CHAPITRE III
La Turquie. Les deux plaies de cet empire. — Essai de réforme. — Lutte du vieux parti turc. — Mort de Mahmoud au milieu des désastres de la guerre avec Méhémet-Ali. — Influence russe sur le divan. — Réaction contre les réformes. — Hemorandum de t842. — Action fatale des puissances européennes sur l'empire ottoman.
De temps en temps, au milieu de toutes les erreurs, de toutes les folies élucubrées par la fantaisie et passagères comme elle, une idée se répand, grandit, s'étend et finit par être acceptée de confiance par les esprits paresseux qui ne se donnent pas la peine de rélléchir. La foule n'examine pas si l'expansion de cette idée n'est pas le fait d'un intérêt politique, d'une passion religieuse, si elle ne découle pas d'un examen superficiel, si la consommation de l'événement annoncé sera juste ou non, s'il y a bénéfice pour le plus grand nombre à l'empêcher ou à la presser. A tout ce qui milite contre l'idée répandue on répond par le sourire de l'incrédulité ; à ceux qui essayent de démontrer l'avantage de faire des efforts pour détourner le couj) on crie que rien ne peut empêcher la catastrophe, sans s'apercevoir qu'on s'en fait complice. On ne se demande pas si une main ferme, un bras puissant, un concours d'efforts généreux ne pourraient point arrêter la marche de l'événement prédit trop légèrement; il semble qu'un destin inexorable ait fait entendre un arrêt infaillible, on regarde et on attend comme des hommes qui, croyant à la fatalité, ne feraient rien pour arrêter un incendie, un désastre quelconque.
LA RUSSIE ET L'EUROPE
Une de ces idées obstinément répandues, légèrement acceptées, est celle de l'inévitable et prochaine disparition de l'empire ottoman. Tous les grands empires ont passé, c'est la loi commune; ils naissent, grandissent, développent leurs forces, répandent ce qu'ils ont de puissance civilisatrice, c'est-à-dire législatrice, artistique, industrielle et commerciale, et quand ils ont fait leur œuvre, ils sont devenus vieux et ils meurent par l'épée, conyne ils se sont fondés. L'Iiumanité seule ne meurt jamais.
Telle a été la loi du passé. Toute race fait des conquêtes, brille et, sans s'éteindre, tombe dans l'obscurité, dans l'oubli, qui la suit, et se confond lentement avec les autres races dont elle est entourée. La Turquie a été l'empire le plus vaste qu'aient jamais porté les trois parties du vieux monde dont elle est le centre, sur lesquelles elle s'appuie encore. Cet empire, plus grand que celui des Assyriens, des Mi'des, des Perses, des Romains, allait de la Hongrie à l'Abyssynie, de la mer Caspienne à l'Adriatique, en enveloppant la mer Aoire.
Eu voyant les provinces éloignées du centre se détacher de l'empire, se former en Etats séparés, la Hongrie lui enlever la Transylvanie, les Russes faire sur elle des conquêtes en Euro])e et en Asie, l'acculer vers la Méditerranée, que la Grèce lui dispute, que l'Autriche menace, vers l'Egypte, dont le vice-roi se fait un fief héréditaire, on comprend cette opinion de sa destruction prochaine. Mais la question n'est pas de savoir si l'empire ottoman doit mourir pour obéir à la loi du vieux monde, parce que tous les grands empires qui l'ont précédé sont morts; la question est de savoir si le monde nouveau a intérêt à ce qu'il vive, si la civilisation, qui est la loi nouvelle, la seule, la grande loi de l'humanité mieux comprise, doit désirer qu'il vive, en se transformant, comme tout se transforme, en se rajeunissant dans l'égalité de ses citoyens, pour lui servir de barrière, de rempart, contre la barbarie qui s'avance et la menace.
C'est mettre la raison à la place du destin, la réflexion à la place de la fatalité; c'est substituer la loi nouvelle de l'humanité libre, prévoyante, maîtresse de son sort, à la loi antique de l'humanité esclave, aveugle, obéissant à un commandement qu'elle n'a point entendu, allant devant elle, sans savoir ni oii elle tend, ni qui la mène.
