CHAPITRE XVIII
Réorganisation de l'armée françsise. ^^ Rigueurs de l'hiver. — Souffrances des troupes. — Nombreux détails. — Prix des denrées. — Effeetif des hommes vclijes.
Des changements eurent ég.ilement lieu dans l'armée française d'Orient. Klle resta sous le commandement en chef du général Canrolierl ; mais par tiécision impériale du 10 janvier 1 8SS elle fut divisée en deux corps d'armée, confiés : *
Le premier au général Pélissier, commandant la division d'Oran, et gouverneur général de l'Algérie par intérim ;
Le second au générai Bosquet, commandant la \' division de l'infanterie de l'armée d'Orient.
Par la même décision furent nommés :
M. Mayran, général de division, au commandement de la 2^ division d'infanterie de l'armée d'Orient, en remplacement de M. le général Bosquet.
!VI. le général de brigade Beuret, au commandement d'une brigade de la C'' division d'infanterie de l'armée d'Orient, en remplacement de M. le général Mayran.
M. le général de brigade Vergé, au commandement d'une brigade de la 2"-' division d'infanterie, en remplaccuicnt de M. le général Bourbaki, qui rentrait en France pour cause de santé.
M. le général de brigade Niol, au commandement d'une brigade de la 4'' division d'infanterie de l'armée d'Orient , en remplacement de M. le général de Lourmcl, tué à Inkcrmann.
M. le général de division Camon, commandant la division d'Alger, en ce moment à Paris, au commandement de la 3= division d'infanterie de l'armée d'Orient, vacant par suite de la rentrée en France du prince Is'apoléon.
M. le major général de brigade Rivet, chef d'état-niajor général de l'armée d'Afrique, aux fonctions de chef d'état-major du F'' corps de l'armée d'Orient, commandé par le gc'néral de division Pélissier.
M. le général de brigade Trochu, à la disposition de M. le général commandant en chef l'armée d'Orient, aux fondions de chef d'étatmajor du 2'^ corps de cette armée , commandé par le général de division Bosquet.
M. Lebrun , colonel, chef d'élat-major de la division de Constanlinc, aux fonctions de chef d'élat-m;ijor de la 3" division d'infanterie de l'armée d'Orient, en remplacement de M. Nesmes Dcsmarcst, qui reprenait ses fonctions d'aide de camp auprès du prince Napoléon.
Deux décrets en date du 1 7 janvier 1865 conférèrent à M. Ochscn-
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INKERMANN
ben, ex-clief du di'partenicnt militaire en Suisse, le fjrade de rjénéral de brigade au titre (étranger, et le chargèrent d'organiser une seconde légion étrangère sur les bases suivantes :
« Art. \". — Il sera formé une seconde légion étrangère.
» Art. 2. — Cette légion se composera de deux régiments d'infanterie. Le nombre des liafaillons, provisoirement fixe à deux par régiment, pourra être augmenté suivant les besoins.
» Art. 0. — La composition des cadres, dans les deux régiments, sera conforme au tableau annexé au présent décret.
)) Art. 4. — Pour la solde, les masses, l'administration, les services, etc., la 2= légion étrangère sera , comme la 1", assimilée aux troupes de ligne françaises.
« Art. 5. — Les eniplois d'officiers seront confiés en totalité à des officiers étrangers.
» Art. C. — Le recrutement en hommes de troupe s'opérera suivant les conditions déterminées pour la l™ légion étrangère par les art. 4, 5, C, 7 et 8 de l'ordonnance sus-visée du 10 mars 1831.
"Art. 7. — La première formation une fois efi'ectuée , l'avancement aura lieu conformément aux règlements sur la matière.
» Art. s. — Des concessions de terre, soit en Algérie, soit dans les autres colonies françaises, pourront être accordées aux militaires des F'' et 2= légions étrangères qui se seront distingués au service de la France par leur bravoure cl leur bonne conduite. »
Un nouveau contingent de soixante-quinze hommes fut prélevé sur chaque régiment d'infanterie, et des détachements de voltigeurs de de la garde impériale, sous les ordres du général Llrich, s'embarquèrent pour l'Orient à bord des bateaux à vapeur le Ripon, k Milan et le CajfaTelli.
Ces renforts étaient indispensables pour combler les vides que l'hiver faisait dans nos rangs. Le parlement d'Angleterre et le corps législatif de France avaient échangé des témoignages de sympathie et de reconnaissance pour les troupes des deux pays ; et, certes, jamais armées ne méritèrent mieux un tel hommage, car ce fut une résistance héroïque que celle que les alliés opposèrent aux rigueurs d'un climat meurtrier.
