CHAPITRE XXI
Force des armées à la fin de janvier 1 853. — Sortie du 20 janvier. — Le c»H)ounc-t. — Combat du 1" février.
Vers la fin de janvier les Russes reçurent des renforts, çt Içs deux grands-ducs, qui avaient fait si rudement leur apprentissage u Inkermann, reprirent la route de Séhastopol. La garnison de la place se conspoiait alors de trente mille hommes. Une armée de soivanîe-dix mille hommes occupait de fortes positions li l'est et au nord du camp anglo-français, et avait des divisions détachées aux environs de Batchi-Seraï et de Simphéropol.
Un corps de vingt-cinq h trente mille hommes était retranché dans les positions de l'Aima, et cinquante mille hommes, campés il l'entrée de l'isthme de Pérékop, gardaient les conimunicalions du prince Menschikoff avec la Russie. L'arrivée successive de uonvclks troupes avait porté l'eflcctif de l'armée française à plus de soixante mille hommes. Quant ii l'armée anglaise, composée de •!4,9i8 lioinmcj, elle eu avait .'),173 ii l'hôpital du camp, li',3i4 ii l'Iiôpital de Scntari, 1,498 en service spécial, et 134 prisonniers de guerre, ce qui réduisait le total des liuinmes présents ii 34,1!J4.
Les Russes avaient l'avantage du non-.bre; ils avaient aussi celui d'être dans une contrée dont ils connaissaient toutes les ressources, et la neige même leur avait ouvert une voie de communication qui leur était familière. Suivant les règlements, chaque régiment rus,se devait être suivi de convois de cent quatre-vingt a deux cents bœuls, et chiiquc soldat recevoir trois livres de pain et une livre de viande par jour. On peut affirmer que pendant l'Iiiver 1854-65 ces distrilnitions ne se firent pas régulièrement; mais, en somme, J'enncmi fut moins exposé aux privations que les alliés, et souilrit moins d'une température à laquelle il était habitué. Il était donc dans les conditions les plus favorables au succès d'une graiicjc et décisive entreprise; néanmoins, soit par incapacité, soit par système, il demeura presque dans l'inaction, se contentant d'escarmoLicher et de harceler les alliés par de constantes sorties où il avait constamment le (jcv.nus.
Daii.s la nuit du 19 au 20 janvier les Russes assaillirent les par^l- I 1 s françaises sur deux points différculs. A la gauclip, l'cITort fut
reçu par le 2' bataillon du 2=' régiment de la légion étrangère, vigoureusement commandé par la chef de bataillon l'Hériller. A la droite, le 2'^ bataillon du iG" régiment de ligne refoula au loin les agresseurs. Ils laissèrent sur le terrain vingt-deux morts et quelques l)!cssés, parmi lesquels trois officiers. La plupart de leurs blessés purent regagner la place. Du côté des Français, en compta sept hommes tués et trente-deux blessés, Un sous-lieutenant, M. des Ecols, s'étant lai.ssé emporter trop loin avec dix grenadiers à la poursuite des Russes, fut surpris par un retour offensif, entouré par des forces supérieures et fait prisonnier avec les hommes qu'il commandait.
Le lendemain un parlemen'vaire vint réclamer le corps du prince Poipoff, un des trois officiers russes tués dans la nuit. Il fut impossible de déférer h sa demande, la capote que portaient les officiers n'ayant pas permis de les distinguer des soldats. Tous avaient été enterrés de grand matin.
Le parlementaire donna de bonnes nouvelles de M. des Ecots, ainsi que de q'^elques officiers du 42" et du 2G° tombés antérieurement au pouvoir de l'ennemi.
Une petite lutte souterraine eut lieu le 30 janvier. En ereusîint un puits d'absorption pour les eaux qui encombrent les tranchées on avait découvert nue coucbe d'argile glaiseuse entre deux bancs de roche, et le génie avait pensé qu'il pourrait profiter de cette circonstance pour pousser ses travaux en avant h couvert; sauf à élablir un fourneau et à faire sauter une portion de terrain, lorsque l'on serait arrivé sous nu point convenable pour dresser une batterie.
