales une coBvention particulière. Un envoyé spécial, ancien ambassadeur de Prusse à Komc , partit le 2G décembre pour aller entamer des négociations a Londres et a Paris ; mais le cabinet anglais, con
suite le premier, refusa de traiter séparément avec la cour de B.tlin , où M. d'Usedom désappointé retourna directement, sans passer par les Tuileries.
La Prusse, qui se tenait volontairement à l'écart, ne pouvait être admise aux délibérations que l'exécution du traité du 2 décembre allait entraîner. Aussi un ministre à Vienne, le comte d'Arnim, fut-il exclu de la conférence qui eut lieu le ':8 décembre entre le comté Buol , le baron de Bourqueney et lord 'Westmoreland. On y rédigea un protocole où l'interprétation des quatre garanties était fixée en ces termes :
ir Dans le but de préciser le sens que leurs gouvernements attribuent à chacun des principes contenus dans les quatre articles, et en se réservant d'ailleurs, comme ils l'ont toujours fait, la faculté de poser telles conditions particulières qui leur paraîtraient exigées en sus des quatre garanties par l'intérêt général de l'Europe pour prévenir le retour des dernières complications , les représentants de l'Autriche, de la France et de la Grande-Bretagne déclarent que :
I) 1° Leurs gouvernements, en jugeant de commun accord qu'il était nécessaire d'abolir le protectorat exclusif exercé par la Russie sur la Moldavie , la ^"alachie et la Servie , et de placer dorénavant sous la garantie collective des cinq puissances les privilèges reconnus par les sultans à ces principautés dépendantes de leur empire, ont entendu et entendent qu'aucune des sipulalions des anciens traités de la Russie avec la Porte concernant lesditcs provinces ne pourrait être remise en vigueur à la paix, et que les arrangements à conclure à leur sujet seraient ultérieurement combinés de façon à donner une pleine et entière satisfaction aux droits de la puissance suzeraine, à ceux des trois principautés et aux intérêts généraux de l'Europe.
" 2" Pour donner a la liberté de la navigation du Danube tout le développement dont elle est susceptible , il serait convenable que le cours du bas Danube, à partir du point où il devient commun aux deux Etats riverains , fût soustrait à la juridiction territoriale existant en vertu de l'article 3 du traité d'Andriuople. En tout cas, la libre navigation du Danube ne saurait être assurée si elle n'est pas placée sous le contrôle d'une autorité syndicale investie des pouvoirs nécessaires pour détruire les obstacles existant aux embouchures de ce fleuve ou qui s'y formeraient plus tard.
» 3° La révision du traité du 13 juillet 18il doit avoirpour objet de rattacher plus complètement l'existence de l'empire ottoman à l'équilibre européen, et de mettre fin à la prépondérance de la Russie dans la mer Noire. Quant aux arrangements à prendre à cet égard, ils dépendent trop directement des événements de la guerre pour qu'on puisse dès à présent en arrêter les bases. 11 suffit d'en indiquer le princi]ie.
• 4" La Russie, en renonçant h la prétention de couvrir d'un protectorat officiel les sujets chrétien» du sultan du rite oriental , renonce également, par voie de conséquence naturelle, à faire revivre aucun des articles de ses traités antérieurs, et notamment du traité de Routschouk-Kaïnardjè, dont l'interprétation erronée a été la cause principale de la guerre actuelle. En se prêtant leur mutuel concours pour obtenir de l'initiative du gouvernement ottoman la consécration et l'observance des privilèges religieux des diverses communautés chrétiennes, sans distinction de cultes, et en mettant ensemble à profit, dans l'intérêt desdites communautés, les généreuses intentions manifestées à leur égard par Sa Majesté le sultan, elles attacheront le plus grand soin à préserver de toute atteinte la dignité de Sa Ilautesse et l'indépendance de sa couronne. »
Les diplomates français et anglais laissèrent le cabinet de Vienne juge de l'opportunité de communiquer de son chef particulier au prince Gortschakoff le contenu de ce protocole dans la forme qui répondrait le mieux aux convenantes de l'Autriche, afin de hàlcr la réponse définitive de la cour de Pélersbourg. M. de Buol lut la note au plénipotentiaire russe, qui après l'avoir écoulé attentivement demanda si le cabinet autrichien acceptait celte interprétation. — En tout point, répondit M. de Buol. — Alors permettez-moi d'en prendre copie; mes instructions ne me permettent pas d'y adhérer, et il est essentiel que je l'envoie à Saint-Pétersbourg. Je pense que Sa Majesté l'empereur ISicolas ri fusera de traiter sur une base pareille, et quand même elle accepterait les trois autres conditions, elle rejetterait selon toute probabilité l'article dont le but est de limiter sa prépondérance dans la mer Noire.
