‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 62 sur 235 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Chemin de fer do lîalaklava au camp. — Cri de désespoir du Timea. — Motion de M. Roebuck ù la chambre des communes. — Démission de lord John lîusscll. — Ex|ilic<'itions qu'il donne. — Changement de ministère en Angleterre. — Les quarante infirmières. — Miss Nighlirigale — Dons aux armées. — L'»rcbcvéque cl le vin de Bordeaux.

L'administration britannique faisait de louables efforts pour remédier aux misères des troupes : elle avait ordonné l'établissement d'un chemin de fer de Balaklava au camp, et expédié des approvisionnements, des couvertures, des jersey froks, des socques ; mais les débarquements s'efTcctucnt toujours avec lenteur, et les fatales conséquences d'une organisation défeclueu.se se faisaient douloureusement sentir. Les médecins de rhôpital de Scutari annonçaient unanime-

ment que les maladies, la diarrhée, la dvssenterie, ne diminuaient pas dans leurs services , et qu'à peine un tiers des malades serait en état de retourner en Crimée. « L'armée anglaise, s'écriait le Times dans son numéro du 21 janvier, est menacée d'un désastre auquel on trouverait peu de parallèles dans les sombres annales de la guerre... IVotre armée, au commencement de ce mois, comptait au plus quatorze mille baïonnettes.

» L'artillerie et le génie étaient réduits dans les mêmes proportions, et la cavalerie n'existait plus, puisque tout ce qui restait de chevaux était employé au transport des provisions. Les pertes ne peuvent être évaluées à moins de soixante par jour, et les malades à moins de mille par semaine. Celte effrayante proportion entre les malades et les hommes valides doit-elle rester ce qu'elle est? doitelle diminuer ou doit-elle augmenter ? De cette question dépendent la vie et la mort de l'armée anglaise. Eh bien! c'est une ironie de croire qu'il peut y avoir deux réponses à cette question. La proportion des malades ne diminuera pas, elle ne restera point ce qu'elle est ; elle augmentera, et elle ne peut pas ne pas augmenter... Et dans quel état sont les survivants ? Des quatorze mille restants on compte qu'il y en a il peine deux mille bien portants ; en réalité, c'était, au commencement de ce mois, une armée d'hôpital, et l'hiver n'avait pas encore paru... On ne parle plus d'une attaque avant un mois, et il ce moment-là combien resteront de nos cinquante-trois mille hommes ? A moins d'un coup de fortune inespéré, nous allons perdre notre armée, notre seule, notre unique année, l'objet de tant d'orgueil, de tant d'affection et de sollicitude, la terreur de nos ennemis, le boulevard de notre indépendance !... »

La Graiiilc-Bretagne, le parlement s'émurent. M. Roebuck proposa à la chambre des communes, le 2G janvier, une commission d'enquête i)our rechercher quelle était la condition de l'armée devant Sébastopol, et quelle était la conduite de l'administration. « On a reconnu, dit-il, que l'armée était sans nourriture, sans vêtements, sans abri. D'oii vient cet état de choses? De la maux'aise administralioii du gouvernement. Je ne suis pas militaire, et je n'entreprendrai point par conséquent de critiquer l'utilité de l'expédition de la (aimée. Je me contenterai tout simplement de rappeler à la chambre que dans les premiers mois de l'année dernière, nous avons envoy-j une armée telle que nous n'en avions jamais eu auparavant une pareille ; elle se composait de cinquante-quatre mille hommes, et il ne paraît plus y avoir aujourd'hui en Crimée que quatorze mille baïonnelles en état de servir. Qu'a-t-on fait des quarante mille autres hommes?

i> Voulez-vous savoir ce qui a produit la réduction? C'est, selon moi, l'incapacité du département de la guerre, tant au dedans qu'au dehors. »

Lord John Russell, au lieu de combattre cette motion, se démit de ses fonctions de président du conseil, et il expliqua en ces termes les motifs de sa retraite : « Il est évident que l'Iionorable représentant de Shcffield (M: Jlocbuck) n'est point animé de sentiments hostiles contre le gouvernement, et je suppose qu'en faisant sa proposition , il n'a d'autre but que d'arriver à ce que nous voulons tous , à une guerre vigoureuse.

» Le droit d'enquête est un des privilèges les plus précieux de cette chambre, celte chambre a le droit de dicter les mesures qu'elle juge convenables pour donner suite aux hostilités ; mais, en exerçant le droit d'enquête, elle corrige les abus et la mauvaise administration.

» On peut repousser une proposition d'enquête par deux motifs : parce que les abus ne sont pas assez graves pour exiijer une enquête, ou parce qu'on a pris des mesures suffisantes pour y remédier sans que la chambre ait besoin de faire une enquête. Sur le premier point, il est impossible de dire qu'il n'y a pas eu d'abus. (Bruyants applaudissements.)

• Personne ne peut nier le triste état de notre armée devant Sébastojiol : les relations que nous en recevons ne sont pas seulement pénibles, elles sont horribles et fendent le cœur; et je suis assuré que personne ne s'opposerait un instant aux mesures susceptibles d'adoucir ces maux,

1) Je vous déclare que dans cette guerre il y a des choses dont j'ai pris officiellement connaissance et que je ne puis m'expliqucr. L'élat de l'armée est inexplicable pour moi. Si on avait objecté l'an dernier, à l'expédition de Crimée, qu'à sept lieues de la mer et d'un bon port nos troupes manqueraient de nourriture, d'habits et d'abris au point de perdre quatre-vingt-dix ou cent hommes par jour, j'aurais considéré celte prédiction comme bien improbable.

