‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 8 sur 235 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La France et l'Angleterre. — Ligne de bataille de l'armée russe au commencement de 1 85i. — Lettre de l'empereur Nicolas du 28 janvier-9 février i 854. — Manifeste russe du 9-21 février. — Circulaire du ministre des affaires élraugères de France du 5 mars. — Guerre de plume : Mémorandum russe. — Mise en état de siège de la Russie. Ce que c'est que l'état de siège. — Divulgations diplomatiques : Mémorandum du comte de Nesselrode. Dépêches de lord Hamilton-Seymour. Cinversalions de l'empereur Nicolas avec l'ambassadeur anglais. Offre de l'Egypte et de Candie a l'Angleterre. — Organisation d'une double armée d Orient. — Dernière notification à la Russie — Déclaration de l'état de guerre en France et en Angleterre. — Considérations qui ont fait repousser par le cabinet anglais les propositions de l'empereur de Russie. — Flottes envoyées dans la Baltique. — Entente entre la France et l'Angleterre sur les éventualités de la guerre. — Premier résultat en Turquie de l'intervention franco-anglaise.

Il y a eu depuis 1 8-30 une lutte sourde entre la France et la Russie; les relations diplomatiques furent longtemps suspendues entre elles. La question d'Orient leur créa des intérêts divergents en 1S.33, en 18:J9, en ISiO; l'affaire des lieux saints les a constamment divisées, et la querelle d'aujourd'hui a commencé non pas à l'arrivée du prince Menschikolï à Constantinople, mais en 1852, au moment oii l'influence française l'emporta. Les deux cabinets préludaient à la guerre des armes par la guerre des protocoles, et les ministres anglais ont pu dire avec quelque raison au début de l'affaire actuelle, lorsque les prétentions de M. Menschikoff n'étaient point encore publiques, que c'était une querelle entre la France et la Russie.

Mais bientôt la sphère s'était agrandie : il ne s'agissait plus des chrétiens de Syrie, mais de l'existence même de la Turquie comme empire; la querelle n'était plus entre la Russie et la France; elle ne pouvait pas davantage demeurer circonscrite entre le czar et le sultan : c'était une question européenne. Les intérêts immédiats de l'Angleterre étaient trop compromis pour qu'elle pu rester tranquille spectatrice des envahissements de la Russie ; l'indépeudance de l'Europe était trop visiblement menacée pour que de son côté la France pût permettre à un ennemi de prendre position à Constantinople.

La question avait changé de face, des devoirs nouveaux étaient nés, et lord John Russell avait dit à la chambre des communes, le 29 mai 18.S3 , ax'ant le passage du Pruth, sur le bruit des armements et des préparatifs de la Russie : « La politique bien arrêtée du gouverue- >j ment anglais consiste à maintenir inviolable la foi des traités et à » soutenir l'intégrité et l'indépendance du gouvernement turc. »

Après l'entrée des troupes russes dans les provinces danubiennes, lord Clarendon avait dit à la chambre des lords, le S août I8.S3 : « Je considère l'évacuation immédiate des principautés par la Russie » comme la condition sine qnâ non de toute négociation, u

L'intention du cabinet britannique de s'opposer à l'anéantissement de l'empire ottoman s'est donc manifestée dès le principe, de manière à ne pas permettre de retraite. On a pu lui demander des éclaircissements, une déclaration précise du concours qu'il voudrait apporter à la guerre lorsqu'il fut reconnu qu'elle était inévitable, mais il n'a pas été nécessaire de le mettre en demeure de se prononcer sur l'attitude qu'il entendait prendre dans cette question, puisque son attitude était tracée à l'avance par la déclaration de lord John Russell , confirmée par celle de lord Clarendon, et plus encore par ses intérêts dont on a jiu comprendre l'importance dans le chapitre où il est question des routes de l'Inde et des efl'orts que fait l'Angleterre pour s'en assurer la possession.

Du jour où les troupes russes ont passé le Pruth, le cabinet anglais ne s'est pas trompé sur les intentions de la Russie. Ce qui était ignoré du public, ce qui ne devait lui être révélé que huit mois plus lard, était alors parlaitement connu des ministres britanniques. Les dépêches de sir Harailton-Seymour étaient de fraîche date, cl l'impression qu'elles avaient dû produire n'était pas effacée. L'empereur de Russie avait trop clairement parlé de la dissolution de l'empire ottoman, il avait trop souvent prédit que le malade pouvait d'un moment * l'autre rester sur les bras des puissances, qu'une catastrophe imprévue pouvait l'emporter, pour n'être pas soupçonné de préparer cette catastrophe. Le czar avait désiré s'entendre avec l'Angleterre sur le partage des dépouilles, avait annoncé l'existence d'un accord parfait entre lui et l'Autriche; le doute n'était pas permis sur la si|piification du passage du Pruth et de l'occupation des provinces nioldoxalaqucs.

