CHAPITRE XIV
Premiers échecs des Turcs en Asie. — NomiDsti^n do Zarif-Moustaphâ-Pachi.— Défaite des bachi-bozouks à Urzuguut. — Prise de BayaziJ. — Halaillod'Indjc-Déré.
Sans avoir la prétention d'intercaler un cours de jjéogiaphic dans un ouvrage purement historique, il importait d'indiquer, au moins sommairement, le lhé;Urc de la guerre eu Asie.
La défense des possessions turques que nous venons d'cnuinérer avait été confiée par la Porte à une armée d'environ trente mille hommes, qui établit son quartier général à Kars, en laissant un corps d'observation le long des côtes de la mer Noire. Cette armée, eu partie composée de recrues , avait pour clicf un homme sans expérience, Achmet-Pacha. Aussi dès le début de la campagne, le lO
HionLANDERs (armée anglaise).
savonneries, ses fabriques de tissus de soie et de coton. Elle n'est défendue que par le château, vieille forteresse bâtie sur un rocher élevé de soixante ou quatre-vingts pieds. A l'extrémité de la ville et battant la rade, est une batterie de dix-huit pièces, gabionnéc et terrassée; les casernes sont ii côté. Du côté de la place les défenses du château sont insignifiantes, et l'enceinte crénelée de peu de résistance. Dans le fond de la baie, près des ruines d'une cbapclle, est établie une petite batterie de cinq pièces. A l'extrémité de la ville, du coté de Platana, il y a au pied de l'ancien château des Conméne, qui est la ville turque , une batterie qui protège un petit mouillage propre aux bateaux de pêche.
En se rendant de Trébizondc au fort Saint-Nicolas , on rencontre Bàtoum , ville de deux cents maisons, bàlie sur un sol marécageux, et défendue par des batteries en terre clayonnccs et gabionnées; puis le fort de Tchourouck-Sou.
Sur la route d'Erzeroum à Akhaitzik est la forteresse d'Ardaghan. Une autre forteresse, liayazid , au sud del'Ararat, dans le pacbalik de Van, a vu grandir son importaucc dans la guerre actuelle.
Les provinces russes d'Asie sont le Gouriel, la Mingréiie, l'Abasie, la Circassie, l'Imérëthie, la Géorgie et la province d'Erivan.
novembre 1853 , fut-elle battue par un corps russe Jt Guédikler, en deçà de la frontière turque et rcjctée jusque sur le Kars.
Les vingt-six mille hommes qui prirent leurs quartiers d'hiver dans cette ville et aux environs y furent réduits pri-sque de moitié par les privations, les maladies, le manque de vivres, d'abris , de bois et de vêtements. Le divan satisfit aux réclamations multipliées qui s'élevaient contre Achmet-Pacha en le rappelant, et en nommant à sa pl.ice le mucbir (général de division) Zarif-Moustapha-Pacha.
Le nouveau muchir s'annonça favorablement. Il sut assurer la subsistance des troupes et forcer les fournisseurs àdélivrerdes vivres de bonne qualité, il passa des marchés avec les riches provinces de Diarbekir, Scbilpcr, Mouch , etc., et des caravanes de bœufs et de chevaux se succédèrent, apportant à Kars de l'orge et du blé. Il appela d'Alep et de Damas une partie de l'armée d'Arabie, et combla les vides laissés dans les cadres par les rigueurs de l'iiiver.
Deux généraux de brigade, Behdjid-Pacha et Sefer-Pacha, furent chargés par le gouvernement turc d'inspecter les forts de la cité. Le 30 mai 1R54, ils arrivèrent à Soukouni-Kalé, que les Russes avaient évacué le 6 du même mois. Cette place , bâtie au bord de la mer, au pied d'un amphithéâtre de coteaux qui monte jusqu'aux contre-
INREKAIAMN.
forts du Caucase, a pour défense principale un vaste camp retranché établi £ur une cniincncc a deux ou trois cents mètres en arrière de la place. Les dcus généraux en relevèrent les fortifications, et en firent élever de nouvelles du côté de la plage. Ue Soukoura-Kalé ils pénétrèrent dans les montagnes pour se mettre en communication avec Schamyl et les principaux cliefs circassiens, qui leur promiicnt leur concours:
Au mois de juin, l'armée était reconstituée, et grossie par des milliers de baclii-bozoucks , que l'espoir du butin attirait de tous les points de l'Asie. Trois mille bachi-bozouks, secondés par un bataillon de réguliers , reçurent l'ordre d'enlever deux redoutes que les Russes avaient élevérs au nord de la frontière turque, sur la route d'Drzuguet, chef-lieu du Gouriel, àKutaïs, capitalede l'iméréthie. La première redoute futenlevée par une colonneque dirigeailHassan,bey de Tchourouk-Sou. Son frère Ali-Bey et Hamid, bey de Batoum , réunirent leurs colonnes ii la sienne, et ils montaient à l'assaut de la seconde redoute, quand survinrent plusieurs bataillons russes.