L'hiver, au dire des vieillards de Crimée, se présentait dans des conditions extraordinaires. La neige tomba en abondance pendant presque tout le mois de janvier I8jit, et s'amoncela sur le sol ii une profoniieur de deux ou trois pieds. Malgré l'envoi de baraques prêtes à être ajustées, de grosses bottes, de guèlres montantes, de gants de laine, de capotes à capuchon , les soldats souffrirent cruellement ; le bois manqua, les congélations partielles devinrent fréquentes, le nombre des malades s'accrut. Les correspondances françaises et anglaises retracent simultanément ce déplorable état de choses.
Le correspondant du Morniny Herald lui écrit le 5 janx'ier :
« Toute la nuit dernière le froid a été intense , le thermomètre s'est tenu à 14 degrés au-dessous de zéro. Le vent nord-est, qui soufflait avec force à travers le camp, nous glaçait jusqu'aux os, et chassait dans toutes les directions une neige fine et pénétrante. Il est presque impossible de se figurer une scène plus triste. Le sol , durci par la gelée, est coupé de nombreuses fondrières, qui, recouvertes par la neige, deviennent comme autant de pièges oîi l'on tombe ii chaque pas. Marcher au milieu des tourbillons de neigé qui nous aveuglent est diflicile et dangereux ; mais rester dans sa tente c'est chose impossil)Ie, et il n'y faut même pas penser. Le froid ne s'éUiil pas encore fait sentir à ce point, et nous n'avions pas eu ;i en souffrir autant : mais, s'il est permis d'en juger aux apparences, il y a tout lieu de craindre que nous n'ayons ii passer plus d'une nuit pareille. »
La journée du G ne fut guère meilleure. Kous lisons dans la corresiiondanco du Morning-I'osl à cette date :
n Je n'ai jamais éprouvé un froid aussi vif que celui auquel j'ai été exposé sur ces hauteurs cette après-midi. 11 semblait que le vent nous coupât en deux ; ma barbe et mes moustaches se transformaient en glaçons, et je sentais le froid me pénétrer jusque dans l'estomac. Je n'ai jamais eu autant de plaisir à entrer dans une maison qu'à me blottir dans l'espèce de cave creusée ii l'intérieur de ma lente, et où j'ai essayé de me réchauffer au feu de racines que mon domestique commence a avoir quelque peine à alimenter, car la terre gelée et couverte de neige est difficile ii fouiller. »
« IN'ous sommes depuis trois jours ensevelis sous la neige avec dix degrés et demi de froid, dit une lettre écrite par un Français le 8 janvier. Cette rude température agit principalement sur les jeunes soldats récemment arrivés. Les dragons et les hussards, comme toute la cavalerie de France, souffrent beaucoup ici. Cette nuit, les dragons seuls ont perdu vingt-huit chevaux ; les chasseurs d'Afrique , au contraire, en ont à peine perdu atitant depuis qu'ils sont en Crimée. ><
» Le train îles équipages n'a pas cessé de rendre d'énormes services; grâce il lui, les troupes ont toujours été dans l'abondance, ainsi que les chevaux. On peut dire avec vérité que les distributions ont été faites aux hommes et aux chevaux avec autant de régularité qu'il rlicolc militaire à Paris; mais les chex'aux et les mulets de trait sont sur les dents. Ceux des cacolcts se niaintirniient en bon état, parce qu'ils sont moins surchargés de travail; il nous faudra néan-
moins de grands renforts de France en chcx'aux, mulets et voitures, surtout si les armées combinées entreprennent quelque chose de sérieux en rase campagne. »
« C'est en vain, mande un autre Français au Courrier de Marseille, le 13 janxier, que j'ai essayé de vous écrire pendant ces deux derniers jours. Le temps était si froid que je n'osais faire un s?nl mouvement dans mon manteau de peau de mouton , ni remuer mes jambes dans leurs épais fourreaux. Je tâche aujourd'hui de vous tracer quelques lignes, que vous lirez sans doute au coin d'un bon feu et dans un appartement bien clos. Vous ne sauriez imaginer l'étendue de nos souffrances. Figurez-vous une tempête de iieige durant quarante-huit heures et amoncelant sur nos tentes et nos huttes une couche glacée de plusieurs pieds. Puis, sans transition, arrive tout à coup une pluie battante qui entraîne et fond la neige, laissaiU dans nos précaires abris une boue liquide dont nous n'avons aucun moyen de nous garantir.
