CHAPITRE XV
Opérations militaires devant Sébastopol au mois de décembre 1 854.
Le siège continuait sans péripéties. « Notre situation est toujours la même, écrivait un officier français k la date du 8 décembre, nos position» se renforcent, nos batteries et nos ouvrages de siège s'augmentent, et nos soldats soupirent après le dénoûment; mais le pian des généraux en chef ne transpire pas. De leur côté, les Russes ne se
croisent pas les bras; et l'on peut affirmer que si nos moyens offensif? sont grands, les efl'orts de la défense sont à la hauteur du danger. Il serait puéril de se le dissimuler, Sébastopol est aujourd'hui bien plus complètement armé, bien plus efficacement défendu qu'il ne l'était lors de nos premières attaques. Bien que la première enceinte ait beaucoup ïouflert, les retranchements et les travaux élevés par les Russes compensent largement ces premiers désavantages. On peut dire que la ville proprement dite n'a pas souffert sensiblement; mais le faubourg de la marine et le quartier tartare sont détruits : il j est vrai qu'ils se trouventhorsde l'enceinte. On distingue très-bien, des I hauteurs occupées par les Anglais, ce qui se passe dans la ville. Quoi T qu'on en ait dit, tout annonce qu'il n'y règne aucune confusion. L'ordre le plus parfait parait présider ii tout ce qui s'y passe. Les habitants circulent, les troupes paraissent aller et venir sans préoccupation. Sur plusieurs points on aperçoit de longues lignes de fusils en faisceaux. On remarque dans ce mouvement une absence complète de femmes et d'enfants. Les Russes ne perdent rien de tout ce qui se fait dans notre camp : ils paraissent surtout fort inquiets des progrès que font les Français du côté de la Quarantaine.
» Sur ce point nos ouvrages sont à cent cinquante mètres au plus des batteries russes. Le fort de la Quarantaine est dans le plus mauvais état; et l'on peut compter que lorsque le feu recommencera , il ne tardera pas à tomber complètement en ruine. Le bastion du Mât, malgré les dommages que lui a faits notre artillerie, est encore fièrement campé : il nous a fait beaucoup de mal, il peut nous en faire encore ; mais il ne cause aucun souci à nos officiers de l'artillerie et du génie. Lorsque le moment sera venu, il faudra qu'il succombe. On ne saurait en douter en contemplant les énormes pièces de canon, les mortiers du plus gros calibre qui s'alignent incessamment sous les murs de la place , et ces formidables batteries qui s'allongent et se multiplient sournoisement.
>i IVos soldats se livrent à ces pénibles et rudes travaux avec un entrain et un succès qui font l'admiration des Anglais. Chaque jour, ou plutôt chaque nuit, les efforts de l'ennemi viennent expirer devant ces rudes champions, qui ne se font plus qu'un jeu de ces aventures nocturnes, dans lesquelles les Russes ne manquent jamais de perdre du monde. Bien plus, les gardes de tranchée sont ordinairement fournies par des volontaires et des hommes nouvellement arrivés, qui, par désœuvrement ou par curiosité, tiennent il voir les Russes de près. Rien n'égale la facilité, le brin avec lesquels ces soldats se jettent sur les Russes du plus loin qu'ils les aperçoivent. La chose est devenue pour eux un véritable délassement; ils se font la main, disent-ils, en attendant la grosse besogne.
i> Je voudrais bien vous parler aussi des moyens ingénieux inventés (c'est le mot) par nos francs tireurs pour atteindre les artilleurs russes, soit de jour, soit de nuit. Rien n'est plus surprenant, les officiers anglais viennent à nos tranchées assister aux procédés de nos hommes comme à un spectacle. Il ne m'est malheureusement pas permis de divulguer les pratiques singulières de ces intelligents soldats. Les Russes n'y comprennent rien; ils se démènent, leur artillerie gronde et vomit la mitraille. Rien n'y fait; nos terribles francs tircu s ne s'aperçoivent nulle part; chacun de leurs coups porte; ils s'incrustent, en quelque sorte, au pied même des retranchements ennemis, comme des moustiques dans les flancs d'un taureau.
"Les Anglais travaillent beaucoup, mais leurs ouvrages sont moins avancés. Cela tient à leur défaut d'habitude, qui fatigue énormément leurs hommes, et à l'absence primitive d'ouvrages suffisants, ïls ont eu sur plusieurs points à faire ce qui aurait dû être l'oeuvre des premiers jours. Toutefois, malgré leurs fatigues, ils se comportent admirablement toutes les fois que les Russes se montrent de leur côté. Ils ont établi sur les hauteurs d'Inkerraaun une batterie de huit pièces de 32 qui domine le port et les batteries de terre. Cette position est a quinze cents mètres au nord des lignes anglaises. Nos alliés ont besoin de veiller soigneusement pour éviter que l'ennemi ne l'investisse dans une sortie soudaine. Le corps Liprandi a délogé de ses positions de Balaklava dans la nuit du .^ au G, et a brûlé en se retirant les vastes cantonnements en bois rfu'il av.iit dressés pour hiverner. La surprise des alliés a été grande lorsque le C, des hauteurs du Télégraphe, on a vu leurs dernières colonnes se retirer en bon ordre. Cette retraite s'est exécutée d'une manière tellement silencieuse, que les avant-postes, situés à quelques centaines de mètres , n'ont rien entendu. On ne savait d'abord à quelle cause attribuer cette résolution des Russes, qui s'explique peut-être par la difficulté qu'ils éprouvaient à se ravitailler sur ce point, et par les fâcheux effets du débordement de la Tchernaïa, qui a inondé leur camp sur divers points. C'est ce qu'on a pu constater par des reconnaissances. »
Une autre lettre écrite au Morning-Post trace un tableau divertissant de la vie quotidienne des officiers anglais :
• J'ose dire que du premier au dernier nous sommes prêts à accepter avec courage les épreuves que la Providence voudra nous envoyer. On ne voit point ici de figures allongées , Dieu merci ! Viennent la pluie, la neige, la grêle ou la tempête, — lontCj choses que nous connaissons déjii et que nous connaîtrons mieux encore
INKERMANN
quand l'hiver sera plus avancé, — toujours on trouve chez nous de bons visages, des cœurs à l'avenant, quelque mauvais calembiutr parci par-là, un joyeux conte et le petit mot pour rire. Telle est la physionomie générale du camp. Voulez-vous maintenant savoir comment nous passons habituellement nos journées?
