‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 70 sur 235 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Mort de l'empereur Nicolas. — Avcnemefit et premiers actes d'Alexandre II. — Conférences de VieBne. — Conclusion.

Ce fut la dernière fois qnc le czar prit officiellement la parole. L'Europe apprit avec étonnenient qu'il était mort dans la matinée du 2 mars, et qu'on avait proclamé son fils aine Alexandre, deuxième du nom, né le 17 avril ISIS.

M. Rioul Bourdier racontera plus loin la vie de Nicolas I"^"^, qu'il a étudiée sous toutes ses faces et dont il a recueilli laborieussment les matériaux. Pour nous, il nous eût été impossible d'entrer dans des détails personnels, si intéressants et si variés, sans interrompre l'ordre des faits actuels : mais comme Mcolas P'', subitement enlevé dans la plénitude de sa force et de son pouvoir, était l'instigateur de la guerre ; comme sa mort produisit une immense impression, nous avons dû donner son nom à la période des affaires d'Orient à laquelle sa disparition soudaine faillit mettre un terme. Quand on sut que le continuateur de la politique de Pierre le Grand avait cessé de vivre, on crut à un coup de la Providence. On s'imagina que l'ambition moscovite tombait avec son représentant, qu'on allait signer sur sa tombe les préliminaires d'une pai\ solide, et qu'il emportait dans les plis de son linceul les idées belliqueuses de ses ancêtres.

Les premiers actes d'Alexandre 11 dissipèrent ces illusions hâtives. Il est vrai qu'il confirma les pouvoirs du prince GortschakofF à Vienne ; mais son manifeste du 3 mars n'indiquait nullement un changement de politique.

« Par la grâce de Dieu , nous, Alexandre II , etc.

«Dans ses voies impénétrables, il a plu à Dieu de nous frapper tous d'un coup aussi terrible qu'inattendu. A la suite d'une courte mais grave maladie, qui dans les derniers jours s'était développée avec une rapidité inouïe, notre bien-aimé père l'empereur Nicolas Pawlovilsch est décédé aujourd'hui 18 février. Nulle parole ne sauïait exprimer notre douleur, qui sera aussi la douleur de tous nos fidèles sujets.

» Nous soumettant avec résignation aux vues impénétrables de la providence divine, nous ne cherchons de consolations qu'en elle et n'attendons que d'elle seule les forces nécessaires pour soutenir le fardeau qu'il lui a plu de nous imposer. De même que le père bienaimé que nous pleurons consacra tous ses efforts, tous les instants de sa vie aux travaux et aux soins réclamés par le bien de ses stijots , nous aussi, à cette heure douloureuse, mais si grave et si solennelle, en montant sur notre trône héréditaire de l'empire do Russie, ainsi que du royaume de Pologne et du grand-duché de Finlande, qui en sont inséparables, nous prenons à 1» face du Dieu invisible, toujours présent à nos côtés, l'engagement sacre de n'avoir jamais d'anli-c but que la prospérité de notre patrie. Fasse la Providence, qui Bons a appelé il cette haute mission, que, guidé cl protégé par elle, nous puissions affermir la Russie dans le plus hanl degré de puissance et de gloire, que par nous s'accomplissent es vues et les désirs de nos illustres prédécesseurs Pierre, Oatberine, Alexandre le Bien-Aimé et notre auguste père d'impérissable mémoire!

» Par leur zèle éprouvé, par leurs prières unies avec ardeur aux nôtres devant les autels du Très-Haut, nos chers sujets «eus viondiont en aide. Nous les invitons à le faire, knr ordonnant en même temps de nous prêter serment de fidélité , ainsi qu'à notre héritier, Son Altesse Impériale le césarévitsch grand-duc Nicolas-Alcxandrcvitsch.

I. Donné à Saint-Pétersbourg, le dix-hoilième jour du mois de février le l'an do grâce 1865, et de notre rigue le premier.

» Alcxandri!. »

L'ordri' du jour adressé i l'armée est empreint «lu m6mc esprit.

