CHAPITRE PREMIER
JEUMESSZ: SE MICOI.AS.
Pirtrait de l'empereur Nicolas. — Sa naissance. — Son aïeule Catherine II. — Haine de celte prince-se pour son fils Paul 1". — Causes sipposces de cette haine. — Paul 1" proclamé empereur. — Education de Nicolas. — Son gmlt pour 11 musique et les beaux-arts. — Ses connaissances en littérature. — La longuf française étudiée dans les œuvres de Paul de Kock. — Le calembour cultivé avec succès par Nicolas. — Froideur et réserve de caractère. — Conspiration contre Paul 1". — Nuit du 2.3 mars 1801. — Sleurlre de Paul. — Alexandre proclame empereur, — Goûts militaires de Nicolas et de son frère le grand-Juc Michel. — Hevue do Wilna. — Sévérité de Nicolas. — Changements opérés à la cour pendant son absence. — Mysticisme d'Alexan jre.
La courtisanerie russe a longtemps proclamé l'empereur Nicolas le plus bel homme des vastes Etats soumis à sa domination , et il faut convenir que la courtisanerie n'avait pas tort, si l'on admet toutefois que la beauté consiste dans une stature colossale, un port de tanibnur-niajor, des traits réguliers niais froids et immobiles, une bouche dédaigneuse et des yeux oii l'on ne lut jamais d'autre expression que celle d'une volonté inilexible unie au plus suprême orgueil.
Tel était eu effet le tzar qui vient de mourir; et à le voir vasser
la revue de ses troupes la tête haute, le cou emprisonné dans son col militaire, le corps roide et serré dans sou habit d'uniforme , on l'eul pris bien moins pour un être animé que pour la statue colossale de ce dcsiiotismc dont il fut piii iant trente ans la personnification la plus complète.
Jamais le sourire n'approcha de ses lèvres, jamais une expression de douleur ou de plaisir ne se peignit sur son visaije de bronze , et jamais non plus ni gestes ni paroles ne vinrent révéler, même ii ceux qui vivaient auprès de sa personne, <[u'un cœur d'homme battit cl.iiis la poitrine de celui aux mains duquel I3icu avait pourtant remis les destinées de plusieurs millions d'ètics humains.
Le manque de distinction ])eut être considéré comme ayant été le caractère principal de la physionomie de l'empereur Nicolas; une précoce obésité n'avait fait qu'augmenter cette vulgarité que rehaussail encore en quelque sorte le culte du pantalon collant, auquel il semblait voué. La manie de l'empereur était portée à cet égard ii un tel ]>oiiit que la décence en était offensée , et que Sa Majesté ressemblait bien moins sous ce costume théâtral it un monarque qu'à un de ces écuyers du Cirque-Olympique qui par profession et par amour-propre s'étudient à faire ressortir aux yeux du public leurs muscles les plus microscopi(|iics.
Le soin d'une dignité outrée , joint à l'habitude du commandement et à celle de poser coiiliuucllcmeut en public, avait imprimé à toute la personne de l'autocrate quelque chose de guindé , d'apprêté; en un mot, de pédaiitcsquemeiit officiel : à toute heure, en tout lieu, ou était sûr de trouver en lui l'empereur, on n'y voyait jamais l'homme. Son visage compassé et mis en harmonie avec tout le reste de sa personne ne manquait cependant pas d'une certaine dignité. Un port de tête soigneusement étudié, une affectation de gravité hautaine et par trop théâtrale complétaient cette Majesté froide, dont l'aspect général était intcmidatcur et repoussant , mais c'était surtout dans son oail mat et sans reflet, oii ne brilla jamais un éclair de bénignité, que résidait une puissance d'intimidation telle que ceux sur lesquels pesait son regard sentaient tomber sur leurs épaules comme un lourd manteau de glace.
Quoi qu'il en soit de la beauté physique de l'empereur Nicolas, il est certain que le peuple russe n'a jamais beaucoup apprécié les traits de ce visage, empreint du type allemand, et qui n'avait rien gardé du caractère de la race nationale. Le sang de Holstein-Gotlorp coulait seul dans les veines du dernier souverain de la Russie à l'exclusion de celui de Pierre le Grand , dont le type mâle et particulièrement russe ne s'était jias transmis jusqu'à lui à travers les nombreuses alliances allemandes successivement contractées par les successeurs de l'illustre fondateur de la grande monarchie du Nord.
C'est cette nationalité un peu dégénérée de la race régnante de Russie que le poêle Pouschkine se plaisait à figurer d'une manière assez bizarre. Il prenait un verre de vin rouge pur, qu'il versait dans un grand vase en l'honneur de Pierre l''", dont l'origine russe ne pouvait être mise en doute. Il y ajoutait un verre d'eau pour le père allemand de Pierre III, puis il en versait un second en l'honneur de Catherine II, princesse de la maison d'Anhalt; un troisième verre d'eau était encore versé pour Maria Feodorovna, mère de Nicolas I"'; puis un quatrième pour la princesse prussienne Charlotte sa femme, mère du nouvel empereur Alexandre II, et il obtenait après tous ces mélanges une liqueur si faiblement colorée, qu'il excitait un rire général lorsqu'il priait les spectateurs de cette petite leçon de généalogie de décider si c'était du vin ou de l'eau, et si par conséquent les tzars actuels de la Russie étaient des Russes ou des Allemands.
Cette origine étrangère a toujours beaucoup tourmenté Nicolas, qui n'ignorait pas combien le peuple russe est attaché au sang de ses anciens souverains nationaux. Aussi a-t-on tout mis en œuvre pour dissimuler au peuple des campagnes l'origine germanique de la famille impériale et conserver à celle-ci le nom chéri des Romanoff. Le Russe ne se familiarisera jamais en effet à l'idée d être régi par des Allemands, il a .;i.<'>re les hommes de cette race une répulsion instinctive, incxplicaUle peut-être, mais à coup sûr invincible, et Nicolas, tout despote qu'il était, comprenait si bien la force de ce préjir;é national , que loin de le heurter de front il n'a jamais laissé échapiier une occasion de se montrer à s.-s sujets sous l'aspect d'un Russe île pur sang. C'est ainsi que pins d'une fois on l'a enleudu appeler eu public l'impératrice sa femme du nom de Baba, qui est celui nar lequel les paysans et les gens de la basse classe désigiicntfaniilièroment les vieilles femmes. On l'a vu aussi, pour se donner des airs russes, singer dans les petites choses Pierre le Grand, qu'il ne pouvait sans doute imiter autrement, et faire des oukases sur la manière de tailler la barbe ou de porter la moustache. Mais n'anticipons pas sur les événements et ne donnons pas de détails sur la vie de Nicolas avant de l'avoir fait naître.
