‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 73 sur 235 · GRAND-DUC, ÉPOUX ET PÈRE · texte numérisé non relu

GRAND-DUC, ÉPOUX ET PÈRE

Mariage de Nicolas avec la princesse de Prusse. — Portrait de Marie -Charlotte.

— Abjuration de cette priocesse; elle prend le nom d'Alexandra Feodorovna.

— Première apparition de la grande-duchesse épouse de Nicolas à la cour de Saint-Péterebourg. — Impression qu'tlle produit. — Son amour effréné de la danse. — Son caractère. — Sa réserie. — Retraite des deux jeunes époux au palais d'Anitscbkoff. — Manii're dont Nicolas y emploie son temps. — Ses études. — Ses prétentions à la science militaire. — Il est fait échec et mat par -Mouravieff. — Lei,on devant Cronstadt — Nicolas mauvais ingénieur et mauvais amiral. — Protection accordée par Nicolas aux savants. — Son amour pour les beaux-arts. — Manière dont il comprenait la peinture — Ses aptitudes théâtrales. — Détails sur sa vie privée. — Accès de rire de Nicolas. — Sa manière d'être avec ses enfants et avec sa femme

Pendant que Nicolas visitait les différentes cours de l'Europe, Alexandre avait négocié son mariage avec Marie-Charlotte, fille aînée du dernier roi de Prusse et sœur de Frédéric-Guillaume III actuellement régnant.

Ce fut le 13 juillet 1SI7 que furent célébrées, à Saint-Pétersbourg, les cérémonies de ce mariage. L'impérial époux avait à peine vingt et un ans, la princesse était de deux ans plus jeune. La loi russe exige que dans ces circonstances l'épousée adopte la religion de sou mari. La princesse Marie-Charlotte abjura le proteslanlisiue pour se conformer à cet usage, fut baptisée suivant les rites du culte grec et reçut les noms russes d'Alexandra-Feodorovna. On s'étonna beaucoup dans le temps que le roi de Prusse, connu pour son zile et sou dévouement au protestantisme, ei'it consenti à l'union de sa liUc avec un prince grec, et surtout à son changement de religion, ^lais les événements sont venus démontrer qu'il entrait déjà dans les combinaisons d'Alexandre de substituer Nicolas à Constantin pour la succession au trône, et que ce fut principalement cette considération qui détermina le roi de Prusse à accepter des conditions qu'il eût énergiquement repoussées en toute autre circonstance. La famille de l'épouse de Nicolas a toujours continué d'ailleurs à désigner cette princesse sous le nom de Charlotte, et n'a jamais consenti à lui donner ses noms gréco-russes, preuve certaine que la nouvelle religion leur était odieuse et qu'ils n'avaient fait en cette occasion que céder aux exigences delà politique. Quoiqu'il en soit de ces conjectures, il est cer'ain qu'il ne transpira rien dans le public jusqu'en 182t de ces nouveaux projets de succession, et qu'ils demeurèrent un mystère de famille jusqu'au moment oii il devint indispensable de les faire connaître. On remarqua, cependant, que dès l'année 18i4, l'almanach généalogique imprimé à Francforl-sur-l'Oder, avec l'autorisation de la censure prussienne, désignait le grand-duc Nicolas comme successeur au trône de Russie , circonstance qui porterait à croire qu'il avait été question de ce projet entre l'empereur de Russie et le roi de Prusse bien antérieurement au mariage de Nicolas, mais qu'on ne donna suite à ce plan que longtemps après, à une époque oii les excentricités de Constantin et son mariage désassorti avaient rendu son avènement au trône tout à fait impossible. L est d'ailleurs évident qu'Alexandre avait dû s'occuper longuement et avec soin de cette importante question. Les rapports de la Russie avec l'Allemagne et surtout avec la France avaient jeté dans la nation, et principalement dans l'armée, des ferments de révolution qu'une main ferme et habile était seule capable sinon d'étouffer du moins de diriger et de comprimer; et ce dut être en prévision des embarras qu'il léguerait à son successeur qu'Alexandre se décida pour Nicolas, qui lui olTrait sous tous les rapports plus de garantie et de sécurité que son aîné le grand-duc Constantin.