» De grand matin , communément vers quatre heures et demie, nous entendons gratter à la porte de notre lente :
» — Levez-vous, signor, fait une voix dont le baragouin n'a rien d'agréable , vi prego ; il café é pronto.
M — Comment, Spero, répond en bâillant un de nos commensaux, il n'est pas encore cinq heures peut-être !
» — Sî, signor, si, siqnor, près de cinq !
n L'officier que réclame le service se lève aussitôt , avale son café, mange sa ration de jambon et de biscuit, jette sur ses épaules une sorte de bissac contenant ses provisions de la journée et un petit flacon de rhum, prend son épée et se rend aux tranchées , où il sera jusqu'à six heures du soir. Les autres habitants de la tente restent enveloppés et sommeillant de leur mieux dans leurs couvertures jusqu'à ce que le soleil , si ce jour-là il lui plaît de se montrer à l'horizon, ait répandu sur les deux camps le bienfait impatiemment attendu d'un peu plus de lumière et de chaleur. C'est le moment où nous sortons de nos couvertures pour nous précipiter sur le déjeuner avec cet appétit féroce que donne presque toujours une nuit passée au grand air. La table , formée de deux planches clouées sur quatre pieux, est garnie de cuillers d'étain et de fourchettes de fer; la vaisselle, les boites à thé, les salières, tout est en étain ou en fer-blanc. A peine avons-nous pris place , nous regardons de l'air affamé avec lequel les voyageurs d'autrefois se ruaient dans l'auberge où la diligence faisait halte, que nous voyons paraître la figure riante d'un soldat portant d'une main une noire poêle à frire où pétillent encore les tranches de porc ou de bœuf, et de l'autre une provision de biscuit que le cuisinier a arrosé de lard pour lui donner plus de saveur. C'est là, avec une pomme de terre ou un oignon de temps en temps, et une ou deux tasses de café, tout notre déjeuner. La pipe, cet inséparable ami du soldat en campagne, succède au repas, « pour faciliter la digestion, " comme disent uos alliés; après quoi, si aucun devoir ne nous réclame, ce qui est rare, chacun s'occupe comme il l'entend.
• îMais le soldat n'est jamais sûr d'un moment de loisir. Quand il se croit le plus tranquille, et au moment où il vient de melire la main à la plume pour envoyer à sa digne et vieille mère quelques mots qui la rassurent, il n'est pas rare de voir venir un officier sortant de la tente du commandant :
1/ — Qui cherchez-vous, mon officier? demande notre écrivain prévoyant bien le sort qui l'attend , mais à qui il reste encore une dernière espérance.
n — Vous-même , l'ami ; le colonel vous ordonne de vous joindre' à 1,1 demi-brigade de sapeurs qui va se rendre sur la roule d'inkermann pour achever de la couper. Il trouve que ce qu'on a fait sur ce point n'est pas suffisant.
)) Le pauvre soldat l'avait bien deviné, il faut partir, et sans délai, et il restera sur la roule jusqu'au coucher du soleil , ses habits trempés de pluie, avec le rhum et le porc salé dont se compose sa ration, et qui sont bien ses meilleurs amis.
"Nous dinons d'ordinaire a trois heures. La table est de cinq couverts, et nous sommes d'une exactitude toute militaire. A l'heure dite nous nous mettons à table avec les appétits les plus impatients , et au moindre retard des murmures s'élèvent iontre le malheureux cuisinier qui nous fait attendre. Quant au menu de notre dîner, il varie suivant les circonstances ; mais nous nous arrangeons de façon a avoir généralement un bon plat, attendu qu'en principe nous tenons jHiiu- certain qu'une bonne et régulière nourriture est le meilleur iiMiycu de conserver sa santé au milieu des épreuves que nous avons .1 siil)ir. Aussi estimons-nous que corps bien nourri vaut mieux que lii/iirsc bien garnie. Et quels joyeux rires, quel jeu continu de plaisanteries autour de la bienheureuse gamelle ! L'un est accusé de prendre toute la viande pour lui seul, à l'autre on rappelle que les friandises de la saison coûtent de l'argent, un troisième est unaniniiiiicnl condamné aux arrêts pour avoir pris plus que la ration de ;;; < ;. Chacun tour à tour est ainsi convaincu d'avoir dérobé quelque I 'à son voisin , et tout cela se passe si gaiement que notre petit (fri 11- ressemble à une des plus touchantes réunions de famille qu'on |Hii~sc rencontrer dans Trafalgar-square ; le plus petit nuage ne s'é-
I \(' jamais entre nous.