Nicolas était un des derniers enfants de l'empereur Paul I"', il était issu du second mariage de ce prince avec la duchesse Maria Feodorovna de ^Vllrtclnberg. Il naquit le 6 juillet noG au palais de Gatschina près Saint-Pétersbourg. La naissancinhtTdyal enfant ne fut point suivie de cet éclat et de ces pompes officielles par lesquelles on a coutume d'annoncer au peuple la venue d'un nouveau maître, car nul ne pensait alors que le sceptre dût un jour tomber aux mains
de cet enfant que deux frères, les grands-ducs Alexandre et Conslaiitiii, avaient précOdé dans la vie.
Catherine H régnait encore quand Nicolas vint au monde. On connaît l'antipathie, on pourrait même dire la haine que cette femme impérieuse éprouvait pour son fils Paul l". Ces sentiments, que la laideur et l'ineptie de ce prince expliquent jusqu'à un certain point, étaient même poussés si loin, que par des dispositions testamentaires , qui ne devaient pas être plus respectées en Russie que ne l'avaient jadis été en France les dernières volontés de Louis XIV^ , la grande impératrice avait déshérité son fils au profit de ses deux pclits-fils Alexandre et Constantin , entre lesquels elle avait par un partage anticipé divisé ses vastes possessions d'Europe et d'Asie. Alevàndre était destiné par elle à demeurer dans le nord et à continuer le titre de tzar de Russie; Constantin devait régner sur le midi et prendre le litre d'empereur grec, avec l'obligation d'accomplir le vœu le plus cher de son ambitieuse aïeule, en s'emparant de Constanlinople et en faisant de celte ville le siège de son nouvel empire. Ces dispositions, depuis longtemps arrêtées dans l'esprit de Callierine, ne furent point modifiées par la naissance de Mcolas, arrivée longtemps après celle de ses aînés, et la veuve de Pierre 111 mourut, chargée de crimes, de gloire et d'années, avec l'intime persuasion que Paul ne serait point empereur, qu'Alexandre et Constantin régneraient simultanément, et que Mcolas, alors âgé de quatre ans seulement, ne gérait jamais qu'un grand-duc attaché à la cour de ses frères. On sait assez quel démenti les événements donnèrent à ses prévisions.
Nous venons de mentionner l'antipathie de Catherine pour son fils Paul I"'. Ce sentiment, si peu naturel de la part d'une mère, ne se trou van t peut-être pas suffisam ment justifié par l'incapaciléde ce prince, la malignité de la cour dut chercher ailleurs la cause première de celte répulsion. Voici la version qui circula à celte occasion dans les cercles de Saint-Pélershourg; nous la rapportons ici sous toutes réserves et sans prétendre eu garantir en rien l'authenticité.
Au dire de celte chronique scandaleuse, Paul n'aurait point été le fils de Catherine. On sait déji» par l'histoire qu'il n'était pas le fils de Pierre lU, et que l'infirmité bien constatée de ce prince avait déterminé le sénat à ordonner a Catherine d'admettre Soltikoff dans la couche impériale. Mais voici le point oii commencent les suppositions : le sénat, en décrétant que la tzarine aurait un enfant, n'avait pas prévu le cas oii cet enfant serait du sese féminin. Ce fut ce qui arriva cependant. Catherine accoucha d'une fille, qui mou rut, dit-on, quelques heures après sa naissance. Le trône avait besoin d'un hérilier, et Catherine en voulait un à tout prix. Par un hasard favorable au désir de l'impéralrice, la maison des orphelins se trouvait à quelques pas du palais : une personne habile et dévouée se chargea de l'alïaire. Dne substitution fut opérée sans bruil, et un des enfants finnois dont cet hôpital est peuplé prit la place du cadavre de la petite princesse, qu'on eut soin de faire disparaître et d'enterrer en secret. Il faut ajouter que le physique de Pierre III était de nature à autoriser toutes ces suppositions et à leur prêter un certain caractère de réalité, car Pau] n'avait ni dans les traits ni dans l'esprit rien qui rappelât les premiers Romanoff; il n'avait pas plus de rapports avec-Catherine ou avec Sollikod, et ressemblait au contraire à s'y méprendre de corps et d'esprit il un Finnois de Strelna, dont il avait à la fois les cheveux roux, le nez retroussé et l'enlêtemcnt proverbial.
Quoi qu'il en soit de la véritable origine de Paul et des causes premières de la haine que lui portait sa raère, toujours est-il qu'une réaction s'opéra en sa faveur aussitôt après la mort de cette princesse, et que, malgré l'habileté des dispositions prises par elle pour assurer le trône à ses deux petits-fils au préjudice de son propre fils, ce fut ce dernier qu'on proclama empereur sous le nom de Paul l".
Pendant le règne si court et si excentrique du nouveau souverain, lesregardsde la Russie et de l'Europe demeurèrent constamment tournés vers 1rs deux grands-ducs Alexandre et Constantin, et personne dans le monde politique ne songea à se préoccuper du iirince Nicolas, qui encore enfant commençait a peine son éducation sous les yeux de sa mère en compagnie de son frère puîné le grand-duc MichtI. Rien ne faisait en effet présager que Nicolas arriverait un jour à l'empire, et l'éducation de ce prince ne fut pas plus soignée que celle de ses autres frères, qu'on ne destinait pas au trône. La faute en fut bien plus cependant a l'élève qu'à ceux chargés du soin de l'instruire et de diriger son éducation. Catherine avait consacré tous ses soins à l'éducation de son petit-fils Alexandre; mais à sa mort le grand-duc Witolas élait trop jeune pour qu'elle eût encore pu songer a prendre aucune disposition à cet égard. Ce fut l'impéralrice Feodorovna sa mcre qui demeura seule chargée de la surveillance et de la direction des éludes du jeune Nicolas. Celte princesse n'épargna rien pour rendre son fils digne de sa haute naissance, lies maures de toutes sortes lui furent donnés : le général LauisdorfTlui enseigna l'art militaire, le conseiller Adelung lui donna des leçons de littérature, et le professeur Slorch lui montra l'économie politique.