« RIaJgré tout, le moral de nos soldais est encore au-dessus de ces misères, et ii tout prendre l'état sanitaire n'est pas mauvais en proportion des intempéries qu'ils endurent. L'armée est pleine d'ardeur et de courage ; elle aura tout oublié à l'heure de l'assaut, et l'espoir de trouver de meilleurs cantonnements dans Séhastopol n'entre pas pour peu de chose dans son impatience. Malheureusement les Anglais ne sont pas dans d'aussi bonnes conditions. Leurs soulTranrcs sont bien plus grandes que les nôtres; ils perdent depuis quelques jours des hommes asphyxiés par la vapeur du charbon de bois qu'ils brûlent dans leurs huttes sans avoir le soin de s'aérer convenablement; d'autres sont trouvés morts de froid dans les tranchées. Sur d'autres points des régiments entiers manquent absolument de bois pour faire cuire leurs aliments, qu'ils sont soux'enl contraints de manger crus. C'est de là surtout que provient la débilitalion qui atteint en si grand nombre les soldats anglais. »
A la même date, un officier de Lille, attaché au corps d'armée du général Bosquet, mande à son frère :
'( Je t'écris, mon bon Alfred, environné de tous côtés par la neige. Ce matin, pour me rendre au rapport du général Bosquet, j'entrais dans la neige jusqu'aux genoux. Pour compléter ce petit agrément, un vent du nord soufflait violemment, de sorte que l'on était pelé; du reste, le thermomètre était descendu à neuf degrés au-dessous de zéro. Juge d'après cela, mon cher ami, la position dans laquelle on doit se trouver lorsque votre maison ne se compose que d'une toile. Heureusement, malgré toutes ces misères, je vais bien actuellement, je puis même dire très-bien, car je cours toute la journée, mange, bois cl dors bien. Que peut-on désirer de plus? Il n'en est malheureusement pas de même pour les pauvres jeunes soldats qui ont été envoyés il y a quelques mois dans les régiments en Crimée , ils ne savent pas se retourner; ils restent par ce froid, cette neige, dans l'iuaclion et sans mouvement, et au bout de quelques jours ils ont les pieds gelés. Ainsi, dans une journée, c'élail le 8 de ce mois, j'ax'ais été appelé. à l'ambulance pour construire une baraque provisoire, parce qu'ils n'avaient plus de place pour leurs malades; à peine une travée était-elle ouverte qu'immédiatement on la remplissait de malades. J'en ai vu arriver ainsi soixante-trois ; sur ce nouibre, trentecinq avaient les pieds gelés, nécessitant une amputation soit d'un ou plusieurs doigts, soit du pied entier : c'était navrant à voir.»
« IVous avons du lîégcl , mande le correspondant de la Piv.sse, depuis le matin du 18 janvier, mais pas encore assez complet ]iour nous débarrasser de l'immense quantité de neige que nous avons eue et qui, chassée pat- un vent très-violent, s'est accumulée en beaucoup d'endroits de manière à faire des passages dangereux. Probablement le dégel mettra à nu quelques victimes surprises par le froid cl qui ont jusqu'à présent été introuvables. Dans l'armée française les cas sont rares, parce que nos soldats savent s'obliger réciproquement; mais il n'en sera pas de même des Anglais, dont l'insouciance va souvent jusqu'au point de négliger les plus simples précautions qui pourraient sauver un camarade.
>i Nous avons définitivement pris toutes les positions des Anglais du côté d'Inkcrmaun. La question d'assaut n'est pas en ce momont mise sur le tapis. On ne s'occupe que du mauvais temps. Cependant il serait possible qu'on tentât quelque chose de décisif quand les neiges auront complètement disparu. ."Vx-ec les vents que nous avons les arrix'ages sont difficiles; et comme les transports de la plage aux diiïércnis camps ne se font qu'a dos d'iiomme, l'armée n'est plus aussi abondamment pourvue que par le passé. iUais les difficultés étant patentes, on n'accuse personne et on conserve sa bonne iiiimeiir.