Qu'avec celte connaissance exacte des vues de la Russie le cabinet

LA RUSSIE ET L'EUROPE

anglais ail consenti ii se joindre aux antres iniissanccs et concourir i> la réilaclion dos notes i|ui seiiililairut avoir pour but de maintenir la paii, cela n'a rien de surprenant. l'"aire autrement, c'était se mettre imniédiatemeut dans robliijation de révéler ce qu'il savait et hâter les événements lorsque rien n'était préjiaré pour une résistance elVicacc. 11 y avait bien plus d'avantages à engager les cabinets européens dans une action commune.

U'nn autre côté, il fallait s'assurer des intentions du gouvernement français, contre lequel l'agression de la Russie paraissait (ilus spécialement dirigée; il importait de stipuler avec lui pour l'avenir, de régler, autant que cela était possible, les éventualités qui naîtraient de la lutte.

Peut-être aussi se trouvait-il .i la cour d'Angleterre des hommes dont les opinions u'cl;iicut pas défavorables aux idées russes, et qui ,

bourg pour qu'un différend pût éclater. La Prusse avait d'autres liens.

La France et l'Angleterre devaient donc être seules à prêter un concours actif à la Turquie. En regardant l'équilibre européen établi par le congrès de Vienne comme une garantie de paix, la France se trouvait autorisée à ne pas permettre <|ue cet équilibre fût rompu encore une fois au profit de la Russie, qui, en s'emparant de Coustautinople, allait se créer une position dans la Mcditcrraucc.

A ces causes générales venaient se mêler des considérations d'un autre ordre. I.a ciuerelle des lieux saints ne méritait certainement pas d'armer l'Europe et aurait pu s'arranger facilement entre deux

L'amiral Dundas, commaDdant la flotte anglaise dans la mer Noire.

voyant dans les propositions du czar un accroissement de territoire et d'influence, n'eussent pas été éloignés de s'entendre avec lui.

Ces diverses causes ont pu nuire à la promptitude de la décision, bien qu'en réalité il n'y eût pas d'hésitation parmi les membres les plus eipérimeutés du cabinet.

iJès que le ministère britannique a connu les premières opérations militaires de la Russie, parfaitement renseigné par la correspondance de lord Seymour, il a dû signaler aux puissances européennes le danger de l'agression russe. Le gouvernement français a été le seul qui ait témoigné avec quelque énergie le désir de défendre la Turquie, ou plutôt de refréner les tentatives d'extension de la Russie. L'Autriche était liée à la Russie par les services rendus dans la guerre de Hongrie. Sans s'abuser peut-être sur le rôle que la politique russe avait joué à l'origine de l'insurrection hongroise, elle se sentait trop menacée par le C7.ar, dont l'armée campée sur les fronti«;rcs de la Pologne est à peine ii quelques journées de marche de Vienne, pour pouvoir se prononcer contre lui. La politique autrichieime était du reste trop Lieu d'accord avec celle de Saint-Péters-

gouvcrncmcnts amis ; la Russie et la France ne l'étaient pas. La question avait pris des proportions plus vastes; en défendant l'intégrité de l'empire ottoman garantie par des traités, en s'opposant aui empiétements de la Russie, le nouveau gouvernement français entrait de plain-])ied dans les affaires de l'Europe, il en devenait l'un des arbitres, il prenait rang, il gagnait l'influence que donne toujours la disposition de forces considérables avec lesquelles les puissances les plus hostiles sont tenues de compter. Coopérer à arrêter les progrès de l'empire moscovite, le chasser de la Géorgie, des bords de la mer Koire peut-être, lui enlever la domination des provinces moldovalaques, c'était, aux yeux du gouvernement français, eff'acer le souvenir de isi 4 et de 1815.

D'un autre côté la Russie apparaît comme l'alliée de la maison de Bourbon, comme l'appui le plus ferme, le champion le plus déterminé du parti de la restauration, qui clierche de nouvelles chances dans la fusion de ses deux branches divisées depuis vingt-quatre ans, réunies dans la déchéance et l'exil par des espérances communes. Frapper la Russie eu Orient, c'eït la frapper au cwui lucme de Paris, et

LA RUSSIE ET L'EUROPE

vinccs danubiennes; la flotte russe de la mer Noire est armée, reçoit des renforts, la place de Sébastopol est fortifiée, mise en état de résister vifjouicusement à une attaque éventuelle; l'escadre française d'évolution dans la Méditerranée reçoit l'ordre de se rendre dans l'Archipel ; le prince ^lenschikoff quitte Constantiuople le 2 l mai en déclarant les négociations rompues, et les cabinets européens rêvent encore la paix; la France, l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse négocient.