Le 30 décembre, le prince Gorischako'ff revit le ministre des affaires étrangères autrichien et lui présenta une sorte de contre-proposition contenant sur les quatre garanties des interprétations, qui, bien que différentes dans l'ensemble de celles que renfermait la réponse qui lui avait été remise le 28, ne s'en éloignaient pas trèssensiblement sur plusieurs points. Les représentants des puissances alliées refusèrent de la recevoir comme note exprimant les amendements de la Russie à leurs interprétations. .Mais, sur les instances du prince Gorlschakoff, ils la reçurent o titre de remeignemcnts, en faisant observer toutefois que cela ne changerait rien a la situation officielle; qu'ils maintenaient leurs interprétations, lesquelles avaient formulé les conditions de paix déterminées par leurs gouvernements, et que c'était sur ces conditions que le gouvernement russe aurait à se prononcer par une acceptation ou par un refus.
liNKtUMAN.N.
Alors le prince demanda le délai nécessaire pour en référer à la cour de Saint-Pétershourg, et on lui accorda quatorze jours.
.Maljïré ces pourparlers, toutes les puissances augmentaient leurs armements.
La reine Victoria avait ouvert en ces termes, le 12 décembre, les séances du parlement anglais :
" Je vous ai convoqués , milords et messieurs , à cette époque insolite de l'année, afin de pouvoir, avec votre assistance, adopter des mesures qui me permettent de poursuivre la grande guerre dans laquelle nous sommes engagés avec la plus grande vigueur et le plus grand elTel. Je sais que cette assistance sera donnée avec empressement , car je ne saurais douter que vous ne partagiez ma conviction de la nécessité de n'épargner aucun efl'ort pour augmenter mon armée acluellemrnt engagée en Crimée. »
L'empereur Napoléon III avait dit le 26 décembre au sénat et au corps législatif :
" La guerre entraîne de cruels sacrifices ; cependant tout me commande de la pousser avec vigueur, et dans ce but je compte sur votre concours.
D L'armée de terre se compose aujourd'hui de 581 ,000 soldais et de in,OiiO chevaux; la marine a 02,000 matelots embarqués. Maintenir cet effectif est indispensable. Or, pour remplir les vides occasionnés par les libérations annuelles et par la guerre, je vous demanderai, comme l'année dernière, une levée de 140,000 hommes. »
La Prusse organisait des batteries de campagne dans les régiments d'artillerie. A Vienne le ministère de la guerre faisait partir tous Its jours pour la Gallicie des trains d'artillerie et de munitions, des voilures pour les blessés, des fournitures d'hôpitaux et de pharmacie. La plus grande partie de l'armée , sous le commandement supérieur du maréchal de lless, occupait la Gallicie et la Bukowine, et donnait la main au corps d'armée qui avait pris position dans la Transylvanie et les Prinepautés. Celte armée venait d'être cantonnée de manière à pouvoir i>e concentrer en très-peu de temps sur les principaux points stratégiques de ces provinces.
