‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 74 sur 235 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

EBIPEB.£nR.

Tendances réactionnaires d'Alexandre. — Son mysticisme. — RévoliUion do Grèce. — MéconteiiteoiOnt lu peuple russe. — Fanatisme. — Mort J'Alexandre 1". — Lettre du docteur Wjllie. — Conjectures à propos de la mort d Alexandre. — Nicolas apprend la mort de son frère. — Ses hésitations. —

Son refus. — Haute comédie. — Règne éphémère dp Conptantin. — Refus positif de oe prince. — Sa lettre à Nicolas. — Anecdote du prince Koslowsky. — - Conjuration. — Les Bestoujeff. — Peslel. — î-ociélé de l'union. — Les Slaves réunis. — Conjuration. — Serge Troubelzkoï dictateur. — Plan de la conjuration.— Journée du 26 décembre 1825. — Vivent Constantin et sa femme la constitution [ — Nicolas prend un parti. — Mitraillade des insurgés. — Nicolas triomphe de l'émeute. — Il est proclamé empereur.

Les rapports de la Russie avec la France avaient introduit dans la nation et surtout dans l'armëc quelques principes semi-libéraux, appelés par Alexandre la peste franiaise ; mais l'année 1S18 m;irqua dans le règne de ce prince par la sévérité que ce monarque déploya contre la presse et plus encore contre l'introduction de tout livre étranger dans l'intérieur de la Russie. Ce syslème réactionnaire alla toujours eu augmentant. En 1820 on fil fermer, sous prétexte de politique , les loges de fiaucs-uiaçons et grand nombre de cercles aristocratiques. En 1822 ou autorisa les sociétés de missionnaires, et de cette époque datent plusieurs lois dirigées contre de prétendus démagop,ucs socialistes, républicains et autres gens dont le nom seul suffit depuis longtemps pour causer des insomnies aux maîtres de la Russie. Le royaume de Pologne de 1815 créé par Alexandre fut mis par lui-même en état de suspicion. L'ombre d'indépendance qui lui avait été accordée par sa constitution lui était peu à peu retirée ; l'empereur, qui depuis les traités de 1 8 1 5 se posait en arbitre des destinées de l'Europe, tremblait de laisser derrière lui un foyer de rébellion pendant les absences réitérées qu'il faisait dans l'intérêt de l'équilibre européen, comme on disait à cette époque. Les soins qu'il donnait à la politique étrangère le retenaient en effet presque toujours hors de ses Etats. En 1hi8, un congrès l'avait appelé à Aix-la-CUapelle ; en 1820, des velléités d'insurrection le conduisirent en toute hâte k Varsovie, et cette révolte n'était pas apaisée, qu'il courut à Leybach faire prévaloir le système d'intervention armée, dont il était ii la fois le chef et l'inventeur.

Ce fut dans cette dernière ville que lui arrivèrent les premières nouvelles de l'insurrection de Grèce ; les Grecs, poussés dans les voies de la révolte par les conseils et les intrigues du cabinet russe, se tournaient avec espoir vers le tzar , et imploraient son assistance ; mais Alexandre se trouvait en quelque sorte pris dans les filets de sa propre politique. U avait lui-même posé dans la sainte alliance le princi|ie de l'inviolable intégrité des Etats européens, cl il préférait manquer l'occasion d'affaiblir la puissance turque, qu'il enviait et détestait au fond, plutôt que de mériter le reproche d'inconséquence en favorisant les Grecs, ([ue ses vœux secrets encour.igeaicnt cependant. Leur requête fut donc repoussée, et le baron Strogonoff, ambassadeur à Conslantinople, premier instigateur de la révolte grecque, fut rappelé et reçu très-froidement à la cour. Plus préoccupé de son rôle de pacificateur universel que des véritables intércls de ses Etats, Alexandre s'occupait bien plus de maintenir les bases établies au congrès de Vérone et d'étoulVer l'esprit libéral qui se manifestait successivement en Espagne , en Portugal , i» iSaples et en Piémont, que du bien-être de ses peuples et de l'agrandissement de la Russie. Son refus d'intervention dans les affaires de (àrcce fut accueilli généralement par une défaveur marquée. Le clergé russe muimura sourdement et se plaignit d'une politique qui abaudonnait aux vengeances des pachas et à la cruauté des janissaires toute une piipulation de fidèles appartenant à cette Eglise grecque dont la Russie s'était de tout temps déclarée la protectrice. La religion fut surtout mise en avant par ceux qui avaient intérêt à exciter le méciMitenlcment populaire; et la nation russe, trop abrutie pour coin|irendre ses droits politiques et s'en occuper, commença à s'agiter dans l'intérêt d'une religion qu'elle ne comprenait pas sans (liiiiic davantage, mais que comme tous les peuples ignorants elle était portée à pousser jusqu'au fanatisme. Les tzars n'ont point pour habitude de suivre le courant des idées populaires. Alexandre devait deiueurcr et demeura en effet inébranlable dans ses résolutions. Le mécontentement public s'en accrut, les hommes politiques en profilèrent, et il s'organisa bientôt dans tout l'empire des sociétés secrètes, qui, snus le voile de la défense de la religion, poussaient à la ilésaff.:clion du prince et au mépris de son gouvernement. Les rigueurs et les sé- N<iités d'Alexandre s'en augmentèrent; le mécontentement populaire Sun il la même progression.

A certains moments donnés, on peut, ainsi que l'a fait pendant si liiiiijiemps l'empereur Nicolas, comprimer une nation tout entière ]i.ii la force des baïonnettes et étouffer ses plaintes et ses murmures; iii.i s il est dans la vie des peuples, même les plus abattus par l'es- ( l.A.ige, des époques oii le sentiment national déborde en dépit des tyr.iîis et se fait jour par des plaintes d'abord, puis bientôt par des excès et (les vengeances souvent atroces. En 182.') la Russie se trouvait au moment d'une crise de cette nature : les tendances d'Alexandre, qui II; rapprochaient sans cesse du catholicisme; l'isolement dans lequel il laissait ses coreligionnaires de Grèce , avaient froisse chez, le peuple russe ce fanatisme irréfléchi , seul sculiment qui couve encore piui-ètre dans la poitrine du moujik, et les choses en étaient venues a tel point qu'Alexandre, prince estimable sous tous les rapports, doux, humain et philosophe autant que peut l'être un empe:eur de

Russie, se voyait plus détesté que ne le fut jamais peut-être son successeur pour son despotisme implacable et ses rigueurs excessives.