Souvent le service nous enlève quelqu'un de nos convives. Ces jnn ,-là, au moment où se termine le dincr et quand nous savourons
II r :lé, ipii est loin d'être mauvais, nous sommes surs d'entendre une ■. ";> crier d'aussi loin qu'elle peut espérer se faire entendre :
— Spero , mon dîner tovit de suite ! dépêchons , je ne veux pas ttl< ndre , je meurs de faim !
— Memenlo, signor, momento, un poco di palienza. voilà le dî-
lUT SuttilO.
■ l'.l, promp comme l'éclair, Spero reparaît avec la gamelle oii le r.iiivirade qui a p.issé la journée à la tranchée trouve au moins un bon ri-pis. Il est de fait que le grand air fait des merveilles sur les plus
mauvais estomacs, et parmi nous l'hypocondriaque même sent venir la faim. Figurez-vous donc comme doit manger et boire après un jour de faction sur les hauteurs l'officier qui dans toute sa carrière n'a pas encore connu un jour de maladie, et comme il doit remercier Dieu quand il trouve en rentrant une abondante et saine nourriture! Pendant ce second repas la nuit est venue , et alors nous nous retirons sous la tente et nous j.ssons la soirée à causer des événements du jour; ce sont là, je vous assure, de gais et charmants entretiens, à moins que la perte récente de quelque camarade ne jette sur toutes ces réunions un voile de tristesse. On raconte, on discute les événements militaires du jour, chacun les juge à son point de vue , et presque toujours ces causeries nous mènent à parler de l'avenir et des perspectives qui s'ouvrent devant nous. Les constructions des baraques , les mouvements de l'ennemi, tout ce qui a rapport à ce siège important, voilà les sujets ordinaires de nos entretiens. Parfois aussi la conversation tourne au sentiment : les jours passés à l'école, les frères aimés, les sœurs si dévouées , la vieillesse vénérée des grands parents, les lieux où s'écoula notre enfance, en un mot tout ce qui se rattache aux joies de la maison paternelle se présente à notre souvenir, et cela dure jusqu'au moment où, la tête bien chaudement enserrée dans le bonnet de nuit, nous nous étendons sur notre lit, non pas de roses, mais de couvertures, pour y dormir autant que le devoir et les circonstances le voudront bien. )>
Toutes les correspondances sont loin d'avoir ce ton d'enjouement. Déjà commençaient pour les alliés les souffrances d'un rude hiver; des vents impétueux du sud-est soufflaient sans cesse sur le plateau de Chersonèse, la pluie ne cessait de tomber accompagnée parfois de neige et de grêle. L'immense espace qu'occupaient les troupes était comme un marais, où les convois de bêtes de somme et les chariots de l'artillerie creusaient des ornières profondes comme des tranchées.
■ Plusieurs journaux ont publié un tableau intitulé Observations méléorrilogiques faites dans la mer Noire jour par jour depuis h coinnvncement de l'hiver. Ce tableau, présenté comme exact, fourmille de grossières erreurs, comme il est facile de le démontrer.
Une dépêche publiée par la Patrie porte qu'à la date du 22 décembre il y avait à Sébastopol beaucoup de neige et un froid vif, et qu'à Odessa la température était rigoureuse. Deux compagnies de troupes russes et un transport de quarante voilures remplies de malades avaient péri par le froid. Cette dépèche est confirmée par un rapport de lord Raglan en date du samedi 26 décembre :
» MlLOHD DUC ,
« Devant Sébastopol, le 86 décembre.
» Je n'ai rien de nouveau à annoncer à Votre Grâce aujourd'hui. La pluie qui tombait samedi a été remplacée dimanche par de la neige, et ce jour est peut-être le plus mauvais que j'aie vu. Le soir il a gelé , et la gelée a continué depuis ; mais elle n'est pas bien forte, et elle n'a pas desséché la terre, qui est en très-mauvais état.
1) On fait tous les efforts possibles, autant que le permet l'état des routes, pour amener les munitions et le matériel de siège ; et le général Canrobcrt nous donne sous ce rapport toute l'assistance désirable. La garnison entretient un feu nourri contre nos tranchées, la nuit surtout, et Votre Grâce verra avec peine, par les états que je lui envoie, que nous perdons chaque jour du monde.
» J'ai l'honneur, etc.
)) Signé Ragijvn. »
Nous lisons dans la correspondance du Courrier de Marseille :
« Nous avons eu le ii décembre un temps afl'reui , froid excessif, neige abondante, u
« La veille de Noël, dit un correspondant anglais, a été le point culminant de nos souIVranccs : le vent, la neige, le verglas, ne se sont pas arrêtés un instant. Les hommes étaient gelés et épuisés; jamais nous n'avons passé une pareille veillée de Nocl. »
Admirons comme ces journées désastreuses se transforment dans le tableau météorologique :
22 décembre 1854.
(On sait que l'hiver a commencé le 22 décembre à trois heures du matin.)
Minuit. — Temps couvert et à grains, pluie par intervalles, forte brise d'O.-S.-O. variable.
Quatre heures du matin. — Temps couvert et pluvieux, jolie brise d'O.-S.-O. variable.
Huit heures du matin. • — La brise hàlc l'ouest. Baromètre, 0,7 19 ; thermomètre centigrade, 9 degrés au-dessus de zéro.
midi. — Temps couvert, pluie, forte brise d'ouest. Barom., 0,751 ; thermom. cent., 10 degrés au-dessus de zéro.