Nous l'avons dit, Nicolas te montrait peu porté à la galanterie. On

prétend même que sonaiitipalliie pour le beau sexe était si prononcée, qu'il lui arriva plus d'une fols de blâmer ses frères Alexandre et Constantin des égards qu'ils témoignaient aux dames. Lorsque ces deux princes passaient la revue de la garde impériale ils adressaient parfois quelques mots gracieux aux jolies femmes qui se trouvaient sur leur pa>sage. I\Liis Nicolas, loin de les imiter , laissait tomber de ses lèvres dédaigneuses un sourire sarcastique et souvent même une parole railleuse sur ce qu'il appelait, dans son puritanisme d'orgueil, une dérogation à la dignité du souverain. Le mariage parut niodilier à cet égard la rigidité de ses principes ; et bien que dans son union avec la princesse Charlotte on eût consulté les goûts des époux bien moins que les convenances politiques, la suite prouva qu'il existait entre eux plus d'affection et de sympathie qu'il ne s'en rencontre habituellement dans les alliances de cette nature. Les deux époux se ressemblaient en eflet sous plus d'un rapport ; par la gravité extérieure, non moins que par le caractère et par le genre d'esprit. L'impératrice ciouairière, encore existante, a dû être une btlle iemme, et bien que chez elle la décadence physique soit arrivée avant l'àce, l'on retrouve encore des traces de beauté dans ses grands yeux bleus , dans ses orbites profondes et énergiquement encadrées de noir, dans ses traits amaigris et jusque dans sa grande taille, qui aspire à se courber moins sous le poids des années que sous celui des chaF'rins et des fatigues. Alais ce qui vaut mieux encore qu'une beauté trop prompte à se flétrir, elle possédait une belle âme, et passa toujours avec raison pour humaine et généreuse ; dévouée ii son mari et à ses enfants , fidèle à l'observation de ses devoirs de femme comme à ceux d'impératrice, elle justifia constamment pendant tout le cours d'une existence qui fut peut-être plus brillante qu'heureuse les prévisions que la reine Louise sa mère avait émises sur son compte a l'époque oii elle était encore une enfant et ne comptait que dix ans à peine.

<i Charlotte me plait de plus en plus, écrivait cette princesse en s'adressant à sou père le duc de Mecklembourg-Strelitz, et je l'apprécie chaque jour davantage: car, bien qu'elle soit peu communicalivc et qu'on puisse même lui reprocher d'être trop réservée, elle cache comme son père un caur de feu sous un extérieur de glace. Elle a des sympathies et des consolations pour tous les maux et toutes les douleurs. A la voir, on la dirait indifférente et froide; mais, en réalité, personne n'est plus qu'elle affectueuse et obligeante. II règne dans toute sa personne un certain air c ;3 dignité et de grandeur qui en impose, et je suis sûre qu'elle fera une femme remarquable s'il plaît a Dieu de lui conserver la vie. »

L'impression que produisit la princesse de Prusse à la cour de Saint-Pétersbourg fut loin d'être la même pour tout le monde, [.es hommes lui trouvèrent, en général, l'air gauche et embarrassé; les femmes lui reprochèrent la pâleur de son teint, ainsi que la faiblesse de sa complexion : elles critiquèrent surtout son manque d'cmbojipoint. Les observateurs les plus impartiaux louèrent la régularité de ses traits, mais, les trouvèrent dépourvus d'expression, et déclarèrent son regard empreint d'inquiétude et d'indécision. Quant aux courtisans, ils firent leur métier en l'admirant sans restriction et en proclamant à haute voix la beauté de sa physionomie, la grâce de sa démarche et la noblesse de sa tournure. Il n'y eut pas jusqu'aux défauts de la princesse que leurs flatteries exagérées ne trouvèrent moyen de métamorphoser en qualités et en charmes. L'indécision de ses regards devint un vague vaporeux plein d'abandon et de mélancolie, sa maigreur fut un cachet de distinction, et la nouvelle épouse fut proclamée par eux digue de sa mère, la reine de Prusse, et de sa sœur, la superbe duchesse de Mecklembourg. Eu un mot, on lui répéta sur tous les tons qu'elle était la plus belle des fcmmfs. C'était juste, son mari était prince du sang et devait plus tard régner sur toutes les Uussies. Mais si la beauté de l'épousi' de Nicolas a pu être à une certaine époque un sujet de discussion, aujourd'hui l'ouibrc d'un doute est impossible; et Charlotte de Prusse, vieille et décrépite avant l'âge, n'est plus, ainsi que nous le disions plus haut, qu'un cadavre anticipé, ruiné parla maladie, les veilles et les chagrins, et que le souffle oc l'existence a peut-être déjà cessé d'animer à l'heure cil nous écrivons ces lignes. La série d'enfants auxquels elle a donné le jour n'a pas, sans douie, peu contribué à cette déchéance corporelle. Mais l'amour effréné que l'impératrice eut de tout temps pour la danse a plus que toute autre cause amené l'état morbide dans lequel elle languit depuis longues années. On a prétendu trouver le principe de sa maladie dans l'air malsain du palais d'hiver. On a V(-ulu aussi mettre le dérangement de sa santé sur le compte de la crainle qu'elle avait éprouvée pour la vie de son mari lors de la révolte militaire qui éclata en 1825 à Saint-Pétersbourg, et prouver que ce fut à dater de cette époque que sa santé commença à décliner. La chose est possible, mais nous parait, a vrai dire, moins le véritable principe du mal, qu'une louange habilement tournée sur l'affection que l'impératrice portait à son époux; aussi, sans nier que cette révolte, dirigée, cependant, bien plus contre la dynastie des Komanoff que contre la personne de Nicolas, ait pu produire une imprcssfon profonde sur l'impératrice, nous croyons, avec tous ceux qui ont été à même de voir les choses de près, que la santé de Marie- Cbarlotte se soutint longtemps encore après cet événement, et que

