‹ Histoire de la Guerre d'OrientChapitre 75 sur 235 · VENGEANCES · texte numérisé non relu

VENGEANCES

Tentative d'insurrection à Moscou. — Prise de Pestel. — Mouvement à Wassilkow. — Serge et Matthieu Mouravielî. — Rencontre des insurges avec le général Geismar. — Mort d'Hippolyte Mouravieff. — Serge Mouravieff livré au vainqueur par ses propres soldats. — Troubetzkoï livré à M. de Nesselrode par l'ambassadeur d'Autriche. — Comraission nommée pour juger les insurgés. — Le comie Orloff en est le président. — Caractère de ce favori de Nicolas.

— Nicolas juge d'instruction. — Arrêt de la commission. — Condamnations à mort. — Prétendue clémence de l'empereur. — La sentence atteint les morts Jusque dans le tombeau. — Exécution de l'arrêt. — Di'gmda'ion des condamnés à l'exil. — Pendaison des cinq condamnés à mort. — Deux cordes rompues.

— On repend les deux condamnés. — Dernières paroles de Pestel. — Mot apocryphe de Nicolas.

La révolte était vaincue, les insurgés morts ou dispersés. Nicolas se sentait véritablement empereur, et ce fut avec l'orgueil du triomphe sur le front qu'il embrassa le comte Orlolï eu lui disant :

— Allons remercier saint Nicolas de la protection qu'il nous a accordée !

Des nouvelles des provinces ne tardèrent pas à arriver à Saint- Pétersbourg, elles étaient satisfaisantes pour le pouvoir. L'insurrection avait avorté sur tous les points. i\loscou, sur qui les conjurés comptaient beaucoup, n'avait point bougé, malgré les efl'orts de quelques-uns des membres de la société secrète, qui avaient essayé mais en vain de réveiller dans le peuple et dans l'armée quelques sentiments de sympathie pour des hommes dont la cause était perdue. Pestel avait été arrêté et conduit en prison, en laissant pour diruicre recommandation au prince Serge Volkonsky de ne rien craindre et de sauver seulement son code russe. Serge et Matthieu .■MouravirIVavaient ëië arrêtés en même temps par le lieutenant-colonel Géhcl ; mais ils n'étaient pas demeurés longtemps prisonniers, et avaient été délivrés presque aussitôt par plusieurs officiers appartenant à la société des Slaves réunis.

Rendus à la liberté, les deux frères comprirent que la partie était trop vivement engagée pour reculer, et résolurent de faire un effort stiprênie. Ils parvinrent ii soulever le régitncnt de Tchernigov et à entrer sans résistance dans Wassilkow, où ils furent rejoints par plusieurs oflicicrs. Serge Mouravieff, homme déterminé, que les circonstances poussaient encore en avant, songea à se porter surKiiow, ou sur Belaïa-Tserkoff, ou enfin sur Jilomir, pour opérer sa jonction avec les officiers de la société des Slaves réunis. En conséquence, il prit la résolution de faire un mouvement sur Brotissiloff, d'où il lui serait facile en un jour de marche de gagner Kiiow ou Jilomir, suivant les circonstances. Avant de partir l'aumônier du régiment célébra l'office divin, et lut aux soldats un catéchisme composé par Bcsioujelï-Roumin, dans le but de prouver et d'étahlir que la démocratie était la seule forme de gouvernement agréable il Dieu. Mais comme il fallait d'autfjts arguments pour agir sur l'esprit grossier des soldats do Tcherni-

