‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 63 sur 235 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Travaux eu siège. — Canonnades. — Marmites, ntgros, patate» et mouchée. — Nombri uses sorties. — Lo sous-lieutenaot Kerdudo. — Lei lasiot. — Un bouton du paletot de Mensthikoff. — Les quatre outardes.

Ces secours et ces encouragements curent un elTet salutaire sur le moral et le physique des troupes, et les soutinrent dans la double bataille qu'elles avaient à livrer.

Le temps était trop mauvais pour qu'on songeât à pousser vigoureusement les travaux, dont les épaulements étaient détruits par des gelées suivies de dégels subits auxquels succédait sans transition un

froid rigoureux. On compléta l'armement des batteries , mais sans les déma.squcr. Laissant dormir leurs canons, les Français ouvrirent partiellement le feu d'une batterie de quarante mortiers. L'artillerie de la place y répondit, comme de coutume, par des salves réitérises. <i Elle se livre, dit le correspondant du Journal du Loiret, a un feu permanent, incroyable. On fera h coup sur des statistiques à cet égard, les chiffres seront curieux à lire. Les projectiles qu'elle envoie sont divisés par les soldats en quatre genres différents : les marmites, qui comprennent les bombes et obus, leur cavité leur mérite ce nom ; les nn/ros ou boulets, à cause de leur couleur; les patates, indiquant les grenades, les biscaiens , la mitraille, qui font en s'éparpillant dans le sol l'eflct d'un semis de pommes de terre; enfin il y a les mouches ou balles, pour le bruit qu'elles font en passant. "

Les sorties étaient aussi fréquentes, conduites avec moins Je mollesse et d'indécision , mais aussi malheureuses que par le passé. Le 5 janvier, quatre cents hommes d'élite, sous le commandement du colonel du régiment de Minsk, tentèrent d'cuclouer les canons des batteries françaises, situées vers le ravin qui conduit à la baie du Sud. Pendant la nuit, cent cinquante volontaires d'avant- garde , choisis dans les équipages de marine, sous les ordres du lieutenant Zawalichine, arrivèrent sur une partie de la parallèle qui formait

Le contre-amiral sir ElraonJ Ljons.

uu T. Là, ils se trompèrent de route, suivirent ù droite au licw de prendre à gauche, cl se jetèrent dans un angle entouré de gardes de tranclu'c. Le 4G'^ de ligne, qui était de garde, quoique nouvcllemeul arrivé, laissa approcher l'ennemi et le reçut par une décharge h bout ]iorlaut. L'arricre-garde russe, composée de soldats d'infanterie, se retira précipitamment sous les murs de la plac, et les assiégésk prenant notre feu pour point de mire, et supposant leurs volontaires à gauche, commencèrent à tirer dessus. Dès lors la confusion et la déroule des malheureux matelots russes fut au comble. Ils laissèrent , en fuyant, six hommes tués dans nos tranchées, sept gravement blessés, et une dizaine hors de nos parallèles, sur la jibicc qui sépare la ville de nos travaux.

Une fusillade plus vive qu'à l'ordinaire troubla le silence de la nuit du " au 8 janvier. Une colonne d'environ quinze cents Russes attaquait les tranchées; mais, comme à Tnkermann, ils commirent la faute de s'engager par masses, dans un espace resserré. Quatre compagnies du ■i(i'' de ligne de garde à la tranchée, attendirent l'ennemi dans une excellente position, en observant un si profond silence que « nous entendions battre nos cœurs , u disait le lendemain un des officiers. Tout à coup ils se ruèrent sur les Russes, et ceux-ci ne pouvant se développer, hors d'état de mettre à profit leur supériorité numérique, furent culbutés au premier choc. Suivant une locution militaire, on n'eut qu'à tirer dans le tas.

Cette affaire fut l'objet d'un rapport ainsi conçu :

« Devant Sébastopol, le tO janvier.

11 Dans la nuit du 7 au 8 de cr mois, nos Irancliécs ont été assaillies par une forte colonne cnnncmic.

lAKEUMAiNN.

" Reçue avec la plus grande vigaciir par quatre compagnies du 46' (!c !'gnc , de yarde dans la tianchéo, cette sortie s'est vu charîjor à la Iiaïoiinetle jusqu'aux lelranclicmcnts qui avaient été son point de dciKirt, lais.--ant des mons sur le terrain et des lilessés entre nos mains.

» Il résulte de leurs déclarations que, depuis deux jours, leur fanatisme était surexcité par la voix de leurs prêtres, qui leur avaient annoncé que rien ne résisterait à leur élan, cl que les mains des soldais HMnçais, glacées par le froid , ne leur permettraient pas de se servir de leurs armes. Le W régiment a donné un éclatant démenti à ces piédicatioiis fanatiques, et je l'en remercie.