Le zèle religieux de l'Europe chrétienne, stimulé par le souvenir des croisades, irrité de l'impuissance du prosélytisme chrétien sur les populations musulmanes, écbaulïé par la pensée des persécutions que les chrétiens d'Orient enduraient pour leur croyance, a grandement contribué à vulgariser cette idée de la disparition nécessaire et prochaine de l'empire ottoman. Pendant que les hommes sérieux voyaient des causes réelles de dissolution dans l'organisation politique, dans la faiblesse du pouvoir qui ne peut se faire obéir aux extrémités, qui trouve des ennemis ardents, ambitieux, dans ceux qui, investis par lui de commandements importants, devraient lui servir de rempart, il n'a vu ces causes que dans la différence de culte entre la race conquérante et la race conquise.
Au nom du christianisme, appelé, selon le clergé, à détruire et à remplacer les autres cultes sur toute la surface de la terre, le zèle religieux a fait aux nations européennes une loi de la destruction des mahométans ; puis, transigeant avec le principe, non par esprit de tolérance, mais par nécessité, il s'est borné ii demander leur refoulement en Asie. L'intolérance est aveugle ; elle n'a pas considéré s'il y a plus de liens religieux entre la Russie dissidente même dans le ichisrae grec, l'Espagne catholique romaine, l'Allemagne prolestante, qu'entre la Turquie mahométane et les autres nations de l'Europe. Elle avait parlé, il fallait obéir; elle a donc continué par la prédication et les livres la croisade abandonnée depuis longtemps par les armes, heureusement pour l'humanité.
De nos jours, oii le fanatisme religieux a perdu sa puissance, parmi les hommes qui se sont faits les plus ardents propagateurs de cette idée de la destruction nécessaire de l'empire ottoman , les uns n'ont pas vu qu'ils servaient l'ambition de la Russie; les autres, au contraire, sont animés par le désir de faire prédominer l'absolutisme russe sur les principes libéraux de l'Europe par l'extension de la puissance moscovite. Pour eu aussi le nom de la religion n'est qu'un moyen.
Aux yeux de l'Europe occidentale divisée par les cultes, mais non armée pour le triomphe de l'un deux, la question n'est pas religieuse, elle est toute politique. L'armée anglaise se compose d'Irlandais catholiques et d'anglicans; l'armée française, de catholiques, de protestants de toutes les confessions, d'Israélites, de mahométans, et si l'on essayait de passionner les soldats pour le triomphe du culte, ou produirait la plus aflreuse anarchie,
Deux plaies profondes rongent la Turquie : son organisation politique, reste de la féodalité, compliquée de la séparation des habitants en deux castes de conquérants et de vaincus. Des Francs et des Gallo-Romaiiis, divisés encore par la religion. La seconde e>t le voisinage de la Russie, et celle-ci est la plus cruelle, la plus active des deux.
Au coutact pcrpéluvl des deux races les auimosilcs s'ctcJjjncul, les
vieux souvenirs s'effacent; si ces deux races ne se fondent pas en raison de leur religion différente, des droits naissent à l'ombre de la tolérance d'abord, puis sont confirmés par des lois; une vie civile, municipale, s'organise. Mais le voisinage de la Russie ne laisse pas un moment de repos, ne donne pas un jour aux expérimentations tentées par une administration plus bienveillante ou plus éclairée que les précédentes. Chaque fois que les sultans ont voulu, pour modifier, pour améliorer la situation intérieure, employer quelque remède énergique qui imposait des sacrifices et demandait du temps, condition absolue pour tout ce qui touche aux modifications dans les lois, les coutumes et les mœurs, ils se sont trouvés en face d'une guerre avec la Russie. Les czars ont été pour la Turquie comme le tortionnaire chargé de raviver les plaies du patient lorsqu'elles commencent à se fermer, de ne lui laisser aucun moment de repos jusqu'à ce qu'il meure ; et il y a ici cette aggravation que le tourmenteur doit hériter de la victime.
Ds n'ont permis à la Turquie ni réformes intérieures solides, ni réorganisation politique, ni création d'un système financier capable de rendre des services réels, ils l'ont écrasée en la contraignant à l'entretien de ruineuses armées, ils ont souillé avec soin l'anarchie dans les provinces pour faire maudire le gouvernement qu'ils voulaient renverser et remplacer.