Les armées russes arrivées sur les bords du Pruth, qui sert de frontière à la Moldavie, franchissent ce fleuve du 20 juin au 3 juillet, la Porte publie une protestation en date du 14; la flotte anglaise avait rallié la flotte française, et toutes deus à leur mouillage' respectif se tenaient prêtes a partir au premier signal, et l'on négociait toujours; on refaisait à Vienne les notes rédigées à Paris, envoyées à Saint-Pctersbourg, qui refusait de les accepter.

le moment a paru opportun sans doute. Ce motif ne créait pas la situation, mais il pouvait inspirer le désir d'en profiter.

Toutefois, il est un moyen juste et simple de tuer les espérances de la restauration et du parti qui en désire le retour, c'est de rendre à la France les libertés publiques disparues et de les respecter saintement après les avoir consacrées de nouveau.

Les deux gouvernements de France et d'Angleterre, malgré les pertes immenses que la guerre va imposer à leur industrie, à leur commerce, devaient donc facilement s'entendre dans la pensée d'arrêter le czar. Quant aux conditions de l'alliance et aux éventualités que la lutte peut faire naître, ils n'ont pu que poser des idées générales, que donner des assurances de désintéressement des deux parts. Mais il ne faut pas se dissimuler que la guerre sera le seul arbitre de ^'avenir; ses chances heureuses ou malheureuses modifieront les dispositions premières, seront la base des traités k intervenir et décidc-

L'amiral Hamelin, commaadant la flotte française dans la mer Koire.

ront seules de la question des frais de la guerre. 11 ne faudrait donc pas s'étonner que de la querelle, de la lutte qui commence , sortit le remaniement de la carie et un ordre politique nouveau eu Europe.

Malgré les causes multiples qui poussaient l'Europe à une lutte contre la Russie envahissante, dont le but réel, pour n'avoir pas été divulgue publiquement, n'en était pas moins parfaitement apprécié, 011 ne trouve pas au début de celte guerre d'Orient, si grosse d'avenir, si pleine d'incertitudes, d'éveutualités, l'activité et la décision des dernières guerres européennes; on sent l'hésitation. Est-ce conscience de la responsabilité que l'on va encourir, est-ce pressentiment des temiiêtcs que l'on peut soulever? Les deux seules puissances qui n'hésitent pas sont la Russie qui attaque et la Turquie ardente à se défendre.

En même temps que le prince McnschikolT arrive ii Const.intinoplc, le 23 février iBiiJ, trui» corps d'armée russe se rapprochent des pro-

Dcux vapeurs français et deux vapeurs anglais passant le détroit des Dardanelles, étaient arrivés le 13 et le 14 septembre devant Constantiuople, puis avaient quitté celle ville pour revenir ii liésika. Les Russes, solidement établis en Valachic, dis])ulaicnt le Danube à l'armée d'Onicr-Pacha ; enfin , sous prétexte que des troubles près d'éclater pouvaient mettre en danger la vie du sultan ri nécessitaient la présence de forces capables de maintenir la tranquillité, les flottes anglaise et française entraient le 2 novembre dans le Bosphore. Elles allaient explorer la mer Noire et soudain revenaient au ifosplmre rappelées sur quelque vague pronostic de paix, par la crainte de nuire à des négociations bien inutiles.

La Turquie envahie avait ofliciellenicnl déclaré la guerre dans les premiers jours d'octobre; le gouvernement russe, par un manifeste du 20 octobre — I" novembre — avait annoncé qu'il n'avait ]>lus qu'à recourir à la force des armes pour contraindre la Porte Oltomanc à respecter les traités et pour en obtenir la réparation des oUVnscs par l<'s(|iiclles le divan avait répondu auv ilcniandcs les plus modérées de

l'ciupcreur et oa semblait eucoie eroire a la possibilité de la paix.

LA IlUisSlt; ET L'ECUOPE.

Le 10 novembre, vingl-liuit jours après reiitri'c delà nollcaiiglofraiiciise ilaiis le Bosphore, pemianl que les deux armées luttaient Wir le Danube, l'amiral russe DachiuiolT allait brûler la flotte turque > l'ancre dans le port de Sinope, désastre immense sous le rapport matériel et par son cfTet moral, qu'une plus saine appréciation de la situation et des vues de la Russie aurait peut-être prévenu, et l'on néf;ociait toujours.