» Au nom de l'Empereur, je confère la décoration de la Légion d'honneur au sous-licutcnant Kerdudo (Pierre-Alexandre), qui, tout jeune encore, a montré en cette circonstance l'aplomb cl l'énergie d'un vifux soldat, en ciitrainaDt ses voltigeurs.

j) Je confère la médaille militaire au scrgtut-inajor Jamin (Jean- François-Joseph) , au sergent-major Vrignaud (Léon-Louis), au sergent Diderot (François-Joseph) , au caporal Farges (Pierre) , au voltigeur Viguaud (Philippe), au fusilier Calandraud (Arnaud), au fusilier Gau (Jean), qui se sont particulièrement fait remarquer.

a Au grand quartier général.

» Le général en chef, Camiobert. »

Kerdudo, qui avait déployé autant de résolution que d'intelligencs, ëtait un jeune homme de dix-neuf ans, né en Bretagne, orphelin et chef d'une famille composée de deux frères et de deux sœurs. Le général lui remit la décoration, et le retint .i dîner. iSes collègues du 4C° org.:nisèrcnt en son honneur un haiifjuet , autant que le permettaient hs ressources bornées de Is cantine.

Le même jour une colonne russe franchit la Tchernaïa et tenta de se glisser dans la place en passant au bas des ruines d'Inkermann. L'o|H'r.ilion avait chance de réussir si le temps ne s'était tout à coup ccl;;irci et n'avait dévoilé aux Anglais le plan de l'ennemi. Ils Jesccndireut de leurs hauteurs el prirent en flanc la tête de colonne, qui s'empressa de se retirer en toute hâte par le cbcmiD qu'elle venait de parcourir.

Le i3, entre une et deux heures du m.-ilin, par une nuit sombre, froiJc et par un vent violent, les sentinelles avancées françaises furent tout à coup chassées par une colonne de huit cents à miiJc Russes. Grâce à l'obscurité de 1 1 nuit et au bruit du vent, ces sentinelles furent surprises : on en prit cinq ou six sans résistance; les autres, séparées de la garde de tranchée et poursuivies parles Russes, se réfugièrent vers la batterie.

Les Russes, croyant qu'il» avalent mis en fuite la garde de tranchée, poussèrent leur avantage, et un grand nombre d'entre eux franchirent le parapet sans qu'on leur opposât grande résistance, parce qu'on crut un moiueut que c'étaient les gardes de tranchée qui se retiraicnl.

Jusque-là on n'avait pas échangé de coups de fusil, et ce ne fut que lorsque les Français de la baileric et les Russes se trouvèrent en présence que le combat commença. Les Français tirèrent à six pas sur l'ennemi , et, avant de savoir quel effet leur feu avait fait sur l'ennemi, fondirent sur lui à la baïonnette.

En une minute le plomb et le fer eurent mis cent Russes hors de combat. Ensuite on n'eut ni le temps de charger ni celui de faire feu, et en se battit dans l'obscurité à coups de crosse et de baïonnette.

Les Français se baltaient un contre trois , de sorte que, malgré la vigueur de l'attaque, les Russes se maintenaient; Lnais leur résistance fut courte. Les gardes de tranchée qu'ils avaient laissés derrière eux accoururent au premier signe du combat qui avait lieu dans la batterie, et franchissant le parapet ils touibèreiil sur les Russes.

Cette charge eut un prompt elTet. Plicés entre deux feux , les Russes s'enfuirent dans toutes les directions, poursuivis par nos alliés et Jetant tout ce qui pouvait les embarrasser.

Malgré tout, il en serait resté fort peu si un régiment n'était venu du fort il leur rencontre. Les Français ne pouvant attaquer un ennemi six fois plus nombreux qu'eux, et sous le feu de ses propres canons, battirent en retraite. On leur lança quelques boulets qu'ils rendirent avec usure aussitôt qu'ils reulrcreut dans leur batterie, en démasquant deux de leurs gros canons, qui tirèrent à mitraille au milieu de la colonne russe, qui se retira aussitôt.

Toutes les batteries russes vomirent alors la mitraille sur les tranchées françaises et anglaises, et on leur répondit. Bientôt le feu de l'ennemi se ralentit, parce que nos tirailleurs envoyaient six ou huit balles dans leur embrasure dès que la flamme y paraissait.

Les Français eurent C prisonniers, 31 tués et blessés. L'ennemi laissa 70 ouSO tués ou blessés , 37 prisonniers et plus de 300 fusils. Les Russes ne perdirent pas moins de 150 hommes.