Mais l'élève ne réponilil que médiocronient aux soins dont il était l'objet, et ne moiilr.i une vérilicble aptitude que pour la musique,
Î|u'il cultiva avec pa>.--i"ii, au point de ne pas drdiiigiier de composer ui-uénic plusieurs marches guerrières. Le goCit des arts a du reste
résisté chez Nicolas aux années et aux préoccupations du trône; et quoiqu'on ait dit qu'en favorisant la peinture et les arts théâtraux par des prodigalités quelquefois excessives il n'agissait ainsi que par orgueil et par désir de se poser en Louis XIV de la Russie, ceux qui l'ont approché de plus près s'accordent à reconnaître que si sa passion pour les beaux-arts ne fut pas constamment éclairée, elle fut au moins toujours sincère et véritable.
Les progrès de Nicolas dans la littérature et dans les sciences furent loin d'être aussi rapides. Il avait appris le français d'un Suisse, M. Dupuget, de Lausanne, et c'est à cette circonstance sans doute qu'il faut attribuer l'accent légèrement genevois avec lequel il parlait notre langue. Du reste, comme presque tous les Russes de famille aristocratique, il la possédait parfaitement. Mais, à tort ou à raison, on a prétendu qu'il l'avait étudiée bien plus dans ses tours familiers que dans ses délicatesses et ses idiotismes à l'usage des grands écrivains. Le choix de ses auteurs n'était que médiocrement relevé; les œuvres de Paul de Kock étaient, dit-on, sa lecture favorite, et c'est là apparemment qu'il aurait puisé certaines expressions hasardées qui sentaient moins l'aristocratique salon du faubourg Saint-Germain que la caserne ou l'atelier du faubourg Saint-Antoine. Le calembour et le jeu de mots étaient cultivés par lui, et il lui arriva parfois de rivaliser non sans succès avec M. de Bièvre, le maître du genre, témoin l'anecdote suivante, que nous demandons l'autorisation de citer.
C'était sous le règne du roi Louis-Philippe , à l'époque oii l'antagonisme de la royauté et de la chambre avait porté le monarque constitutionnel à établir un système de bascule par suite duquel M.Thîers montait quand M. Guizot descendait et M. Thiers descendait quand M. Guizot montait. Fatigué sans doute de voir le même jeu se répéter sans cesse :
— Louis-Philippe, dit l'empereur Nicolas, ne sortira donc jamais de Guizot et de ïhiers?
— Que voulez-vous, sire, lui répondit le ministre auquel il s'adressait, l'un est sa main droite et l'autre sa main gauche.
— Au train dont vont les affaires en France, répliqua l'empereur, il me semble que Louis-Philippe n'a que deux mains gauches.
On ne nous a pas dit si MM. Thiers et Guizot goûtèrent beaucoup ce trait d'esprit de l'autocrate.
Dès ses premières années Nicolas manifesta cette réserve et cette dignité froide qui devait être plus lard un des traits particuliers de son caractère, et l'on ne voit nulle part qu'il ait jamais existé entre lui et ses institut»'urs aucun de ces rapports de douce familiarité qui unissent d'ordinaire le maître et l'élève. Loin de là, il afTeclait de traiter ses professeurs avec une sorte de supériorité hautaine et blessante qui dut leur faire comprendre de bonne heure qu'ils ne seraient jamais considérés par leur orgueilleux pupille que comme des mercenaires auxquels on devait de l'argent et rien de plus. Ses relations avec sa mère ne furent pas d'une nature plus cordiale et plus alïectueuse. Il en fut de même avec les compagnons de son enfance, on ne lui connut jamais d'amis, et l'on chercherait en vain dans la liste des grands dignitaires de la cour de Russie un seul homme qui ait dû sa fortune et son élévation à l'amitié de Nicolas. On prétend, il est vrai, qu'Adlerbcrg, Bcnkendorff, Orloff et quelques autres qui ont joui pendant longtemps de la faveur de l'empereur avaient coin» menée par être ses camarades d'enfance. La chose est possible; mais ce qui est au moins aussi vrai, c'est que cette circonstance ne fut pour rien dans leur fortune, et ne servit point à rapprocher la disuiiice que la naissance avait mise entre eux et le grand-duc Nicolas. Si plus tard, devenu empereur, celui-ci se souvinlde ses camarades longtemps oubliés, c'est qu'il jugea que leur courage, leur énergie ou leurs talents pouvaient le servir utilement, et qu'il pensa qu'il était de son propre intérêt de les grouper autour de son trône.
Cette sécheresse de cœur chez l'empereur Nicolas fut peutêlre autant, il faut le dire, l'ouvrage des hommes que celui de la nature, et il est permis de croire qu'il eût été tout autre si, plus favorisé qu'il ne le fut sous ce rapport, il eût rencontré dans son précepteur le maître habile et l'ami dévoué que son frère Alexandre avait eu le bonheur de trouver dans le brave colonel Laharpe. Mais LamsdorlT, Adelung et Slorch ne surent pas comprendre le caractère de l'enfant confié à leurs soins, et, plus jaloux de gagner leurs appointements que de s'attirer l'aHection de leur élève, ils laissèrent se développer en lui les germes d'orgueil et de misanthropie que la nature y avait mis.