Le mal intérieur de la Turquie est le même quia couvert la France, l'Allemagne, les Flandres, de ruines sanglantes, alors que les grands feudataires voulaient se rendre indépendants, transmettre leurs fiefs mobiles en héritage à leur famille. Là, comme ici, le défaut d'unité administrative, l'impuissance du chef supérieur, ont permis aux feudataires de se jouer de la justice, de se livrer aux exactions les plus honteuses, à la tyrannie la plus écrasante. H a fallu à la France une longue suite de rois, plusieurs siècles et une révolution pour changer complètement cette situation ; elle ne l'a pas fait sans luttes terribles, sans danger pour son existence longtemps menacée par les Anglais, les Espagnols et la coalition de l'Europe, et cependant elle s'est sauvée.
H s'est trouvé, au milieu des circonstances les plus graves et les plus difficiles, un homme qui a commencé la lâche pénible de donner à son pays l'unité qui lui manque et dont l'absence est une cause perpétuelle de désordre dans l'empire turc. Fils du sullan Abdul- Hamed-Khan, il avait quatre ans lorsque son père mourut, léguant le trùne, oit un enfant n'aurait pu se maintenir, à son neveu Sélim IlL Le jeune enfant grandit et vécut à peu près captif dans son habitation au milieu des jardins du sérail, se livrant à des études sérieuses sur la politique, l'histoire, la législation, la littérature et la poésie.
Il avait vingt-trois ans lorsque, dans le mois de mai is07, une révolte de janissaires, cette terrible milice héritière des traditions des prétoriens, déposa Sélim , l'enferma près du jeune héritier du trône, et proclama empereur le frère de celui-ci, Mustapha.
Une année s'écoule, un chef bulgare, Baïractar, marche, à la tête de huit mille hommes, sur Constanlinople, y pénètre, renverse 3Iustapha , et établit le captif sur le trône ; c'était Mahmoud H.
A peine a-t-il pris les rênes du gouvernement qu'une insurrection éclate contre lui en faveur de son frère; Baïractar, devenu grand vizir, périt dans son palais incendié. Cependant Jlalimoud triomphe et, obéissant à l'horrible politique de ce temps, fait étrangler Mustapha.
Demeuré seul héritier du trône , sans compétiteur, Mahmoud affermit son pouvoir, reprend quelques provinces perdues, soumet des gouverneurs révoltés contre l'autorité centrale, brise les privilèges des grands feudataires d'Asie, réprime les exactions des fonctionnaires publics, tâche difficile dans un pays oit les abus invétérés sont mis à la place des lois, punit les concussionnaires, régularise l'impôt, réorganise les administrations, réforme son armée qu'il fait instruire par des officiers européens , brise les janissaires, ces maîtres réels des sultans.
Le fanatisme du vieux parti turc s'oppose à toute réforme , à tout progrès, à toute amélioration du sort des classes qui ne suivent pas la loi religieuse de Mahomet; il lutte contre ce fanatisme, maintient et étend les droits des chrétiens de son empire, il accorde à quel(|ucsuns d'entre eux, malgré les murmures et les réclamations, des titres, des dignités, fait inouï jusque-là; il fixe à une somme déterminée l'impôt du karadj, auquel ils sont tenus, et qui avait été une source constante d'exactions.
Au moment oii il commence ses réformes, la Russie lui déclare la guerre et lui arrache le traité de BucUarcsl, que la Irakisou de ses officiers le contraint à signer.
Les guerres du nord et de l'occident de l'Kurope retiennent les armées russes loin de la Turquie, le cabinet de Saint-Pétersbourg s'efl'orce de démembrer l'empire ollouian en poussant les populations grecques h de nouvelles insurrections. La lutte est terrible en Morée, Â'icolas 1" en profite pour faire une nouvelle guerre et dicter le traité d'Akermann. La Turquie succombe et cède devant trois puissances qui foudroient sa flotte. Le czar profile île celle situation pour riiiueuer ses ariuves cuutre Coaslautiuople et enlever les traités d'An-
LA RUSSIE ET L'EDROPE
drinople signes p»r le snlfan le désespoir dans le cœur, des larmes dans les yeux, lindis qu'autour de lui, parmi ses hauts fonctionnaires, des traîtres s'applaudissaient de son liiimiliation, «t que l'on conspi- -rait autour de lui pour rétablir les janissaires.