Le 15, vers onze heures du soir, les francs-tireurs signalèrent une nouvelle sortie, oii l'on vit pour la première fois figurer une bande de chasseurs munis de lassos. « ÎVous étions de tranchée, écrit un des officiers préseuls à l'affaire , deux compagnies du 20° léger et deux compagnies du 74°, sous le comuiaudemcnt du couimaudant llomijean. Les travaux s'avancent sur ce point si près de cens des

Russes, la distance est si courte, que les Russes arrivèrent en même temps que l'avis et tombèrent sur nous avec un aplomb et un élan admirables.

" Les officiers étaient en tète. Nous les avons reçus de pied ferme, avec la même politesse, c'est-à-dire à la baïonnette'. En un instant le» rangs furent confondus, et une mêlée furieuse s'engagea. Mais à pareille lutte les Russes ne peuvent lutter avec nos hommes : ils furent culbutés malgré leurs ellorts pour se maintenir sur notre ligue el pour pénétrer dans nos batteries. La mêlée se continua pendant celte retraite, qui fait honneur à leurs officiers, dont trois ont été tués au premier rang.

» Vous remarquerez peut-être que ce récit ressemble bien peu à ce que je vous disais antérieurement des sorties des Russes ; c'est qu'ils ont bien changé depuis que nous les resserrons davantage. Je n'ai rien exagéré dans ce court récit, et tenez pour certain que nous avons eu aiîaire à des adversaires dignes de nous.

1) Du reste, nos perles attestent la gravité de celle aftairc. Comme blessés , nous avons quinze hommes, dont le commandant Romijean et deux officiers. Le commandant vit encore, et c'est miracle , car il a toute la partie supérieure du poumon traversée d'un coup de baïoniictlc. Les Russes ont laissé une trentaine d'hommes dans nos tranchées.

» Les forces des assaillants étaient importantes : une assez forte colonne soutenue par un corps de réserve , dont j'ai à vous cn'.retenlr d'une façon toute particulière.

» Ce corps, composé d'hommes spéciaux, très-agiles, très-adroits, n'était armé que de cordelettes assez fines mais très-solides armées d'un nœud coulant. Arrivés à portée des batteries, et pendant l'affaire, ils lançaient d'une grande dislance sur nos soldats ce lacet, qu'ils savent manœuvrer avec une grande dextérité. Les blessés euxmêmes n'étaient pas à l'abri de celte attaque d'un nouveau genre.

)) On nous a dit que ce procédé de combat était employé dans le Caucase. Fort bien; mais, comme nous ne sommes pas les populations semi-sauvages de la Caucasie, nous n'avons pu nous empêcher de flétrir ce mode barbare , indigne d'une armée européenne.

» Tout dans cette sortie a été singulier. Evideusment elle a été organisée par un homme habile et d'une grande audace. Ces lacets, les armes particulières que portaient les officiers , des épécs longues, droites, à garde de poignard, les clous et marteaux pour l'cnclouage des pièces trouvés dans leurs poches, tout révèle une attaque préparée et conduite par des hommes qui font bon marché de la vie.

>i Un de ces officiers désespéré de ne pouvoir atteindre la crête de l't'paulenieul frappait de grands coups d'épée à travers le gabioiinage el lâchait de blesser nos soldats. L'un d'eux brisa l'épée d'un coup de bêche; puis, sautant par-dessus le parapet, il tomba sur l'officier, qui se défendait avec le tronçon de son épéc, et le tua.

>: Nous n'avons plus eu de doute sur la valeur ou le rang du brave officier qui commandait ce coup de main quand nous avons vu le lendemain matin un parlementaire se présenter avec une lettre du général Osteii-Sacken pour le général Forey. La lettre du général russe exprimait de vifs regrets sur la mort de cet officier trèsdistingué, et priait le commandant du corps de siège de lui remcllre le corps de ce malheureux.