Deux mineurs du génie français creusèrent un boyau; mais, le 30 janvier, l'ennemi découvrit ce travail, et pratiqua une conlrc-miue dans l'intention de leur donner le cainouflel : c'est-ii-dire de diriger contre eux une explosion de nature ii les asphyxier ou à les engloutir. Quand il se crut à portée, il ht jouer le taraud dans le sens où il entendait le bruit, chargea son fourneau et y rail le feu. Au bruit de l'explosion trois mineurs français accoururent. Mais comme ils ne revenaient pas, un jeune officier du génie, iVl, Mangin, se traîna dans le boyau et arriva aux mineurs qui y étaient entrés les derniers. Ils avaient perdu connaissance, asphyxiés par la fumée. Il parvint a|nès de pénibles efforts à les ramener à l'air, et de prompts secours leur rendirent la vie.
Les deux premiers mineurs étaient morts.
Une sortie de quinze cents hommes fut dirigée le 1^'' février, après minuit, contre 1.1 troisième par.illèle française, où l'on achevait i'élahlisseincnt d'une pl.ace d'armes, Un bruit sourd trahit l'approche des Russes. Deux compsgnies du 18' de ligne franchirent les parapets et tpatiièrent i| la baïonnette siir le détachement que commandait le liei4tenant de vais.seau iJiinleff. Les Russes battirent en retraite mais eu se défendant jusque sur leurs travaux ; cl il fallut tout l'élan de l'infanterie française pour les forcer à rentrer dans leurs lignes. Les détails de celte eliaude affaire sont consignés dans l'ordre général cidessous :
» J'ai encore des fcjieitations h adresser au corps de siège, dent plusieurs dctaeheiiienls ont monlré la plus remarquable énergie en repoussant et rejetant dans la place une colonne russe considérable, qui est venue attaquer dans la nuit du 31 jaiivier au l" février la droite de nos travaux.
)) Le principal effort de l'ennemi a été soutenu par la compagnie d'éelaircurs volontaires d'élite du 7° de ligne (voltigeurs du !"■ !)ataillon), les 2' et 3" compagnies du l""" bataillon du 4Î'^, les détac';cments de travailleurs des 21°, 30", 74" de li^ine, 9° bataillon de chasseurs il pied, et par un détachement du génie (4" compagnie, 2° bataillon, 3= régiment).
" Ocux charges à la baïonnette ont été faites successivement par le 42", que je félicjte tQut particulièremi^nt de la vigueur qu'il a déployée dan^ l'action, et que se plaisent ii signaler le colonel .Scncier, commandant les attaques de droite, et le général de Failly, de tranchée. Au nsilieu d'eux se faisaient distinguer lo chef de bataillon du génie Sarlat, intrépide soldat autant qu'ingénieur distingué, dont nous ayons à déplorer la pcrlp, et auquel je donnerai de légitimes regrets; if; isapilainc du génie Fourcade, grièveiuiint blessé; le capitaine du 42^, Réniy, mort de ses blessures; le lieutenant Wagner, du niûinc rcgjnient; le capitaine Rousseau, de la 2" compajjuL: d'éelaircurs volontaires d'élite; le lieutenant Wuillemot, de la nièiue conip,ign(p. Il
Nous ignorons le philTrc exact de la perla d^s Français. Une méprise, dont le rapport ne fait pas uicution, et dont on a d'ailleurs exagéré l'imporliince, faillit augmeuter le nombra des morts et des blessés. Suivant 'a f'ressi> d'Orient, « les renforts, parmi lesquels une compagnie du 42", envoyés pour soutenir les troupes engagées, en- Içfiiiitn des soldats qui s'avançaient vers eux dans l'obscurité, et ne s'imaginaut pas que Itis nô(r<^s su fassent avancés si loin, ouvrirent le feucoutre leura caniaïaiitis, Ileufeusemcnt ceux-ci se nr«;nt proinptcmcnt rcconauilre. »
Le corrcspouJanl de la Presse de Paris raconte ainsi ce triste incident: «Nos troupes parvinrent tout près des contre-forts d'un bastion où les Russes se renternièrent. Immédiatement, un feu trèsénergique partit de la place et ne permit pas aux deux compagnies de rester plus longtemps ii une aussi grande distance du camp; elles
INKERMAi\>'.
regagnèrent nos tranchccs en franchissant les lignes de l'artillerie ennemie.
"Les tleu\ coni|iagnics s'avançaient dans robscurite, rapportant nueliines blessés, quand plusicnis balles parties des rclranclienients français viennent frapper plusieurs d'entre eux. Par nue méprise afl'reuse, les compagnies envoyées en renfort pour appuyer celles du 18' et du 4 2" ignoraient la direction qu'elles avaient prise et ne se doutaient pas que leurs camarades se fussent avancés si audacieusenu-nl jusqu'aux travaux de l'ennemi; parmi ces renforts se trouvait une compagnie du 42" : c'est alïreux à penser.