• Vaillants soldats, dit le nonvcl autocrate, fidèles défenseurs de Eglise, du trône et de la patrie, il a plu au Dieu tout-puissant de lous visiter par la plus terrible et la jïlns triste des calamités. Nous ivons perdu un maître et un bieTifaitenr.

fc Au milieu de ses soins infatig.iblfs pour le bien-être de la Russie, non père bien-aimé, l'empereur Nicolas Paulowitsch, a été appelé I une vie éternelle.

» Ses derniers mots ont été : — J'olïre mes remercimcuts ii la brave et fidèle garde qui a sauvé la Russie en 1825, comme aussi à la vaillante et fidèle armée ainsi qu'.i la flotte. Je prie Dieu de perpétuer parmi mes soldats leur bravoure et leur bon esprit pour assurer la sécurité intérieure et la force extérieure de l'empire.

» Alors malheur aux ennemis qui attaqueraient la Russie!

" Si l'état de tous mes sujets n'a pas été amélioré autant que je le voulais, c'est que je n'ai pu faire davantage. —

» Puissent ces mots ineffaçables, preuve de son amour sincère pour vous, amour que je partage au plus haut degré, être conservés dans vos cœurs comme un gage de votre dévotion pour moi et la Russie !

» Vaillants soldats, braves compagnons d'armes d'un chef qui repose à présent en Dieu, vous avez gravé dans vos cœurs les dernières expressions de son amour tendre et paternel. Comme signe de cet amour, troupes des gardes, corps des élèves de l'école militaire et régiment des grenadiers du généralissime prince Suwaroff, je vous donne l'uniforme que portait l'empereur votre bienfaiteur; ce gage, gardez-le au milieu de vous comme une chose sacrée et un souvenir inefl'arahle pour les générations à venir.

)) En outre, j'ordonne :

)) 1° Que, dans les compagnies et escadrons qui ont porté le nom de Sa Majesté, tous les grades porteront sur leurs épauletles et pattes de leurs uniformes le nom de l'empereur Nicolas l", tant qu'il en restera un des cadres du 18 février (2 mars) 185,').

« Conserveront aussi le nom de Sa Majesté ceux qui auront été attachés à l'empereur en qualité de général ou adjudant.

» Que le souvenir sacré de Nicolasl"' reste à jamais dans nos rangs, et qu'il soit la terreur de nos ennemis et la gloire de notre patrie !

» Saint-Pétersbourg, 19 février (3 mars) 1855.

» Alexamore. )j

Peu de temps avant la mort de Nicolas I", la noblesse avait ét<5 convoquée dans chaque gouvernement pour entendre le dernier manifeste du czar. Les nobles de Saint-Pétersbourg avaient sollicité en 1864 l'autorisation d'organiser une sorte de milice; ils ne pouvaient donc se refuser à la création d'une milice générale, qui, sous prétexte de défendre le pays, mettait à la disposition du czar une armée de serfs équipée aux frais de l'aristocratie; aussi votèrent-ils dans nue assemblée du 26 février une adresse dans laquelle ils protestaient de leur zèle patriotique. Les députés et maréchaux de la noblesse furent admis, le 14 mars, à renouveler leurs protestations aux pieds de leur nouveau maître.

« Sire, dit l'orateur, le maréchal Potemkine, il a plu à Dieu de rappeler l'empereur défunt à la vie éternelle au moment oii la Russie entière s'arme à sa parole pour défendre la foi, le czar, la patrie et ses coreligionnaires à l'Orient, c'est-à-dire tout ce qui fait notre vie. Dans ce grand moment, l'espoir de la patrie se fonde sur vous, sire. La noblesse très-fidèle de Saint-Pétersbourg ayant déjà exprimé ses scnlimenls au premier appel de l'empereur défunt, les répète encore une fois, et se bâte respectueusement de déposer aux pieds de Votre Majesté l'assurance renouvelée du zèle et du dévouement illimités avec lesquels elle est prête h sacrifier sa vie et sa fortune pour contribuer à la grande idée du défunt couronné, qui tira le glaive pour remplir une sainte mission.