Quanl au czar, il dirigeait des forces considérables vers la Crimée; et le 28 décembre il lançait le mauifcsle suivant :
« Par la grâce de Dieu, nous, jSicolas 1", empereur et autocrate de touies les Russies, etc., etc., etc., savoir faisons :
w Les causes de la guerre, qui dure encore, sont pleinement connues de noire bicn-aimée Russie. Elle sait que ni vues ambitieuses, ni désir d'obtenir de nouveaux avantages, auxquels nous n'avions pas droit, ne nous ont servi de mobile dans les actes et circonstances qui ont eu pour résultat inattendu la lutte actuelle. Nous avons uniquement eu en vue de sauvegarder les immunités solennellement reconnues de l'Eglise orthodoxe et de nos coreligionnaires d'Orient; mais quelques gouvernements nous attribuant des intentions intéressées et secrètes, qui éiaient loin de notre pensée, ont entravé la solution de celte question et ont fini par former une alliance hostile à la Russie. Après avoir proclamé qu'ils avaient pour but le salut de l'empire ottoman, ils agissent contre nous à main armée, non en Turquie, mais dans les limites de nos propres Etats, dirigeant leurs coups sur les points qui leur sont plus ou moins accessibles : dans la Baltique, dans la mer Blanche, dans la mer Noire, en Tauride , et jusque sur les côles les plus lointaines de l'océan Pacifique. Grâce au Très-Haut, ils rencontrent partout, et dans nos troupes et dans les habitants de toutes les classes, des adversaires intrépides, animés par leur amour pour nous et pour la patrie, et, à notre consolation dans ces circonstances orageuses, au milieu des calamités inséparables de la guerre, nous voyons se produire sans cesse des exemples éclatants et des preuves de ce sentiment aussi bien que du courage qu'il inspire. Telles sont les défaites plus d'une fois infligées , malgré une grande disparité de forces, aux troupes ennemies au delà du Caucase; telle est la lutte inégale soutenue avec succès par les défenseurs des côles de la Finlande, du couvent de Soloveizky et du port de Petropaulowski , au Kamtchatka; telle est surtout l'héroiquc défense de Scbastopol, signalée par tant d'exploits d'un courage invincible, d'une infaiigable activité, que nos ennemis eux-mêmes admirent, et auxquels ils rendent justice. Envisageant avec une humble gratitude envers Dieu les travaux, l'intrépidité, l'abnégation de nos troupes de terre et de mer, ainsi que l'élan général du dévouement qui anime toutes les classes de l'empire, nous osons y reconnaître le gage et l'augure d'un avenir plus heureux. Pénétré de notre devoir de chrétien, nous ne pouvons désirer une plus longue elTusion de sang, et certes nous ne repousserons pas des oft'rcs et des conditions de paix si elles sont compatibles avec la dignité de notre empire et les intérêts de nos sujets bien-aiinés. Mais un autre devoir non moins sacré nous commande dans celte lutte opiniâtre de nous tenii» prêt à des efïorts et à des sacrifices proportionnés aux moyens d'action dirigés contre nous. laisses, nos fidèles enfants, vous êtes accoutumés, qaand la Providence vous appelle à une fruvre grande et sainle, à ne rien épargner, ni votre fortune acquise par de longues années de travail, ni voire vie, ni votre sang, ni celui de vos enfints. I,a nob'e ardeur qui a enflammé vo=i cœurs dès l'origine de la guerre ne saurait s'éteindre dans aucune situation, et vos sentiments sont aussi ccui de voire souverain. Nous tous, monarque et sujets, nous saurons,
s'il le faut, répélant les paroles de l'empereur Alexandre dans ui>c année d'épreuves semblable à celle d'aujourd'hui, le fer à la .nain, la croix dans le cœur, faire face aux rangs de nos ennemis pour défendre les biens les plus précieui au monde : la sécurité et l'honneur de la patrie.
» Donné a Gatchina le 14« (28") jour du mois de décembre de l'an de grâce 1851 et de notre règne le 30'.
• Signé Nicolas. »