gov, on mit en avant comme à Saint-Pétersbourg le nom et les droit» du grand-duc Constantin. Dans leur marche ils entrainèrciit une partie de la compagnie des mousquetaires. Pendant que cette peiitc colonne d'insurgés s'avançait vers Broussiloiï, Mouravieff reçut la nouvelle que Kieff n'avait pas bougé, et que d'un autre côté les'tioupes parmi lesquelles il avait espéré opérer un soulèvement n'étaient point à Belaïa-Tserkoff. Il était inutile et même imprudent de pousser plus loin dans cette direction, et le jeune chef donna l'ordre de retournera Télessié; mais chemin faisant les insurgés rencontrèrent un détachement de hussards envoyé à leur poursuite sous le commandement du général Geismar. Niouravielï donna à ses soldats l'ordre de se porter sur les pièces; mais au même instant il tomba sans connaissance blessé d'un coup de mitraille. Revenu à lui, il essaya de rallier les siens; mais ses efforts courageux furent inutiles. Ses soldats, terrifiés par l'effet du canon, refusèrent de lui obéir, et poussèrent la lâcheté jusqu'à livrer leur chef, ainsi que Bestoujèff- Roumin, au chef d'escadron du régimentde .Alarioupol, qui avait chargé les rebelles. Un autre Mouravieff, Hippolyte, fut tué dans l'action, le lieutenant Kouzmin enfermé avec Serge et Matthieu se brûla la cet^ velle en leur présence. Les autres furent pris immédiatement ou arrêtés dans leur fuite et conduits à Saint-Pétersbourg pour être livrés à la justice de Nicolas.

Suivons-les dans cette capitale.

La révolte vaincue et les soldats retirés de la lutte, la police impériale s'était abattue sur le champ de bataille, semblable à ces corbeaux qui viennent après le combat se repaître des cadavres. Elle s'était montrée inhabileàprévenirla conspiration, ellelenaità réparer sa faute et à prouver son adresse et son dévouement en s'acharnant sur les vaincus et en servant lâchement les vengeances du nouveau souverain. Les conjurés qui n'avaient point été pris au moment de l'action même et qui étaient parvenus à s'enfuir furent traqués comme des bêles fauves. Le prince Troubetzko'i , chef du mouvement insurrectionnel, avait trouvé un refuge dans le palais de l'ambassadeur d'Autriche. C'était un asile inviolable ; mais la diplomatie trouva moyen de l'en faire sortir. Dans la nuit même qui suivit le combat, le prince de Nesselrode, ministre des affaires étrangères, somma l'ambassadeur de livrer son hôte; force fut d'obéir, et le conspirateur fut arrêté.

Nicolas avait ordonné qu'on conduisit le chef des rebelles devant lui aussitôt qu'on serait parvenu à s'emparer de sa personne ; Troubetzkoï fut donc immédiatement amené devant l'empereur. 11 essaya d'abord d'un système complet de dénégation, mais le monarque était menaçant; d'un autre côté, les papiers que le conspirateur avait eu l'imprudence de laisser chez lui avaient été saisis et l'accusaieni hautement. Troubetzko'i n'eut pas la force de résister plus longtemps el confessa son crime. Une fois lancé dans cette voie; 1;; malheureux ne sut plus s'arrêter. Ses aveux furent complets; il nomma tous les conjurés, exposa leurs projets, leurs plans de réforme, et entra dans les détails les plus minutieux. Le lâche espérait sauver sa vie au prix de son honneur et du sacrifice de ses meilleurs amis ; il le prouva bien quand se précipitant aux pieds de son juge irrité il l'implora à mains jointes et lui demanda la vie avec des larmes dans les yeux.

— Vous vivrez, répondit Nicolas, si toutefois la vie vous paraît supportable après ce que vous venez de faire.

Le prince accepta avec reconnaissance, bien que la grâce fût loin d'être complète, car il n'échappa à la mort que pour encourir l'exil à perpétuité. (Quelques mois après en effet il partit pour la Sibérie, chargé de la malédiction de ceux qu'il avait làclicmenl trahis , voué Ji une ignominie éternelle, et n'emportant pour consolation dans son affreux exil que le noble dévouement de sa généreuse épouse, qui, n'ayant pu le sauver, voulut s'associer jusqu'au bout à sa fortune et renonça pour le suivre à la vie brillante et somptueuse que son rane et ses richesses lui assuraient à Saint-Pétersbourg.

Dans une sorte de proclamation adressée à ses fidèles sujets après la défaite de l'insurrection, Nicolas ax'ait promis de faire justice des coupables.