>i Cependant nous connaissons tous la triste réalité des faits, et ce n'est pas en niant l'existence du mal que j'aurais pu espérer de faire rejeter à la chambre la proposition de l'honorable représentant de Sheffield.

>i J'avais en outre ii considérer si j'étais bien en position de ne pas répondre par un non faiblement accentué à la proposition d'exprimer, en termes formels et non équivoques, le désir de voir rejeter la proposition cl de ne pas chercher à en éluder les ternies. Alon devoir, et je crois l'avoir rempli, était d'examiner si j'élais en étal de soutenir la lutte et de m'opposcr vigoureusement à la nomination d'une

INKERMANN

commission d'enquctc. Après rOflcxioii , j'ai pensé que je ne poH\iiis ni'opposer avec vigueur et en conscicuee à l'adopliou de la proposition. i>

La motion de M. Roebuck fut adoptée par 305 voix contre 148. Lord Aberdeen et le duc de Newcastle durent se retirer ; mais lord Jolin RusscU rentra comme ministre des colonies dans un nouveau cabinet dont les autres membres furent le vicomte Palraerston , premier lord de la trésorerie ; le comte Granville, président du conseil ; lord Panmure , minisire de la f;uerre', lord Cornwall-Lewis, chancelier de l'Echiquier ; le comte Clarendon, secrétaire d'Etat des alïaircs étranfjércs; Sidncy Herbert, secrétaire d'Etat de l'intérieur; le duc d'Arjjyle, secrétaire du sceau privé ; M. ^Villiam Molesworth, secrétaire d'Etat des travaux publics. Une nouvelle impulsion fut donnée aux services ; l'enquête ordonnée par la chambre commença, et pendant qu'on se livrait à l'examen du passé le gouverucment s'occupa d'améliorer l'avenir.

La supériorité des femmes sur les soins à donner aux malades et aux blessés est universellement reconnue. Toutefois les An;;lais n'avaient point de sœurs de charité, ils y substituèrent quarante inlirmières choisies dans les hôpitaux de femmes et dont la direction fut confiée i\ miss KiglUiiigale : c'élait la l'ille d'un riche propriétaire d'Emly-Park, près de Southampton , et elle s'était consacrée dès son adolescence au soulagement et à l'éducation des filles pauvres. Cinq rclip,ieuses de la communauté de Bermond-Sey et cinq du couvent de jSorwood se joignirent h la pieuse expédition. Ce corps d'infirmières avait été créé sous l'ancien ministère; mais le nouveau cabinet le compléta et accorda un crédit illimité à ramb:issadcur d'Angleterre à Constantinople, pour subvenir aux dépenses des hôpitaux.

Une commission fut chargée par la reine Victoria d'organiser une caisse patriotique, destinée à secourir les veuves et les orphelins. La bienfaisance publique répondit à cet appel, et des souscriptions s'ouvrirent sur tous les points de la Grande-Bretagne.

La France eut aussi les siennes. Des dons en argent ou en nature, du linge, de la charpie, du tabac, des vins, des comestibles, des objets de pansîuieut furent recueillis par des couiiiés, classés dans les bureaux des intendances des divisions militaires et dirigés sur Constanlinojile. Parmi ces olïrandes, il en est une à laquelle nous croyons devoir une mention spéciale, tant ii cause de la nature du présent qu'en raison de la haute position du donataire. L'archevêque de Bordeaux écrivit à M. Samazcuilh, adjoint du maire de la ville cl trésorier de la commission centrale de la Gironde :

0 Monsieur,

» Les feuilles publiques de Bordeaux m'apportent, au milieu des campagnes que je jiarcours en ce moment, la liste des membres d'une comi;iission organisée pour recueillir des so;i:criptions en faveur des .'.ohials de l'armée d'Orient. C'est une noble pensée de donner une preuve de souvenir ii nos frères combattant au loin pour l'honneur et la sécurité de la patrie, et rien ne me paraît jilus délicat que d'offrir k nos guerriers uu cadeau sous la forme d'élrcnnes du jour de l'an.

)i Mais la commission, qui vous a nommé son trésorier, ne nous parle que des soldats que le fer de l'ennemi n'a pas atteints. Bien des familles de France et d'Angleterre, j'en ai la conviction, sauraient gré aux Bordelais de ne pas oublier les nombreux blessés que renferment les hôpitaux.

11 Veuillez agréez en leur faveur, pour mon offrande personnelle, six cents bouteilles de vin vieux des i;raves de Mérignac. Si , comme je ne saurais en douter, mon exemple rencontre beaucoup d'imitateurs, nous aurons trouvé un moyen efficace de hàler la guérison de tant de braves, impaticnis d'aller rejoindre leurs frères d'armes sous les murs ou, mieux encore, dans l'intérieur de Sébastopol.

» Agréez, monsieur, etc.

» Febdinand cardinal Donnkt, archevêque de Bordeaiur. »

Immédiatement la commission, composée de MM. V. Samazeuilh, G.-B. Scott, N. Johnston, Dufour-Dubergier, Nogiiey, Alfred Léon, Alcidc Cayrou , s'associa ii la généreuse pensée du cardinal Donnet. Elle invita le département de la Gironde à former une souscription en nature, de vins vieux , en caisse autant que possible , destinés à être adressés aux hôpitaux d'Orient pour les besoins des malades et blessés de l'armée alliée.

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