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CHAPITRE XXII

Provinces danubiennes. — Les Autrichiens et les Turcs. — Restauration des hospodars. — Omer-Pacha est appelé en Crimée.

Dans les événements qui précèdent, les alliés jouent presque seuls un rôle. Les Turcs sont effacé»; ils ne figurent qu'incidemment, moins pour combattre que pour contribuer au débarquement et au transport des provisions. Une plus digne tâche leur était réservée. Les yeux jusqu'à ce jour exclusivement fixés sur Sébastopol allaient se tourner vers Eupatoria, et Omcr-Paclia, dont on oubliait les services, s'apprêtait à se rappeler au souvenir de l'Europe.-

Depuis l'entrée des troupes autrichiennes dans les Principautés , il s'était moins occupé de guerre que d'administration. En commençant trop tardivement peut-être l'expédition de Crimée , les alliés avaient compté sur son concours; mais la diversion qu'ils se promettaient fut entravée par les circonstances.

Quand les Busses eurent évacué la Valaehie, douze mille hommes de troupes autrichiennes vinrent occuper Bueharest; elles avaient pour chef un Roumain, le feld-niaréchal-liculenanl comte Coroniiii , nommé gouverneur militaire de la Grandc-Valachie. Il fut reçu, le 7 septembre 1854, aux portes de la ville, par Omer-1'acha , accompai,né du prince Cantacu/.ène, président du conseil d'administration provisoire, qu'avait nommé le commissaire civil ottoman, Dcrvisch- Pacha. Une brigade turque et deux bataillons valaques étaient échelonnés sur la route de Bajora a Bueharest. Pendant qu'Omer-Pacha passait sur le front des troupes autrichiennes, une batterie turque tirait les saints d'usage, et les corps de musique turcs jouaient l'hymne national autrichien. Les brigades autrichiennes se composaient de quatre bataillons de V Archiduc-Siyisii.ond , de trois bataillons du Grand-duc- Cunstanlin et de deux bataillons du régiment frontière; en outre, de deux divisions de uhlans de l'archiduc (Charles, de deux batteries dout l'une de fuséens, d'un train de ponts et d'équipages , et de munitions. Omcr-Pacha accompagna ensuite le comte Corooini le long du front des troupes turques et valaques, tandis que l'artillerie autrichienne saluait de son côté.

Le spectacle de cette entrée avait attiré une foule nombreuse, mais qui ne manifesta pas l'enthousiasme avec lequel elle avait accueilli précédemment les troupes ottomanes.

Des dissidences éclatèrent dirs le lendemain. Omer-Pacha voulait congédier les functionnaircs qui avaient servi les Russes cl s'opposer jlil retour de l'hospodar. Le prince Barbo-Déiné(nus-Stirbev;ivait pillé

le trésor, refusé de se suiimettre, en quittant la Valacliie, aux ordres formels de son suzerain le sultan , et conservé pendant huit mois le pouvoir sous les Russes. Les Autrichiens demandèrent son rappel, et l'obtinrent de la Sublime Porte; ils auraient même préparé une entrée triomphale, si Mussar-Pacha, commandant ottoman de la place, n'avait écrit au préfet de police : « Vu les accusations graves et oftieielles qui pèsent sur le prince Stirbey, vu la liaine'ik- la majorité des habitants nolahlcs de la ville, vu surtout les circonstances au milieu desquelles s'.ieeomplit le retour du prince, j'ai cru devoir me conformer à l'opinion publique en vous ordonnanl, immsieur le préfet, d'empêcher qu'on élève des arcs de triomphe, qu'on lise des adresses ou autres discours, enfin qu'aucune manifestation inconvenante irrite le peuple et fasse naître le désordre. »

Le prince reiilra le 6 octobre IS5) , et, suivant l'invariable usage des souverains restaurés, il promit aux habitants, en les assurant de son amour paternel, de « faire eu sorte que tout le monde fût heureux. ))

De même que la Valaehie, la Moldavie fut évacuée par les Russes. Ils avaient brutalement incorporé dans leurs rangs la milice valaquc. Sur l'ordre du général OstenSackcn, les soldats de la milice moldave furent consignés, et on leur fit savoir au nom du czar qu'ils devaient suivre l'urmée. Ils s'y refusèrent; et le capitaine Philippesco, portant la parole au nom de ses camarades, déclara que leur serment leur défendait do servir la Russie, Pour tonte réponse on l'arrêta, et quelques jours après une voiture environnée de gendannos le conduisait il Skouléni. Il était condamné ii passer quatre ans en Sibérie et ii servir le reste de sa vie dans l'armée du Caucase.