« Tous les émculiers, avait-il dit, ont été dispersés et arrêtés par nos troupes fidèles, leurprocè> s'instruit dans ce moment, et ils n'échapperont pas au châtiment exemplaire que méritent leurs forfait.*. «

L'empereur n'était pas homme à faillir à un engagement de celte nature. Lne commission fut nommée pour prononcer sur le son îles accusés; clic se composait de leurs ennemis politiques les plus acharnés, et surtout de ceux qui avaient le plus aidé Nicolas à mouler sur le trône, nommément de Tchernicheff el de Bcnkenloff : elle fut placée sous la présidence du comte Orloff. L'élection de ce président eût suffi seule pour assurer la x'engeance de l'autocrate, car, ainsi que l'a dit un écrivain moderne, i\L (îallet de Kiilliire, qui a Iimipteuips habité la Biissic, le comte Orloff était le Tristan l'Hcrmite du Louis XI du Mord.

n .Meolas avait fait du comte Orloff l'exécuteur de ses œuvres hautes el basses , dit quelque part cet écrivain, qui parait connaitre parfailcmcnt la cour de Saint-Pétersbourg, le confident de ses projets Cl de ses pensées secrètes, el celte grâce du mailrc fut reconnue de la part du sujet par une obéissance aveugle, presq te sauvage. 11 fut pendant vingt cinq ans le favori en titre de l'empereur. (Jhargé de la direction générale de la police, on conçoit aisément quelle auto-

MCOLAS I".

i':j incombe à l'homme (tui dispose de la formidable action d'une surveillance qui enlace- le pays tout entier dans ses ramifications innonibrnbles, qui suit le général en croupe , veille dans le cabinet du ministre, emplit la clianccUerie de l'anibassadcur, dort sous le nièiiic toit que le ijouverncur île ])rovincc, se tient invisible et debout dans la cabane du paysan , dans le cbiloau du prince, dans la cellule du moine, derricre l'autel où le prêtre officie, et a une grande partie de Ja nation, toute la Russie officielle, pour auxiliaire et pour complice.

1) IVul ne fut plus craint que le comte OrlolT, si ce n'est le tzar luimême. Cette impression tient autant au caractère de l'homme qu'à cflui de ses fonctions. Le satrape , comme on l'appelle il Sainl-Pélersliourg, est doué d'une brutalité organique , qui eiVraye ses inférieurs cl irrite ses égaux. C'est le seul personnage de l'empire qui puisse se vanter d'être plus insolent que le prince Menchikoff, ministre de la marine, dont les hauts faits en matière d'arrogance sont de notoriété universelle. »

Kous avons donné ce portrait du piésidcnt de la commission d'cn-

donl il prétendait faire la base de son gouvcrncmcut et dont il ne devait point se départir une seule fois pendant le cours d'un règne de trente ans.

JNicolas tenait entre ses mains, autant par les révélations des accusés que par les découverles de la police, tous les lils de la conspiration. Il savait que l'esprit de révolte avait pénétré dans tous les rangs et qu'il était entouré sur son trône des conspirateurs de décembre; mais il n'ignorait pas en même temps qu'en faisant arrêter tous ceux qui avaient pris part a la conspiration il se heurterait à l'impossible. Force lui fut donc de limiter le nombre des arreslalions à ceux que l'on considérait comme les plus dangereux ennemis du despoiisme. Il y avait plusieurs milliers d'hommes compromis, on n'en mit en jugement que quelques centaines; mais il avait été arrêté il l'avance que ces malheureux payeraient pour les autres. La commission nommée pour les juger n'avait point été instituée ii d'autre effet.

Enfin, le 2 juillet 182(;, parut le rapport de celte commission, suivi de l'elïroyable sentence qui condamnait cinq accusés ii être écarlelés,

Insurrection du S6 décembre 1S25.