Les malheurs qui s'appesantirent successivement sur la têle d'Alexandre semblèrent en quelque sorte donner raison au peuple, qui les prit pour autant de châtiments imposés à l'impie par une providence vengeresse. L'eni]! reur fut attaqué en 1824 d'une maladie grave, dont il se ressentit jusqu'à son dernier jour. La même année vit Saint-Pétersbourg menacé d'une ruine totale par les flots de la Neva, pendant cette nuit du 1 9 novembre qui a laissé de si effrayants souvenirs ilans l'esprit du peuple russe. Presque à la même époque, Alexandre fut encore frappé dans ses affections les plus chères. Il vit mourir dans ses bras une fille naturelle sur laquelle il avait concentré tout son amour. En un mot, les esprits, glacés de terreur et excités en outre par les ennemis des Romaiioff , connut-ncaient à se désalTectiouner de la personne sacrée du tzar. Le peuple ne voyait déjà plus dans Alexandre le vicaire de Dieu sur terre, et l'édifice entier du desp.otisme russe allait se minant par sa base, quand l'empereur partit pour ce voyage de Taganrok, d'où il ne devait rentrer à Saint-Pétersbourg que sur un char funèbre.

On croit difficilement à la mort naturelle des despotes de Russie. Celle de l'empereur Alexandre se présentait avec des circonstances mystérieuses. Il s'éteignait à la force de l'âge, loin de sa capitale, dans un coin ignoré de son empire, presque sans témoins; il avait soulevé des haines violentes , il avait excité le fanatisme du clergé ; son successeur, de quelques années seulement moins âgé que lui, était peut-être impatient de régner... Que de raisons pour faire intervenir le poison ! Aussi la malignité publique ne se fit-elle pas faute d'accusations. Les soupçons se portèrent successivement sur le clergé , sur le parti libéral et sur Nicolas lui-même. Eu ce qui couccine le parti libéral, ces soupçons étaient évidemmfut injustes. La mort d'Alexandre contrariait bien plus les projets des libéraux qu'elle ne les servait. En effet, les plans éi aient à peine ébauchés, les relations à peine établies entre les mécontents de la Russie et les indépendants de Pologne. C'éiait en un mot une armée qui ne comptait point de soldats, et dont l'étatmajor n'existait encore que sur des cadres à remplir. La mort d'Alexandre enlevait aux mécontents et surtout aux fanatiques tous motifs de plaintes et de murmures, et forçait les véritables conspirateurs à hâter l'explosion d'un complot qui était loin d'être mûr. Nul doute que si Alexandre eût vécu plus lon;;tcmps le mécontentement religieux, que ses tendances augmentaient de jour en jour, n'eût poussé dans la rébellion bien des gens qui hésitaient encore. L'union punslave eut étendu par là ses ramifications, et peut-être qu'au bout du temps il fût sorti de cet état de trouble sinon une révolution radicale, du moins un mouvement sérieux capable d'apporter une modification importante dans le gouvernement de la Russie. Mais, nous le répétons, la mort imprévue d'Alexandre força en quelque sorte la bombe à éclater avant le temps : la conspiration aboutit à la révolte militaire du 2G décembre 1825, révolte sans but comme sans moyens d'exécution, qui devait être et fut facilement réprimée par le nouveau souverain.

Le parti libéral ne saurait donc être accusé de cette mort, qui fut pour lui un véritable contre- temps. Quant au clergé, il avait peutêtre une vengeance à satisfaire; peut-être aussi que de son coté Nicolas était pressé de régner. Mais pourquoi supposer un crime quand les faits s'expliquent d'eux-mêmes et sont corroborés par des témoignages dignes de foi, que nous demandons la permission de citer brièvement en racontant les derniers moments d'Alexandre?

Arrive à Taganrok, sur les bords de la mer d'Azof, vers la fin d'août 1825, Alexandre avait le projet de partir pour Astrakhan, en lais.sant derrière lui l'impératrice Elisabeth, quand arriva près de sa personne le prince "Voronzoff. Depuis 18 18, époque oii ce général avait quitté la France avec l'arniée d'occupation, qu'il comman lait eu chef, il remplissait les fonctions importaiiles de gouverneur d'Odessa. 11 venait en droite ligne de son gouvernement pour annoncer a sou souverain que de grands mérontentements étaient sur le point d'éclater eu Crimée, et que sa présence seule pouvait les prévenir et les apaiser.

Les circonstances étaient pressantes. Alexandre n'hésita pas et se mit eu route avec le gouverneur d'Odessa. Souffrant depuis longtemps, la fatigue du voyage jointe à l'impression produite par les mauvaises nouvelles qui lui arri\aient de tous côtés, avait plonge';, le prince dans un état de maladie qu'il sentait s'augmentera chaque instant. Comprenant sans doute la gravité de sou état , il manifisia le désir de revoir l'impératrice. Le voyage pour la Crimée fui à l instant même interrompu, ou rebroussa chemin, et l'on reprit en toute hâte la route de Taganrok.

iMais laissons parler ici le docteur James Wyllie, Ecossais d'origine, depuis longtemps attaché à la cour de Russie, et qui exerçait les fonctions de médecin ordinaire auprès d'Alexandre , dont il était destiné à recevoir le dernier soupir. \ oici son rapport.