Ce qui tendrait à prouver que l'empereur Mcolas n'était pas naturellement l'homme terrible et redoulable devant lequel tremblait tout un monde, c'est que depuis son mariage, qui eut lieu en 18 17, il a souvent donné dans l'intérieur de sa làiiiille des preuves non équivoques de douceur et de bonté. Le tzar, r|ui sur le terrain politique se montra toujours despote et souvent lyran, qui fut jaloux de son pouvoir jusqu'à la barbarie et sévère dans ses vengeances jusqu'à la cruauté , se transformait volontiers dans la vie privée , et devenait époux bienveillant autant que père indulgent et alTcctueux : tant il est vrai que l'Iiommc ne sort pas mécliant des mains du Créateur, et que la cruauté n'est le plus souvent que la conséquence d'un mniivais système ou l'crreiir d'un jugement faussé, La méchanceté ne
vioiit pas du rcriir , elle vient «lo l'esprit , et si ÎNirolas fut un lyran , il ne le fut pas p.ir nature , il le devint par conviction. Le despotisme fut cliez lui un système : liabiluc di^s l'enfance ii entendre répcHcr autour (le lui qu'il l'^iiit mener les Russes par la terreur, il s'était persuadé que s'il ai;issail autrement les alïaiies ne marcheraient pas. La làclielé des peuples, qui fait seule la forer de leurs oppresseurs, dut l'encourager dans cette voie, il vit qu'on tremblait devant lui et que ses volontés ne trouvaient jias d'opposijion ; dès lors il dut croire et il crut en effet à la supériorité de son système; puis l'iiabitudc de ce régime d'intimidation lui fit prendre eoùt à la cruauté, et il en arriva, eomme tant d'autres despotes, à ce comble de la déraison, qui consiste à ne faire aucun cas de la vie des hommes et à ne considérer les peuples que comme des instruments bons tout au plus à servir les intérêts et les ambitions de leurs maîtres.
INicolas était encore enfant lorsqu'il assista , avec sa mère et son jeune frère Michel, à la terrible tragédie qui mit lin à la vie de son père et plaça la couronne sur le front d'Alexandre. Paul était arrivé au trône en 179B, année même de la naissance de INicolas. Après trentetrois ans d'exil et de mépris ce prince se vit tout d'un coup a l'âge de quarante-trois ans maître absolu d'un empire oit la veille encore il n'avait qu'une prison. Cette fortune si inespérée et cette élévation si rapide firent sur son esprit déjà afi'aibli une impression si forte que la tète lui tourna; son règne, qui dura quatre ans, ne fut qu'une suite d'actes de démence et de cruauté ! La sûreté de l'Etat était a chaque instant compromise par ce fou couronné ; la vie des hommes les plus éminents comme celle des citoyens les plus obscurs était sans cesse en danger. Un pareil état de choses ne pouvait durer plus longtemps : un prompt remède était indispensable; mais comme en Russie il n'y a pas de voie légale pour la répression des abus du pouvoir, même quand ce pouvoir est entre les mains d'un fou, et qu'il ne reste au\ opprimés que l'émeute ou la conspiration, une conspiration s'organisa; elle avait deux chefs : l'un était le comte Pahlcn , gentilhomme courlandais, élevé par Paul au poste émincnt de chef des gardes et gouverneur de Saint-Pétersbourg; l'autre était Platon ZoubolT, dernier favori de Catherine. Ces deux meneurs étaient habiles autant qu'actifs et intrigants. Grâce à eux la conspiration s'augmenta rapidement, se recrutant dans l'ombre des mécontents que faisait chaque jour l'extravagante cruauté de l'empereur. 11 ne fut d'abord question entre les conspirateurs que d'une simple abdication et d'une substitution de personne. Paul serait relégué dans quelque province éloignée, et le grand-duc xMi\.-indrc, dont ou disposait sans son consentement, devait monter sur le trône devenu vacant par l'abdication forcée de son père. Tel était du moins le p!an qu'on développait au gros des conjurés dans la cr.iiile de I • ; l'aycr. Mais les auteurs principaux du complot savaient foi i,;cn que les choses ne se passeraient pas de la sorte, car ils corn,., .saient trop le grand-duc Alexandre pour ignorer qu'on ne le déciderait jamais à accepter la couronne du vivant de son père; aus-^i étaient-ils résolus à lui forcer la main en lui ouvrant une succession.
Dans celte révolution toute de palais, dont l'unique but était de remplacer le père par le fils, le plus difficile était d'obtenir l'assentiment de ce dernier. L'astucieux Pahlen se chargea de ce soin : la nature de ses fonctions militaires et le titre de gouverneur de Saint- Pétersbourg dont il était revêtu lui donnaient un libre accès auprès de la personne de Paul !•=', ainsi qu'un grand ascendant sur l'esprit de ce prince. 11 en profita pour inspirer des soupçons contre le tzarevitsch Alexandre et le grand-duc Constantin; puis, quand le malheureux monarque eut accueilli ces insinuations perfides et pris la résolution de faire un exemple terrible sur les personnes de ses deux fils et de leur mère, Pahlcn se présenta chez Alexandre et lui signifia l'ordre qui lui avait été donné de s'assurer de sa personne et de lui demander son épée. A cette révélation inattendue, le jeune prince pâlit, mais se disposa à obéir. Ce n'était pas le compte du courtisan, qui, voulant à tout prix porter le comble au désespoir d'Alexandre, lui mit sous les yeux l'ordre écrit <le la main de l'empereur et lui indiqua du doigt les deux paragraphes qui concernaient Constantin et l'impératrice mère. A cette vue le jeune prince se couvrit le visage de ses deux mains et laissa écliapjier quelques paroles de murmure. Pahlen jugea que le moment favorable était venu, et se jetant a ses pieds :
— Monseigneur, s'écria-t-il , vous seul pouvez prévenir de grands malheurs; il est temps de mettre un terme aux souffrances de la Russie. Les égarements de votre père ne connaissent plus de bornes; aujourd'hui il attaque votre liberté, demain peut-être il se montrera plus sévère encore. Je lui ai entendu prononcer dans son agitation les noms de Pierre lefjrand et d'Alexis Petrovilscb. Je le sais, celte haine et ces projets de vengeance ne partent point de son cour; mais ils s'expliquent Miffisamment , comme tant d'ordonniinces et tant de punitions inutiles, par l'influence d'une maladie terrible, ftlonseignciir, votre malheureux père est insensé, et vous êtes peutêtre le seul qui doutiez encore de celte triste vérité, (jet élat de choses est aujourd'hui si public, que c'est au nom de la noblesse, du sénat et de l'empire tout entier, dont je ne suis ici que l'inlcrprcle, que je viens vous supplier d'aceeptcr la couronne qu'une abdication rendra bieiilùt vacante.