quête et nous y avons joint le tableau de la police russe pour bien faire comprendre avec quelle haineuse activité dut se poursuix're le procès des fauteurs de rémcule du 2(; décembre, bien qu'on eût bàle d'en finir. L'all'aire était si compliquée et la conspiration avait des ramitications si étendues que l'instruction dura six mois; six mois d'angoisses inexprimables jioiir lo^ls ceux qui comptaient quelque être chéri parmi les prisonniers. Pendant le cours de ce procès, le nouvel empereur se révéla à ses peuples et au inonde sous son véritable caractère, ne dédaignant pas de remplir les fonctions de juge d'instruction et se faisant amener les prisonniers pour les interroger et les pousser par des promesses ou des intimidations habilement combinées il des aveux et même à des dénonciations; en un mot, il déploya dans cette tâche odieuse , autant au-dessous de la dignité d'un honnête homme que de la majesté d'un souverain, un talent inquisilorial à rendre jaloux tous les Laubardemont. Six mois se passèrent donc avant le prononcé du jugement. L'espoir était rentré dans le cœur des accusés. On croyait que l'empereur, plus calme et plus niaitre de lui, après un aussi long laps de temps, préférerait, à la satisfaction d'une vengeance inutile, le soin de sa propre gloire et l'avantage d'une magnaiiimiié aussi politique que peu dangereuse. Ceux qui nourrissaient une semblable espérance connaissaient bien peu le coeur du tzar et n'appréciaient point encore le système d'intimidation

trente et un ii être pendus, la plupart des autres, au nombre de plu« de deux cents, aux travaux forcés ii perpétuité ou ii temps et ii l'exil perpétuel en Sibérie avec dégradation civile et perte des litres de noblesse. Quelques-uns moins maltraités que les autres furent simplement envoyés comme simples soldats dans des garnisons éloignées.

Les cinq accusés mis en dehors de toute catégorie et condamnés à être écarlelés vifs étaient : le colonel Pestel , le sous-lieulenanl lîyleïeft", le lieutenant-colonel Serge Mouravieff, le sous-lieutenani Bïstoujel'f-Uoumin cl le lieutenant Kakhoir>koï.

La cruauté de la commission fournit à iSicolas l'occasion de se donner ii peu de frais un vernis de clémence ; celte odieuse comédie I avait peut-être été arrangée a l'avance entre l'empereur et ses séides. ISul ne l'a jamais su. Quoi qu'il en soit, l'arrêt fut modilié par la volonté souveraine ; les cinq coupables condamnés à être écarlelés obtinrent la remise de leur peine et ne furent condamnés qu'a être pendus, tandis que les trente et un condamnés ii la pendaison furent envoyés aux travaux forcés à perpétuité après dégradation préalable. Parmi ces derniers il faut citer comme les plus marquants : le prince Troubetzkoï, le lieutenant-colonel Matthieu Mouraviefl', le colonel UavydolT, le prince SergeVoIkonsky, le colonel Chweikowski, le prince Sclilsciiépiue-Uoslovsky, le conseiller d'Etat Nicolas TourguénslT.

Les malheureux envoyés en Sibérie perdirent non-seuiemeut leur

rang, leurs titres et leurs fortunes, niiiis encore leurs noms, et ce fut sous (les noms nouveaux qu'ils durent aller s'ensevelir dans ce \r.sic tombeau de glace qui s'appelle la Sibérie.

Parodiant odieusement le sentiment qui portait Napoléon h faire honorer, même après sa mort, le premier grenadier de l'année frunçciise , Nicolas poursuivit ses ennemis jusque dans l'asile mystérieux et sacré de la tombe et ht porter dans la sentence que quant à Serge -Ajouraviclï et aux autres insurgés tombés sous la mitraillade de Gfismar à Ousiinofka , sur la route de Boussiloiï, on placerait sur leur tombe une potence portant avec leurs noms l'entrait de la sentence qui les condamnait à cette ignominie posthume.

I.a législation russe et Nicolas sont tout entiers dans celte odieuse profanation de ce qui fut toujours sacré pour le reste des hommes : la mort.

l'exécution furent réunies sur le glacis de la citadelle; puis à quatre heures sonnanics parurent les cinq condamnés qui furent conduits devant l'échafaud. Ils n'avaient plus aucun des signes de leurs grades et de leurs dignités, ils étaient au contraire uniformément vêtus de blouses grises et portaient sur la tète une espèce de capuchon bl inc. A leur arrivée l'instrument du supplice n'était pas encore complètement dressé et les malheureux durent rester pendant plus d'une heure spectateurs des préparatifs de leur propre mort.