Cl A notre départ d'Orekhov, le valet de confiance de l'empereur, Fcodoroff, me dit que son maître allait plus mal et paraissait plus pâle encore qu'à l'ordinaire. Le matin, à notre arrivée à Alaiiouiiol, Sa Majesté me fit demander : elle avait la fièvre. Comme il fallait poursuivre jusqu'à Taganrok , je me contentai de recommander à Sa

Majcstc? de prc idre iin verre ile iimpcIi et do se couvrir cliaiiderrent, at'iii de provoquer la irai:-;.!:, -.loii. .Mahjré ees préc-iiitioiis la lU-vre se prolonijca pi-nJanl toulc la nuit, el l'eiiipereiir dormit fort mal. A lua visite du matin je trouvai le malade eu proie à une langueur générale : il se plaignait de maux de tèle, et principalement de douleurs dans les reins ; il était très- pâle, avait les on;;les entièrement incolores, les y>u\ cernés et la peau jaune. La peau était eu outre sèche, froide et rude au touclier, landis que la langue était enflée et le pouls trcs-éicvé. Peu de temps après, tout le corps devint cliaud et la respiration embarrassée. A ce diagnostic je reconnus la présence d'une fièvre intermillenic compliquée d'une attaque de bile, cl j'ordonnai en conséquence une prescription dont le résultat fut de ramener le pouls à quatre-vingt dii pulsations. I.e lendemain matin j'ordonnai à l'auguste malade une infusion de séné : il la prit , mais je ne pus parvenir à lui en faire avaler une seconde dose. La nuit suivante fut fort agitée, la langue était Irès-sècbe, et le pouls remonta jusqu'à cent di^ pulsations.

>' J'éiais auprès du malade le lendemain de très -bonne heure. II était fort abattu ; mais il résista à mes instances , et ne voulut point entendre parler de médecine. A toutes mes prières il se contenta de répondre qu'il élail rés'gné à subir sans murmurer les décrets de la Providence, qu'il espérait en Dieu, el qu'il n'avait confiance ni dans les médecins ni dans leurs remèdes.

1) La maladie prenait un earaetère alarmant, et de ce moment je m'adjoignis li; docteur Sloftregen, médecin de l'impératrice. La nuit venue nous parvînmes à décider l'emiJcreur à prendre une cuillerée de potion sudorilique qui produisit le meilleur effet. Il se trouva beaucoup mieuï, et put converser jicndant assez longtemps avec les personnes qui l'entouraient. Le lendemain matin il se plaignit d'oppression au creux de l'estomac, mais refusa olislinémeiit de prendre les remèdes qui lui furent proposés. Quelques heures après cependant il se décida, sur les instances pressantes de l'impératrice, à avaler une potion qui n'eut pas tout le résultat qu'on en avait espéré, car le pouls continua de battre avec la même violence, et l'empereur éprouva une faiblesse.

'■ Iji nuit suivante Sa Majesté dormit bien et sans interruption jusqu'à sept heures du matin. Elle fut réveillée par un saignement de ncz et bientôt le pouls s'éleva de nouveau à cent dis pulsations. Le lendemain matin, 'Ji novembre, je trouvai l'éiatde mon auguste malade (considérablement empiré. La fièvre avait beaucoup augmenté, la tète était prise, le pouls s'était élevé de cent dix à cent vingt pulsations, la respiration élait très-gênée. Jlalgré ces signes alarmants l'empereur assurait qu'il allait beaucoup mieux , et prétendait même qu'il était très-bien. iNous lui bassinâmes les tempes et les mains avec de l'eau acidi.lée 1res -froide , mais nous ne pûmes le déterminer à avaler une seule goutte de potion.

)i Le 25 novembre nous ordonnâmes une application de sangsues au cou , aux tempes et derrière les oreilles. Pendant deux jours le malade refusa de se prètt-r à ce traitement. Il finit pourtant par céder à nos instances réitérées et prit aussi une infusion de séné. Mais à peine il l'avait avalée qu'il eut une syncope, qui se prolongea jusqu'à midi environ. A dater de ce moment, les remèdes lui devinrent plus antipathiques que jamais, il n'y eut plus moyen de lui en parler, et la seule chose que nous permit le malade ce fut de se laisser bassiner les épaules et le dos avec des lotions d'eau et de vinaigre.

«Après avoir bu deux lasses de thé vert avec du jus de citron. Sa -Majesté eut encore la force de se lever et de se raser elle-même; mais elle ne put pas rester longtemps debout el fut bientôt forcée de se remettre au ht. Elle m'appela près d'elle et sembla désirer me communiquer quelque chose, mais je ne pus distinguer que ces mots qu'elle répéta à plusieurs reprises din'ér--utes : « Quelle terrible chose, mon ami, quelle terrible chose ! « En prononçant ces paroles ses yeux se tournaient vers moi avec une expression d'égarement. Evidemment l'empereur élail en proie au délire, c'en étaient les premiers symptômes. A dater de ce moment, le délire ne l'abandonna presque plus. A environ trois heures après midi, Sa Majesté eut un nouvel accès de fièvre très-violent. Une ou deux heures après elle voulut se lever et il fut impossible de la retenir au lil. La conséquence de celte impriidcnce fui un nouvel accès de faiblesse, pendant lequel on la replaça dans son lit. Le 27 novembre au malin, vers les quatre heures, la respiration était à peine sensible, la peau élait brûlante, tout en un mut annonçait une complète désorganisation. L'impératrice me chargea d'instruire son impérial époux de son véritable étal, (tétait une mission aussi délicate que pénible, mais il n'y avait pas a hésiter. Au premier mot que je prononçai, l'empereur, dont le délire avait cessé, me demanda si je pensais réellement que le moniciil fui arrivé. Je lui répondis que sa vie éiait en danger, et sur celte assurance il ordonna avec le plus grand calme qu'on fit venir un confesseur pour lui administrer les sacrements.