Le plus puissant, le plus li:.l)ile des leudataires de l'empire, Mibémet-Ali, pacba d'E];ypte, aspire ii l'indépendance; il a conquis la Syrie, if va francliirie mont Taurus et marcher sur Constantinople avec une année puissante en même temps que sa flotte s'ouvrira le Bosphore. L'opinion égarée de l'Europe le pousse, l'cncour.nge ; il rêve de ceindre l'épée du sultan, signe de la puissance souveraine. M.ihnioud ielle les yeux autour de lui, son armée est trop faible, quelques-uns de ses officiers sont vendus au pacha, la plupart des grauds dignitaires condamne ses réformes et ne verrait dans sa chute qu'une punition méritée; c'en est fait de sa puissance, de son trône, lie sa vie peut-être; il ne se trompe pas sur les intentions de la l^u<>ie, il ne compte ni sur son amitié promise ni sur son désintéressc'iicnl, il sait qu'elle viendra prendre une part de ses dépouilles s'il succombe, il trouve habile de tourner contre l'ennemi qui le menace l'autre ennemi qui lui laisse un moment de trêve. A son appel les Russes accourent pour la première fois comme des sauveurs, M(hémet-Ali ne luttera pas contre eux, il repasse le Taurus, et les Russes emportent le traité d'Unkiar-Skélessi, en vertu duquel ils sont les maîtres de la mer Noire (8 juillet 1833).
Six ans s'écoulent. Mahmoud persuadé que ses réformes sauveront seules la Turquie, les poursuit avec ardeur; son armée se reforme, ses finances s'améliorent; mais il a fait un traité de commerce, qu'il entend ap])liqucr à toutes les provinces de l'empire ; il demande l'impôt à iMéhémet-Ali, qui ne veut ni accepter l'un, ni payer l'autre, et réclame l'hérédité de la vice-royauté de l'Egj'pte dans sa famille. La lutte éclate de nouveau, la Russie et l'Angleterre prennent parti pour la Porte, la France encourage le pacha, qu'elle abandonnera dans un revirement de politique (jui sera la dernière chute d'un ministre et l'inauguration de celui qui doit conduire à l'exil la monarchie de juillet. Pendant que les armées se heurtent entre l'Asie et l'Afrique, les colères, les rancunes, les haines du vieux parti, éclatent à Constantinople, et, au milieu de ces complications du dehors et du dedans, le sultan Mahmoud s'endort dans son tombeau, assez .î temps pour ne pas voir les débris de son armée taillée en pièces à la bataille de JVézih par Ibrahini-Pacha, et ne pas connaître la trahison de son amiral, qui livrait la flotte ottomane au vice-roi d'Egypte, croyant entendre sonner l'heure solennelle où il ceindrait l'épée du sultan, où la race arabe remplacerait la race turque sur le trône des Osmanlis.
Le sultan meurt emportant la conviction qu'en opérant ses réformes il a travaillé dans l'intérêt de son pays, recommandant à son fils le choix des hommes qu'il devra employer, disant aux grands dignitaires de l'emiiire qui l'entouraient, et en promenant sur eux ses derniers regards: •< Ma conscience ne me reproche rien, je souhaite que I) ceux qui sont ici en puissent dire autant que moi. >i Reproches poignants d'un mourant convaincu adressés !t ceux qui l'ont trahi ou qui ont arrêté ses réformes suprême ressource d'un empire qui semblait devoir tomber avec lui.
On a vu par quels chocs d'intérêts opposés la Turquie fut sauvée; mais la moit de Mahmoud fut le signal de la réaction contre les réformes; le nouveau sultan n'était qu'un enfant, peut-être peu attaché aux idées de son père, assurément sans force pour les faire triompher, et que les ennemis de tout progrès, les fanatiques appartenant au corps des ulémas, qui voyait avec indignation poindre l'égalité entre les cultes, faisaient de constants efforts pour ramener en arrière. Briser par la main du fils les conquêtes que le père avait faites sur eux était un si beau triomphe!
Quand les traités du 15 juillet IS10 et du 13 juillet 1841 eurent donné de la sécurité au nouveau sultan, eurent garanti quelques années encore d'existence a l'empire attaqué de tant de côtés à la fois, alors commença pour le jeune Abdul-Medjid l'exercice d'une soux-eraineté a laquelle l'abdication, la retraite, l'obscurité, eussent été cent fois préférables.