M Ceux-ci, entendant le bruit de pas venant de la place, crurent avoir affaire avec les Russes et accueillirent les arrivants par un feu de niousqucterie très-violent. Bientôt les cris de leurs mallieureux frères d'armes leur firent comprendre l'erreur; mais plusieurs d'entre eux étaient tomliés sous des halles françaises. Les deux corps se sont rejoints; il y a eu là des scènes déchirantes. «
AL tjarlat venait d'être promu au grade de chef de bataillon. Ses ohsL(|ues furent célébrées le 3 février devant une nombreuse afllucnce dofliciers de toutes armes. Le deuil était conduit par le général de
6 degrés au-dessus de 0, et h onze heures du soir le thermomètre est tombé a 2° au-dessous avec une neige humide, et le 3 il est descendu à G" avec une cliasse-neige épouvantable et un très-tort vent du nord. 11. er, lunireusement, le temps s'est amélioré, et, qiioi(|u'il fasse trèsfiold, il y a un rayon de soleil, et l'on fait de son mieux pour supporter tout ce que le bon Uicu nous envoie. » Le 13, quand les Russes prirent position sur le versant qui domine la vallée de Tchernaïa, le vent renversait leurs tentes à mesure qu'ils eherchaient à les dresser. Un hôte des forêts glacées, un animal considéré eouime une sorte de personnification de la Russie et de l'hiver, parut même aux environs du camp des alliés , si l'on doit en croire un correspondant qui écrivait au Murninti-Ilcrald le IG février: c U est positif qu'un soldat qui puisait de l'eau près du camp a été attaqué par un ours ! Ce soldat, qui était d'un régiment de ligne français , a été gtièvement déchiré et a eu le bras droit fracturé en luttant contre la bête furieuse. Si plusieurs de nos soldats, attirés par les cris du Français, n'étaient pas accourus aussitôt, il est probable qu'il aurait succombé. »
On prête ce propos au prince MenschikolT : • Décembre, janvier et
Départ de l'escadre d'Achmet-Pacha pour Varna.
brigade Bizot et le général de division du génie Niel, aide de camp de l'empereur, tjuand l'abbé ProfiUet, aumônier de l'ambulance de la tranchée, eut dit les dernières prières de l'Kglisc , le général Niel rappela dans une allocution touchante l'instruction, le courage, le dévouement de l'officier supérieur que l'armée venait de perdre; mais il félicita les soldats de développer, dans une guerre aussi difficile, les (|ualités militaires qui assurent la victoire aux nations. Les amis du commandant Sarlat tirent mettre une pierre et une croix sur sa tombe, qui fut placée à côté de celle d'un autre officier du génie, M. Brissaud, tué dans un précédent combat.
Dans les premiers jours de février, les sorties russes devinrent moins fréquentes; mais leur armée extérieure, qui depuis longtemps ne donnait pas signe d'existence aux assiégeants de Sébastopol, reparut dans les environs de Bahiklava et vint faire face aux murs de circonvallation qui environnaient le plateau de Cliersonèsc. Sa présence n'empêcha pas les Anglais de poursuivre les travaux de leur chemin de fer avec le concours de huit cents Croates enrôlés à Conslantinople. On planta aussi sur la même ligne les poteaux d'un télégraphe élecli'ique, destiné h ratl;icher le quartier général à ISalaklava, IJc la, un fil de quatre cent milles de long, gros comme une barre de fer, et protégé par une enveloppe de guita-perclia , devait rejoindre la ligne de \ ania à Ijucliarcst.