L'iiiver n'arrêtait pas la lutte, les Turcs s'étaient établis à Kalafat sur la rive gauche du Danube, point d'une haute importance stratégique; les Russes faisaient les plus grands efforts pour prendre celte place, et tout se préparait pour donner à la guerre de plus vastes proportions. ÏMalgré l'hiver, les troupes russes arrivaient de l'intérieur et prenaient position non-seulement dans les provinces danubiennes, mais sur toutes les frontières de l'empire, depuis la Finlande jusqu'aux bords de la mer iSoire. La li^ne de bataille de l'armée russe s'éteiidait sur une longueur immense, du 12" au Cô' degré, c'est-à-dire sur six cents iicues. Son aile droite faisait face à la Suède, le long du golfe de Bothnie, et enveloppait la capitale. Bleu que la Russie ne crut pas avoir rien à redouter de l'Autriche et de la Prusse, elle se mettait en mesure de parer aux éventualités, et pendant qu'elle négociait pour entraîner ces deux puissances dans son alii,ince, elle plaçait ses troupes soit pour la résistance, soit pour l'attaque de ce côté. Le centre de l'armée russe couvrait donc la Pologne. Son aiie gauche longeait le Danube inférieur, allaita travers la Bessarabie envelopper la Oimée et la mer d'Azof, et passant aux pieds du Caucase, se terminait par un long détour en Géorgie. La flotte de la mer Noire couvrait et protégeait en partie celte aile gauche.

Cette ligi.c est formidable, et environ sept cent mille hommes la couvrent; mais son immense étendue la rend extrêmement défavorable si elle est attaquée sur plusieurs points; l'Autriche et la Prusse parviendraieni sans aucun doute à la couper si elles se déclaraient contre la Russie.

A ce moment, i'aiie gauche seulement était engagée : à sa tèle, sur le Danube, avec les Turcs: ii son centre, avec les Circassiens; à son extrémité, avec l'armée turque d'Asie.

Telles étaient les positions à la fin de l'année 1853.

Dès les premiers jours de 18.Vi, il devint évident que la guerre ne serait pas Ic^igtemps circonscrite entre la Russie et la Porte Ottomane et que toutes les négociations seraient sans résultat.

Des lettres avaient été échangées entre les deux chefs des gouvernements français et russe. La réponse de l'empereur Nicobs, en date du 28 janvier-9 février 1 854 , est un long plaidoyer que l'histoire jugera sévèrement. Dès que des intérêts graves sont en jeu, il faut s'attendre h ce que ies parties opposées apprécient diversement les faits , se reprochent leur conduite réciproque et se renvoient la responsabilité de la guerre ; toutefois on éprouve un sentiment pénible à voir un gouvernement aussi fort que celui de Russie recourir ii un langage que des documents officiels doivent démentir d'une façon nette et précise. Voici cette lettre :

» Sire.

iSaînt-Pélersboiirg, le 28 janvier (9 févr.cr) 4 854.

i> Je ne saurais mieux répondre à Votre Majesté qu'en répétant, puisqu'elles m'appartiennent, les paroles par lesquelles sa lettre se termine : • Aos relations doivent être sincèrement amicales et rc- 11 poser sur les mêmes intentions : maintien de l'ordre, amour delà 11 paix , respect aux traités et bienveillance réciproque, u En acceptant, dit-elle, ce programme tel que je l'avais moi-même tracé, elle affirme y être restée fidèle. J'ose croire, et ma conscience me le dit, que je ne m'en suis point écarté. Car, dans l'alïaire qui nous divise et dont l'origine ne vient pas de moi, j'ai toujours cherché ii maintenir des relations bienveillantes avec la France; j'ai évité avec le plus grand soin de me rencontrer sur ce terrain avec les intérêts de la religion que Votre ÎMajesté professe; j'ai fait au maintien de la paix toutes les concessions de forme cl de fond que mon honneur me rendait possibles; et, en réclamant pour mes coreligionnaires en Turquie la confirmation des droits et privilèges qui leur ont été acquis depuis longtemps au prix du sang russe, je n'ai demandé autre chose que ce qui découlait des traités. Si la Porte avait été laissée à elle-même, le différend qui lient en suspens l'Europe eût été depuis longtemps aplani. Une influence fatale est seule venue se jeter à la traverse. En provoquant des soupçons gratuits, en exaltant le fanatisme des Turcs, en égarant leur gouvernement sur mes intentions «l la vraie portée de mes demandes, elle a fait prendre à la question des proportions si cxngérécs que la guerre en a dû sortir.