Alexandre hésitait encore.
— Si vous refusez la couronne qui vous est oOcrIe, si vous négligez le seul moyen de sauver votre père, je ne réponds plus de rien, ajouta Pahlcn d'un air déterminé. La noblesse et le sénat sont décidés à faire cesser, par tous les moyens possibles, un rignc (lui met à chaque instant en question la liberté, la fortune et l.i vie de tous les citoyens; et si vous repoussez aujourd'hui une abdication, ptutêtre demain vous faudra-t-il pardonner un assassinat.
En présence de ces terribles révélations, Alexandre finit par donner son adhésion au projet de Pahlen, mais non sans lui avoir lait jurer sur un crucifix que les jours de son père ne courraient aucun danger.
Pahlen jlira tout ce qu'on voulut, sauf à violer sa promesse et ii rejeter sur la nécessité ou sur l'iniprudeiice de quelque conjuré l'événement qu'il prévoyait, et qu'il était bien résolu d'ailleurs à accomplir jusqu'au bout.
Il était huit heures du soir quand Pahlen sortit de l'appartement du prince pour se rendre chez le comte Talitzine , oii se trouvaient rassemldés les principaux conjurés. 11 les avertit de se tenir prêts au premier signal et courut de là à la prison , dont les portes s'ouvrirent sans difficulté devant le gouverneur de Saint-Pétersbourg. Là se trouvaient plusieurs jeunes olficicrsque la cruauté insensée de l'empereur avait condamnés à la dégradation , au knout et à l'exil pour de simples manquements à la discipline régimentaire ou pour des motifs plus frivoles encore. Ces malheureux attendaient avec anxiété l'ordre de départ pour la Sibérie, quand Pahlen fil délier leurs chaînes, leur rendit leurs épées, que le bourreau leur avait arrachées ignominieusement le matin même, et les conduisit auprès des conjurés, qu'ils trouvèrent encore à table et le verre à la main. Les nouveaux venus furent salués aux cris de Vive Alexandre! et se laissèrent facilement enrôler dans la conspiration. A onze heures précises, les conjurés, au nombre de soixante-dix environ, sortirent de l'hôtel Talitzine et se dirigèrent à petit bruit vers le palais Saint-Michel , résidence de l'empereur.
L'histoire a conservé le nom des principaux conjurés. C'étaient, outre Pahlen et Platon ZoubofV, Beningsen, Depreradovitscli , colonel du régiment de Semenovsky; Arkamakoff, aide de camp de l'empereur; le prince Yakhvill, major général d'artillerie; le général Talilzine, colonel des gardes Preobrajensky ; Gardanoff, adjudant des gardes à cheval; Sartarinoff, Seriatin et plusieurs autres encore.
Arrivés dans la cour du palais, les conjurés se séparèrent en deux bandes dont l'une , sous la conduite de Pahlen, entra par une porte particulière que le comte avait coutume de prendre pour ses reialioiis intimes et secrètes avec l'empereur, tandis ([uc l'autre, sous les ordres de Zouboff, prenait le grand escalier. On arriva sans encombre aux appartements de l'empereur, grâce à la prévoyance de Pahlen , qui en faisant relever les postes du palais avait eu soin de remplacer les soldats par des officiers conjurés.
L'empereur venait de rentrer chez lui depuis un quart d'heure environ ; il s'était couché aussitôt, et dormait déjà d'un profond sommeil, quand les conjurés, auxquels des intelligences avaient ouvert toutes les porles, se précipitèrent l'épée à la main dans la pièce (jui précédait sa chambre à coucher. Là se trouvait de garde un housard qui n'était pas dans le complot. A la vue des conjurés , dont il devine les intuitions meurtrières, il s'élance devant la porte de son maître, déterminé à leur en disputer le passage.
La résistance de ce brave soldat ne fut pas longue , un coup de pistolet parti des rangs des conjurés mit fin à son dévouement et à sa vie. Au bruit de cette détonation, Paul, réveillé en sursaut, s'élance de son lit et cherche à fuir par une trappe secrète qui doit le conduire en lieu de siircté ; mais le ressort résiste à la pression , et pendant que l'empereur cherche à s'ouvrir cette voie de salut la porte de l'antichambre se brise avec fracas , tombe et ouvre passage aux conjurés furieux. Paul n'a que le temps de se jeter à la hâte derrière un écran de cheminée, mais ce faible rempart ne peut le dérober longtemps aux yeux de ceux qui le cherchent. On le saisit, on s'empare de lui , on lui met l'épée sur la gorge et on lui déclare an nom de l'empereur Alexandre que le seul moyen de sauver sa vie est de signer l'abdication qu'on lui présente. Paul prend le papier d'une main tremblante et se met à le parcourir du regard; mais bientôt le sentiment de la dignité offensée devient jdus fort chez lui que la crainte de la mort, l'homme s'e!ïacc devant le souverain, Paul retrouve sa fierté un moment oubliée , sa tête se monte, ses yeux s'injectent de sang, il ne considère plus qu'il est seul et désarmé en présence d'ennemis irrités, et déchirant l'acte d'abdication il fait un mouvement et s'élance pour s'emparer de son épée. En ce moment entrait dans la chambre le prince Yakhvill, qui, insulté personnellement par l'empereur, avait juré de se venger; à peine il aperçoit le tzar, qu'il s'élance sur lui, le saisit à bras-le-corps et le reii'erse. Pendant quelques instants l'empereur et son meurtrier iutt,»nt en roulant sur le parquet, tandis que les autres conjurés, terrifiés par l'énergie inattendue de l'empereur, demeurent spectateurs immobiles de cette scène terrible qu'éclaire à peine la pâle luiiîi d'une lampe de nuit. .Mais le danger les rend bientôt au sentiment de leur position, ils tremblent que les cris de l'empereur ne soir:it enlcn-
dus, et l'un d'eux lui pose la main sur la bowcbe, tandis qu'un autre, qui a détaché son ccliaipc, la passe autour des flancs delà victime et la serre à l'aide d'un poiynard qui lui sert de tourniquet. Quelques instants après les Pjémissemcnts et les niouvcmenls de Paul l" avaient complètement cessé, le trône élait vacant, et Alexandre n'avait plus qu'à se faire proclamer empereur par droit d'hérédité et de primogénilure.