Quatre heures du soir. — Temps couvert, pluie par intervalles, vent d'O. variable au N.-O. Barom. , 0,760 ; thermom. cent., 9 degrés au-dessus de zéro.
Huit heures du .soir. — Temps couvert, pluvieux ; forlc brise de N.-O. variable, qui mollit peu à peu. Barom., 0,149 ; thcrm. cent. , 9 degrés au-dessus de zéro.
l.\KEHMA.MN.
23 décembre.
]Vii„„it. Temps couvert, jolie brise de N.-IV.-O. , qui mollit
d'heure en heure. .,.,,, /^
(jualrc heures du matin. — Beau temps, petite brise de J\.-0. varialilc.
Huit heures du matin. — Brise variable. Barom., 0,':52 ; tliermom. cent., 12 degrés au-dessus de zéro.
^li.li. — Temps en partie couvert, jolie brise de S.-O. variable, à Jaqiii'llc succède un loinps ii grains. Barom., 0,';60; tUermoni. cent., 10 dei;rés au-dessus de zéro.
Quatre heures du soir. — Temps en partie couvert, jolie brise de S.-(). variable. Barom., 0,';47 ; thcrmom. cent., lO degrés au-dessus de zéro.
IJiiil heures du soir. — Temps couvert, forte brise de S.-S.-O. variable. Barom., 0,747; ibermom. cent., 10 degrés au-dessus de zéro.
24 décem'ire.
]tlinuit. — Temps couvert, très-forte brise de S.-S.-O.
Quatre heures du malin. — Temps couvert et à grains, pluie par intervalles, forte hrisc de S. O. variable.
Huit heures du matin. — Temps couvert et pluvieux, brise variable du S.-O. il rO. Barom., 0,7 45 ; ihennom. cent., 9 degrés au-dessus de zéro.
^!idi. — Temps couvert, pluie, brise de N.-E. variable. Barom., 0,74C ; thermom. cent., 9 degrés au-dessus de zéro.
Quatre heures du soir. — Temps couvert, pluie, jolie brise du N. variable. Barom., 0,749; thermom. cent., C degrés au-dessus de zéro.
Huit heures du soir. — Temps couvert et pluvieux, jolie brise du IV. variable au IV. -E. Barom., 0,749 ; thermom. cent., G degrés au-dessus de zéro.
Plus tard, quand dans la nuit du 4 au 5 janvier le thermomètre centigrade se maintient à H degrés au-dessus de zéro, le tableau météorologique n'en indicpie pas plus de 4 au niasimum. Il est donc incontestable qu'il ne mérite absolument aucune confiance.
La température moyenne de l'année ii Sébastopol est, d'après M. de Ilumboldt, de 1 ",7 du thermomètre centigrade. La ville est donc isotherme avec Turin. Siraphéropol est situé moins favorablement, et sa température moyenne ne dépasse pas 9°, G. La température moyenne de Pans est de 10' 8. Pendant l'hiver, le thermomètre, à Sébastopol, atteint une moyenne de 2", 3. Durant l'hiver Sébastopol est isotherme avec Pavie et \\ ashington , et plus favorablement situé que Genève (0'',5j et Lausanne (0°,5,, mais moins favorablement que Paris (3", 3). La température moyenne du mois le plus froid de l'année (janvier) est .i Turin de 1,4 ; à Paris, de l°,9 : à Bologne, de l»,î ; et à Genève, de O'îC. 11 résulte de ces chiflres que le coté sud-est de la Crimée peut produire des figues et des olives. Celte température subit toutefois de brusques changements, et les tempêtes de la mer IVoire font baisser subitement la température jusqu'au point de glace. Ce fut ce qui arriva fréquemment pendant l'hiver de 1854-1855, hiver aussi exceptionnel par sa durée que par son intensité.
Le froid, l'humidité constante du sol, cvcrecreut .bientôt leur funeste influence, surtout sur les Anglais, dont l'organisation militaire était insuffisante. Les Français avaient établi des communications avec les points de débarquement. Les compagnies d'ouvriers fournissaient par centaines les terrassiers, les charrons, les charpentiers, les armuriers, les forgerons. Des ateliers, des magasins, des ambulances, des cantines couvraient la baie de Kamicsch, qu'une route empierrée reliait au camp. L'intendance avait construit des fours où se cuisait le pain de l'armée ; les boulangers pétrissaient et enfournaient sans relâche; les romaniers (boucliers militaires) dépeçaient la viande pour les distributions ; les employés aux vivres emmagasinaient dans de grandes baraques les salaisons, le biscuit, le sucre, le café, le riz, tout ce qu'on nomme à l'armée vivres secs ; d'autres, chargés du campement et de l'hubillemciit, empilaient avec ordre une masse d'effets de toute nature. Les régiments, au moyen de leurs hommes de corvée, recevaienl de l'adminislraiion ces vivres et ces cfVets sur des bons délivrés par l'intendance militaire. Les canliniers improvisaient des cafés, des restaurants même, des boutiques oii ils vendaient è un prix excessif des objets de toute espèce et des denrées alimentaires iiu'achetaient ceux qui voulaient ajouter quelques friandises d'Europe à la ration militaire.