A la suite des condamnés à mort parurent les condamnés à l'exil. Chacun d'eux fut placé devant le front du régiment dont il avait fait partie. Quant à ceux qui n'étaient pas militaires ou qui appartenaient a des régiments absents de Saint-Pétersbourg, on les groupa au pied même de l'échafaud. On leur lut leur sentence, puis on les fit mettre à genoux, on leur cassa leurs épécs sur la tête, on déchira leurs uni-

Nicolas avait daigné instruire les danseuses dans l'an difficile de manier le fusu.

La sentence était prononcée, restait à l'exécuter. Le jour n'était point fixé » l'avance , et chaque matin la ville, tenue en émoi par l'intérêt qu'elle portait aux conjurés, se réveillait croynnt apprendre que tout était fini pour les cinq condamnés principaux. L'émotion était d'autant plus >;rande que depuis soixante ans personne n'avait été exécute â Saint-Pétersbourg. Le supplice de la corde était du reste une innovation du nouvel empereur , personne ne savait pendre en Russie et il avait fallu le temps de faire venir deux bourreaux d'Allemagne. Tel était le motif du sursis accordé aux condamnés.

'Enfin, le î.i juillet 1826, le bruit du tambour apprit aux habitants de Saint-Pétesboiirg que la justice de leur empereur allait être satisfaite. De très-grand matin, quelques minutes avant quatre heures, on put voir s'élever sur un coin des remparts de la forteresse cinq potences. Elles étaient placées sur un échafaiid de bois dont le plancher fabriqué à la maiiicre anglaise s'ouvrait au moyen d'une trappe sous les pieds des condamné!. Les troupes qui devaient assister k 39K.

formes, ou arracha leurs épaulettes et leurs décorations, et on jeta le tout dans un brasier allumé au jiied de l'échafaud. Puis on donna le signal du départ et ils se mirent en route pour l'exil en défilant devant les potences.

Tout était prêt pour la pendaison. Pestel , Ryloïcfl', Mouravielï, Bestoujelï-Houmiii et Kahofski montèrent sur l'échafaud avec résolution, en hommes qui avaient fait depuis longtemps le sacrifice de leur vie , et qui avaient compris que des conspirateurs vaincus devaient savoir mourir avec courage. Ils étaient à peine sur l'échafaud qu'un homme s'approcha d'eux et leur parla à mi-xoix ; les condamnés lui répondirent |ar de bruyantes clameurs empreintes de colère et de dégoût. Cet homme était, prétendit-on, un émissaire de Nicolas, qui venait au nom de son maître olVrir aux condamnés la vie au prix d'une Meheté ; ils refusèrent noblement.

L'homme parti, les bourreaux s'approchèrent à leur tour, passèrent la corde au cou des patients et rabattirent le capuchon sur leurs yeux, puis les trappes s'ouvrirent et le plancher manqua sous leurs pieds.

L'fiiiotion populaire semblait h son comble, elle reiloiibla ccpeudaiit quand ou vit tieiii cordes se rompre. Les deiii coiulamiu'sqiiVlles riaient dealiiiécs a Otraiij'Ier, cessant il'èire soutenus élaicnl îoinbcs au lond de rc'iliaf.iud. ou l'un s'était brisé la cuiss- , l'autre le bras; pendant iiue les trois autres coutiuuaienl à mourir les deux malheureux durent èlre une scconle fois témoins des préparatifs de leur supplice. Durant ce court moment de répit l'intrépide Pcstcl conserva assez de sang-frDid pour dire d'un ton de mépris en haussant les épaules : «Triste p:iys, où l'on ne sait même pas pendre un homme!» Les héros de Sparte et de Home ne mouraient pas plus l'ièremeut.

On rapporte qu'il la nouvelle de cet incident l'empereur frappa du pied avec colère et se plaignit vivement de ce qu'où ne fût pas venu l'avertir à temps.

— J'aurai l'air, s'écria-t-il, d'être plus séviire que Dieu.