• La nuit se passa dans un état d'accablement complet. A huit heures du malin, le malade avait complétemcnl perdu l'usage de ses facultés inlelircluelles. A cinq heures de l'après-midi il tomba dans une sorte de sommeil léthargique, avant-coureur de la mort. Ce sommeil dura assez longtemps. A onze heures du soir le pouls, excessi- Tement faible, avait cenl dix-huit pulsations, ce fut à ce mor.ienl que

l'agonie commença. Elle dura plus de douze heures et se termina avec la vie de rcm;>ercur le lendemain malin à midi moins di\ minutes. »

Pour compléter le récit de celte mort, et ilisculpcr les ennemis d',\lexandre du soupçon qui plana sur eux , nous devons ajouter qu'une autopsie fut faile le lemiemain de la mort de l'emperein-, et que les médecins constatèrent à la suite, deux onces de fluide <lans la cavité du cerveau, avec un engorgement des veines et des ar'èrcs de la tête ; en oulre on trouva un ramollissement de la raie, espèce d'altération qui se manifeste habituellement dans cet organe lorsque la mort a été amenée par les fièvres du pays. Toutes ces circonstances sullisent pour établi.- complètement que la mort d'Alexanrtre I"^ fut' le résultat naturel de la maladie. Mais dans un pays connue la Uussie, oii le poison et le lacet sont les seules armes avec lesquelles on puisse combattre le despotisme, on admet difficilement que la mort des empereurs puisse être amenée par d'autres causes; et malgré les preuves évidentes du contraire, beaucoup de gens considèrent encore la fin d'Alexandre comme le résultat d'un crime.

A la manifestation des premiers sympiômes de la maladie, c'est-àdire dès le I S du mois de novembre, un courrier avait éié e\pOdic au grand-duc Nicolas pour lui donner avis de l'indisposition de l'empereur. A dater de ce jour , on n'avait cessé d'envoyer régulièrement à la cour des bulletins de la santé de l'empereur. Toutes ces lettres successixes qui annonçaient un danger croissant avaient jclé la famille impériale dans l'anxiété la plus douloureuse, lorsiju'une dépêche du 29 vint rendre quelque espoir en annonçant que l'empereur, à la suite d'un évanouissement qui ax'ait duré slusieurs heures, s'élait troux'é sensiblement soulagé.

La famille impériale ordonna qu'un Te Deum serait célébré le 9 décembre, en l'honneur de celle convalescence. Au jour et h l'heure indiqués, toute la cour se rendit daus la chapelle du palais d'hiver pour assister à celle pieuse cérémonie. Mais au moment oit la voix des prêtres s'élevait vers Dieu pour le remercier de coite heureuse guérisoii, on vint avenir le grand-duc >iicolas qu'un courrier arrivé de Taganrok insistait pour le voir et lui remettre une dépêche dont il avait ordre de ne se dessaisir qu'entre ses propres mains. >icolas sortit de l'office divin pour recevoir cette importante cominunicatioD. La lettre élait cachetée de noir; il reconnut l'écriture de l'impératrice Elisabeth et n'eut même pas besoin de lire le contenu de la dépêche pour deviner l'événement qu'elle lui annonçait. Celle lettre, datée du !"■ décembre, ne contenait que ce peu de mots : « >'otre ange est au ciel ; je végète encore sur la terre , mais j'ai l'espérance de me réunir bientôt à lui. »

INicolas était le seul des trois frères d'Alexandre qui se trouvât en ce moment à Saint-Pétersbourg. Constantin vivait depuis louglemps à Varsovie, où il exerçait l'autorité de vice-roi avec le titre de généralissime des troupes polonaises; son frère le grand -duc Michel venait de partir depuis quelques jours pour aller le rejoindre. Avant que la nouxelle de la mort de l'empereur fût ébruitée dans les rues de Saint -Pélersbourg Aîicolas crut prudent de s'entendre avec l'impératrice mère, qu'il croyait la seule personne qui fût avec lui instruite des hautes destinées qui lui étaient réservées par suite delà renonciation de son frère aîné. (Cependant, bien que le secret eût été scrupuleusement gardé par les parties intéressées, il avait déjà circulé à la cour de Saiul-Pétersbourg des bruits sur c;t important événement.

Quant â la masse de la nation, elle n'avait encore conçu aucun soupçon à cet égard. Les lois de la Russie établissent la succession par ordre de primogénilure, et chacun considérait par suite le grandduc Constantin comme le successeur immédiat d'Alexandre. Sans doute le manque d'hérilicrs directs de cet empereur et l'union désassortie de Constantin axcc la Polonaise Jeanne Grudzinska, depuis princesse de Loviez, axaient dans le temps préoccupé l'esprit public, mais l'impression produite par ce dernier événement s'élait promptement enfacée ; car le peuple russe n'avait de prédilection marquée ni pour Constantin ni pour Ps'icolas, cl les enveloppait tous deux au contraire dans le même sentiment de haine instinctive. Si l'un eût pu cire préféré à l'autre, c'eût été , chose inexplicable pour qui ne connaît pas parfaitement le caractère russe, du côté de Constantin qu'eût penché la sympathie de la nation cl principalement de l'arinée.

Soil qu'il se défiât de lui-même et tremblât devant la responsaliililé du pouvoir, soit au contraire qu'il voulùl jouer une comédie doiil le but n'a jamais été complètement expliqué, Aicolas, qui devait connaître depuis longtemps la renonciation de sou frère Constantin , n'eut rien de plus pressé, à la suite de son entrevue avec sa mère, que de convoquer le sénat pour i)rclcr entre ses mains serment de fidélité au vice-roi de Pologne, qu'il reconnut comme son empereur. Un courrier élail en même temps dépêché à Varsovie pour inviter ce prince à venir se metlre immédiatement en possession du trône. Mais en même temps que le message parlait de Sainl-Pétersbourg pour la capitale de la Pologne, un autre courrier, dépêché par Constantin, brûlait la roule pour apporter au plus vile à INicolas la lettre suivaulc écrite par son frère aîné :

« AION TRÈS-CnEB FEÈRB ,

u C'est avec la plus profor.dc tristesse que j'ai appris, hier au soir,

1.1 nouvelle de la mort de notre adoré souverain, mon bienfaiteur, ri'iii|ierciir Alesandre. En m'empressant de vous ténioisjner les scnliniciils que me fait éprouver ce cruel malheur, je me fais un devoir de vu:.* annoncer que j'adresse, par le présent courrier, à Sa Majesté liH|iéiiale, noire auguste mère, une lettre dans laquelle je déclare i|ii.', par suite du rescrit que j'avais obleuu de feu l'empereur, en (i:L:e du 2 février |822, à l'efl'et de sanctionner ma renonciation au l'.ruc, c'est encore aujourd'hui ma résolution inébranlable de vous céder tous mes droits de succession au trône des empereurs de toutes les Russies. Je prie en même temps notre bien-aimée mère et ceux que tout cela peut concerner de faire connaître ma volonté invariable à cet égard, afin que l'evéculion en soit complète.

