‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 71 sur 235 · I.'emjiereur Nicolas vient de mourir · texte numérisé non relu

I.'emjiereur Nicolas vient de mourir

Etrange revirement des choses humaines! Le despote tout-puiss.int que des millions d'esclaves adoraient en tremblant dans une muette terreur, n'est plus qu'un cadavre inerte destiné h devenir la pâlurc des vers du tombeau. Tout s'est évanoui du même coup, la

qui se mirent pendant leur vie au-dessus des lois humaines, car le triple rempart de canons et de baïonnettes derrière lequel ils s'abritaient vivants, ne saurait les défendre morts contre la justice de l'avenir et la vindicte de la postérité.

C'est ce droit sacré du faible contre le fort, de l'opprimé contre l'oppresseur, que nous prétendons exercer aujourd'hui. L'empereur Nicolas a cessé d'exister, et du même instant ont commencé pour lui

L empereur Nicolas.

volonté, la puissance et la vie; et, chose non moins étonnante et non moins admirable, il a suffi d'un instant ii Celui devant qui sont égaux le tzar et le moujik, pour liriser le sceptre et l'épée de l'autocralc et amener devant le tribunal éternel le. juge dont la main cruelle signa pendant trente ans tant de sentences d'exil et de mort.

t^lucl compte sera-t-il demandé lii-haut il l'ancien maître de la Riis>ie pour tant de libertés étouffées, pour tant d'oppressions exercées, et surtout pour le sang précieux des peuples répandu par vengeance dans les supplices, ou prodigué par ambition dans les champs de la Pologne, dans les gorges dri Caucase ou dans les vallées de la Crimée? Quelle sera la sentence du justicier suprême?... Mais je m'arrête, cir il n'est donné a personne de sonder ces augustes profondeurs, et dev,-nt les secrets impénétrables de la Providence, l'homme doit se taire, croire et espérer.

Mais s'il n'est pas permis d'interroger d'un œil profane les mjsti'res d'un monde supérieur, il est en rcvaiiclie <lii droit de tout le monde de citer après leur mort devant le tribunal de l'histoire ceux

l'histoire et la postérité; c'est à l'une et à l'autre que nous en appelons : nous signalerons les faits, elles prononceront.

Kucouragé par l'exemple de tant d'autres historiens, nous aurions pu jui;er après avoir raconté, et, comme ce tribunal devant lequel les rois (i'Ëgypte comparaissaient après leur mort, prononcer sur le sort de Nicolas, lui décerner les honneurs suprêmes, ou le condamner aux gémonies ; mais pourquoi ne pas l'avouer franchement : nous avons reculé devant la grandeur et l'importance de celte mission. Français , et Français du dix-neuvième siècle, nous avions vu dans Nicolas un adversaire politique bien longtemps avant d'y trouver un ennemi national; nous l'avons haï sous ce double rapport, et peutêtre que la mort imprévue qui a fait si subitement disparaître relie grande frgure n'a point éteint dans notre cœur tout ressentiment contre le despote. La malbcurcuse Pcdogne se tord encore dans les rliaîiies de rcs<lavai;v , tous les jours le sang de nos soldats arrose la terre de la 'Pauridc ; autour de nous les épouses cl les mères éplorécs redcmaudcnt avec des cris leurs maris et leurs eufanls, que lu guerre

relient loin d'elles smis un climat meurtrier; le commcroo, l'industrie et les arts, amis de la paix, lanijuissent dans l'almospliiire de combats qui nous rnvironne; et tous, les mères qui pleurent, les épouses nui ncmisscnt, les commerçants (jui se ruinent, les ouvriers qui cliônicnt,' les artistes qui souffrent, tous, sans exception, accusent un seul homme d'être l'auteur de leurs maux. Et cet homme, c'est Kicolas. Comment demeurer impassible devant tant d'accusations et tant de plaintes, comment surtout conserver l'imparlialilé qui convient au jufjc!

C'est toujours une chose difficile, sinon impossible, de formuler un jugement iqiiilable sur un contemporain; mais combien la dilTicullé ne devient-elle pas plus tjrande et plus insurmontable encore, quand l'huninie sur le caractère duquel l'écrivain doit se prononcer l'ut un des maîtres de la terre, un souverain puissant qui pesa lonj;tcmps d'un poids énorme sur la destinée des peuples, et qui, par sa funeste ambition, mit en quelque sorte le feu aux quatre coins du mcnde ! INicolas fut de tenu temps l'adversaire déclaré du peuple français; il a combattu notre influence dans toutes les cours de FEurope ; il a aussi combattu nos armées aux rives de l'Aima et au plateau d'Inkerniann; il fut constamment notre ennemi, nous ne pouvons être son juge. Nous nous bornerons donc à être son accusateur divant l'opinion publique, sans jamais oublier cependant le respect qu'on doit aux morts et aux vaincus.

Aussi bien , comme accusateur, notre tâche sera facile , nous n'aurons la plupart du. temps (|u'à raconter, persuadé que le caractère du dernier empereur de llussic sera suflisammenl mis en relief par les actes mentionnés dans ce récit, et que, quelque modéré et circonspect que nous nous efl'orcions d'être, nous encourrons plus d'une l'ois le reproche d'cxagér.ilion. iN'ous nous sommes imposé pour règle de demeurer fidèle à la vérité : si parfois elle parait outrée, qu'on veuille bien se souvenir que le vrai n'est pas toujours vraisemblable; et si ce livre affecte de temps ii autre les allures du pamphlet, qu'on ne s'en prenne point à l'auteur, mais à l'homme dont il écrit l'histoire.

Avant d'entrer en matière, un mot encore sur la composition et la distribuiion de ce livre.

Dans un Etat comme la Russie, le souverain est tout et la nation rien; aussi il est dillicilc d'écrire la biographie du tzar sans faire en même temps l'histoire du pays : ccpeiidar.t, comme c'est la vie de JNicolas que nous voulons surtout offrir au lecteur, nous ne nous occuperons des événements religieux, politiques et guerriers aeeumplis sous le règne de ce prince, que pour signaler la part que l'empereur y a personnellement prise, et nous tâcherons de remplir avant tout ces pages de détails de famille, de faits intimes et de particularités qui, en laissant conslaninient l'auteur principal en scène, permettront ii chacun d'apprécier plus facilement ses mœurs , ses penchants, ses habitudes; en nu mot, son véritable caractère.

Pour mieux peindre l'homme dont nous avons entrepris de faire le portrait, nous ne nous sommes pas borné ;i écrire l'histoire de Nicolas empereur, nous avons pris le troisième fils de Paul i" à son berceau, et nous l'avons conduit jusqu'à son lit de mort, en le faisant successivement passer par l'enfance, la jeunesse et la virilité. Nous n'avons rien négligé pour rendre cette étude biographique aussi complète que possible, et nous osons espérer qu'elle sera bien accueillie du public; car, outre l'iutéièt d'actualité qui s'attache au dernier tzar, cet ouvrage, ii défaut du talent de l'auteur, se recommande par des recherches consciencieuses et par l'exactitude des détails.

Raoul Bourdiek.

Paris, 30 mars 185S.

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