> Votre Majesté me permettra de ne point m'étendre trop en détail sur les circonsUncps exposées h son point de vnc particulier dont sa lettre présente renchaincmcnt. Plusieurs actes de ma part, peu exactement appréciés, suivant moi, cl plus d'un fait interverti nécessiteraient pour être rétablis, tels au moins que je les conçois, de longs «léveloppenicnts qui ne sont 2uire ropies à enlrcr dans une corres-

pondance de souverain à souverain. C'est ainsi que Votre Majesté attribue à l'occupation des principautés le lort d'avoir subitement transporté la question du domaine de la discussion dans Celui des faits. Mais elle perd de vue que celle occupation, purement éventuelle encore, a été devancée, cl en grande partie amenée, par un fait antérieur fort grave, celui de l'apparition des flottes combinées» dans le voisinage des Dardanelles, outre que déjà bien auparavant, quand l'Angleterre hésitait encore à prendre contre la Russie unt; altitude comminatoire. Votre .Alajeslé avait la premLire envoyé su flotte jusqu'à Salamine. Cette démonstration blessante annonçait certes, peu de confiance en moi. Elle devait encourager les Turcs e» paralyser d'avance le succès des négociations, en leur montrant la France et l'Angleterre prêtes à soutenir leur cause à tout événement.

11 C'est encore ainsi que Votre Majesté attribue aux commentaires explicatifs de mon cabinet sur la note de Vienne l'impossibilité oii la France et l'Angleterre se sont trouvées d'en recommander l'adoption h la Porte. Mais Votre ^lajc^té peut se rappeler que nosconimcntaires ont suivi , et non précédé, la non-acceptation pure cl simple de la note, et je crois que les puissances, pour peu qu'elles voulussent sérieusement la paix, étaient tenues à réclamer d'emblée cette adoption pure et simple, au lieu de permettre à la Porte de modifier ce que nous avions adopté sans changement. D'ailleurs, si quelque point de nos commentaires avait pu donner matière à difficultés, j'en ai ofl'crt à Olmutz une solution satisfaisante, qui a paru telle à l'Autriche et à la Prusse. Malheureusement, dans l'intervalle, une partie de la flotte anglo-française était déjà entrée dans les Dardanelles, sous prétexte d'y protéger la vie et les propriétés des nationaux anglais et français, et, pour l'y faire entrer tout entière sans violer le traité de 1 84 l , il a fallu que la guerre nous fût déclarée par le gouvernement ottoman. Mon opinion est que si la France et l'Angleterre avaient voulu la paix comme moi, elles auraient dû empêcher à tout prix celte déclaration de guerre, ou, la guerre une fois déclarée, faire au moins en sorte qu'elle restât dans les limites étroites que je désirais lui tracer sur le Danube, afin que je ne fusse pas arraché de force au système purement défensif que je voulais suivre. Mais du moment qu'on a permis aux Turcs d'attaquer notre territoire asiatique , d'enlever un de nos postes frontières (même avant le terme fixé pour l'ouverture des hostilités , de bloquer Akhallsykh cl de ravager la province d'Arménie; du moment qu'on a laissé la flotte turque libre de porter des troupes, des armes et des munitions de guerre sur nos côtes , pouvail-on raisonnablement espérer que nous attendrions patiemment le résultat d'une pareille tentative? Ne devait-on pas supposer que nous ferions tout pour la prévenir? L'affaire de Sinope s'en est suivie : elle a été la conséquence forcée de l'altitude adoptée par l<s deux puissances, et l'événement ne pouvait, certes, leur paraître itiattemlu.

>i J'avais déclaré vouloir rester sur la défensive, mais avant l'explosion de la guerre, tant que mon honneur et mes intérêts me le permettraient , tant qu'elle resterait dans de certaines bornes. A-t-on fait ce qu'il fallait faire pour que ces bornes ne fussent pas dépassées? Si le rôle de spectateur, ou celui de médiateur même, ne suffisait pas à Votre Alajeslé, et qu'elle voulût se faire l'auxiliaire armé de mes ennemis, alors, sire, il eût été plus loyal et plus digne d'elle de me le dire franchement d'avance en me déclarant la guerre. Chacun alors eût connu son rôle. Mais nous faire un crime après coup de ce qu'on n'a rien fait pour empêcher, est-ce un procédé équitable? Si les coups de canon de Sinope ont retenti douloureusement dans le Cfcur de tous ceux qui en France et en Angleterre ont le vif sentiment de la dignité nationale. Votre Majesté pcnse-t-elle «jue la présence raenaranle à l'entrée du Bosphore des trois mille bouches à feu dont elle parle , et le bruit de leur entrée dans la mer Noire, soient des faits restés sans écho dans le cœur de la nation dont j'ai à défendre l'honneur? J'apprends d'elle pour la première fois (car les déclarations verbales qu'on m'a faites ici ne m'en avaient encore rien dit) que, tout en protégeant le ravitaillement des troupes turques sur leur propre territoire, les deux puissances-ont résolu de nous interdire la navigation de la mer Moire, c'est-ii-dire apparemment le droit de ravitailler nos propres côtes. Je laisse à penser à Votre Majesté si c'est là, comme elle le dit, faciliter la conclusion de la paix, et si, dans l'alternative qu'on me pose, il m'est permis de discuter, d'examiner même un moment ses propositions d'armistice, d'évacuation immédiate des principautés, et de négociation avec la Porte d'une convention qui serait soumise à une conférence des quatre cours. Vous-même, sire, si vous étiez à ma place, acccpteriez-vous une pareille position? ^'otre sentiment national pourraitil x'ous le permettre? Je répondrai hardimenlque non. Accordez-moi donc, à mon tour, le droit de penser comme vous-mêu-.e. Quoi que Votre Majesté décide, ce n'est pas devant la menace que l'on me verra reculer. Ma confiance est en Dieu et dans mon droit, et la Russie, j'en suis garant, saura se montrer en l85i ce qu'elle fut en 1812.