» Après cette déclaration, je regarde comme un devoir sacré de prier très-humblement Votre Majesté Impériale de recevoir le premier mou serment de fidélité cl de soumission, et de me permettre de lui déclarer que, mes vœux n'étant dirigés vers aucune dignité nouvelle ni aucun titre nouveau, je désire uniquement et simplement conserver celui de tzarevitscb , dont mon auguste frère a daigné m'honorer jinur mes services. Mon unique bonheur sera désormais de faire accueillir par Votre Majesté Impériale les sentiments de mon profond respect et de mon dévouement sans bornes; j'en donne pour gage plus de trente années d'un service hdèle et le zèle constant que j'ai fait éclater envers les empereurs mon père et mon frère; c'est dans les mêmes sentiments que jusqu'à mon dernier soupir je ne cesserai de servir Voire Majesté Impériale et ses successeurs, dans mes fonctions présentes et dans la situation actuelle, o

Pendant que ces courriers se croisaient sur la route de Saint-Pétersbourg à Varsovie, le conseil d'Elat, instruit de la mort d'Ale\andre, s'assemblait pour ouvrir un paquet déposé jadis par ce prince dans le trésor de l'église métropolitaine, en présence du sénat et du saint synode. Ce paquet, fermé avec le sceau de l'empereur, portait la suscription suivante : A conserver intact jusfyu'ù nouvel ordre pour Hre ouvert aussitôt après ma mort et avant de prtndre aucune autre

rf/s/lOSi/àlTÎ.

Ce paquet contenait 1° une lettre de Constantin à Alexandre, en date du VG janvier 1S22, par laquelle l'héritier présomptif suppliait son frère d'accepter sa renonciation au trône; 2" un acte émanant du même prince par lequel il s'engageait à donner les garanties les plus foriuelles à cette renonciation si on voulait autoriser son divorce d'avec sa première épouse Anne Féodoroxvna, princesse de Sa\e-Coliourg, et sœur de Léopold, roi des Belges; :!<> un duplicata de la lettre écrite par Alexandre, le l4 février suivant, en réponse à celle dcnrinde et par laquelle l'empereur acceptait purement et simplement la reuoncialion de son frère; 4" un décret impérial, en dateiiTsarskoié- Siélo du 28 août 1823, relatant cette renonciation et désignant le grand-duc IVicolas pour successeur immédiat.

Après avoir pris lecture de ces pièces, le conseil d'Etat se i-endit en corps auprès de INicolas pour l'engager à prendre possession d'un trône qui lui appartenait légitimement; mais, bien que le grand-duc lïit évidemment instruit longtemps ii l'avance de cette circonslance, el que d'ailleurs son entrevue avec sa mère eût dû faire cesser tous l< > doutes, s'il eût pu lui en rester encore à cet égard, il refusa de la iii.iiiière la plus positive d'accéder au vœu du conseil d'Etal.

( -c corps politique supplia alors jNicolas de se joindre an moins à lui pour prendre communication de ces pièces et les examiner sérieusement, mais le grand-duc refusa de se rendre à ce désir sous prétexte que n'étant ]ias membre du conseil il n'avait droit de pendre part à auciine délibération. Il ajouta seulement que, si l'Etat avait besoin de son assistance, on le trouverait toujours dans le palais d'hiver, oii il se retirait.

Les pièces que nous venons de mentionner plus haut furent de nouveau examinées avec le plus grand soin, et après ce second examen le conseil d'Elat revint à la charge auprès de Nicolas pour le supl'ier d'accepter le trône et de recevoir le serment d'allégeance ; mais Aieiilas ne laissa point achever les conseillers d'Elat, et les renvoya en leur disant que son frère Constantin était le légitime empereur, (I que malgré les actes dont on venait de lui donner connaissance il iir lonsentirait à accepter le trône que lorsque son frère lui aurait M;;iiifié sa renonciation d'une manière aussi expresse que positive.

A ce refus aussi inexplicable qu'inattendu le conseil d'Iùat s'émut, et représcnia mais inutilement à INicolas le danger qu'il y avait à liisser prolonger plus longtemps l'incertitude publique sur le nom de l'iiéritier du trône. Non-seulement, lui disait-on, il y a danger pour les personnes, mais le double principe du droit divin et de l'infaillibilité des tzars ne peut manquer de recevoir une grave atteinte. On Ini représenta que le respect du peuple russe pour ses maîtres flé- (! liait en présence de ces hésitations du souverain. Rien ne put I liie revenir Nicolas sur sa décision première; et le conseil d'Etat, jpMir éviter les inconvénients d'un interrègne, se vit forcé de déilaicr que " Nicolas étant le souverain légitime, on était tenu de " lui obéir el de proclamer Constantin empereur, puisque telle était " sa volonté supr'''me. >■ En conséquence le serment d'allégeance fut piélé à Constantin par les membres du sénat et du synode, et le Tenue de Coiisl iiiiin l'' cominenra; il dura trois semaines, pendant lct.qucllc3 les décrets et les ordres furent signés et rendus au aam de

cet empereur absent dont le règne éphémère ne devait cepen-lant finir qu'à la suite d'une révolte qui mit le trône en danger, lit couler des Ilots de sang , et donna à Nicolas l'occasion de faire apprécier à la Russie de quelle terrible manière il entendait désormais user de ce pouvoir absolu pour lequel il avait semblé d'abord manifester tant de répugnance.