)) Noue avons eu souvent des hommes qui ont eu les pieds gelés, et dans certains cas l'amputation sera indispensable; c'a été là, dans ces derniers temps, la grande maladie de l'armée, et ce sont souvent les engelures qui amènent ce résultat , parce qu'elles empêchent les hommes de mettre leurs bottes, et les forcent de faire à cheval de longues routes qu'ils devraient faire à pied pour se réchauffer. »
Le même correspondant dit dans une lettre particulière : « Le temps nous est favorable. Kous avons bien de la pluie de temps à antre, du froid après une journée de soleil ; mais franchement, après ce que nous avons traversé, nous n'avons pas le droit de nous plaiu-
se
INRERMANN.
lire. Soiif^cz qiic nous sommes restt's, il n'y a pas bini lonjjtcmps, quatre jours sans feu, saiis soupe par consi'qiiiMil : quatre journées de pluie glaci'e, de vent et de bise, quatre longues journées, je vous jure ! u
Un jeune oftieier envoie à sa famille les renseignements que l'on va lire sur la nature et le prix des vivres qu'on peut se procurer au camp :
« Les vivres ne manquent pas : un jour sur cinq nous recevons nne ration de viande fraiclie, qui nous empùchc de nous déi;oriter du lard salé , qu'on nous distribue fréquemment ; chaque jour nous avons une ration de riz, de sucre et de café, cl enfin du biscuit, car le pain devient quelque chose d'extrêmement rare. Quelques corps en ont reçu une ration ; le bataillon n'a pas encore eu cette chance, cl depuis le 5 décembre je n'en ai pas mangé. Quelques marcliands ont suivi le corps expéditionnaire, mais tu ne peux te faire une idée (les prix fabuleux auxquels ils vendent leurs denrées : un pain de deux livres (et on n'en trouve pas comme on veut) , :i fr. 60 c. ou 4 fr.; le fromage, de C à 7 fr. la livre; une paire de chaussettes de colon, 7 ou 8 fr.; une bougie, 2 fr. 50 ; le papier, 20 c. la feuille. »
Une lettre insérée dans le Courrier de Lyon peut être considérée connue le résumé des documents que nous venons de réunir.
« Conslantinople, le 22 janvier.
I) Je pnis x'ous donner des détails positifs sur l'état des armées alliées en Crimée. Leur nombre lolal, y compris les marins débarqués, s'élève actuellement à peine à l,'>0,000 hommes, dont 135,000 devant Sébaslopol et I 2 à 15,000 h Kupaloria. Après les nombreux renforts venus de France, d'Algérie, d'Angleterre, de Gibraltar, de Malte, de Tunis, d'Egypte et de Turquie, cela paraîtrait inexplicable si l'on ne prenait en compte le chilVre malheureusement considérable des morts et celui des évacuations continuelles de malades non-seulement sur les hôpitaux de ('onstantinople et de Scutari, mais directement sur Franci', Malle et l'Anglelerre.
» Les 135,800 hommes du camp devant Sébastopol se répartissent aÏDsi :
Anglais 27,0110
Français 80,n00
Rlarins débarqués appartenant aux flottes C,000
Turcs, Egyptiens, Tunisiens, environ 22.000
Ensemble 135, OOi)
» Mais l'efTcetif des hommes valides est bie^i loin d'atteindre ce cbiflre. Les rigueurs exceptionnelles de la saison, les fatigues inouïes de la tranchée et de grandes privations ont engendré de cruelles maladies qui éclaircissent rapidement les rangs.
» Les Anglais souffrent surtout énormément. Ce que toutes les correspondances des journaux de Londres disent de l'état déplorable oii sont réduits nos pauvres alliés n'a rien d'exagéré ; le tableau désolant que traçait dernièrement le Times de leurs misères n'est que trop vrai.
» Je vous parlais, sans y ajouter foi, d'un bruit qui portail à neuf mille le nombre des malades dans le camp anglais. Eh bien ! il est mainlenant iiositif qu'au 18 janvier, sur les 27,000 hommes de troupes britanniques devant Sébastopol, il n'y en avait pas 13,000 en état de faire le service des tranchées. C'est ce qui explique pourquoi les Français ont été obligés de prendre la garde et de continuer la construction de la plus grande partie des travaux de siège occupés et commencés par les Anglais.
» Quant !i leur cavalerie, elle n'existe plus, et leurs chevaux de trait et de bât ont presque tous péri. ]1 ne leur en reste pas cinquante pour traîner toute leur artillerie et transporter les vivres de Balaklava aux diverses parties de leur vaste camp. Ils sont forcés de venir se grouper autour de leur place de débarquement, sous peine de mourir de faim, cl copeudant nos troupes leur onl fait une roule de près d'une lieue à travers leur camp, et nous leur prêtons chaque jour tous les chevaux du train des équipages et tous les mulets dont cous pouvons disposer; nous avons même plus d'une fois partage nos vivres avec eui. u