11 Si toutefois Votre Majesté, moins indiflcreute à mon honneur, en revient franchement à noire programme, si elle me tend nue main cordiale comme je la lui offie en ce dernier moment, j'oublierai volontiers ec que le passé peut avoir eu de blessaul pour moi. Alors,

LA RUSSIE ET L'EUROPE

sire, mais alors seulement, nous pourrons discuter et peut-être nous entendre. Que sa flotte se borne à empêcher les Turcs de porter de nouvelles forces sur le tlicâlre de la guerre, je promets volontiers qu'ils n'auront rien à cniindre de mes tentatives. Qu'ils m'envoient un néijociatcur, je l'accueillerai comme il convient. Mes conditions .sont connues à Vienne. C'est la seule base sur laquelle il me soit permis de discuter.

Il Je prie Votre Majesté de croire à la sincérité des sentiments avec lesquels je suis, sire, de Votre Majesté, le bon ami,

• KiCOLAS. »

Du moment oii la réponse de l'empereur Nicolas fut connue, il ne restait plus rien à faire a la diplomatie, les relations furent romliucs : M. de Kisselef , ambassadeur de l\ussie à Paris, M. de Brunow, ambassadeur russe à Londres, quittèrent ces deux villes en même temps que M. de Castelbajac, ambassadeur français, et lord Hamilton- Sermour, ambassadeur anglais, quittaient Saint-Pétersbourg.

Quelques jours après, le CMr appelait le peuple russe aux armes par le manifeste suivant :

n Par la grâce de Dieu, Nous, Nicolas 1='', empereur et autocrate de toutes les Russies, roi de Pologne, etc., etc., faisons connaître à tous :

» Nous avons fait connaître à nos chers et fidèles sujets la cause de notre mésintelligence avec la Porte Ottomane. Depuis lors, malgré l'ouverture des hostilités, nous n'avons pas cessé de former, comme nous le faisons encore aujourd'hui, le désir sincère d'arrêter l'efl'usion du sang.

» Nous avions même nourri l'espérance que la réflexion et le temps couvaincraient le gouvernement turc de son erreur, suggérée par de perfides insinuations dans lesquelles nos prétentions justes et fondées sur les traités ont été représentées comme un empiétement sur son indépendance , cachant des arrière-pensées de domination. Mais vaine a été jusqu'à présent notre attente. Les gouvernements anglais et frauçais ont pris parti pour la Turquie, et la présence de leurs flottes réunies à Conslantinople a principalement servi à l'encourager dans son obstination.

"Enfin, les deux puissances occidentales, sans déclaration de guerre préalable, ont fait entrer leurs flottes dans la mer Noire, en proclamant la resolution de défendre les Turcs et d'entraver la libre navigation de nos vaisseaux de guerre dans la défense de notre littoral.

" Après un mode d'agir aussi inouï dans les rapports des puissnnces civilisées, nous avons nippelé nos légations d'Angleterre et de France et interrompu toutes lelutions politiques avec ces puissances.

Il Et ainsi, contre la Russie combattant pour l'orthodoxie, se placent, à côté des ennemis de la chrétienté , l'Angleterre et la France.

u !Mais la Russie ne manquera pas à sa sainte vocation ; et si sa frontière est envahie par l'ennemi, nous sommes prêts à lui faire tête avecl'énergie dont nos ancêtres nous ont légué l'exemple. Ne sommesnous pas aujourd'hui encore ce même peuple russe dont la vaillance est attestée par les fastes mémorables de l'année I8l2? Que le Très- Haut nous aide à le prouver à l'œuvre! Dans cet espoir, combattant pour nos frères opprimés qui confessent la foi du Christ, la Piussie n'aura qu'un cœur et une voix pour s'écrier : Dieu! notre Sauveur! Qu'avons-nous à craindre? Que le Christ ressuscite et que ses ennemis disparaissent!