» La noblesse voit dans ce testament un legs de l'empereur défunt, qu'il a laissé en héritage à sa noblesse aussi bien qu'à la Russie. »

L'empereur Alexandre répondit :

« .l'ai désiré vous voir, pour vous transmettre les paroles de notre bienfaiteur dél'«nt, de mon père à jamais mémorable. Il était déjà si faible, que lui-même ne pouvait plus lire l'expression de vos sentiments. Je fus chargé de ce devoir. Votre zèle , messieurs , a adouci ses derniers moments. Après avoir tout entendu, il me dit : — Remercic-lc.«, rcmorcie-les sincèrement, et dis-leur que je n'ai jamais dointé (le kiiT dévonemcnt , et qu'à présent j'en suis persuadé encore davantage. — Ainsi, je vous remercie donc , messieurs , je suis persuadé qoe ces paroles se graveront profondément dans votre mémoire. Vons êtes ^ la tête des autres, transmettez-les à toute la noblesse. Le temps est difficile. J'ai toujours dit à l'empereur défunt que je crois fermement qftc la bonté divine protégiera la Russie. J'espérais atteindre les jours de joie, mais il a plu à llieu d'en décider autrement. Je suis sûr de vous, messieurs, j'espère en vous. Je suis persmidi- que la noblesse, dans tont le sens du mot, prouvera qu'elle est la classe noble et en avance pour tout ce qui est bon. Elle ne perd pas courage. Je snis «vec vous et vons *les avec moi. »

loi faisant le signe <lc la croix l'empereur poursuivit : « Dieu nous soit en aide ! nous ne déshoiinrcroiis point les terrts russes {zemli rwsiv ja) ; » puis embrassant le maréchal ile la noblesse, il ajouta : « En votre personne, je remercie encore ane fois la noblesse. Adieu, mes<:jeoTs, ■que Dicn soit avr^- vous! n

Lu dérpnjation se retira et revint au galon de réunion, pour redire il l'as-jenilrléc ce (jn'ellc avait entendu an palais; le lendemain l'empeis^iir adressa on rescrit au maréchal Potemkine, pour féliciter la noblesse de ses Sympathies et de son dévouement.

Le 7 mars, Ale,\andrc II reçut le corps diplomatique, et lui dit d'une voix furie et accentuée : < Je suis persuadé , messieurs , de la

INKEKMA.>N.

part sincère que l0iitc> vos cours ont prise au mallieur qui vient de nous frapper. J'en ai déjà reçu des lénioiijnnîïcs île tous les côtés, qui m'oul très-vivenicnl touelié , et j'ai dit hier aux ministres de Prusse et d'Autriclie combien j'y étais sensible. Je déclare ici solennelleuient devant vous, messieurs, que je reste fidèle à tous les scnliinenls de mon père, et que je persévérerai dans ia lij;ne des principes politiques qui ont servi de ièi;lc à mou oncle l'empereur Alexandre et à mon père. Ces principes sont ceux de la sainte alliance. Riais si celte alliance n'existe plus, ce n'est ccrlaiiiement pas la faute de mon père. Ses intentions sont toujours restées droites et loyales; et si, en dernier lieu, elles ont été méconnues par quelques - uns, je n'ai pas de doute que Dieu et l'histoire ne lui rendent justice.

>i Je suis prêt à teixlre la main à une entente sur les conditions qu'il avait acceptées. Comme lui , je veux la paix, et xeux voir se terminer les maux de la i;uerre ; mais si les conférences qui vont s'ouvrir a Vienne n'aboutissent pas à un résultat honorable pour nous, alors, messieurs, ii la tète de ma fidèle Russie, je combattrai avecla nation tout entière, et je jiérirai plutôt que de céder.

» Quant a mes sentiments personnels pour vos souverains, ils n'ont pas varié. fS'aiIressaut au baron de Werther, ministre de Prusse.) Je n'ai jamais doiué de l'afTeclion fraternelle et amicale que Sa Majesté le roi a toujours eue pour mon père, et je vous ai dit hier h quel point je lui suis reconnaissant. (Jetant les yeux sur l'ambassadeur d'Autriclie, comle d'Esterhazy.) Je suis profondément sensible aui bonnes paroles que l'empereur m'a fait transinetire à cette occasion. Sa Majesté ne peut douter de la sincère affection que mon père lui avait vouée à une époque qu'elle-même vient de rappeler par l'ordre du jour que l'empereur a adressé à son armée.