Toui.-s ces ressources manquaient aux Anglais, et la petite ville de Balakl.iva était seule bien approvisionnée. Voici, d'après un correspoudaiii du ilorning Chronicle, ia curieuse physionomie qu'elle prés-ntaii :
«Pour vous faire une idée de Balaklava, figurez-vous une ville très-pelite, il est vrai, habitée par des officiers d'état-m.ijor et de riiilendance , et dont les rues sunl peuplées de soldats. Chaque maison qui en valait la peine a été mise en état, et porte en gros caractères noirs ou bltncs le nom du propriétaire ou des propriétaires qui l'occupcat.
• Quoique le commandant en chef et les officiers supérieurs soient allés se lop.cr dans des habitations rurales à ])roximité du camp, ils ont conserve leurs bureaux à Balaklava ; les quartiers du commandant en chif, les bureaux du quariier-niaiire général, les provisions de l'intendance, les bureaux de l'adjudant général et de la poste, le quartier général du service médical frappent presque simultanément les yeux de celui qui pour la première fois parcourt les rues de Balaklava.
» A chaque coin de rue une sentinelle se promène de long en large ; des feux de camp brûlent nuit et jour en arrière des maisons; parmi les toits de tuiles et de pannes on aperçoit le sommet rouge des tentes. La ville n'a pas d'horloge à ma connaissance : nous savons l'heure par le son de la irompellc et la cloche des xaisseaux, que nous entendons dans les maisons aussi parfaitemeni que si nous étions à bord. A entendre les steamers qui vont et viennent en sifflant et qui lancent leur vapeur ;i flots dans les airs, on croirait que les officiers de la maison voisine font bouillir une énorme théière sur un immense fourneau. Outre les provisions de toute sorte qui partent pour le camp et les aratias vides qui sont venues du camp pour les emporter, il y a tout le jour, sans discontinuer, un nuage de poussière sur la roule de Balaklavi, elles rues résonnent du bruit des chevaux ; ce sont les officiers et leurs domestiques qui font irruption dans Balaklava pour aller au marché.
« Pendant les premières semaines le marché était mal approvisionne ; les acheteurs étaient obligés de se rendre à bord des transports, et, l'argent à la main, de demander un jambon, un plal de viande ou une livre de sel. Les capitaines des vaisseaux marchands recevaient l'argent, les maîtres d'hôtel se donnaient de l'imporlancc ; et ceux qui ne réussissaient pas à obtenir leur bienveillance s'en retournaient avec leurs havre-sacs vides. Mais si on trouvait le inaitre d hôtel dans un moment de bonne humeur, l'heureux acheteur vidait sa bourse et remplissait son havre-sac.
» Le temps arriva bientôt où les transports ayant xendu toutes les provisions dont ils pouvaient disposer, les maîtres d'hôtel prirent un air d'ironie et les capitaines devinrent inexorables aux prières des lords et des gentlemen en uniformes souillés, axcc leurs galons d'or lacérés, couverts de poussière, qui s'en retournaient au camp désappointés et mécontents. Puis, dès qu'arrivait un nouveau steamer, la nouvelle s'en répandait comme l'incendie, ses ponts et ses cabines se remplissaient en un instant d'une troupe affamée, munie de sacs de toile X'ides et rappelant ces rassemblements de pauvres qui font queue il la porte des établissements de charité où l'on distribue des soupes. Les travaux de la moisson retenaient chez eux nos spéculateurs, et les Levantins de Péra avaient trop peur pour venir à nous. Quelques ^Maltais vinrent enfin, apportant des proxisions de la plus mauvaise qualité à des prix fabuleux ; puis arriva un cantinier de Péra, avec une cargaison d'objets de toutes sortes, qu'il débita en quatre jours, et sur lesquels il réalisa un béncflcc d'environ trente-six mille piastres. Il repartit chercher une nouvelle cargaison, mais ne put taire sa bonne fortune. Depuis lors il y eut chaque jour des arrivées nouvelles; des hommes à barbe noire, d'une saleté remarquable, ont encombré constamment les bureaux du colonel Daveney, commandant de la ville, pour obtenir la permission d'ouvrir des boutiques dans la grande rue et dans les maisons qui leur ont été assignées.
» La grande rue est devenue depuis lors un bazar, où se pressent depuis le matin jusqu'au soir les officiers et les soldats venus du camp. Le commençant protège ces marchands, qui, de leur côté, doivent se soumettre à une discipline salutaire. La police fait fermer leurs boutiques à cinq heures du soir, et les oblige à éteindre leurs lumières et à se coucher à huit heures. Cette heure passée, les rues de Balaklava rentrent dans l'ombre et le silence.
» Il est curieux de suivre les nouveaux débarqués à travers les phases de leur acclimatation à la vie des camps. J'ai eu la chance d'en rencontrer deux l'autre jour au moment où, couvert de sueur et de poussière, après une rude journée, je galopais sur la route de Kadikoï a Balaklava. Ils m'arrêtèrent ; s'ils ne l'avaient pas fait je les aurais certainement arrêtés moi-même. Ils méritaient bien qu'on les regardât ; à les voir on se serait cru chez soi, et j'allais presque leur demander de m'indiquer un omnibus ou l'heure de départ du train de Woolxvich. On aurait juré que quelqu'un les avait emballés avec soin dans une boite avec île la ouate et du papier de soie, et adressés an quai de Sainte-Catherine , avec ces indications : « Haut 1 bas ! très-fragile! •> et que, ces prescriptions ayant été exactement suivies, on les avait débarqués avec le même soin a Bdakiava, et remis avec précaution sur leurs pieds à l'endroit le plus propre du rivagi'. Ils étaient ax'ec leurs uniformes bleu - foncé et leurs parements de velours, sans un grain de poussière ; l'or de leurs broderies brillait d'un éclat qui vous rappelait les boutiques des tailleurs militaires de Charing-Cross et de Pall-Mall. Leurs boutons étaient de petits soleils; leurs bottes étaient aussi luisantes, leurs cols de chemise aussi blancs que le cirage patenté, le savon patenté et l'empois également patenté • de Glenficld pouxaienl les faire. Les fourreaux de métal de leurs sabres étiiicclaient au soleil. Leurs ceinturons avaient l'air de n'avoir jamais été touchés, et le pommeau de leurs épées vierges était si propre et si luisant que c'était pitié de penser que ces jolies choses devaient servir. Ils portaient aussi des fouets de fantaisie, à manche
l^KE.HMA^'^.