ses souffrances actuelles doivent être attribuées surtout à son amour effréné de la danse et aux nombreuses imprudences qu'elle a commises au sortir des bals. On sait combien les Allemandes raffoleiit de la danse et surtout de la valse ; mais l'impératrice de Russie dépassa de bien loin sur ce point toutes ses compatriotes. L'amour de la danse fut chez elle une passion ou plutôt une frénésie. Elle donna quelquefois des matinées dansantes qui se prolongèrent jusqu'au lendemain sans qu'on la vit un seul instant quitter la contredanse ou déserter la valse; elle se livra à ce penchant avec un entraînement qui devait nécessairement être fatal à une organisation aussi débile que la sienne; et la perte totale de sa santé a été la conséquence de son culte eftréné jiour un plaisir qui, tout innocent qu'il puisse paraître, fait dans les hautes classes de la société plus de victimes peut-être que la peste et lc»choléra.

JNicolas était loin de partager à cet égard la passion de l'impératrice ; et cette diversité d'opinion de la part des deux époux à l'endroit de la danse donna lieu plus d'une fois à des scènes de ménage assez singulières et burlesques. En voici une entre autres dont nous garantissons l'authenticité. Il y a quelques années Nicolas vint, au loiiimenceinentderété.s'installeravecl'impératricedansuue des rési- (' ;ucesimpériales,à Tzarskoié-Siélo, à six lieues de Saint-Pétersbourg. On y était depuis huit jours environ , et l'on n'avait point enco.c d. usé. Huit jours sans danser, c'était plus que n'en pouvait supporter iN iirie-Charlolle. Sa passion s'accommodait mal de ce repos forcé ; et, qu'on nous passe une expression trop familière peut-être à propos d'i 1 aussi auguste personnage, les jambes de l'impératrice lui démangeaient. Enfin, n'y tenant plus, elle résolut de danser à tout prix, et s'occupa d'organiser un bal. Les éléments n'en étaient pas faciles à rassembler. On manquait de tout, d'orchestre, de cavaliers et de danseuses ; mais la passion triomphe des plus grands obstacles, surtout quand elle est logée dans la tête d'une impératrice. La fête eut lieu. Le bal n'était pas brillant; on avait racolé parmi les ofliciers de service deux jeunes gens, dont l'un raclait du violon et l'autre tirait de la clarinette quelques sons aussi aigresque discordants. C'était mesquin pour une Majesté ; mais à la guerre comme à la guerre : et Sa Majesté se mit à sauter de tout sou cœur, en compagnie de quelques employés du château et de quelques dames d'honneur. Mais voilà bien uue autre affaire :

Pendant qu'ils' étaient en train , A la porto de la salle Us entendirent du bruit.

Or ce bruit c'était l'empereur qui le faisait. Pendant que l'impératrice se livrait avec entraînement à son plaisir favori, Nicolas, renfermé dans son cabinet de travail, s'était vu tout d'un coup arraché a quelque sérieuse et profonde méditation par les sons discordants du malencontreux orchestre, il avait bondi d'impatience sur son siège, et avait appelé pour demander quel était le bruit étrange qui lui déchirait le tympan. Sur la réponseque le tapage provenait des appartements de l'impératrice, oîi l'on donnait bal, l'eiupcreir s'était levé furieux, avait ouvert avec fracas la porte de la salle de danse, et, debout sur le seuil, terrible et fier comme le spectre de Banco, avait crié de cette voix formidable avec laquelle il commandait à ses soldats un seul mot : Vonn ! (Hors d'ici !)