La température, qui avait un moment paru s'améliorer, redevint froide et Uuniiile. « Les violentes transitions de ce climat, écrit le correspondant du Constituliunnel, sont toujours une grande source de souffrances pour nos soldats. Le 2 février à midi nous avion; 6 à
février sont trois grands généraux ; si les alliés leur résistent, ils sont capables de résister à tout. » D'après cette hypothèse Anglais cl Français seraient invincibles , car ils firent intiépideinent face aux trois auxiliaires du czar. Dans les lettres que nous avons citées, dans celles que nous avons eues sous les yeux sans pouvoir les citer , il règne parfois de la tristesse, mais jamais du découiageiiieni. L'âme réagit contre les douleurs physiques ; elle reste ferme quand les membres grelottent; elle n'est pas atteinte par la lassitude du corps. On voit même dans la correspondance des Français, malgré les dangers, les fatigues et les privations , s'épanouir par bouiïécs cette humeur joviale, cet esprit gouailleur, qui sont l'apanage de la nation. IS'ous en donnerons pour ])reuve des fragments d'une lettre adressée par un officier au rédacteur en chef du Journal du Loiret:
(I Au moment de notre arrivée en Crimée, la partie que nous occupons actuellement était comme un charmant Edcn ; des paysagss accidentés où jouaient la verdure et la lumière; peu de champs cultivés, mais à chaque pas de gracieuses maisons enfouies comme des nids d'oiseau dans d'épais fourrés où tout était ombre et mystère; des eaux vives qui gazouillaient gaiement entre leurs vertes rives, et, pour réunir tous ces détails entre eux , d'immenses vignes avec leurs gros raisins et semées d'arbres chargés de fruits! Hélas! la guerre a bien changé ce paradis! Aujourd'liui les maisons sont rasées, les arbres abattus, les vignes arrachées; la verdure est partie avec les beaux jours ; les ruisseaux, piétines par les chevaux, coulent sans transparence entre des bords dévastés, et les collines verdoyantes sont devenues de laids rochers pelés. Bref, nous sommes dans uc
liNRERMANN.
désert ix'couvcrt seulcineiit do deux ou trois pieds de macadam! Sic tratisil... Et ne croyez pas que j'aie rien exaijéré pour le plaisir d'un contraste ; tout était aussi gracieux que je vous le peins, et tout est devenu aussi laid. La dure nécessité présidait à cette destruction.
u INous vivons dans un immense triangle ayant pour base une route que nous avons faite et qui ira de Kamiesch à Balaklava en passant par les deux grands quartiers généraux ; il a pour sommet Sébastopol et Inkermanu. L'armée de siège est campée sur plusieurs lignes parallèles à la route, l'armée d'occupation s'étend sur le côté qui va de Balaklava à Inkermanu Le troisième côté, c'est la mer.
1) A deux kilomètres environ avant d'arriver à Sébastopol , les camps cessent. Le plus avancé est celui des volontaires ; il se trouve outre le clocheton du quartier général de la tranchée et l'ambulance de la tranchée, au penchant d'un pttit ravin qui termine une plaine assez étendue sur laquelle eonimcucent nos attaques.
des oignons. Puis vient le second appel, en armes, oii les officiers pissent un semblant de revue à des ell'ets qui ont subi un semblant de nettoyage. Sauf les armes , qui sont soignées religieusement et avec amour, la tcuud, vous le concevez, n'est pas brillante. Ensuite recommeucent les corvées comme le matin. A quatre heures, nouvel appel et uouvelle soupe ideulique à la première. Enftn, après cette sou])e, les hommes sont libres, s'ils ne sont ni de garde ni de travail, c'esl-ii dire à peu près un jour sur deux. Ils prennent alors un second ciifé et se couchent en attendant l'appel de sept heures du soir, après lequel ils s'eudoiaicut de ce sommeil de laboureur , vanté par les poêles.
11 La vie des officiers, tout en côtoyant de très-près celle des soldats sous l'jurs ordres, se rapproche pourtant assez de la vie commune. La toilette seulement est inverse de celle de France; comme on couclic à peu près habillé , au réveil ou se déshabille. Presque
» Pour visiter nos travaux, il y a des périls. Le feu de la place est dirigé constamment sur nos batteries, et, quand on y passe, il faut avoir l'œil vif. Mais avec de l'adresse ou s'en tire; le danger le plus sérieux est de s'égarer. Les boyaux, les tranchées, les places d'armes, tout cela s'enchevêtre singulièrement. Jetez un éeheveau de lil trèsembrouille sur une feuille de papier, et vous en aurez une idée trèsexacte.