Pions ignorons si le mot est vrai, en tout cas la clémence élait iiu peu tardive. Au surplus, ce fut toujours une des prétentions de .Nicolas de paraître clément même eu assouvissant son ressentiment. Aussi, à Id suite des exécutions dont nous venons de rendre compte, il s'elVorça de prouver que sa justice ne confondait jamais les innocents avec les coupables, et ce fut dans ce but qu'il combla de faveurs certaines familles dont quelques membres avaient été. envoyés eu Sibérie et même à la mon. L'rinpereur fit oflVir entre autres au père de Pestel une somme de cinquante mille roubles. Le misérable accepta. En présence de faits semidabics, on ne sait lequel on doit le plus mépriser, dusouverain qui ose offrir a un père le pris du saiii; de son fils ou du père assez lâche pour l'accepter, et dans le doiile ou maudit le despotisme qui éteint ainsi tout sens moral chez le maître aussi bien que chez l'esclave.

Mcolas fut loin cependant d'atteindre tous les fauteurs de l'insuri-ection de 1S25 ; nous l'avons dit, ils étaient si nombreux que pour Us jiunir tous il eût fallu décimer la noblesse russe et faire le vide autour du trône : l'empereur élait politique trop habile pour ne jiiis comprendre la nécessité d'épargner un grand nombre de coupables. il s'y soumit en frémissant, mais de bonne grâce en apparence, et tâcha de gagner les plus influents de ses adversaires par des faveurs et des emplois. IJ autres subirent l'iiiQuence de l'iiuimidation; d'aiities enfin, sauvés par leur jeunesse ou par le raig élevé des familles auxquelles ils appartenaient, ne furent pas même inquiétés. J>Liis la noblesse tint peu de compte à Nicolas de cette magnanimité forcée, et ne lui pardonna jamais le sang verse par la main de ses bourreaux. Elle dissimula pendant trente ans, courba le front, mais n'oublia pas. L'empereur de son côté ne fut jamais dupe de ces semblants d'buuiililé. 11 savait que l'esprit d'opposition et de révolte s'était maintenu dans les rangs de ses boyards et jusque chez ceux qui lui faisaient cortège et affectaient le dévouement le plus absolu. Celle pensée de crainte, à défaut de remords, l'empêcha constamment de dormir, juste punition de ses rigueurs excessives; ce ne fut pas peutêtre la ssule, et il ne faudrait pas trop s'étonner si cette maladie mysiérieuse cl imprévue, dont Nicolas fut frappé comme d'un coup de" foudre, s'expliquait un jour par une représaille des sanglantes evécutions de 1826.

Nous avons cru devoir insister avec quelques détails sur la conspiration de 182Ô et sur ses suites fatales par la raison que l'ensemble de cet événement mémorable explique mieux que ne pourraient le faire des volumes d'observations l'état moral de l'empire russe, les dangers et les ressources du pouvoir, la ligne profonde qui sépare les classes inférieures de la noblesse. Eu somme, cette insurnciion fut l'reuvre de quelques fous qui se lancèrent à l'aventure, sans idées préconçues et sans plan arrêté, dans une voie qui devait infailliblement les conduire au précipice. Tout aussi en dehors de leur siècle que du pays dans lequel ils vivaient, ils crurent dans leur naïve ignorance qu'il suflirait pour donner une constitution à la llussie de coudre ensemble quelques lambeaux empruntés à la monareliique Angleterre, à l'arisiocratique Venise et à la démocratique Amérique. Us ne comprirent pas qu'avant de songer à une consiitulion il fallait avoir un peuple, et qu'un jieuple ne se compose pas de soixinte millions d'esclaves. Toul en se décorant du titre pompeux de républicains les conspirateurs de IS25 ne se préoccupèrent nullement des intérêts démocratiques, ils voulaient secouer le joug des Homanolf, dont l'autorité les gênait, et prctenda.ent garder le servage, dont ils bénéficiaient. Pour peindre en deux mots cette révolution avortée, ses tendancrs étaient au moins aussi rétrogrades que progrcs'-.-ves, et elle avait pour but véritable moins peut-être l'émancipation intellectuelle de la nationqucle retour au système féodal des seigneurs tombés sous la bâche et le sabre de Pierre l'^ A ce titre les révolutionnaires russes méritèrent peu les louanges exagérées qui leur ont été prodiguées parles écrivains libéraux, abusés sans doute jiar les mois de répulil.quc et de liberté inscrils sur leur drapeau ; aussi malavisés dans leurs plans de réforme qu'inhabiles dans l'exécution , ils ne surent que se battre en braves et mourir en héros. C'en est assez pour les rigreller et les plaindre.