Au mois de novembre l'cunemi avait complètement abandonné le territoire moldave. Les Cosaques du Don et les volontaires grecs qui rôdaient encore dans la Dobrulscha en avaient été chassés par le 3" régiment de la garde du sultan et les bachi-bozouks. Les troupes de l'avant-gardc ottomane sur la ligne du Ssrcth, commandées par Achmet-Sadyk, occupèrent Babadagh, Toulleha, Matchin et autres places de la Dobrulscha, Le 8 novembre le commissaire civil Dervisch-Pacha entra ii lassy, et, malgré une pluie battante, toute la population se porta ii sa rencontre. Le 9 le prince Ghika, hospoJar de Moldavie, reprit sans opposition les rênes du gouvernement.

On écrivait de lassy au Muniteur Ulc Paris : « On s'attend ici ii voir commencer très-prochainement les hostilités sur le Pruth. » On écrivait de Bueharest au Lluijd de Vienne : « A la suite de la demande pressante des généraux alliés et notamment de la France, Omcr- Pacha va prcnare l'offensive et se rendre sur le Pruth. Toutes les Iroupcs turques ont reçu l'ordre de se tenir prêtes ii se meltic en marche, et l'on s'occupe avec une grande activité de tous les préparatifs de la campagne qui va avoir lieu, u Mais la campagne n'eut point lieu. Le» commissaires autrichiens représentèrent ii Omcr- Pacha que, si les Turcs envahissaient la Bessarabie en prenant pour base les luovinces danubiennes, le czar s'en prendrait au cabinet de Vienne, auquel il ne serait plus permis de maintenir sa neutralité. Ils s'opposèrent au passage du Serelh par l'armée ottomane, et lui indiquèrent lu Delta al le» bouches du Danube, contrée impraticable en hiver, comme la route !i suivre pour marcher contre les Russes.

Quand même l'Autriche, qui n'avait pas encore signe le traité du 2 décembre, eut laissé libre carrière à Omer-Pacha, celui-ci se serait trouvé dans l'impossibilité d'agir; car les bords du Danube n'étaient plus qu'un immense marécage. Ce fut alors qu'il la deiiiaiule de lord Iiaglan et du général Cunrobert, il reçut de la Porte l'ordre de partir pour la Crimée ii la tète de cinquante mille hommes, afin d'opérer une diversion importante sur les derrières de l'armée russe. Une lettre vizirielle du 24 décembre 1854 lui enjoignit de presser l'embarquement des troupes, et de se rendre immédiatement de sa personne auprès des généraux alliés pour concerter avec eux ses manœuvrer. Le sultan Abd-Ul-Medjid lui adressa le hat-humayoun et le finnan dont voici la traduction littérale :

IIAT-IIUMAYOUN.

n Mon généralissime et zélé MUCIUR OiMER-PACnA,

Il Ainsi que vous le verrez par un firman impérial ci-joint, de même que les clTorts louables que vous avez faits jusqu'ici, méritant les plus grands éloges et l'approbation générale, ont augmente ma faveur envers vous; de môme la conduite fidèle et courageuse des généraux, offK'ier.s et soldats de mes armées impériales placés sous vos ordres, conduite qui est un signe du zèle^ de la fidélité et de la valeur qui sont innés chez eux, nous a procuré une satisfaction sans bornes , et a reçu notre agrément.

u Faites cette fois-ci encore tous vos efforts en Crimée, ainsi que 1« requièrent votre zèle et votre fidélité, et en mettant toute votre confiance en la miséricorde et en l'aide du Siigiieur Dieu de l'univers, pour rendre de grands services, pour fortifier doublement notre faveur envers vous, par des soins infinis à vous conduire amiciiiemeut avec les généraux, officiers et soldats des deux hautes puissances mes alliées dans la question oii le bon droit de mon empire est ncounu de tous, cl pour donner de nouvelles preuves de votre valeur innée, do votre attenliou constante ii l'exécution, en tout état de choses, de.*

INKERMANN

lois f'jmlanu'uUilcs luiliuiires, et de vos seuliuicnls sincères envers i)o;i?.