» Le matin, au petit jour, qu'il vente ou qu'il neige, la dianc éveille les soldats aux sons de la musique militaire. Les artistes transis massacrent- lestement les plus joyeux airs d'opéra, et, en atleiidaiit l'appel du matin, tous vont prendre le café réglementaire, café que connaissait sans doute madame de Sévigné quand elle annonçait sa ilécadence prochaine. Au reste, même pour celui-Iii, elle s'est "trompée , car les hommes le tiennent en fort grande estime. Après cet appel commencent les corvées du matin aussi nombreuses que variées, tl les bataillons de garde de tranchée mangent la soupe et |)arlent pour leurs postes. Sers dix heures, tout lu monde est de nouveau réuni au camp: c'est l'heure de la soupe, une pâtée de riz graissée avec un morceau de lard. Parfois ou y ajoute d'autres légumes ou
personne ne se rase, et les barbes en pleine floraison changent singulièrement les physionomies. Dois-je vous dire que je conserve les antiques usages? Tois fois par semaine je inc fais raser avec tous les soins et les ralliuements que je mettais au beau temps des brillantes soirées d'Orléans. Ou me raille bien un peu, on me demande pour qui ces frais, hélas!... mais je laisse dire, je trouve que c'est une heure de civilisation de plus.
)) Notre table n'est pas très-recherehte, le fonds en est aussi le riz et le lard , on y ajoute un peu de variété par des légumes , et a la moindre occasion par des conserves anglaises aussi bonnes que chères; elles sont très-bonnes. Le luxe n'est pas dans le service, le fer battu brille sur toutes les tables. Le général en chef y substitue la vaisselle plate et dans la première division (pielques déhris de la porcelaine WoronzolT trouvées il Delbcck. Le seul luxe est dans les vins très-variés, et possédant les deux qualités des conserves : Uon et cher.
» Dans l'après-midi, quand on est libre, on se visite dans le camp ou d'un camp ii l'autre, surtout au siège, oii les régiments sont trèsrapprochés. On colporte les nouvelles du jour, les aventures de la
INKERMANN
nuit, les anecdotes plaisantes ou st^rieuscs , tous les petits cancans qui naissent ici comme partout, ou bien on monte quelques heures à cheval, ou encore, comme je fais en ce moment, on l'crit. (11 l'ait cependant bien beau par hasard.) L'heure du dîner arrive tout doucement, et la journée s'achève en petites réunions, où la partie de whist alterne avec 1rs discussions les plus transcendantes sur la guerre ou la conduite de rAllcmaync. Dieu nie pardonne, c'est une vie charmante , et je ne me croyais pas si heureux!
• Faut-il vous donner le revers de la médaille , vous décrire le départ pour la tranchée par une nuit noire comme de l'encre, le voyai^e dans les boyaux, où l'on s'enfonce jusqu'aux i;onoux dans une bouc' pélrie jiar un million de pieds par jour, l'arrivée aux embuscades, cl l'iiislallalion à découvert, au hasard des coups de fusil russes qui ])i(iiicnt la nuit d'étoiles, ou du ronflement des éclats de bombes lancées par série, une seule étant d'un cfl'et nul, et pour brocher sur le tout , la pluie et la neige alternant comme les vers des idylles? Bah! ce sombre tableau a été essayé assez souvent, je préfère m'en tenir au premier.
K Vous avez souvent parlé, dans le Journal du Loiret, des chats des zouaves : ces chats ne sont pas tout à fait aussi nombreux que vous senihlez le croire. (^)uant à moi, ce que j'ai surtout remarqué, c'est un singe au I''' zouaves, et qui a bien son originalité. Son maître fut tué il Aima, et il le pleura longtemps ; mais la douleur s'clTaeo, mùmu dans le monde des singes; aujourd'hui il suit partout en serrc-lile la com|agnie qui le soigna dans sa douleur, non passibus wquis quelquefois; mais alors il a bientôt fait de grimper sur un sac.
)) I.c courrier qui a suivi celui de votre lettre m'a apporté vos Revues de Paris. Elles seront mes élrennes à l'armée d'Orient, et je les garde. Hien ne pouvait me faire plus de plaisir: c'était ma lecture favorite dans un temps où je ne lisais pas pour moi seul; je me rappelle même avoir vu à cette époque des lettres sur tv Nil, j'avoue que je passais en feuilletant rapidement. Je vais réparer mon tort.
)) Je vous écris ces dernières lignes le soir, il est près de minuit; c'est scandaleusement tard au camp. J'entends le feu de la tour MalakolV, qui se défend de son mieux; inai à prendrel disent les troupiers, et cependant elle va être prise.
» l,e 27^ fait toujours partie du corps d'armée commandé par le général Bosquet, qui a mission de garder les lignes-contre les efforts des Russes extérieurs. Je crois qu'il y aura bientôt un grand coup do collier i donner de ce côté.
i> Bonsoir, mon cher monsieur. Je vous serre la main bien cordialement à vous et à tous mes amis à Orléans... »