arriva au camp de l'avant-garde de Iladji-Vcly-Keui. Le conseil prit aussitôt une décision et envoya sui-le-cliamp deux régiincnls de cavalerie et deux batteries d'artillerie pour soutenir la retraite des irrégiiliers. Mais les Russes n'attendirent pas ce renfort ; ils s'cîVacèrent et commencèrent a établir leur camp à Indjédéré. Tout mouvement fut arrêté par une grêle épouvantable qui tomba pendant plus d'une heure: cette grêle, comme la précédente, contenait des grêlons de la grosseur d'un oeuf, et tombait avec une force elïrayaute ; plusieurs soldats furent dangereusement blessés , et les chevaux, de douleur, se couchaient et s'étendaient sur l'herbe.
Le mouvement olïensif des Russes en provoqua immédiatement un de la part du mouchir; il se porta aussitôt h Vesin-Keul, et y fit venir les troupes sous le commandement d'Arslan, pacha de Zaïm, et celles de Khérim , pacha d'Ardaghan. Cette concentration des forces turques aux dépens même de l'abandon de positions très-importantes semblait indiquer l'intention de livrer bataille.
Le projet du général Bébutoff était d'opérer sa jonction avec dii
Combat d'Eupaloria, lu 17 le
Ceux-ci prirent les Turcs sur les deux flancs, et la mêlée à l'arme blanche devint horrible. Les bachi-bozouks furent repoussés après du heures de combat. La iicrte fut, du côté des Russes, de neuf < ( nts hommes tués et de sept cents blessés ; du côté des Turcs, de liiiit cents bachi-bozouks tués et six cents blessés ; de quarante-neuf ^■■lilats réguliers tués, et soixante-cinq blessés. Hassan et Hamid-Bey n lièrent au nombre des morts.
I.e IG juin, les bachi-bozouks furent surpris une seconde fois, près il'l izuguet, parle général russe Andronikoff, ayant avec lui viiigti!i ii\ mille hommes. Les irréguliers ne purent résister ii des forces .l'i-^i supérieures et trois mille d'entre eux succombèrent dans la reii.ijlo, que le commandant du corps turc de Tchourouk-Sou, Sélimr.K ha, vint protéger avec des troupes régulières.
I.c gros de l'armée, cantonné à Kars, restait encore inaclif ; le murliir s'était contenté d'envoyer une division d'avant-garde sur la ri- Mire d'Arpatchaï, ii peu de distance de (iumri ou Alexandropol , rlirC-licu d'un important district de la province russe d'Erivau. Les iniiipes russes commandées par le général liébutoff sortirent de cette ville vers la fin de juillet , franchirent la rivière de Karstchaï ;i V.rghéné et Ujamousli , et n'ayant devant elles que des baihi-bozouks, marchèrent aussitôt eu avant en les repoussant presque sans coup férir. Le muchir tenait conseil lorsque la noiivelle de cette agression
mille hommes de la province d'F.rivan. Ces troupes russes , ayant reçu l'ordre de prendre l'oft'ensive, atlaiiuèrcnt, le 29 juillet, le camp de Karaboulak, situé a trois heures de distance de liayazid, et gardé par 3,600 rédifs et tî,000 bachi-bozouks, sous le conimandement de Sélim-Pacha. La lutte fut bravement soutenue, et déjà les Russes, ayant éprouvé des pertes sensibles, rappelaient en toute hâte leur réserve de 5,01 0 hommes , quand les Turcs apprirent que Sélim-Paeha, au lieu de se porter à leur secours avec la réserve sous ses ordres , et composée de quatre bataillons de troupes régulières, s'était dirigé, ou ne sait pour quel motif, vers la province de Van. Ils durent battre en retraite, cl les Russes occupèrent la ville de Bayazid. Destitué après sa défaite, Sélim-Pacha employa pour se disculper les arguments les plus singuliers, a Les Russes, disait-il, ont attaqué mon armée ; mais il n'y avait pas de ma faute, car ;i ce moment je faisais ma sieste dans un village ii deux lieues de li\, et naturellement je ne pouvais empêcher l'attaque. Mais aussitôt que la neuvelle m'en est arrivée je suis parti avec des renforts ; malheureusement ces renforts n'ont servi de rien, attendu qu'ils avaient oublié de prendre leurs cartouches. Les Russes, il est vrai, se sont cmp-irés de toutes nos tentes; mais elles étaient poiirrics et en si mauvais étal, qu'ils n'auront pu rien en faire. <,)uant aux quinze pièces de canon qu'ils nous ont prises , je suis tout prêt k les payer. »
XNKERMANN.