L'effet en fut magique. L'impériale apparition avait au premier abord glacé de terreur les cœurs les mieux trempés : les musiciens laissèrent à moitié la note commencée, les pieds des danseurs restèrent suspendus comme par suite d'une pétrification instantanée : la tète de Méduse n'eût pas fait mieux. Mais quand on entendit sortir des lèvres irritées de l'auguste trouble-fête l'ordre .si brièvement mais si énergiquement signifié, ce fut un sauve qui peut général ; musiciens, cavaliers et danseuses disi>arureut en un clin d'cril comme une troupe d'oiseaux elVarouchés. Il ne demeura dans le salon que l'impératrice, qui, ne se sentant pas la force de soutenir en face le couri-oux de son époux, prit le parti de se trouver mal. L'empereur fut obi ., do sonner à plusieurs reprises avant qu'aucune des dames de service osât se déterminer à rentrer an salon ; tant la panique avait été grande, et tant chacun faisait, comme le rat de la fable ,

Fi du plaisir Que la crainte peut corrompre.

La position de l'épouse du grand-duc Nicolas à la cour de Russie fut dans le principe assez mal définie, et cette circonstance fut sans aucun doute une des causes principales auxquelles il faut attribuer la réserve et la timidité que la jeune princesse montra durant les premières années de son mariage. L'impératrice femme d'Alexandre et l'impératrice mère étaient au-dessus d'elle. D'uu autre côté, la position de Nicolas était au moins aussi embarrassante que celle de sa femme, cl Constantin pouvait à bon droit lui disputer la préséance, puisque les intentions d'Alexandre sur le choix de sou héritier étaient encore un mystère. Aussi la princesse iMarie-Charlotle sentait le sol trembler sous ses pas, et ne s'avan(;ait eu quelque sorte que d'un pied timide et mal assuré. Celte situation mixte et mal déterminée dut aussi avoir une grande influence sur la conduite et le caractère de Nicolas à cette époque. Qu'était-il dans l'Etat ':' Quel rang l'avenir lui

ilcslinait-il ? Ti-llcs l'taicnt les questions qui se posaient d'elles-mêmes et pri'occiip;iiciit son esprit natuielleiiienl inquiet et ambitieux. Pour le i)rcscnt, il avait un (;radc dans l'armi^e, oii il occupait le Tjoste d'inspccleur en chef du j;énic ; mais quant au reste, il ne couiplail pour rien dans l'empire, et ne s'asseyait jamais à côté de ses l'rères aini's il la table du conseil où se discutaient les questions politiques et diplomatiques. Son influence ne s'étendait point au delà d'une certaine spbcre ; c'était un ollicicr de garnison, rien de plus. Aussi, en deiiors de ses occupations militaires, oit il se montrait roidc, sec et sévère comme la discipline elle-même, on ne trouvait en lui qu'un homme froid et hautain, dont la réserve n'était éjjalée que par celle de sa femme. C'est à ces circonstances particulières qu'il faut sans doute attribuer l'éloiffnement qu» les deux jeunes époux témoijjnèrent à cette époque pour tout ce qui rappelait la cour et ses plaisirs

La chose est croyable ; car si d'un côté il n'était point alors préoccu|)é des soucis qui durent l'assaillir dans une position plus élevée, de l'autre il joignit bientôt au bonheur de l'époux les douceurs de la pateruilé. Un an après son mariage, la. naissance de son fils aîné Alexandre Micolaévitsch vint encore resserrer l'union et l'attachement des deux époux.

Si cette retraite convenait aux goûts de Nicolas, elle ne servait pas moins ses projets ambitieux, et cachait mieux que quoi que ce fût l'embarras de sa position. Il n'est guère possible de douter que ce prince n'ait connu descelle époque les intentions d'Alexandre à son égard et la renonciation au Irùnc de son frère Constantin. Celte révélation de l'avenir rendait sa position à la cour plus embarrassante encore. Quelle conduite y tenir en elVet? Trop lier pour se mêler aux courtisans, qui professaient hautement une adoration scrvilc pour la

Il ordonna à tous les délinquants de se tourner sur place de manière à lui présenter le dos, et avec un morceau de craie il inscrivit sur les épaules de chacuD un certain nombre de coups de batognes.