Pendant qu'eu Europe, en France, on le représentait comme un jeune homme sans force, sans énei^ie, livré h ses femmes, les ambassadeurs des cinq puissances européennes, comme s'ils eussent voulu en effet lui enlever toute énergie, toute force, et le contraindre à se réfugier dans son sérail pour échapper au spectacle de leurs luttes, au bruit de leurs plaintes, les ambassadeurs s'agitaient stérilement autour de lui, ne voulant lui laisser aucune initiative, et faisant pc^er sur lui toute responsabilité. Ils intriguaient auprès des femmes; ils venaient assaillir les ministères pour obtenir la nomination ou le renvoi d'un gouverneur, d'un général d'armée; ils agisiaient dans le divan pour renverser un ministre, pour arracher la nomlD.ition d'un autre, comme s'il se fût agi de faire un empereur d'Allemagne dans la grande assemblée électorale d'Aix-la-Chapelle, ou un pape dans le conclave d'Avignon.
Quant aux réformes, la politique de ^lahmoud l'emportait, il faut rendre cette justice à la France, quand l'ambassadeur français était parvenu à ress.Tisir l'influence , quand l'ambassadeur anglais offrait des avanla;;cs commerciaux ; la politique du vieux parti, de la réac-
tion, triomphait avec l'ambassadeur russe aidé par l'or de l'empereur. Ceux d'Autriche et de Prusse commençaient ce singulier rôle qui consiste à ne se prononcer ni pour ni contre h ne mettre sa main ni dans l'un ni dans l'autre plateau de la balance, comme si l'immobilité, pour les empires comme pour les hommes, n'était pas la mort. Pour les intrigues, les réclamations de palais, de chancelleries, ils n'étaient pas moins ardents que les autres.
Aujourd'hui que ce temps est loin, que d'autres événements ont surgi, toutes les mesures importantes d'alors peuvent servir de guide pour écrire l'histoire diplomatique de cette époque ; elles portent toutes le cachet de ceux qui les inspirèrent. Ces tiraillements (|ue lui imposent les prétentions des cinq puissances qui se disent les protectrices <le la Porte et n'en sont que les oppresseurs, la condamnent à l'impuissance, à la stérilité. Les ambassadeurs prennent parti pour toutes les réclamations, justes ou non; ils s'immiscent dans les affaires intérieures du gouvernement et contrarient son action. Ou dirait des oiseaux de proie acharnés se disputant un homme encore vivant, et il faut aux ministres du sultan une patience, une longanimité dont aucun cabinet en Europe ne serait capable.
Au commencement de 1812, le ministère anglais imagine de nommer un évêque anglican de Jérusalem , M. Alexandre. Il n'y a point d'anglicans à .lérusalem que les touristes qui passent; mais les ouailles viendront à l'évêque , puisque celui-ci ne peut pas aller à elles. M. Alexandre arrive avec sa jeune femme enceinte et ses deux ou trois enfants, et se met à prêcher en plein air, faute d'église. Les Turcs le regardent avec indifférence et le laissent faire; les chrétiens l'entourent, puis bientôt le poursuivent de leurs huées, lui jettent de la boue. Le gouverneur turc averti envoie aussitôt des soldais pour arrêter les perturbateurs, mais il se refuse à donner à l'évêque une garde d'honneur, qu'il demande, et h le reconnaître officiellement.
Immédiatement le consul anglais adresse à son consul général à Beyrouth un rapport accompagné de plaintes très-vives contre le gouverneur; le consul général se bâte il'envoyer le tout par un exprès, le Phénix, à l'ambassade britannique à Constantinople. Sir Stratford-Canniug remet aussitôt à la Porte Ottomane une note en termes très-énergiques, demandant une réparation et la reconnaissance de l'évêque de Jérusalem; le divan s'assemble, délibère, consulte le collège des ulémas, qui se prononce contre la reconnaissance d'un évêque inutile, puisque sa famille seule compose son troupeau; l'ambassadeur insiste , et le divan est obligé de rédiger :i!ic note et de lui signifier officiellement son refus. Il en est réféié au cabinet anglais , heureusement sir Robert Peel était ministr" ''aft'aire du traité de commerce n'était pas terminée, et les chose? "" -citèrent là.