Pendant ce temps l'irapératriee Marie Feodorovna, qui avait entendu du tumullc dans la chamhre de son mari, accourait auprès de lui suivie des grands-ducs ]Nicolas et Michel; mais dans un salon intermédiaire elle rencontra un peloton de conjurés qui lui barra le passaijc. Au même moment les meurtriers de Paul !"■ sortaient tumuliueusement de la chambre de ce prince aux cris de ^ ive Aleiandrc! La malheureuse princesse court au-devant d'eux et leur demande ce qu'ils ont f.iit de son époux. Pahlen se charge de le lui apprendre en deux mots, et l'engage à rester tranquille, l'assurant qu'il n'y a pas de danger pour elle, puis sort rapidement pour aller annoncer le premier à Alexandre que sou règne a déjà commencé.
B.en que ISicolos ne fût à celte époque âgé que de cinq ans seulement, on assure qu'il conserva toute sa vie le souvenir terrible de celle nuit sanglante. La chose est possible, mais il est certain cepend;inl (|ue la vue des lieux où son père fut asassiné l'affecta toujours moins que son frère Alexandre. Pendant le règne de celui-ci le palais Saint-Michel resta constamment inhabité; les appartements particuliers de Paul I"' furent fermés et scellés avec soin de telle sorte que personne n'y put pénétrer tant que vécut Alexandre. INicolas agit tout autrement à cet égard. Peu après son avènement au trône il lit ouvrir le palais Saint-lMichel, le parcourut et l'examina dans ses moindres détails, et bientôt après y établit une école de génie connue sous le nom de corps des cadets. Cependant on a observé que le tzar visitait cette école moins fréquemment que les autres établissements militaires de sa capitale.
Sous le règne d'Alexandre, INicolas grandit et devint homme; dès lors il s'adonna, comme la plupait des princes de sa maison, aux exercices militaires , et porta le culte de la discipline à un point qui peut être une qualité chez un sous-ofticier, mais qui est certainement un ridicule chez un ])rincc. 11 dut jiuurliint à son frère Michel de n'être pas le premier caporal de la famille impériale; les inclinations militaires étaient encore plus développées chez ce prince que chez Nicolas, il les poussait véritablement jusqu'à la monomanie : on l'a vu pendant un temps faire manœuvrer dans une galerie de son palais une compagnie de superbes grenadiers entièrement nus. Il était toujours accouipiigué dans l'exercice de ces importantes fonctions d'un médecin d'après les conseils duquel il étudiait toutes les évolutions au point de vue anatomiqueet cherchait à moditier l'exercice suivant le jeu naturel des muscles. Michel était encore plus strict que Nicolas pour tout ce qui concernait la discipline, et punissait avec une rigueur sans exemple les plus petites irrégularités d'uniforme et les moindres négligences de scrvic(^. Cette rigueur sauvage élait rendue plus odieuse encore par la manie qu'avait ce prince d'exécuter luimême la plupart des sentrni-es qu'il prononçait contre les infractions, et on l'a vu plus d'une fuisse faire le bourreau de ses propres arrêts. Personne n'était épargné par lui, et chacun dans roccasion était tributaire de la canne de Son Altesse Impériale; les officiers comme les soldats, les militaires comme ceux qui ne l'étaient pas , ses favoris eux-mêmes n étaient pas dans la circonstance traités avec plus d'indulgence. Malgré cette brutalité, et peut-êlrc même à cause de cette brutalité, Michel était adoré des soldats, qui voyaient avec plai ir que leurs chefs n'étaient pas plus qu'eux-mêmes hors de la portée de la canne ou du knout du m.iitre; mais en rtvanchc il était .détesté par tous les porteurs d'épauletlcs, de broderies et de croix, qu'il avait l'habitude de traiter en toute occasion comme le dernier des moujiks.
Nous n'en finirions pas si nous voulions raconter les railleries sinpilières et bizarres et les insultes qui furent prodiguées en maintes circonstances par Michel aux princes, aux comtes, aux généraux et à presque tous les hommes haut placés de la cour de Russie. Ses colères étaient aussi burlesques que terribles Plus sévère peut-être encore que son frère pour les fautes de discipline et les manquements au service, INicolas sut toujours au moins couscrxcr une a]iparencc plus calme. D'un sang naturell-nieul plus froid, le seiilimeut de sa dignité le tint toujours en garde contre ces élans de courroux et contre l'habiliidede dire des injures ; habitude qui déshonore bien i)lus encore l'homme qui les profère que celui auquel elles s'adressent. 11 ne s'abaissa jamais non plus à se faire l'exécuicur de ses propres sentences, et il évita par là la nécessité oii Michel se vit souvent placé de réparer d'une main les insultes et les outrages qu'il avait prodigués de l'autre. Il est vrai que la plupart du tenips l'argent sullisait pour faire oublier à ces hommes dégénérés les mauvais traitements qu'ils avaient reçus de leur maitre. iMais dans plusieurs circonstances cependant Michel se vit contraint de réparer par des excuses publiques l'honneur de certains grands personnages contre lesquels il s'était porté à des voies de fait.
Une anecdote siillïra pour faire apprécier la manière dont les princes de la maison l'ionianotl' comprenaient la discipline militaire.