Mfûyànts. Ils vivaient la plupart du temps confinés dans une retraite profonde à leur palais d'Anilschkofl', situé sur la perspective de INewsky. Peu accessibles aux courtisans , ils prirent dans cette solitude l'habitude de vivre ensemble, et devinrent bientôt si indispensables l'un il l'autre qu'on commença dès lors à les citer comme des modèles de fidélité et de constance.

Les quelques années que l'Iiériticr du trône de Russie passa dans Celte retraite furent loin d'être perdues pour lui et servirent au contraire considérablement ii mûrir son esprit et ii développer son caractère. Sa femme exerçait sur lui une grande influence. Calme et réservée par nature, mais douée cependant d'une grande résolution, elle avait su inspirer à sou époux, ii défaut d'un amour passionné, un attachement profond , et acquérir assez d'empire sur son esprit pour le déterminer ii réparer par des études sévères et consciencieuses les défauts de son éducation première.

Devenu empereur, Mcolas avoua plusieurs fois depuis que le temps passé il Aniisclikofl'avait été l'époque la plus heureuse de son existence.

personne d'Alexandre, il était aussi trop politique pour mécoulcnier les susceptibilités d'un frère dont son avenir dépendait en se posant hautement comme héritier présomptif du trône et en attirant ii lui tous les hommages de ceux disposés ii se tourner du côté du soleil levant. La réserve de JN'icolas fut donc aussi prudente qu'habile, et c'est souscc rapport qu'elle fut appréciée par les liommes qui jugeaient le mieux la position des choses a cette époque.

« L'expression habituelle de son visage, a écrit quelque part un dus courtisans les mieux placés de la cour d'Alexandre, a quelque chose de sévère et même de misanthropique. C'est à peine si un sourire, commandé par la politesse, éclaire parfois son visage ; mais ce sourire vient des lèvres et ne part jamais du cœur. Cette allectalion de gravité est tellement passée chez lui ii l'état d'habitude qu'elle parait aujourd'hui être bien plus l'elTet de la nature que celui de l'empire qu'il a sur lui-même. Chaque mol qu'il prononce, chaque gfste qu'il hasarde sont pesés et mesurés ii l'avance. C'est un de ces hommes dont on dit familièrement qu'ils sont réglés comme un papier de mu-

siqiie. ISi le ton de la voix ni le jeu de la physionomie ne trahissent jamais chez lui l'expression de la pensée. Ce qui se |)assc dans son esorit est un mj'stèic dont il reste toujours niailre et dont il serait aussi inutile qu'absurde d'essayer de sonder la profondeur. Soit que sa femme se copie sur lui , ou qu'il soit au contraire lui-même un reflet de la jjrande-duchcsse, celle-ci conserve toujours une réserve et un calme à l'unisson de ceux afl'eelés par son époux. «

Celte opinion d'un courtisan qui vécut longtemps dans les hautes régions de la cour de Saint-Pélerbbourg doit être d'autant moins contestée qu'elle appartient à un homme qui fut de tout temps un des plus grands admirateurs de Nicolas. Il tenait le grand-iluc pour un homme aussi habile i[ue capable, et prisait surtout bcaucouji ses talents comme ingénieur et mathématicien. Il est permis de n'être pas tout h fait de son avis à ce{ égard et de n'accepter ses louanges

Dans une autre circonstance, Nicolas, faisant faire devant lui des expériences d'artillerie, se lança dans des considérations si peu conformes aux règles de l'art, qu'il s'attira d'un autre général ces paroles mortifiantes: — Que Votre Majesté me pardonne, dit rbommc du métier, mais elle n'entend rien à tout cela.

Les prétentions de Nicolas au titre d'ingénieur ne furent pas mie ix justifiées, témoin ce qui arriva pour le vaisseau de ligne la flussie. Visitant un jour ce navire, qui était encore sur le cbanticr, l'empereur trouva qu'on n'y circulait pas assez librement et ordonna d'augmenter les espaces. Les gens du métier hasardèrent quelques observations, mais on n'en tint p;is compte, le despote avait parlé, il fallut obéir. Les dispositions du vaisseau furent modifiées, et grâce à ces changements, il se trouva être un des plus mauvais marcheurs de toute la flotte russe.