1) Veuillez, messieurs, communiquer mes paroles à vos cours respectives. 11

L'enscinblc des paroles d'Alexandre H, la proclamation du saint synode de toutes les Ilussies, qui prêche la croisade contre l'Occident, permetlent de révoquer en doute la sincérité des déclarations pacihques dont le chancelier de Russie, M. de Nesselrode, s'tst fait l'interprète dans une circulaire du 10 mars. Cependant les conférences de Vienne ont commencé le 1 ') mars. La Prusse n'y a pas été admise; les repréïcnlaiils des autres puissances sont: pour la France, le baron lie lîoiirqueney, auquel M. Drouyn de IJiiiys s'adjoignit au commeiicemenl d'avril ; pour l'Angleterre, lord John Russcll et lord Westmorelaiid ; pour la Russie, le prince Gorlschaliolf et M. de Tiloiï; pour la Turquii', Arif-IrVcudi el Ri/.za-Bcy ; pour l'Aulriclie, le comte Buol et le barnii de l'rtikcsch-Oslen , que le comle de lierhberg, pouverncur civil de Vérone, a remplacé auprès de la diète ijcimanique.

Les instructions complètement identiques de lonl John Russell et de M. de Rourqueney sont , dit-on , très-simples. Elles laissent à l'appréciation consciencieuse des plénipotentiaires français et britannique de vérifier et de décider si la Russie est animée du désir sincère d'une paix honorable et solide. S'il en est ainsi, les deux plénipotentiaires ne négligeront aucun moyen compatible avec la dignité de leurs gouvernements, et avec les intérêts qui leur sont confiés, pour faire aboutir les conférences à un résultat pratique, favorable au prompt rétablissement de la paix.

Au reste, les plénipotentiaires se sont promis réciproquement le plus inviolable secret; nous n'aurons donc pas la prétention de soulever le voile dont ils ont jugé à propos d'envelopper leurs délibérations, car nous écrivons pour enregistrer des faits et non pour échafaiidcr des hypothèses.

En attendant que la paix ou la guerre sortent du sanctuaire de la diplomatie, les armements continuent. L'armée de Paris, renforcée, a pris le nom d'armée de l'Est; les troupes réunies au camp du Nord ont été divisées en deux corps, sous les ordres du maréchal Raiagucy-d'llillicrs et du général Gucs-Viller. La garde impériale et une dixième division partent pour, la Crimée. Cent cinquante mille hommes vont se trouver réunis sous les murs de Sébastopol , dont le bonihardement est annoncé comme prochain.

Le prince Mcnschikolï a été rappelé sur sa demande, en raison du délabrement de sa santé, et remplacé par le général prince Gortsehakolf II, qui a sous ses ordres environ cent dix-huit mille hommes répartis en deux armées: l'une, commandée par le général Read, harcèle la garnison d'Eupatoria; l'autre, sous la direction d'Ostcu- Sacken, fortifie les hauteurs depuis Kaiabclnaja jusqu'à l'embouchure de la Tchernaïa, et garnit d'ouvrages de campagne les défilés de la Crimée, en prenant Batchiseraï pour centre de ses opérations.

La garnison de Sébastopol, qui est en cuiiimunicalion avec ce dernier corps, a augmenté le nombre de ses redoutes, et fermé le port jiar de nouvelles estacadcs composées de navires coulés.

Ainsi, contraste étrange! ici on discute autour d'un tapis vert les dcsliiiécs de l'Europe ; la on s'apprête à trancher le nœud gordien. Aucun bruit ne sort de la mystérieuse enceinte du cénacle de Vienne, tandis que le fracas de l'artillerie ébranle le sol de la Crimée. Ici on s'efforce d'arrêter l'eflusion du sang; là on poursuit avec acharnement une œuvre de destruction. La solution est cherchée à la fois par la voie des armes et par celle de la conciliation. Laquelle prévaudrai' Nul ne saurait le dire; mais, quels que soient les talents des diplomates et les velléités pacifiques des puissances, il nous semble que celle grande querelle ne peut guère être vidée qu<: dans Sébastopol.

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