I) Donné il Saint-Pétersbourg, le 9'' (21') jour de février de l'an de la naissance du Christ 1854, de notre règne le vingt-neuvième. »

A cette lettre et à ce manifeste le cabinet français répondit par la circulaire suivante du ministre des affaires étrangères aux agents diplomatiques :

« Paris, 5 mars I85i.

» Monsieur, vous connaissez aujourd'hui la réponse de l'empereur Nicolas à la lettre de Sa i\Lijeslé Impériale, et vous avez lu également le manifeste que ce souverain vient d'adresser à son peuple.

•i La publication de ces documents a détruit les dernières espérances que l'on pouvait mettre dans la sagesse du cabinet de Saint- Pétersbourg, et celte même main qui s'était honorée par la fermeté avec laquelle clic avait o l'ert un appui à l'Europe ébranlée sur ses bases, ouvre elle-même la carrière aux passions et aux hasards. Le gouvernement de l'empereur est profondément allligé de l'inutilité de SCS elïoris et de l'insuccès de sa modération; mais h la veille de la i;raiiile lutte qu'il n'avait pas appelée et que le patriotisme de la nation française l'aidera à soutenir, c'est un besoin pour lui de décliner une fois encore la responsabilité des événements et de la laisser peser de tout son 'poids sur la puissance qui aura à en rendre compte devant Dieu. De hautes convenances, je le sais, rendent ma tâche difficile, mais je la remplirai avec la certiliulc de ne pas dire une parole qui ne me soit dictée par ma conscience elle-même.

» En s'adrcssant à l'empereur de Russie dans des termes oii le plus grand esprit de conciliation s'alliait à la plus noble francliise , .Sa Ma-

jesté Impériale avait voulu dégager de toutes ses obscurités la question qui tenait le monde en suspens entre la paix et la guerre , et tâcher de la régler sans qu'il en coûtât rien a la dignité de personne Au lieu de rester dans les mêmes régions et d'accepter la main amie qui lui était tendue. Sa Majesté l'empereur Nicolas a préféré revenir sur des faits que l'opinion publique a définitivement jugés et se représenter comme ayant été en butte, dès l'origine d'une crise provoquée par son gouvernement, à une hostilité systématique et préconçue, qui devait fatalement amener les choses au point où elles eu sont arrivées. Ce n'est pas ma voix, monsieur, c'est celle de l'Europe, qui répond que jamais politique plus imprudente n'a rencontré à aucune époque d'adversaires plus calmes, plus patients dans leur résistance à des desseins que leur jugement cojidamnait, et que des intérêts de premier ordic leur imposaient le devoir de combattre.

• Je ne veux pas remonter à un passé complètement éclairci : les faits parlent assez haut ; mais je dois répéter encore une fois qu'il n'est plus permis de chercher dans la revendication , aussi juste que limitée dans ses effets , des privilèges des Latins en terre sainte , la cause de ce que nous voyons aujourd'hui. Cette question était réglée dès les premiers moments du séjour de M. le prince Menschikoff à Constantinople, et c'est celle que cet ambassadeur a soulevée, lorsqu'il avait obtenu satisfaction sur l'autre, qui a mis le monde en éveil et a réuni successivement tous les cabinets sous l'empire d'un même sentiment de prévoyance et d'un même désir de conciliation.

)) Est-il besoin d'énumérer toutes les tentatives qu'une obstination invincible a seule fait échouer? 11 n'est personne qui les ignore, il n'est personne non plus qui ne sache que si des démonstrations matérielles se sont accomplies pendant la durée des négociations, il n'en est pas une seule qui n'ait été précédée d'un acte agressif de la part de la Piussie.

• Je me borneiai à rappeler que si l'escadre française, à la fin de mars, a mouillé dans la baie de Salamine, c'est que", depuis le mois de janvier, d'immenses rassemblements de troupes se formaient en Bessarabie ; que si les forces navales de la France et de l'Angleterre se sont rapprochées des Dardanelles, où elles ne sont arrivées qu'à la fin de juin, c'est qu'une armée russe campait sur les bords du Pruth et que la résolution de lui faire franchir cette rivière était prise et officiellement annoncée dès le 31 mai; que si nos flottes ont été plus tard à Conslantinople, c'est que le canon grondait sur le Danube; et qu'enfin si elles sont entrées dans la mer Noire, c'est parce que, contrairement à la promesse de rester sur la défensive, des vaisseaux russes avaient quitté Sébastopol pour foudroyer des navires turcs à l'ancre dans le port de Sinope. Tous les pas que nous faisions d'accord avec l'Angleterre en Orient avaient la paix pour but, et nous ne voulions que nous interposer entre les parties belligérantes. Chaque jour, au contraire, la Russie s'avançait onverlement vers la guerre.