L'impératrice Alexandra Feodorovna.

que sous bénéfice d'inventaire , car Nicolas n'a jamais eu occasion (le faire preuve des grands talents que son admirateur lui prête si bénévolement et n'a guère été à même de déployer son habileté militaire qu'aux revues de Saint -l'éicrsbourg; encore est- il arrivé iiiainies fois, dans les petites guerres dont il se donnait le plaisir, d'être battu par rcnnemi qu'il s'était lui-même choisi. Un jour, entre autres, il donna au général Mouravieff le rôle de son adversaire dans les manœuvres qu'il faisait exécuter .'i Scliliiscllbourg : par son ordre le général jirit le couimandement du corps d'armée qui représentait les Français, Nicolas se mit a la tète des Russes.

— Tenez-vous bien , général , dit-il au vieux guerrier en présence de tout le corps diplomati(iue , je vais vous iiattre.

— Sire , répondit le général en militaire plus expérimenté qu'en courtisan habile, je n'ai jamais été battu ii la guerre, et j'espère bien ne pas commencer aujoiird'liui.

Il tint parole, et les !•' rainais triomphèrent une fois de plus des bataillons russes.

Aussi mauvais amiral qu'inhabile constructeur, l'empereur aimait cependant à commander en mer; mais toutes les fois qu'il embouchait le porte-voix , le capitaine du vaisseau qu'il montait avait grand soin de se mettre derrière lui, afin d'empêcher par ses signaux la stricte exécution des ordres de Sa Majesté, qui aurait eu pour eftet inévitable la perte du navire et de son auguste passager. L'einpereur n'en continuait pas moins son commandement sans se douter de rien, et se relirait enchanté de ses talents comme manœuvrier.

Si l'anecdote de Mouraviell et celle de l'autre général déposent peu en faveur des talents militaires de Nicolas, elles prouvent au moins qu'il avait le bon esprit de reconnaître la supériorité des autns et d'accepter sans murmurer les obsi rvalions parfois un peu dures des hommes du métier. Au surplus, ce ne sont pas les seules eircoiistanees dans lesquelles l'empereur ait fait céder son opinion ;i celle des gens qu'il avait lieu de croire plus éclairés que lui sur la matière. Il est vrai de dire aussi qu'ordinairement on mettait dan$ les observatioiisqu'on lui faisait plus de formes et de réserve que n'en montra

à Croiistailt le gciiéral dont nous avons plus haut citi' les paroles. Ainsi l'on silt que Kaukrinc, ministre des finances, qui était loin d'être un des l'avoiis de l'autocrate, se trouva souvent dans les choses de son dcpaiieiuent eu opposition avec l'euipcreur IN'icolas et qu'il fit rlus d'uue fois prévaloir son opinion sur celle de son niaitre. Il en fui souvent de même pour \lM. Nessclrodc et ^ oikonsky, -.linsi que pour plusieurs des hauts personnages mis en rapport direct avec Sa M^ijeslé Impériale. En ijénéial, il faut reconnaître que IN'icolas eut le bon esprit de se soumettre presque toujours à l'opinion de ceux dont la supériorité avait élé suffisamment constatée dans une spécialité quelconque, et qu'en toutes circonstances il afl'ccla un grand respect pour les hommes de science et d'expérience.

Devenu empereur, non moins par goût que par ostentation , il se donna des allures de iMécène et de Louis XIV, il pn)U'j;(a les sciences et encouragea les beaux arts. Il faut, pour être juste, rccoiinailre qu'en général les faveurs dont il combla certains savants tombèrent sur des hommes aussi recomniandables par leur caractère que par leur mérite. 11 n'en fut pas toujours ainsi pour les beaux-arts, et ses chois, suus ce rapport, furent loin d'être aussi heureux. Il faut le féliciter cependant d'avoir su apprécier le talent d'Horace Vcrnet et d'avoir appelé auprès de lui cet illustre peintre, qui consentit à lui faire quelques tableaux. C'est aussi chez ce prince une preuve de goût d'avoir fait les propositions les plus brillantes à notre illustre dessinateur Raflcl, propositions que celui-ci a refusées, par la raison qu'il préférait le soleil et la liberté de la France aux neiges de la Russie et à des honneurs toujours trop chèrement achetés. Mais ces chois éclairés, loin d'être la règle générale, ne sont au contraire que des exceptions, et IVicolas a plus d'une fois constaté son mauvais goût artistique en comblant d'honneurs et d'argent de miséiables barbouilleurs chargés de faire les portraits de ses grenadiers ou les daguerréotypes de ses revues, car, soit dit en passant, la capacité artistique de ÎNicolas ne s'élevait guère au-dessus des détails d'uniforme; mais aussi , sous ce rapport , il n'avait pas son maître, et i|iiand il entrait dans l'atelier d'un peintre, il apercevait du premier coup d'ofil les erreurs que l'artiste avait pu commettre dans les détails les plus intimes de la tenue militaire. C'était un bouton mal placé, un passe-poil inexact, un sous-pied de guêtre trop large ou trop étroit , et mille autres choses de cette importance. Il fallait que l'artiste •'occupât de ces minuties avec le plus grand soin sous peine de perdre la bienveillance de l'empereur et de passer dans son esprit pour le dernier des rapins. Nous pourrions citer mille exemples à l'appui de ce que nous avançons : nous nous bornerons à nommer un de nos compatriotes, M. Lardurnèrc, qui obtint les faveurs de ÎSicolas et devint son peintre favori bien moins à cause d'un talent réel que le prince était incapable d'apprécier, que pour avoir su flatter adroitement la manie de l'empereur en s'étudiant à reproduire dans ses tableaux de bataille tous les détails de l'uniforme y compris les agrafes des habits et les numéros des régiments inscrits sur les boutons.