de baleine, dont l'existence éphémère ne résisterait pas à une dcmilieure de course sur un cheval de Cosaque. Leurs brillants éperons d'argent n'avaient que des molettes arrondies, innlïensives, et faisaient penser aux élégantes montures qui se promènent gracieusement au trot dans nos parcs. Leur figure aussi était charmante de fraîcheur et d'embonpoint , rose et blanche ; leur menton était presque aussi doui que celui d'une jeune lady.
" Tout en répondant à leurs premières questions, je les regardais sans déguiser mon étonnement, tandis qu'euv-mèmcs, à ma grande satisfaction, avaient le bon ton de ne pas remarquer mes galons ternis , mon sabre rouillé , et souriaient légèrement à la vue de mon havre-sac qui dansait à mes côtés sur les flancs d'un rude cheval de Cosaque.
» J'ai revu depuis, il y a quelques jours, les mêmes oflScicrs ; quelques nuits sous la tente, quelques repas au camp , non à table, mais sur la terre, leur ont enlevé déjà la moitié de leur éclat. Leur uniforme bleu et leur velours portent des traces de poussière ; le fourreau de leur sabre est couvert de taches suspectes ; une barbe de deux ou trois jours noircit leur menton. Ils étaient montés cette fois sur de petits chevaux de Cosaque horriblement durs, pliaient sous le poids de leurs havre-sacs, et, ce qui est pire, leur figure pâle et jaunie portait l'indication de ces terribles indispositions qui attaquent les arrivanis, et qui, si on les néglige, les renvoient chez eux en congé de maladie ou bien dans un endroit écarté, aux abords du camp, oii le gazon est enlevé, et oit la terre, nouvellement remuée, forme de petits tertres ; c'est Va que nos soldats , usés par la guerre , prennent un repos éiernel ; le son de la trompette et du canon d'alarme ne les y réveillera plus. Pauvres gens que ces deux officiers ! Leur initiation commence ; elle n'est pas encore finie. L'arrivée de nouveaux hommes et le départ de ceux qu'atteint la maladie forment tin des incidents importants de la vie de Balaklava. »
Ainsi l'armée anglaise ne manquait de rien a Balaklava ; mais elle manquait de tout dans son camp. Des provisions de toute espèce, des caisses, des ballots, des vêlements encombraient les magasins et la plage ; mais on ne pouvait que difficilement expédier au camp les approvisionnements faute de moyens de transport et de voies de communication.
" Il en résultait, dit le Times, que tout ce dont auraient eu besoin Jes soldats gisait dans la vase de Balaklava, tandis (|ue ces infortunés étaient condamnés à la demi-ration et au quart de ration. Ainsi nos conciioyens mouraient de faim non au milieu de l'abondance, mais précisément à moins de trois heures de l'abondance. On avait pu franchir aisément six a huit cents lieues, mais l'énergie britannique était brisée par cet effort. Les dernières difficultés ne se seraient pas rencontrées si nous avions imité l'organisation française, ou extrait un feuillet, simplement un feuillet de notre propre histoire militaire. Vingt mille Anglais dans la fleur de leur vie et la plénitude de leur force ont été sacrifiés à l'incapacité officielle. »
Voici un exemple de ce qu'avance le Times. Un bâtiment de commerce frété par le duc de Newcaslle arrive un jour à Balaklava , apportant un assez granil nombre de baraques en bois. Le capitaine s'ad cssc à l'état major pour savoir a qui faire la livraison dcsdites baraques. On lui répond que cela ne regarde pas l'état-major. Le capitaine alors va trouver le commissaire général, qui l'envoie promener, lui disant qu'il a bien autre chose à faire que de s'occuper de baraques, qu'avant de mettre les hommes à l'abri dans une maison de planches , il doit ne pas les laisser mourir de faim ; bref, il finit par dire au capitaine du bâtiment d'attendre qu'il ait le loisir de faire prendre livraison de sa cargaison.
Plusieurs jours se passèrent, et le bâtiment était toujours au débarcadère de Balaklava, lorsqu'un matin le commandant du port lui signifia l'ordre de quitter le quai à l'instant pour faire place .i d'autres navires. Force fut donc au capitaine de lever l'ancre et de gagner la rade ; mais comme elle est des plus dangereuses, surtout en hiver, il revint à Conslantinople avec son chargement. De là il fut renvoyé une seconde fois à Séhastopol par l'ambassadeur anglais. Cette fois , après avoir préalablement averti lord Uaglan et le cominissaire général, le capitaine fit débarquer ses baraques sur la plage. F.llfs restèrent là plusieurs jours assez respectées des soldats; mais cniiMiie le combustible manque absolument et que le froid est evtri Mie, la tentation était trop forte. L'un prend un compartiment de baraque, l'autre une porte. Bientôt il ne resta pas une planche. Les baratines apportées à grands frais d'Angleterre avaient servi à faire bouillir la soupe.