Cette anecdote se rapporte à Nicolas :
Ce prince n'étant encore que grand-duc passait en revue sur la place publique de \\ iliia les régiments qui composaient la garnison de cette capitale de la Lithuanie. Pendant le cours de cette revue le czarewitsch remarqua avec ce coup d'oeil infaillible que ses courtisans appelaient le regard de l'aigle plusieurs manquements à la discipline et aux règlements : c'était un bouton mal cousu, un pantalon mal tiré, un atome de poussière qui déshonorait un uniforme ou ternissait une bufllcterie, une baïonnelte mal astiquée, un temps mal compris, un mouvement mal exécuté et autres crimes de cette importance commis par quelques pauvres soldats oublieux ou maladroits.
Nicolas avait pour les méfaits de celte nature une mémoire implacable, et quand la revue fut terminée il ordonna à tous les délinquants, dont il avait scrupuleusement retenu les numéros d'ordre, de se retourner sur place de manière à lui présenter le dos, tandis que le reste de la troupe continuait à lui faire face. Tirant alors uu morceau de craie de sa poche il inscrivit le chiffre 200 sur le premier dos, 150 sur le second, 300 sur le troisième, et ainsi de suite, ayant grand soin, avec le sentiment d'équité dont il se piqua constamment, de proportionner le chiffre à l'importance de la faute. Puis quand tous les délinquants furent ainsi marqués, il leur ordonna d'aller toucher le montant de la somme qu'ils portaient inscrite sur le dos. Le pavement ne se fit pas longtemps attendre ; c'étaient des coups de Uuout pour lesquels le tzarexvitscli ax'ait fait tous ces bons au porteur, et l'on sait assez avec quelle scrupuleuse exactitude le gouvernement russe paye les dettes de celle nature.
Alalgré sou grand amour de l'art militaire, Nicolas ne parvint point à s'élever pendant tout le règne d'Alexandre au-dessus du raupd'un général de division, encore ne contractn-t-il dans ce poste, comme nous le verrons plus tard , que les habitudes d'un capitaine instructeur, sans y prendre le génie guerrier qui seul poux-ait faire excuser l'enthousiasme exagéré qu'il professa toujours pour le sabre et l'épaulctte.
Tous ceux qui furent à même de le voir et de l'apprécier pendant cette période de temps le jugèrent comme un homme de médiocre intelligence, dépourvu de toute connaissance sérieuse, et tourmenté du désir de copier en tout son frère Alexandre, tâche d'autant plus difficile pour lui qu'il ne fut jamais doué de cette aménité et de cette grâce particulière qui attachaient tous les cœurs au fils aîné de Paul 1"'. Quant au gros de la nation, placé trop loin du grand-duc pour être a même de l'apprécier , il ne se formait une idée de son caractère et de ses qualités que sur les récits que les soldats faisaient circuler dans le peuple ; aussi avait-on à Saint-Pétersbourg comme dans tout l'empire nue sorte de crainte instinctive du grand-duc Nicolas, dont on s'était encore exagéré la sévérité naturelle.
Ce sentiment de crainte, on pourrait même dire de terre\ir, que Nicolas inspirait au peuple se manifesta dans plus d'une occasion, mais jamais peut-être d'une manière plus frappante que dans la circonstance suivante :
Un jour, à Pcterhoff, pendant une des fêtes nationales oîi le peuple russe, admis dans le palais de ses maîtres, a le droit d'approcher et de contemplera son aise l'empereur et la famille impériale, Alexandre et l'impératrice son épouse se tenaient avec toute leur cour dans une galerie qui ax'ait vue sur la mer. Les deux augustes époux, qui étaient venus chercher en ce lieu un refuge contre l'enthousiasme de la multitude qui se pressait dans les salons, conversaient familièrement avec quelques gens du peuple, quand tout d'un coup ils virent le cercle s'élargir autour d'eux et des soldats armés repousser brutalement tous ceux qui essayaient de se rapprocher des personnes impériales.
— (Jue signifie cela, et d'oîi vient cette violence? deinanda-t-on de toute part.
— C'est le grand-duc Nicolas qui arrive, fut-il répondu.
C'était lui , en clïet. Il traversa d'un pas rapide l'espace que ses soldats avaient rendu libre, s'approcha de la fenêtre , se pencha sur le balcon et considéra quelques instants la mer avec un regard sombre, puis il traversa de nouveau la foule <le son pas égal et militaire sans avoir salué personne et sans que personne aussi eût accueilli son arrivée ou son départ par un cri d'enthousiasme ou par un vivat d'amour.
L'écrivain russe auquel nous empruntons cette scène croit suffisamment justifier INicolas en disant que le grand-duc n'aimait pas à frayer avec le peuple ; mais ces goûts misanthropiques et ces penchants aristocrati(|ucs ne sutlisent pas pour excuser un prince, qui, mis par la Providence à la tête des peuples, aurait dû rechercher toutes les occasions de s'instruire de leurs misères et de leurs besoins au lieu de les tenir à distance par son orgueil démesuré et sa sévérité excessive.
L'extrême jeunesse de Nicolas ne lui permit pas de prendre pari aux grands événcinents qui agitèrent l'Europe sous le règne de l'empereur Alexandre. Toute cette première partie de son existence se passa pour lui dans le repos et l'oisiveté à la cour de Russie. On sait coinliicn Ici mœurs de celle cour furent faciles et relâchées sous Alexandre, et l'on se demande comment le jeune grand-duc trauva moyen de se garantir d^'s intrigues d'au:our au milieu de ce cercle couino"-é
«le femmes i;;il:iiilrs et d'iionimes taillés sur le patron des rou<5s de la Régence. Mais la galanterie ne convenait pas plus au caractère et au genre d'esprit du jeune Nicolas, que les plaisirs des sens à sa constitulion plijsique. Ce fut là ce qui le sauva de ce danger. Les femmes paraissent, à cette ëpoque du moins, avoir eu peu de charmes pour Nicolas. Les exercices militaires étaient à la fois ses plaisirs et ses travaux, et bien qu'on ait cite quelques actrices, quelques dames de la cour avec lesquelles il aurait eu dès lors des liaisons passiigèrcs, ces bruits ne furent jamais que des on dit sans fou Jement, formellement démentis d'ailleurs par la réserve et la froideur avec lesquelles le jeune grand-duc parut toujours accueillir les avances dont il fut souvent l'objet. (Cependant, comme il ne faut répondre de la vertu de personne, pas même de celle d'un empereur, nous conviendrons que la chose était au moins possible. Mais, après cet aveu, nous aurons la justice de déclarer hautement, à la louange de Nicolas, que scsliaisr»; d'amour, car il en eut plus tard qnelques-unes, n'exercèrent jamais aucune influence sur lui, et que sa conduite politique, soit comme grand-duc, soit comme empereur, ne fut jamais dictée par des considérations de celte nature.