La sollicitude de ISicolas pour les arts ne s'est pas bornée à la peinture; la musique et surtout la danse ont eu part ii ses faveurs. On sait assez les sommes énormes que les célébrités chantantes et chorégiaohiqucs de notre Opéra ont obtenues de sa munilicence, et l'on COI lit aussi le soin tout particulier qu'il apporta 3 la direction de ses théâtres impériaux. Le personnel en fut organisé d'une manière tolite militaire. L'art dut s'y plier au régime de la discipline et de l'obéissance passive. ISicolas s'amusa toujours beaucoup du théâtre; on prétend même que, devenu empereur, il dérogea un peu au puritanisme de mœurs afl'ecté par le grand-duc , et qu'il compromit plus d'une fois sa dignité avec quelques-unes des aimables coryphées de la musique et de la danse. Mais que ces allégationi de la chronique scandaleuse soient vraies ou mensongères, il est certain que l'empereur ne dédaignait pas de diriger par lui-même les travaux de la scène. Il remplissait a la fois plusieurs fonctions : censeur, il lisait lui-même les pièces, les approuvait ou les défendait, biffait ou changeait des scènes entières ou se contentait d'en modilier seulement le titre. C'est à lui que le drame li'Angeto, tyran de Padoue , doit de s'être appelé à Saint-Pétersbourg la Vénitienne; Guillaume Tell est devenu par ses ordres Chartes le Téméraire; et plusieurs autres productions dramatiques ont été débaptisées et rebaptisées par lui. Directeur, c'était lui qui s'occupait de fixer les représentations , de distribuer les rôles et d'établir la mise en scène. Il cscellait surtout dans la direction des ballets , et c'est à ses instructions et à ses leçons intelligentes que le théâtre de Saint-Pélersbourg fut redevable dans le temps du succès qu'obtint le ballet de la Itévulle au sérail. L'empereur avait daigné instruire lui-même les danseuses dans l'art difficile de manier le fusil et de marcher au pas aux roulements du tambour et au son de la trompette.

Quant on lit de pareils détails et qu'on x'ient à penser que cet auguste maitre de ballets était le même homme qui faisait mettre à feu et à san ,' la ville de Varsovie , l'esprit se reporte involontairement à plusieurs siècles en arrière, et cherche un pendant ii ce tyran du ISord dans ce despote romain qui disputait la palme aux cochers du cirque après avoir fait mettre le feu aux quatre coins de la ville éternelle.

Nous avons eu occasion de citer déjà à plusieurs reprises le palais d'AnitschkofT; ce fut en tout temps la résidence de prédilection -de

l'empereur, et nous croyons qu'il ne sera pas sans quelque intérêt pour le lecteur de raconter brièvement la manière dont s'y passaient les journées. L'emploi du temps y fut toujours à peu j>rès le même, soit avant, soit après l'avènement de Nicolas au trône de Russie, et ce que nous allons dire s'applique presque autant à l'empereur qu'au grand-duc.