Il' cliilTre elïrayant des pertes de l'armée britannique ne paraît pas ''\, :,i ré. D'apri's un relevé dressé par l'année anglaise, sur 'iO,t(3? lu Mil mes dont l'armée anglaise se composait à la fin de décembre 1861, 13.419 étaient malades ou blessés.
Lis soldats manquaient de bois; on leur distribuait du café vert, |ui leur devenait complètement inutile, et ils étaient même réduits » manger crues leurs rations de porc salé. Aussi le scorbut se déclaral-il dans l'armée anglaise. Le correspondant du M urniug- Herald écrivait le 12 décembre .
" Je regrette beaucoup de dire que la maladie prend une extension llarmante. La dysscntcrie scorbutique se répand , et jamais maladie
plus formidable et plus difficile à arrêter n'est encore entrée dans le camp. A moins qu'il ne nous arrive promptement des provisions de citrons, de viandes fraîches et de légumes, le mal s'étendra et deviendra irréparable. Tout médecin qui a vu un camp sait quelles suites peut avoir une pareille maladie dans une armée placée comme la nôtre... Vingt mille livres dépensées il y a deux mois en viande fraîche et en légumes auraient suffi pour tenir nos troupes en bon état. Il en faudra maintenant cent uiill.' , et même alors nous aurons perdu pas moins de dix mille lionimps. Il y a au camp des huttes pour à peu près deux cents hommes. Tout le reste couche encorr sous la tente... Il n'y a pas à le dissimuler, depuis le couimencemeut jusqu'à la fin , l'expédition a été dirigée avec une négligmce honteuse... »
Voici comment s'exprime sur le même sujet le "correspondant du Morning-Ilerald à la date du 12 décembre :
« Il est inutile de chercher à dissimuler ce que nos troupes ont eu a soulTrir ces jours derniers. IVous avons eu des hommes qui sont littéralement presque morts de faim. Ain«i , pendant deux jours euiiers, la brigade de soldats de marine n'a pas reçu de vivres, pas un morceau de pain ou de biscuit, et les jours précédents il n'avait été distribué que demi-ralion. Nos soldats ne sont plus que de véritables spectres , les ombres de ce qu'ils étaient en arrivant, et au défaut de nourriture, à l'excès de fatigue, viennent s'ajouter, par une conséquence naturelle, les maladies qui se propagent d'une manière alarmante. Hier, la route qui mène de notre camp à Balaklava était entièrement couverte de mules que nous avaient prêtées les Français pour transporter ceu^ de nos malades qui doivent être embarqués pourScutari, Malte ou l'Angleterre. Mille deux cents six hommes ont été ainsi conduits à Balaklava. Sur ce nombre, il en est la moitié que nous ne reverrons jamais, au moins ici, et les autres ne seront pas avant trois ou quatre mois en éiat de reprendre leur service. Je ne veux pas dire que nous ayons souvent à expédier de pareils convois; à Dieu ne plaise! .S'il en était ainsi, l'armée anglaise deCrimée ne ser.iit bientôt qu'une fiction. Ces mille deux cent six malades représentent à peu près le contingent de quatorze jours, non compris ceux que les ambulances transportent joururliement en grand nombre à l'hôpital général de Balaklava, ni ceux qui sont traités dans lej hôpitaux que possèdent au camp même les divers régiments. »
]Nous lisons encore dans une lettre du 1 1 décembre écrite par un aumônier catholique et publiée par le Time'' :
» Me voilà enfin devant la cité condamnée. Je suis arrivé au camp lundi dernier (le 4), mais ce n'a pas été sans peine. Il m'a fallu corrompre à Balaklava quelques bommes de l'ambiilance pour faire porter mon bagage. Les grosses pluies et le mouvement presque continuel des allants et venants ont fait de la route un bourbier oii l'on enfonce jusqu'aux genoux. Sur les côtés, on rencontre à chaque pas de pauvres mules mortes à la peine et à demi dévorées par les chiens et les oiseaux de proie. Nous altcndans le véritable hiver, la gelée et la neige, et nous les bénirons, n'eussions-nous encore pour nous en défendre qu'un toit et des murs de toile. Rien ne me ferait plus de plaisir que d'entrer à la suite de nos troupes victorieuses dans les murs de Sébastopol; mais, s'il faut attendre le printemps, je crains bien de ne pas voir ce jour-la ! Il est impossible de se faire une idée, même affaiblie, de ce que nous avons à suulTrir. Je ne veux entrer dans aucuns détails. Vous verrez B... dans quriques jours, pauvre garçon! S... est changé; je l'ai trouvé maigre, hagard, couvert de vermine. J'ai vu V... l'autre jour; je le reconnais à peine; je viens d'apprendre que, lui aussi, il est très-souffrant. Je suis arrivé juste h temps pour consoler et préparer à la mort une multitude de pauvres soldats qui ont été pris du choléra. L'excès de fatigue, l'humidité des nuits et les demi-rations les ont tués. La semaine dernière, j'ai passé plus d'une fois la journée entière au lit des mourants. On les enterre dans de grandes fosses et avec leurs uniformes, comme on les a recueillis dans les tranchées. Hier dimanche j'ai lu les prières de l'office en plein champ II est pour le moment impossible d'olTrir le saint sacrifice; dans un jour ou deux j'espère obtenir une tente assez élevée pour qu'il soit possible d'y établir un autel: je pourrai alors dire la messe dans ma tente. »
Ces tristes détails sont confirmés par un grand nombre de correspondances, entre lesquelles nous en choisirons seulement deux des plus significatives.