Quoique Nicolas fût, sans contredit, un des plus beaux hommes de la cour, son genre de beauté ne paraît pas avoir été beaucoup apprécié par les femmes.
— Le grand-duc Nicolas, disait à ce propos une des dames les plus aimables de la cour de Russie, est sans doute un des plus beaux ornements des salons de la famille impériale; mais, quoique sa présence soit toujours agréable, on remar<|ue moins son absence que celle de ses frères, bien loin cependant d'être aussi favorisés que lui sous le rapport de la beauté.
La nature sérieuse de son esprit l'éloigna toujours de ces allures folles et dissipées , qui passèrent pendant un temps pour le suprême bon ton dans le beau monde de Saint-Pétersbourg. Il est probable aussi qu'il eut le bon esprit de se rendre justice, et qu'il comprit de bonne heure qu'il n'avait ni la grâce ni l'aisance nécessaires pour l'état dlhommc à bonnes fortunes. Le sentiment de ce qui lui manquait à cet égard l'éloigna prudemment d'un rôle pour lequel il n'était évidemment pas fait. U'un autre côté, au moment où Nicolas atteignait l'âge d'homme, la cour de son frère devenait moins folle et moins dissipée que par le passé, les travaux de la guerre et le soin de l'empire forcèrent Alexandre à s'éloigner à plusieurs reprises de sa capitale; et son absence, qui entraîna celle de la plupart des grands seigneurs de l'empire, donna ii la cour un air de tristesse et de réserve qui ne fournirent pas à Nicolas l'occasion de perdre la rigidité de son caractère et la sévérité de mœurs qui l'avaient distingué dès son jeune âge.
1814 arriva. La paix fut rendue à l'Europe, et la cour de Russie reprit son luxe et sa splendeur. Mais Nicolas ne fut point à même de prendre part aux bruyants plaisirs de ce monde dissipé; les voyages d'abord, et plus tard son union avec une femme sur biquelle se concentrèrent toutes ses affections, l'en tinrent constamment éloigné.
La paix était rendue au monde; mais les plaies de la guerre restaient cnCLire à fermer et a cicatriser.
De graves soucis préoccupaient encore le chef du goux'ernement russe. Les finances de l'empire étaient épuisées, les provinces avaient été désolées par la guerre, les bras manquaient à la terre, et Alexandre se voyait encore dans la nécessité d'ajourner les projets de réforme qu'il médilaitdepuis longtemps. D'un autre côté, l'empereur avait déjà passé le milieu de la vie, son mariage commençait à dater, et l'espoir d'avoir un héritier s'était évanoui pour lui. Dans ces circonstances, soit pour compléter l'éducation d'un prince qui pouvait réguer un jour, soit au contraire pour éloigner un héritier dont l'ambition commençait peut-être à lui donner de l'ombrage, on décida de faire voyager Nicolas. Son itinéraire fut tracé par l'empereur lui-même. Il devait parcourir la France et l'Allemagne , et visiter dans ces deux pays les champs de bataille illustrés depuis vingt ans par tant de combats meurtriers. Le prétexte, si toutefois c'en était un, était parfaitement choisi; car personne n'ignorait qu'un voyage de cette nature cadrait parfaitement avec les goûts militaires alfectés par le priuce voyageur.
Pendant celle longue pérégrination , Nicolas visita la plupart des cours de l'Europe, vint a Paris, et séjourna pendant quelque temps à Saint-James. On prétendit à celte époque que ce voyage n'avait d'autre but que la recherche d'une femme : c'en était peutêtre en efl'el le véritable motif, ce fui du moins le -seul qu'on mil en avant; car personne, excepté Alexandre peut-être, ne pensait que Nicolas put être destiné à lui succéder. Le droit d'aînesse appelait Constantin au trône; et c'était lui qu'on regardai partout comme l'héritier présomptif de la couronne, bien qu'on ..envisageât qu'avec terreur l'avenir dont était menacée la Russie Sjus un prince dont le ceirveau troublé faisait craindre de voir se renouveler les extravagances de Paul son père.
Nicolas, de retour de son voyage en Europe, put remarquer que de grands changcnieuts s'étaient opérés à la cour. Les pompes militaires avaient disparu , le bruit des armes ne se faisait plus entendre ; les plaisirs bruyants s'éiaient eux-mêmes enfuis pour faire place à une sorte de réserve dévote et guindée. C'était l'époque de ma-
dame Kriulncr. Alexandre commençait h tourner au mysticisme ; 'et, comme il arrive toujours en pareille' circonstance, l'hypocrisie s'était mise de la partie , et la cour se montrait encore plus bigote que le maître. Au surplus, le mal avait bien vite gagné de iiroche en proche. Saint-Pétersbourg avait imité la cour, les villes avaient suivi la capitale, les campagnes avaient fait comme les villes, et bref, tout l'empire se trouvait infecté de jésuitisme. Mais toute cette dévotion n'était qu'à la surface , et l'immoralité et la corruption, bien loin de diminuer, n'en étaient peut-être que plus grandes pour s'exercer en secret. A la police secrète du gouvernement russe était venue se joindre la police inquisitoriale. On ne se bornait plus à épier les actes et les paroles, on espionnait les consciences ; et l'on sévissait avec rigueur contre les tièdes, tandis qu'on offrait des récompenses aux juifs convertis et des prix de vertu à leurs convertisseurs. En uu root, le fanatisme religieux commençait à se propager rapidement en Russie et menaçait de tout envahir et de tout perdre.
Maïs comme les conséquences de ce système de gouvernement s'offriront d'elles-mêmes au lecteur dans la suite de celte histoire, nous croyons inutil' de nous y arrêter, quant à présent, et nous passons de suite au mariage de Nicolas.