Ou s'est pcrilu en conjectures sur les causes de cette irrcsolalion. Pourquoi Nicolas hésitait-il à se faire proclamer empereur lorsque c'élait son droit comme ambitieux, en même temps que son devoir comme prince ? Quelques niais admirèrent de bonne foi cette abnégation réciproque de deux frères qui se renvoyaient l'une des premières couronnes du monde et la refusaient tous deux par amour l'un de l'autre; mais les gens moins crédules cherchèrent un autre motif à ces refus inexplicables, et quelques-uns préfendirent que la peur l'avait emporté sur l'ambition dans l'esprit de Nicolas, et que ce prince n'avait hésité à accepter l'empire que parce qu'il tremblait d'afl'ronler l'explosion d'une conspiration militaire dont l'existence lui avait été révélée en même temps qu'il apprenait la mort do l'empereur Alexandre. On expliqua le désiniéres^ement de Consiautin par un moiif semblable : ou prétendit qu'il connaissait aussi l'esistence de la conspiration , qu'il n'était pas plus courageux qtie sou frère, et qu'il tenait à la position irresponsable et commode ds viceroi bien plus qu'à un trône oii il comprenait qu'il serait sans o-sse entouré de conspiralions et de poignards. Le sort du père elTrayait les deux enfants.

Il est certain que le caractère de Nicolas donne jusqu'à un certain point raison à cette hypothèse; ce prince, chez qui l'énergie morale était portée à un si haut degré, manquait eomplélcment de courage physique. Nerveux à l'rxcès, la peur dans les grandes circonstances dominait toujours ses premiers mouvements , et il n'est pas inadmissible qu'au moment de saisir le pouvoir suprême il n'ait quelque temps reculé devant le danger de la lutte, et qu'il ne soit parvenu que plus tard et par l'effort de sa volonté à dominer cette terreur instinctive.

Quelle qu'ait été au surplus la cause déterminante du refus de Nicolas , les événements qui suivirent et la manière dont ce priueo usa par la suite du pouvoir souverain prouvèrent suffisamment qu'il n'avril point été de bonne foi dans cette circonstance. Il est au moins impossible d'admettre qu'il agît ainsi par cause d'ignorance et qu'il ne connût point encore une renonciation qui l'intéressait si vivement, alors surtout que cette renonciation n'était plus un secret pour la majeure partie des grands personnages de la cour de Saint-Pétersbourg.

L'anecdote suivante en est une preuve.

Eu 1824 , près d'un an avant la mort d'Alexandre, le grand-duc Nicolas entra un jour dans un salon où se trouvait le prince Koslofsky en coiuragnic d'un grand nombre d'autres personnes. Tous ceux qui étaient présents se levèrent à l'approche du prince impérial, le prince Koslofsky voulut faire comme les autres, bien qu'il fut eu ce moment très-soulïrant d'une blessure à la jambe. Le grand-duc à cette vue s'avança vers le prince et lui mettant la main sur l'épaule il le contraignit eu quelque sorte à se rasseoir. « Je cède à la force, dit le courtisan en reprenant son siège , car il m est impossible de rester debout avec soixante millions d'âmes sur les épaules, u

Pendant que les deux frères jouaient eu quelque sorte à la balle avec la couronne ; que la Russie et l'Europe attendaient avec anxiété la fin de celte lutte d'abnégation fraternelle, la confusion se mettait dans l'Etat , le peuple murmurait; cl l'armée , depuis loiii^temps travaillée par de sourdes menées, préparait une révolution, qui devait faute d'éléments aboutir à une simple émeute ou plutôt à une sanglante échauffourée.

Mais avant d'aller plus loin il est indispensable de donner quelques détails sur l'origine de cette conspiration, dont nous avons déjà dit quelques mots.

Pendant les dernières années du règne d'Alexandre les sociétés secrètes s'étaient fortifiées dans l'ombre malgré l'activité de la police impériale. La franc-maeonnerie, traquée de tous côtés, ne s'en était pas moins propagée dans toute la Russie et comptait de nombreux adeptes dans l'armée et jusque dans les rangs les plus élevés de la noblesse. Une association dite Société des chevaliers russes s'était formée dans le but de mettre un terme aux abus révoltants de l'administration publique. Celte association, fondée par Michel Orlofl, s'était promiitement mise en rapport avec une autre société aux tendances plus libérales encore : c'élait l'Union du salut ou des vrais amis de la pairie. Le colonel Pcsiel, homme doué d'un caractère énergique et imbu d'idées démocratiques , en était le premier chef. Elle avait son foyer dans le sud de la IWssie, où ses principes faisaient chaque jour de nouveaux prosélytes |;ràce à l'activité infatigable de sou chef, qui se dévouait corps et âme au triomphe de son opinion.

Indépendamment des deux sociétés secrètes dont nous venons de citer les noms, il existait \iue autre association également secrète, dont les membres étaient répandus sur presque tout le territoire df la Russie. Elle portait le nom de sociclé des ."ilaves réunis, était ilir;-g'éc par treutc-six membres principaux , et comptait dans ses rauQS

presque tous les officiers d'arlillonc de l'armée. Ses projets inexécutables sans doute, étaient cepenibnt plus arr.les que ceux des autres sociétés. 11 ne s'agissait de rien moins que d'une république fédirative nui aurail compris, sous le même gouvernement , les huit pays slaves dont les noms étaient inscrits sur l'anneau octogone, signe particulier des membres de la société. C'étaient : la Russie, la Pologne, la Bohême, la Moravie, la Hongrie, la Serbie, la Moldavie et la Valàchie. Pestel se mit en rapport avec cette société, et BesloujelT, qui f.ii!;ait partie de l't'nion du salut, parvint à faire comprendre à ses membres qu'il était de l'inlcrèt commun de se réunir. Toutis les sociétés se fondirent donc dans une seule, et l'on se mit en commun à élaborer des plans de gouvernement, dont l'assassinat d'Alexandre était en général la pierre fondamentale. Mais ces rêves de république étaient a" peine ébauchés; le mouvement qui se préparait en secret était conçu sans unité de plan, et manquait surtout de rayonnement dans les niasses. On s'assemblait souvent , on faisait des propositions la plupart du temps étranges, on discutait beaucoup, et l'on finissait par se séparer sans avoir rien décidé ; aussi aucun projet n'était-il arrêté lorsqu'on apprit que l'empereur venait de mourir à Taganrog, eu désignant pour son successeur le grand-duc Mcolas, au préjudice de Constantin. Celte nouvelle jeta le trouble parmi les conjurés. La religion orthodoxe négligée, sinon outragée par Alexandre I"', était le prétexte dont on voulait se servir pour exciter les masses, et chacun comprenait que la mort de l'empereur ôtait toute force et toute valeur il ce prétexte. On sentait que le moment d'agir était arrivé ; qu'une fois le serment de fidélité prèle à JXicolas, l'occasion était perdue , et qu'il faudrait attendre longtemps peut-être avant que le nouveau règne excitât le mécontentement iiopulaire. Mais, si l'on se trouvait eu présence de la nécessité d'agir, d'un autre côté rien n'était prêt pour l'action , et les membres les plus prudents proposèrent sérieusement la dissolution de l'association. Grand nombre de conjurés se retirèrent en eiTel; mais les plus enthousiastes jurèrent de pousser jusqu'au bout, et donnèrent au mouvement un directeur suprême, auquel on jura d'obéir dans la crise qui se préparait. Le dictateur élu fut le prince Serge Troubetzkoï, qui ne réunissait ni l'énerp-ic ni la capacité nécessaires à un chef de complot, et qui ne dut ce dangereux honneur qu'il son titre de prince et à l'élévation de sa naissance. Singulière contradiction! ces conspirateurs, qui se disaient libéraux et qui rêvaient la république, commençaient par rendre hommage aux privilèges aristocratiques , preuve évidente qu'ils se lançaient dans une œuvre au-dessus de leurs forces, on peut même dire au-dessus de leur intelligence.