Un officier écrit au colonel Elers Napier, à Londres :
« Mon cher Napieb,
)i Le colonel m'a remis vos lettres et m'a demandé de vous répondre par cette malle, car il a beaucoup de lettres à écrire. Nous sommes bien reconnaissants de tout ce que vous faites pour nous; personnellement je vous dois sans doute un sup|démcnt de vêtements chauds. La compagnie légère vous bénira et vous exprimera sa reconnaissance qnand nous pourrons nous trouver réunis. \ ous reverrez à peine dans ses rangs un des homrfies que vous connaissez. Sébastopol tient toujours et semble en meilleur état de défense que jamais.
u Tout ce que nos hommes ont à faire, la vie qu'ils mènent est vraiment effrayant. Us sont constamment ou à la tranchée ou de garde; ils ne sont jamais plus de vingt-quatre heures hors des tranchées, et quelquefois pas douze. Quand le temps est humide, leurs soulTrauccs
1]NK.ERMA!NN.
sont affreuses : pas le moindre abri, et sous les pieds une boue dont aucune expression ne saurait vous donner une idée. Et cependant nos pauvres soldats sontsi fatigués que si on les laisse faire, ils se couchent là et dorment; mais nos tranchées sont trop avancées et trop exposées pour qu'on le leur permette, et c'est vraiment ii fendre le canir que d'être obligé de tirer, de pousser ces pauvres diables, cl quelquefois de les faire lever à coups de crosse. 11 le faut bien, cependant, car les Russes veillent, et plus d'une fois ils sont tombés sur nos postes à l'improviste et nous ont tué des hommes endormis. Nous avons affaire ii des ennemis très-rusés et qui ne négligent rien pour nous surprendre. Il y a quelque temps, ils s'étaient glissés par un détour du côté des lignes françaises; ils sont arrivés ainsi sur un de nos postes, sans prendre de précaution apparente, parlant au contraire assez haut, mais parlant français pour mieux tromper nos sentinelles. Nous y avons été pris, et ,' tombant sur nous tout d'un coup, ils nous ont tué et blessé près de quarante hommes. Ils ont ensuite été vigoureusement repoussés , mais ce sont là des avantages qui nous coîitent cher.
i>Yoici quelle est ce matin (28 décembre) la situation du régiment : Hommes en état de faire leur service. . . . 313
Malades au camp >34
— à Scutari ou à Balaklava 309
» Si cela continue , il ne nous restera personne. Nous avons perdu par le froid, l'humidité et la faim, depuis le débarquement cent cinquante-deux hommes. Nos perles dans les tranchées sont insignilianles , nous n'avons eu que trois hommes tués et environ dix blessés.
)) Vous devez être bien étonné de m'entendre parler de la faim; rien n'est plus vrai cependant, redire commissariat est si mal organisé que les hommes sont quelquefois vingt-quatre heures sans recevoir de vivres; souvent ils n'ont qu'un peu de biscuit et du café, et cela encore à des heures si incertaines qu'ils n'ont pas fait, je puis le dire, un repas régulier depuis que nous sommes ici. »
Un chirurgien de l'armée britannique mande à la même date.
• Je n'ai pas de grand événement à vous apprendre, et notre situation n'a pas changé. Tout est énergie et activité dans le camp français, dans le nôtre tout est tristesse et deuil.
• Notre régiment est réduit à un effectif de trois cent soixante hommes , sur plus de mille que nous avons eus successivement en Crimée en comptant les renforts venus d'Angleterre.
>• La maladie et la mortalité continuent leurs ravages parmi nous. Les malades arrivent des tranchées ou des piquets à l'hôpital moribonds, et nous ne pouvons leur rendre ni la chaleur ni la vie, car nous sommes sans feu, nous ne pouvons les coucher que sur le sol humide; nous manquons des médicanienlsnécessaires. On l'a dit bien des fois déjà, mais les choses sont restées les mêmes. Que peuvent devenir les malades? Nous manquons de bois : on en a distribué ces jours-ci aux troupes sous forme de ration quotidienne, mais je vous assure que nous n'en avons pas eu une once pour l'hôpital. J'ai le cœur navré de x'oir tant de suuiVrances et de ne pouvoir les soulager, u
L'état physique des Français se ressentit également des circonstances climatériques, mais à un moindre degré. Quant aux Turcs, le désordre était tel parmi eux, que l'administration ne savait pas même ce qui restait des vingt-cinq mille hommes envoyés à Sébastopol depuis le mois de septembre, et n'avait de comptabilité que pour les chevaux; à mesure que ces animaux mouraient, les Turcs commis à leur garde leur coupaient les oreilles , en remplissaient des sacs et venaient les compter religieusement devant l'oflicier du commissariat. Leurs malades et leurs blessés auraient succombé tous sans la charité du corps médical français. Le service sanitaire n'était fait dans l'armée ottomane que par des médecins ignares , presque fous Italiens. Une amputation était-elle nécessaire, quelque immédiate que le docteur la jugeât, il fallait prendre l'avis du général ou du colonel commandant. Si l'on avait observé les prescriptions maintenues dans le Code turc, et conformes au texte du Coran, on aurait dû s'adresser au divan de Stamboul pour avoirl'autorisation de couper un membre gangrené.