Les Grecs de Morée agitent les provinces turquci v-.^" i.'iCs; le sultan arme et prend des mesures pour étouffer l'insuri-.riion, les ambassadeurs des puissances lui demandent compte de ces armements et- de ces mesures.
Une lutte terrible s'engage en Syrie, dans le gouveinement du Liban, entre les Uruses et les 3Iaronites. Des batailles sont livrées, le sang coule à flots, des atrocités de toutes sortes soi.t commises. Le sultan envoie des troupes commandées par Omer-Pacha, alors général de brigade : celui-ci rétablit la tranquillité. Afin qu'elle ne .soit pas troublée de nouveau dans cette province naguère envahie par le pacha d'Egypte, à peine rentrée sous l'obéissance du sultan, le divan nomme Omer-Pacha gouverneur du Liban. Aussitôt les ambassadeurs de France, d'Angleterre, de Russie, d'Autriche et de Prusse se réunissent, déterrent un traité en vertu duquel ils demandent la destitution d'Omer-Pacha , la nomination d'un prince maronite pour les Maronites, d'un prince druse pour les Druses. Il est évident que cette combinaison, en ce moment de trouble, sera le signal d'une nouvelle lutte; mais cette considération ne les arrête pas : ils envoient au divan les cinq premiers drogmans des ambassades demander si cette nomination est provisoire ou si la Porte a l'intention de continuer à faire exercer les fonctions de gouverneurs par des Turcs au détriment du droit des Maronites et des Druses d'être gouvernés par des nationaux.
Cela se passait le IS février 184Î. Le ministre des slVaires étrangères, auprès duquel les drogmans furent introduits, stupéfait d'une telle démarche, ne voulait pas les introdtiire auprès du grand vizir. " Le sultan, leur disait-il, sera irrité an plus haut degré lorsqu'il )) apprendra que les puissances veulent maintenant se mêler même 11 des affaires intérieures de l'empire. » Cependant le grand vizir, à qui le ministre en référa, reçut les drogmans, qui exposèrent le but de leur visite. Cette affaire donna lieu h de nouvelles clélibéralions, de nouvelles notes. Le sultan maintint son droit, puis, quand In tranquillité fut rétablie, nomma un administrateur druse et un maronlle sous la surveillance du séraskier de Syrie.
Tout à coup, au milieu de ces tiraillements, apparaît en mars 1812 une sorte de mémorandum qui centriste les amis du progrès, remplit de joie les réactionnaires, \'a semer de nouveaux germes de division, de dissolution.
LA RUSSIE ET L'EUROPE
« La Porte Ottomane est lasse du système de soumission aux exi- » gcnces et aux opinions soux'ent rivales des gouvernements euro- )>])("ens, qui n'a été malheureusement poussé que trop loin. 11 est Il temps qu'elle voie par ses propres yeux et gouverne par ses propres » mains. Des réformes ont été inprudemment introduites dans l'em- « pire turc ; ees réformes, opérées par une imitation des coutumes » et des mœurs européennes qui ne peuvent convenir au caractère ni eaux usages des sujets du sultan, ont produit les résultats les plus 1) fàclieux. C'est pourquoi le gouvernement est résolu à porter reu mède à cet état de choses, et il s'appliquera avec soin à rétablir les «anciens usages... Les lois et institutions mahométanes sont remises 11 en vigueur, sauf à y introduire les modifications que les progrès de » la civilisation rendraient nécessaires.
1) La Porte Ottomane veut entretenir avec la Grèce des relations j amicales, mais elle ne fera aucune concession et maintiendra les » mesures de précaution qu'elle a adoptées aussi longtemps que des » questions de politique intérieure ou extérieure ne seront pas réso- » lues La Porte est le meilleur juge de ce qu'exigent sa sécurité et )) sa tranquillité. Elle a le droit de veiller sur l'intégrité de ses fron- ); tièrcs ; elle ne peut donc se soumettre au désir exprimé par les » puissances européennes d'intervenir dans une affaire qui ne con- )j cerne que la politique intérieure, d'autant plus que les puissances » ne tcléreraicut pas une pareille intervention de sa part.