» Assurément, s'il était deux puissances que leur passé et leurs relations les plus récentes dussent, dans un conflit qui menaçait de mettre la France et la Grande-Bretagne aux prises avec l'immense empire qui les avoisine, rendre à la fois indulgentes pour la Russie et attentives à nos mouvements , c'étaient la Prusse et l'Autriche. Vous savez, monsieur, que leurs principes se sont tout d'abord rencontrés avec les nôtres, et que l'Europe constituée en jury a prononcé solennellement son verdict sur des prétentions et sur <lcs actes dont aucune apologie, de si haut qu'elle parte, ne peut plus maintenant transformer le caractère. Ainsi le débat n'est pas entre la France et l'Angleterre, accourues au secours de la Porte, et la Russie; il est entre la Russie et tous les Etats qui ont le sentiment du droit, et dont l'opinion et les intérêts les rangeront du côté de la bonne cause.

» J'oppose donc avec confiance l'unanimité des grands cabinets à cette évocation des souvenirs de ISt2 directement faite à un souverain qui venait d'essayer loyalement un suprême effort de conciliation. Tout la conduite de l'empereur Napoléon atteste assez que, s'il est fier de l'héritage de gloire que lui a laissé le chef de sa race , il n'a rien négligé pour que son avènement au trône fût un gage de paix et de repos pour le monde.

» Je ne dirai qu'un mot, monsieur, du manifeste par lequel Sa !Majesté l'empereur Nicolas annonce à ses peuples les résolutions qu'il a prises. Notre époque si tourmentée avait été du moins exempte d'un des maux qui ont le plus troublé le monde autrefois : je veux parler des guerres de religion. On fait cnleudie aux oreilles de la nalion russe comme un écho de ces temps désastreux ; on affecte d'opposer la croix au croissant, et l'on demande au fanatisme l'appui que l'on sait ne pouvoir pas réclamer de la raison.

>) La France et l'Angleterre n'ont pas à se défendre de l'imputation qu'on leur adresse; elles ne soutiennent pas l'islamisme contre l'<>tihodoxie grecque; elles vont protéger le territoire ottoman contre Ifs convoitises de la Russie; elles y vont avec la conviction que la présence de leurs armées en Turquie fera tomber les préjugés déjà bien affaiblis qui séparent encore les différentes classes de sujets de la Sublime Porte, et qui ne pourraient renaître que si l'appel parti de Saint-Pétersbourg, en provoquant des haines de race et une cvplosion révolutionnaire, paralysait les généreuses intentions du sultan Abd-ul-Mcdjid. Pour nous, monsieur, nous croyons sincèrement, en prêtant notre appui k la Turquie, être plus utiles à la foi chrc-

LA RUSSIE ET L'EUROPE

tienne que le gciiivernenient qui en fait l'instriiinent de son ambition teiuporille. La Russie oublie trop, dans les reproches qu'elle fait aux autres, qu'elle est loin d'exercer dans son empire, à l'éjfard des sectes qui ne professent point le culte dominant, une tolérance égale à celle dont la Sublime Porte |)eut ii bon droit s'honorer, et qu'avec moins de zèle apparent pour la religion grecque au delà de ses frontières, et plus (le charité pour la reIii;ion catholique chez elle, elle obéirait mieux a la loi du Christ qu'elle invoque avec tant d'éclat. » Recevez , etc.

« Signé : Dbouïn de Liiuis. «

C'était la guerre de plume qui se continuait publiquement a])rès avoir été longtemps secrète. La chaiieelleric russe est fort prodigue de manifestes de toutes sortes, et il est à remarquer qu'en Russie le pouvoir, qui fait tout pour comprimer l'opinion, s'adresse en même temps à elle très-fréquemment. Le cabinet pensa n'avoir pas assez fait par la lettre et le manifeste précédemment cités, il voulait rejeter la responsabilité de la guerre sur la France, l'Angleterre et la Turquie, et, dans ce but, il publiait, dans le Journal de SaiiU-I'élcrs- 6our;;, du 19 février-3 mars, le mémorandum suivant, adressé à ses principaux agents diplomatiques, et que ceux-ci durent communiquer aux gouvernements près desquels ils étaieut accrédités. C'était un appel à l'Europe.

Page 1