Le général Forey s'est empressé de se rendre à ce désir, el a profité de l'occasion pour remettre aux Russes vingt-six autres corps qui n'étaient pas encore enterrés. Cette étrange livraison s'est faite dans les bâtiments de la Quarantaine entre les mains d'un officier assez original qui parlait bien le français et qui répétait sans cesse : « Quel i> chien de métier on nous fait faire là ! Est-ce que vous n'en finirez )) pas bientôt de nous prendre ? Ça ne doit pas vous amuser plus que

M nous, hfin? » Quel était le sens de ces questions ? Je l'ignore ;

mais je vous les rapporte texluellemeut. «

iVoas trouvons dans une correspondance de Constanliuople, publiée pa.- le Courrier de Lyon, de curieux détails sur la nouvelle troupe des chasseurs au lasso, dont on attribue la création au général Clstcn- Saclcen :

« Isolément ou par petits groupes, ces hommes rampent, à l'instar de nos enfants perdus, jusqu'au pied du revers de la tranchée; ils se dressent soudain cl lancent avec une dextérité extraordinaire le lacet sur les officiers de pii'férciice, et au besoin sur les soldats, puis, au milieu d'une grêle de balles, courent rapidement vers la ville, entraînant leur malheureuse victime à demi étourdie cl si complètement empêtrée qu'elle ne peut faire un mouvement pour se débarrasser ou opposer la moindre résistance. J'ai vu hier au débarquement de malades venant de Crimée un soldat français apjiortant avec lui un laci.t russe dans lequel il a été pris et entraîné l'espace, d'une vingtaine de pas. Heureusement il fut délivré par quelquesuns de ses camarades, qui parvinrent même à s'emparer du Russe qui avait lancé le lacet. Cet homme, à peu près ivre, avait un bidon rempli d'eau-dc-vie; pendant qu'on le menait au général qui commandait cette nuit-là la tranchée, il paraissait fort gai el offrait à boire aux Français, en répétant le molBono, qui décidément devient un mot uuivcrscl : Le» Français, les Anglais, les Turcs, les Grecs, les Arméniens et même les Russes ct les Tarlarcs l'ont I adopté. Le piisounicr, arrivé en présence du général, lui offrit en

INKERMANN

riaul son bidon en rcpcfant Bono. Lorsqu'on eut raconta au général que le Russe avait été fait prisonnici- au moment même où il entraînait un solilal qu'il avait pris clans son lacet, la victime, encore tout étourdie de sa chute et du coup, et soutenue par un camarade, présenta le lacet au général, qui l'examiiui, le passa autour du cou prisonnier, et fit sémillant de vouloir l'étrangler, ce qui parut amuser le pauvre diabk', car il se mit à rire bruyamment, toujours en répétant Bono, et le général de rire aussi. Ce lacet est tout simplement une corde mince, mais très-forte, d'une longueur de quatorze à quinze pieds, et terminée par une grosse balle de plomb.

» Le coup porté par cette balle lorsque le lacet enserre l'homme sur lequel il est lancé est tel, que, suivant le plus ou moins de sensibilité de la partie du corps qu'il frappe, il donne la mort ou fait une blessure grave. Ainsi le soldat qui m'a montré lors de son débarquement ici comme malade le lacet qui avait été sur le point de l'enlever, et qu'il a gardé comme un souvenir, a été si rudement frappé il la poitrine que la bretelle de son sac qui a paré le coup a été presque coupée. »

Presque chaque jour des parlementaires étaient envoyés à Sébastopol pour donner aux prisonniers les lettres qui leur arrivaient d'Occident. Avant d'être remises aux destinataires, elles étaient ouvertes à l'état-major de la place. Une d'elles , écrite par une jeune dame anglaise à un de ses compatriotes, tomba le 17 janvier entre les mains du prince Menschikoff , qui lut avec étonnement ce passage : tt Quand vous aurez fait Menschikoff prisonnier, j'espère bien que vous m'enverrez un bouton de son fameux paletot ; je vous promets d'en faire une relique. »

Le prince sourit, coupa immédiatement un de ses iioutons et le remit au park mentairc chargé de transférer les réponses : — P.Ionsicur, dit-il, veuillez expédier ce bouton à la personne qui a écrit cette lettre. Je ne peux pas être pris de sitôt; mais, pour ne pas faire attendre à une jeune dame une chose aussi simple, je lui envoie très-voloiitier» par avance ce qu'elle paraît désirer si fort.

Généralement, quand ils n'avaient pas les armes à la main, les Russes affectaient dans leurs relations avec leurs adversaires une courtoisie qu'on n'aurait pas attendue d'eux.

Une bande d'outardes volait au-dessus des tranchées : les Français et les Russes tirent dessus i< l'envi, et quatre outardes tonibcnt entre les fortifications russes et les tranchées françaises; mais personne n'osait aller jamasser le gibier. Un capitaine russe s'ayaucc, lire de sa poche un mouchoir blanc et l'agite pour annoncer (ju'ij récianie un armistice. Il marche résoliiment vers les quatre aiilerdes, en prend deuj, qu'il va présenter aux Français, puis, après Ips aynir salués, il revient ramasser les deux autres oiseaux et les emporte dans Séhastopol aux applaudissements des ennemis.

Page 1