)> ... Les armements de la Porte Ottomane ont pour but d'empê- » cher de nouvelles révoltes dans les provinces grecques par suite » d'intrigues étrangères.
» En ce qui concerne les affaires de Syrie , la Porte Ottomane pré- » tend avoir la main libre pour l'avenir. Plus d'une fois elle a prouvé >> combien elle était disposée à céder aux conseils de ses alliés j mais » elle n'a jamais entendu, en reprenant possession de la Syrie, se » soumettre, pour l'administration de cette province, à une tutelle «étrangère. Tous les cabinets européens savent que la Porte Olto- » manc a accordé à ses sujets chréliens de la Syrie tous les droits, » ax'antages et privilèges compatibles axec sa sécurité personnelle ; » cependant ces cabinets, en traitant dans leurs parlements les affaires » d'Orient, n'ont point ax'oué ce fait. Cela est injuste, car la Porte » Ottomane ne dispose pas des mêmes moyens de publicité que les » autres gouvernements : il arrive ainsi que ses intentions sont mé- » connues et ses actes mal interprétés. »
Les résolutions prises par le sultan étaient à la fois le triomphe du x'icux parti et le triomphe de la politique russe, qui dex'enait prépondérante à Constantinople. Chez toutes les nations, l'introduction de réformes, même les plus sages, les mieux entendues, les mieux appropriées aux intérêts généraux, sont le signal de longues divisions et par conséquent d'afl'aiblissement. Rien de ce qui existe ne veut périr, et autour de tous les abus se groupent des intérêts qui les maintiennent, qui opposent une vive résistance à leur destruction. Peu il peu les réformes prennent le dessus, leurs eficts se produisent, il en résulte pour un empire une force, une vitalité nouxxlles.
Opérer en Turquie une révolution contre les lois promulguées par Mahmoud, c'était briser les nouveaux intérêts créés sous l'empire d'une juste tolérance, c'était ramener les luttes intestines, c'était arrêter le développement national, tuer cette x'italité qui se manifestait, en un mot reconstilucr l'anarchie et l'impuissance. La Russie rêvant l'expulsion des Turcs de l'Europe avait seule intérêt à les réduire à un état de faiblesse qui au jour donné, à l'heure venue ne leur permettrait pas de résistance.
En même temps qu'elle arrachait, à l'aide du vieux parti, ces fatales concessions à Abdul-Medjid , elle entretenait par ses agents l'anarchie en Servie, en Valachie, en Moldavie, en Bulgarie, dans l'Albanie, où le sang coulait à flots.
Quant aux puissances étrangères, les reproches du sultan n'étaient q'if trop fondés. Cette immixtion perpétuelle de la diplomatie euroin'ennc dans les affaires de la Porte Ottomane est dangereuse toui'i'irs, mais elle l'est bien plus encore lorsqu'elle est accompagnée de i«<!tiac«s plus ou moins déguisées, comme cela a eu lieu trop souvf-nt à l'égard de la Turquie, à laquelle on montre la guerre à la suite des conférences.
Il était utile d'entrer dans ces détails pour expliquer les causes de U f.iiblessede la Turquie. .\ujourd'hni, grâce aux réformes intérieures «■••mmcncécs par Mahmoud, poursuivies avec une constance inébranlable an milieu d'incroyables difficultés, de vives O])posilions, malgré li's intrigues des agents russes qui enveloppaient tontes les administr.rtif.n3, réformes que le parti réactionnaire n'a pas pu détruire tout CT»tières on auxquelles Abdul-Mcdjid est prudemment rcvenn, l'empire ■tuvc s'est peu à peu modifié, le commefccs'y est développé; des armées tout à coup mises sur pied, des soldais luttant contre les Iiusses «vec des chances égales, un général révélant sa force par des actions d'un grand éclat, jiar de» plans habilement conçus, audacicusement «■M'rutés, une politique ferme, une diplomniic digne, viennent de l'mdnirt; une profonde sensation en Europe , ont prouve que ce IMiiple turc, si légèrement condamné par l'opinion, se défendra du
moins bravement. Au surplus, la question n'est plus entre lui et le czar, la Turquie est le champ de bataille, les destinées de l'Occident sont l'enjeu; les Français, les Anglais et les Turcs sont aux prises avec l'avant-garde des barbares.