Rien n'était plus régulier que le genre de vie habituel de Nicolas. Il se levait de très-bonne heure, mais ne se mettait au travail (|u'après avoir fait une promenade matinale. Sa journée était mélliodiqucnicnt partagée; chaque heure avait ses études, ses occupations et ses distractions déterminées a l'avance. La plus grande partie de son temps se passait dans ses appartements, meublés avec élégance, sans doute , mais sans somptuosité. On n'y trouvait aucune des superfliitésdu luvc, si ce n'est toutefois quelques tableaux représentant tous sans exception des uniformes et des costumes militaires. Les repas prenaient peu de temps , les domestiques ayant l'ordre d'activer le service et les mets étant d'ailleurs peu nombreux sur la table impériale. Nicolas était grand mangeur, miiis buveur très-modéré. Il ne prisait ni ne fumait, et avait seulement l'habitude de prendre chaque soir deiLX ou trois tasses de thé très-fort. Ses soirées étaient employées à quelques jeux de cartes, et c'est dans ces paisibles distractions que s'écoulait ordinairement tout le temps qui séparait le dernier repas de la journée du moment de se mettre au lit. ISicolas aimait l'ordre et la régularité, mais il n'en était pas esclave et savait sacrifier ses habitudes aux exigences des voyages, des réceptions et à toutes les autres oblii;ations imposées par son rang ou par ses occupations. Tous ceux qui ont été à même de l'approcher, soit comme grandduc, soit comme empereur, sont d'accord pour déclarer que ses rapports ax'cc l'impératrice étaient empreints ii la fois de dignité et d'affection. Si l'on eu croit certains récits, Nicolas aurait même goûté coiur.ie un simple particulier 1; s douceurs de la lune de miel ; témoin cette petite anecdote conjugale :

Deux ans environ après son mariage, la grande-duchesse Marie- Charlotte obtint de son mari la permission d'aller voir son père à Berlin. Klle partit. Deux jours après son départ, Nicolas, auquel le palais d'Anitschkoff semblait apparemment bien vide depuis cette séparation commanda des chevaux de poste et partit à son tour incognito à la pour:uite de sa femme. Il arrixa à Berlin, au palais du roi, une heure ax'ant la voyageuse, qui ne fut pas peu surprise, comme on peut le croire, de se iroux'er à sa descente de voiture dans les bras du mari qu'elle avait laissé en Russie. Celui de qui nous tenons cette histoire prétend que c'est la seule fois qu'on ait vu Nicolas rire de bon cœur.

Les relations de Nicolas avec ses enfants furent généralement tendres et affectueuses ; on le vit soux'ent leur prodiguer les plus vives caresses pendant qu'ils étaient encore en bas âge. La grande-duchesse Olga, sa sûeur .\lcxandia et le grand-duc Constantin ont été successivement les fax'oris de leur père. Depuis que ses enfants sont devenus grands, la nature de ses relations avec eus a dû nécessairement changer. L'étiquette des cours est X'cnue se mettre à la traverse de ses épanchemenis paternels , et il a cru devoir remplacer la faniiliari'é par la dignité cnx'ers ses fils, par une sorte de courtoisie affectueuse dont il ne s'écarta jamais à l'égard de ses filles. Sa conduite enx'ers l'impératrice a toujours été pleine de tendresse et de dignité, et si, dans les dernières années, il se rendit coupable envers elle de plus d'une infidélité, excusées en quelque sorte par l'état maladif de cette princesse, il ne conserva pas moins toujours pour elle le respect le plus profond et les égards les plus affectueux. Chaque matin, jusqu'à son dernier jour, ses premières paroles étaient pour s'informer de la santé de l'impératrice, et quand il avait appris qu'une indisposition la retenait dans ses appartements, il ne manquait jamais de lui rendre visite dans la journée et causait avec elle aussi longuement que les soins de l'Etat le lui permettaient. Ses attentions étaient même poussées si loin à cet égard, qu'à Naples , en 18 i7, lors du xoyage qu'il fit axec l'impératrice dans l'unique but de rétablir la santé de celle-ci, on le vit plus d'une fois, ainsi que les journaux l'ouil rapporté , prendre la malade dans ses bras et la porter lui-même dans sa chambre a coucher.

Lors de l'incendie du palais d'hiver en 1836, le comte Orloff vint dire à l'empereur que le feu commençait à gagner son cabinet de traxail, et lui demanda ce qu'il désirait qu'on sauvât avant tout :

— Qu'on me rapporte seulement mon portefeuille, répliqua le monarque, j'y tiens beaucoup, car il renferme les lettres que j'ai reçues de l'impératrice.

Mais en voilà assez sur les mœurs privées de Nicolas, il est temps de le faire paraître sur la grande scène de la politique.

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