CHAPITRE XXIV
Affaire du 23 février. — La redoute Sélfnghinst. — Le général Monet. — Ordre du jour et dépêche du général Canrobert. — Armistice. — Obsèqaes de quatre officiers de zouaves à Sébastopol.
Devant Sébastopol allait se livrer un combat non moins glorieux , quoique les résultats n'en aient pas été aussi heureux.
Les assiégés travaillaient avec une activité infatigable à augmenter leurs ouvrages défensifs. Ils avaient élevé des batteries qui commandaient la vallée de la Tchernaïa, et entouraient la tour MalakofTde travaux considérables. La première division française fut détachée pour en faire le siège, et commença les cheminements qui devaient l'y conduire. Pour arrêter la marche des tranchées par des travaux de contre-approche, les Russes, dans la nuit du 21 au 53, établirent une redoute sur le versant du mont Sapoune, qui l'orme le côté droit du bassin du carénage. On l'appelle la redoute Sélenghinst, du nom du régiment auquel la garde eu fut confiée.
Le général en chef résolut de leur enlever cette position. Le 2.3 au soir, les ordres furent donnés. A deux heures du malin, deux bataillons du 2'= zouaves, un bataillon d'infanterie de marine et quelques compagnies d'ouvriers se mirent en route sous les ordres du général Monet. On se dirigea dans le plus profond silence vers la position des Russes, ii mille ou douze cents mètres en avant de la tour JlalaknlT. Des deux bataillons de zouaves, l'un prenait la droite, l'autre la gauche de l'attaque, le front de l'ennemi était réservé ii l'infanterie de marine; mais, au milieu des épaisses ténèbres qui avaient couvert le plateau immédiatement après le coucher de la lune, elle s'égara dans des chemins fangeux, et ne put arriver assez tôt pour participe- au combat. ' Malgré leurs précautions les zouaves avaient été aperçus par les Cosaques démontés du 8" bataillon de la mer IVoire, qui occupaient ' des postes secrets aux environs de la redoute. Le général-major Khronslchcff, qui avait sous ses ordres, outre le régiment d'infanterie de Sélenghinst, celui de \^ olhynie, les disposa de manière à fiire simultanément face aux deux attaques.
l.e général .Alonet marchait en avant dans une obscurité profonde. Tout il coup une vive clarté illumine les retranchements; une fusillade terrible décime les zouaves, et le général Monet est atteint d'une balle qui lui laboure l'index et lui brise le pouce de la main droite. Quelques instants plus t;ird, il est de nouveau blessé à la main gauche et au bras; mais il continue héroïquement k conduire les zouaves ii l'assaut. Sans répondre au feu de l'ennemi, ils gravissent les épauloments; une alïreuse mêlée s'engage a l'arme blanche; mais les Russes cèdent à un choc irrésistible: un bataillon d'ouvriers et de soldats du génie bouleverse la redoute et en cncloue les canons.
Cependant les batteries voisines, les bâtiments einbossés dans la rade, le Vladimir, la Chersonése et le Gromonossels, font pleuvoir les projectiles sur les zouaves. Des pots à feu, des fusées, qui éclairent le ciel d'une lumière éclatante, permettent ii l'artillerie russe de diriger tes coups. La garnison est sous les armes; on entend les , cloches tinter, les tambours ballrc dans Sébastopol. Le général Monet donne le signal de la retraite comme il avait donné celui de l'attaque, et il sortit le dernier de la redoute Sélenghinst, après avoir fait procéder à l'enlèvement des blessés.
En rejoignant la division, les zouaves virent dans l'ombre une masse noire, qu'ils prirent pour l'infanterie de marine en retard; c'était le premier bataillon du régiment de Sélengliinst, commandé parle colonel Sabaschinsky. Il fallait faire un trou; on le fit, mais non sans éprouver des pertes cruelles.
Ce fut en somme, comme le dit le correspondant de la Presse, une brillante mais douloureuse affaire.
Un armistice de quelques heures fut conclu le 27 février pour déblayer le champ de bataille. Presque tous les zouaves dont on retrouva les cadavres étaient méconnaissables. Un officier avait reçu neuf coups de baïonnette , un autre vingt-trois et deux coups de feu.
Les zouaves et les grenadiers russes de corvée ]iour enterrer les morts, échangèrent force poignées de main et se donnèrent de mutuels témoignages d'intérêt. Le commandant de tranchée s'entretint longtemps a\ ec le commandant russe, et sut de lui que sur cinq uflicieri faits prisonniers dans la redoute un seul , le capitaine Pvrne,
était encore vivant. Il avait conduit le deuil de ses camarades, qui avaient été ensevelis avec tous les honneurs dus à leur rang.