Apprenant cet ëchcc , le mnchir devina le plan de Biîbiitoff et se œil en mesure de le dt'joiicr. Il avait par ses émissaires et surtout par les Jéserleurs le cliillVe exact de l'armée russe ; elle compte 18 bataillons d'inraiilcrie en tout, 3G escadrons de dragons, 2,5S0 Cosaques, 1,500 irrégulicrs, S batteries d'artillerie, le tout formant un totnl d'environ 20, ('00 liommes. Les Turcs avaient 51 bataillons d'infanterie, 8 régiments de cavalerie, 4,000 irréguliers et 7S pièces de canon, le tout formant un total presque double de celui de l'ennemi.
Au lieu de se laisser attaquer par les Russes au jour et à l'heure qui leur conviendraient, et dans le lieu qu'il aurait choisi, il fallait attaquer Bébutoff près de son propre camp, avant que tout le corps d'F.rivan l'eût rejoint. Le terrain, parfaitement eonnu et étudié, donnait un avantage réel aux Turcs ; mais il fallait se rendre maître du Karadag et des positions au pied de cette colline.
Plusieurs reconnaissances, poussées vers un autre point, Perguct, par le comte de Meflray , officier français détaché à l'armée d'Asie en qualité de colonel d'ctat-major, premier aide de camp du niuchir, détournèrent l'attention du général russe de ces points en lui faisant supposer que l'attaque serait dirigée sur Perguet ; par ses nombreux espions, il savait que l'armée turque se préparait au combat. Aussi le l> aofit, un peu avant le jour, les colonnes turques parties du camp pendant la nuit occupèrent-elles, sans éprouver aucune résistance, les positions importantes du Karadag.
La bataille s'engagea dès le point du jour, entre Kourouk-Dcré et Indjé-Déré. L'infanterie turque attaqua les Russes dans leur camp, et pour nous servir des expressions qu'emploie le général ennemi dans son rapport : « elle déploya une résistance que les plus vieux soldats n'avaient jamais rencontrée en eux. » Elle enfonça l'aile droite des Russes ; mais ceux-ci avaient une excellente cavalerie, et les Turcs n'en avaient point. La face du combat changea promptenient, quoique l'artillerie turque appuyât l'infanterie en tirant sur les masses ennemies avec une remarquable précision. Les Russes abandonnèrent le champ de bataille, où ils laissèrent un nombre de morts qu'il serait difficile d'évaluer avec quelque exactitude, car certaines versions le portent a six mille . tandis que d'autres le réduisent à sept cent soixante-seize. On s'accorde à dire que jes Russes eurent six mille morts et deux mille blessés.
La bataille d'Indjé-Uéré avait été perdue, mais elle alTaiblissait les forces de Bébutoff et le condamnait à l'inaction. Le gouvernement turc reprocha toutefois au muchir de l'axoir livrée, contrairement aux ordres qui lui avaient été donnés de rester sur la défensive. On l'accusait aussi de ne pas travailler assez activement a la réorganisation de l'armée, et d'accabler de réquisitions les habitants du pays. Il fut destitué, et on lui donna pour successeur Ismaïl-l'acha, le lieutenant le plus renommé d'Omer-Pacha. Mustapha-Pacha fut en même temps appelé au commandement de l'armée de Tchourouk-Sou.
Les Russes profitèrent peu de leurs avantages, "^lalgré les incursions de leurs colonnes dans les montaijnes, bien que le général-major de Wrenski, chef de l'arrondissement de Yladi-Caucase, se fût avancé non loin de \ édène, résidence de Schamyl ; bien que les généraux-majors de Wrangel et de BaktanofT eussent détruit les approvisionnements de grains et de fourrages dans la Tchetclinia, contrée qui passi t.awr le grenier des montagnes, les Circassiens étaient encore redi... tables et redoutés. Schamyl venait de descendre de ses montagnes à la tète de dix-huit mille hommes; il avait envahi la Géorgie et massacré sans pitié un grand nombre de familles favorables à la cause de la Russie. La nouvelle de sa marche décida le prince Bébutolï à se rapprocher de Tiflis, que les Circassiens menaçaient.
Le camp d'Indjé-Déré fut levé le 17 août et transporté près de Gumri, à l'endroit oii le Kartschaï se jette dans l'Arpatchaïa. On fit sauter la forteresse de Bayazid avant de l'abandonner; et vers la fin d'août l'ennemi avait complètement évacué le territoire ottoman.
Les opérations militaires furent nulles pendant le reste de l'année. Le férick Abdul-Kérim-Pacha, chargé du commandement en attendant l'arrivée d'Ismaïl-Pacha , s'occupa exclusivement, de concert avec le colonel Williams, commissaire britannique, de réorganiser l'armée, de rétablir l'ordre dans le pays, de mettre lin aux déprédations des baclii-bouzouks: mais cette tâche difficile n'est pas encore accomplie même aujourd'hui.
A la fin de novembre , des neiges abondantes interceptèrent les communications; et les troupes cantonnèrent à Kars, à Erzeroum, ii Ïehourouk-Sou, à l'exception de trois mille hommes, qui, détachés du corps d'armée, allèrent grossir les rangs des assiégeants de Sébastopol.