Sous la présidence de ce nouveau dictateur, le comité central , au milieu duquel s'agitaient des opinions de toute sorte, n'en dressa pas moins un programme de ce qu'il se proposait de faire après avoir renversé le pouvoir. Les principaux articles de ce programme claient : un gouvernement provisoire, qui devait conserver le pouvoir jusqu'au moment de la réunion des députés qu'il serait chargé de faire élire; la formation de deux chambres législatives, dont une héréditaire et l'autre viagère; des chambres provinciales, instituées sur le modèle des législatures particulières des Etats-Unis d'Amérique; puis beaucoup d'autres institutions d'une importance secondaire. Tout avait été prévu en cas de triomphe, tout , excepté pourtant l'émancipation des serfs. On se constituait en république, on vouait à l'extermination toute la race des despotes, on proclamait la liberté, mais on se donnait bien de garde de toucher ii la propriété de l'homme sur l'homme! et ces singuliers républicains conservaient l'esclavage par la seule raison qu'ils étaient pour la plupart nobles et propriétaires d'esclaves.

Tels étaient les plans qu'on devait exécuter après la victoire; mais comment remporter cette victoire? C'était la question préliminaire, et, en définitive, la plus importante ii résoudre.

On était au 25 décembre. Sorti enfin des incertitudes oii il flottait depuis plusieurs jours, Nicolas venait de se résoudre à poser la couronne sur son front, et devait le lendemain faire paraître un manifeste annonçant son avènement au trône. Le sénat avait reçu l'ordie de se réunir à sept heures du matin, pour les préparatifs et la preslaiion du serment. Le temps pressait, on se réunit pendant la nuit dans le domicile de Ryleïeff; là se trouvèrent le prince Troubetzkoï, les frères BcstoujefV ," le prince Oboleusky, Arbouzoff, le prince Alexandre Odoïevsky, Pouslchine, Battenkoff, Hepine, Koiiovnilzine et plusieurs autres des principaux conjurés. La délibération fut des plus orageuses; la solennité des circonstances excitait l'enthousiasme des uns, l'approche du danger ébranlait le courage des autres. Les moyens d'exécution dont disposaient les conjurés étaient peu considérables. Ils ne pouvaient guère compter d'une manière positive que »ur les marins de la garde et sur quelques compagnies des régiments de Kinl.inde et de .Moscou; mais la plupart des conjurés s'en remettaient au hasard et à leur bonne étoile, espérant que l'exaltation du premier moment et l'exemple de leurs camarades entraîneraient à leur suite tous les militaires qui se trouvaient en garnison à Saint- Pétersbourg.

Ues courriers furent enx'oyés de tous côtés pour avertir les simples a Iherents de se tenir prêts à combattre et de se trouver le Icn- Aemaia matin à un lieu qu'on leur indiqua. Ils étaient chargés en

outre de recruter chemin faisant le plus grand nombre de soldats possible et de les conduire place du Sénat, où le dictateur Troubetzkoï devait venir se mettre à leur tête. Pour souffcver les masses, on avait besoin d'un prétexte, la circonstance en olïiait un. On répandit dans le public que la renonciation de Constantin était mensongère, et les soldats . qui le préféraient à son frère cadet, furent invités a réclamer au nom de la justice et du droit d'aînesse. Les tergiversations de ÎV'icolas et l'indécision connue de son caractère en face du danger faisaient espérer aux conjurés qu'intimidé par la révolte ce prince entrerait en composition avec eux, et qu'ils lui imposeraient facilemeni leur volonté. Le mouvement ne devait pas d'ailleurs se borner ii Saint-Pétersbourg; des intelligences avaient été ménagées avec les principales villes de l'empire, notamment avec Moscou, et l'on se croyait en droit de compter sur une manifestation générale.

Le lendemain matin, jour fixé pour l'installation du nouveau gouvernement, Michel et Alexandre BestoujelTet le prince Schtschépine- Rostovsky se rendirent ii neuf heures aux casernes du régiment de Moscou, et, s'adressant aux compagnies qu'on savait le plus dévouées au grand-duc Constantin, affirmèrent aux soldats qu'on les trompait en exigeant d'eux le serment au grand-duc Nicolas; que Constantin, loin d'avoir renoncé à ses droits, était au contraire retenu en prison à cause de son obstination à les maintenir, mais qu'il avait trouvé moyen de dépêcher Alexandre Bestoiijeff pour prolester en son nom contre cette violation des droits les plus sacrés. A cette nouvelle les compagnies s'émurent, chaînèrent leurs armes, se munirent de cartouches et commencèrent ii crier Vive Constantin! à bas Nicolas! Une scène de la même nature se passait dans les casernes de la garde; déjii la plupart des régiments avaient prêté sans opposition serment de fidélité ;i Nicolas, quand quelques-uns des principaux conjurés, parmi lesquels figuraient Nicolas Bestoiijcff et Arbouzolï, arrivèrent auprès des marins de la garde et leur déCendircnt, au nom de Constantin, de prêter le serment qu'on leur demandait. Les marins hésitaient encore, quand tout à coup plusieurs détonations d'armes à feu se firent entendre.