F m M AN.

« Au muchir do mun armée impériale de Roumélie, mon gét^éraUssime Omer-Padia , etc., etc.

i> Dès que mon haut chiffre impérial te sera parvenu , saclie que (icfcnilrc la puissance et riiuiépcnciance de mou empire, de mes sujets fidèles, et maintenir leur prospérité et leur tranquillité, sont pour moi et pour toute personne sage et intelli[;entc qui aime fidèlement Eon fjouvernement , la chose principale et la plus respectable.

" Et de même que les soins louables que , depuis le commencement de la guerre, d'heureuse issue, entreprise dans cette bonne inlenlion, tu as donnés, par l'intelligence dont tu es doué, à la haute adiiiinislralion de l'armée dont tu es chargé, ayant mérité mes éloges et mon approbation, ont accru ma faveur impériale envers toi; de même mes victorieuses troupes iihpériales qui sont sous tes ordres ayant montré au monde entier une conduite fidèle et toute d'abnégation, qui est le fait du zèle, de la fidélité et de la valeur iunés chez elles, et prouvé encore une fois, en face des amis et des eniieinis, qu'ils sont les valeureux descendants de ces braves qui au temps de nos glorieux ancêtres et ;i leur service ont versé leur sang cl sacrifié leur vie pour fortifier les bases de l'empire et faire prospérer le pays ; prouvé également que la confiance que nous plaçons en eux, sous le rapport des fatigues et des peines de tout genre qu'ils supporteront avec orgueil pour défendre l'indépendance cl la gloire de notre empire et de notre patrie , est basée sur la vérité des faits exislants ; et comme ils ont coui])léteiiient conquis Je nouveau au pays la haute gloire militaire, cette conduite a obtenu notre extrême satisfaction, notre agrément et nos éloges.

Il 11 est constant que dans nos prières nous nous souvenons toujours de ta personne intelligente, aussi bien que de tous les généraux, officiers et soldats grands et petits de notre armée impériale; que nous ne cessons un seul instant de nous occuper nous-mcme en personne, avec bienveillance, de ce qui peut soulager les peines et accroître la félicité et le bien-être de tous, et qu'enfin, partout où mon armée impériale se trouve et partout oii elle est envoyée, ma faveur et ma haate attention pour son bien-être seront avec elle.

" Voici que maintenant le service de mon empire requiert indispcnsablcment qu'une portion suffisante des troupes de mou armée impé- Tialc de Pioumélie, se rendant avec toi en Crimée, rejoigne mes troupes victorieuses qui s'y sont rendues précédemment, et les armées des deux hautes puissances alliées sincères et intimes de mon empire, pour combattre l'ennemi.

» J'ai fes yeux fixés sur vous. Mettez votre confiance en l'aide et en la miséricorde du Seigneur Dieu de l'univers, et ajoutez à vos précédents glorieux en servant dignement la cause de l'honneur de l'empire et de la nation! Mettez un soin infini à vous conduire amicalement et d'accord avec les généraux, les olliciers et les soldats des deux hautes puissances susdites, mes alliées, dans la cause oii le bon droit de mon empire est reconnu du monde entier. Fortifiez ainsi doublement ma faveur impériale envers vous , donnez de nouvelles preuves de votre valeur innée , de votre respect bien reconnu pour les lois fondamentales mililaires, et de votre sincère dévouement à ma majestueuse personne impériale.

» C'est pour vous ordonner ce qui précède et pour honorer loi et mes troupes impériales placées sous tes ordres que mon présent flrman tout-puissant a été donné exprès de mon divan impérial, et orné en tête de mon hat-humayoun gracieux.

« Pour vous faire parvenir et déclarer verbalement aussi ma vive satisfaction et ma haute volonté impériale, un des hauts fontionnaires de mon empire, Mahmoud-Bey, mustéchar du ministère des affaires étrangères (précèdent et suivent les compliments et titres d'usage), a été envoyé vers vous.

w A son arrivée, hàte-toi de proclamer et faire entendre ma haute

volonté et ma vive satisfaction impériale à tous les généraux, otficiers

et soldats qui sont sous tes ordres, et fais attention jour cl nuit,

comme par le passé, à leur bien-être sous tous les rapports.

» Sache-le ainsi , crois ii mon noble signe.

» Donné dans la première décade du mois de rébiul-akkir 1271. «

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