— Entendez- vous , s'écrie un des conjurés, ce sont vos camarades qu'on massacre, allons les défendre ou les venger !

Ces mots, prononcés avec enthousiasme, triomphent de toutes les indécisions, et le bataillon tout entier s'élance ii la suite des conspirateurs, entraînant dans ses rangs les officiers, qui font de vains efforts pour résister au torrent.

Cependant les détonations qui avaient décidé la rébellion des marins de la garde provenaient des révoltés. A la caserne du régiment de Moscou, 011 nous avons laissé Schtschépine-Roslovsky, Michel cl Alexandre Bestoujeff, les grenadiers avaient fait mine de résister, et Michel Bestoujeff avait donné ordre aux compagnies qu'il venait d'embaucher de les repousser par la force des armes. Plusieurs coups de fusil et de pistolet avaient été tirés dans l'intérieur de la caserne, et le général Friedericks était tombé dans la mêlée blessé mortellement par la main du prince Schlscbépine. Etonnés de tant d'audace, les grenadiers pris à l'improviste n'avaient pas pu résister aux révoltes ; et la troupe rebelle s'était dirigée sans autre opposition vers la place du Sénat, rendez-vous général des insurgés.

En un clin d'œil cette magnifique place fut envahie par des troupes de révoltés qui débouchaient par toutes les issues en criant l'ivent Constantin et sa femme la con'ititution ! Car, dans leur ignorance les soldats enrôlés sous le drapeau des républicains fédéralistes croyaient combattre pour Constantin, et se figuraient que le mol constitution, qu'ils accolaient à leurs vivat, était tout simplement le nom de la femme de ce prince.

Pendant ce temps Mcolas, dont l'énergique volonté n'avait point encore triomphé de la timidité physique, demeurait dans son palais en proie au trouble et à l'irrésolution. C'était le moment décisif. La révolte gagnait de proche en proche, de nouveaux soldats venaient à chaque instant se joindre à leurs camarades, les bourg^^ois euxmêmes, entraînés par l'exemple, commençaient à se joindre aux conjurés. Si la révolte eût eu pour chef un homme plus habile et plus déterminé que le prince Troubetzkoï, la partie pouvait être gagnée. Avec de la résolution et du sang-froid , il eut été possible de pi-uétrer dans l'intérieur du palais, gardé par des soldais dont la l'iilélUé commençait à chanceler, d'immoler le tzar et sa famille et de leiminer ainsi d'un seul coup non pas sans doute la révolution , mais une première journée d'émeute. Malheureusement le chef des co.jiuéj manquait de tête, et la conspiration elle-même manquait de id.iii; on perdit en vains discours et en délibérations inutiles un temps qu'il aurait fallu employer à agir. Au lieu de mener au combat des soldats qui ne demandaient qu'à se battre, on les fit boire outre mesure, dans l'espoir de les exalter davantage, et l'on arriva par là à n'avoir plus que des hommes abrutis par l'ivresse, qui se contentèrent de rester immobiles, et dont le rôle se borna à crier stupidement : A bas Nicolas! vivent Constantin et sa femme la constitution!

Pendant que les insurgés perdent ainsi l'occasion de x'aincrc, .Xicolas triomphe de ses incertiludes et commence à comprendre ipi'hcsiter plus longtemps c'est signer son arrêt de mort ou tout au moins sa déchéance. En présence du danger qui se rapproche à chaque in-

slaiit de la demeure impériale, le iiouvrl empereur trouve enfin une inspiralion de courage : il prend ! > rcsnlulion de se montrer aux insurgés, et, suivi seulement du eomte Miloradowilscli, il sort à pied de son palais et se dirige vers le foyer de la révolte. Il s'arrête ii la place de l'Amirauté, vis-à-vis la perspective de Newsky, réunit autour de lui quelques partisans dévoués, monte un cheval qu'on lui auicne et s'élance au plus fort du danger. Sliloradowitsch essaye de haranguer les soldats mutinés; mais un coup de pistolet tiré par KhollVkoï le jette blessé aux pieds de son maître, auquel sans doute le coup était destiné. Un autre pistolet avait été dirigé contre le grand-luc Michel; mais les soldats de marine, quoiqu'au nombre des révoltés, détournent l'arme prête à faire feu. Toute tentative de pacification devient des lors inutile : le canon gronde, la fusillade se fait entendre de tous côtés, et la mitraille creuse de profonds sillons dans les rangs des révoltés. Une seconde volée de mitraille fut tirée ii dcmiponéede fusil sur les insurgés; l'effet en fut terrible. Un grand nombre d'hommes, tant des grenadiers du corps que du régiment de Moscou et des marins de la garde, resta sur la place; le reste prit la fuite et se dispersa de tous côtés. La révolte était dissipée, INicolas était empereur; mais, peu désireux sans doute de faire dater son règne de cette journée de sang, il fit remonter son avènement au jour de la mort d'Alexandre. Le règne de Constantin fut eflacé de l'histoire.

INicolas n'eût pas eu la force de prendre seul cette décision ; m^is pendant qu'il hésitait encore, Etienne Grabowski, ministre des relations extérieures de la Pologne résidant à Saint-Pétersbourg , se transporta au palais d'hiver. Il trouva Nicolas en proie aux plus vives agitations; sa femme en pleurs priait pour soli époux, qu'elle croyait arrivé ii son heure suprême. Le brave Polonais donna ii Ni colas le conseil de se montrer, lui assurant que les révoltés fuiraient à son aspect. Il espérait sans doute que Nicolas, devenu empereur, tiendrait compte à la Pologne de ce service rendu par un de ses enfants. On sait comment l'autocrate paya cette dette de reconnaissance.

Page 1