Outre l'intérêt qui r.ittachc aux premiers pas de Nicolns dans la carrière du pouvoir absolu, les évcncmcnls que nous venons de raconter ollreut encore à l'observateur l'attrait d'un problème à résoudre : pourquoi Nicolas hésila-l-il si longtemps à poser sur son front la

couronne qui lui appartenait légitimement, et comment donna-t-il ainsi le temps d'éclater a une iusurreclioii qui, mi.niv dirijjé.', aurait pu amener un changement de souverain sinon un cliaîig'Miicnt de gouvernement? On s'est perdu en conjectures et eu hypiitlièses sur les causes présumables de cette comliiite singulière. N;>iis avons déjà eu occasion de dire que les ennemis de l'caipereur av.iient expliqué ses hésitations par la peur; ses panégyristes, au cou'.raire, n'y ont voulu voir que Ls scrupules exagérés mais louables u'uii homme attaché aux lois de son pays et soumis jusqu'au fanatisme au dogme du droit d'aînesse. Cette dernière explication de la conduite de Nicolas ne peut être que bien difficilement admise quand on réfléchit surtout que le monarque ne recula jamais, quand sou intérêt l'evigeail, devant la violation de la loi, et que tout eu ayant le talent d'en respecter la lettre, il trouva toujours moyen d'en éluder l'esprit avec une finesse et une ruse dignes a'un Grec du Bas-E»ipire. C'est en vain qu'il l'appui de l'opinion que nous combaitous on viendrait citer le culte exagéré de la loi dont Nicolas fit quelquefois preuve; les exemples qu'on pourrait présenter sont tous insignifiants, car dans aucun de ces cas l'intérêt direct de l'empereur ne se trouvait engagé, et il lui élait aussi cominode,qu'avantageux de se donnera bon marché un vernis de légalité. On en pourra juger, au surplus, par le fait suivant, sur lequel les panégyristes ont insisté avec une complaisance marquée.

Un cheval échappé avait é'é pris et mis en fourrière ; il appartenait au comte Adlerberg. D'après les lois de police, l'animal devait être confisqué cl employé au service des pompes à incendie de la ville. En toute autre circonstance la chose n'eût pas fait la moindre ditficullé; mais le comte était un des favoris de l'empereur, il crut pouvoir sauver son cheval, auquel il tenait beaucoup, et offrit, au surplus, de donner en échange de l'uiiimal dont il demandait la restitution sa valeur en argent ou le chois entre tous ses chevaux; mais, à la grande surprise du comte, l'empereur se montra inexorable. — « Si cette perte vous est si sensible, vous pouvez, lui dit-il, prendre dans mes écuries le cheval qui vous conviendra, je vous l'accorderai avec plaisir; mais quant à ravoir celui que vous réclamez, la loi prononce sa confiscation , et je ne suis point assez puissant pour la violer. » On conviendra que celle atTecta'ion de respect pour la l;-llre de la loi élait exagérée, sinon même ridicule, car pourvu qu'un cheval fût confisqué, le règlement de police était satisfait, et p;?u importait que ce fût tel ou tel autre cheval. La valeur de l'animal pouvait être la seule qieslion importante; et puisque le comte offrait de donner le prix d'estimation fixé par la police elle-inêuie, on pouvait, sans blesser la loi, accéder à sa demande. Mais Nicolas crut voir dans cette occasion le moyen de faire briller son amour de la justice, il persista malgré toul. C'est par <les faits de cette nature qu'il a acquis la réputation dont ses panégyristes lui font honneur. Loui., Xlll de France avait aussi, dans son temps, pris le surnom de Juste, il est h regretter que Nicolas n'ait pas cru devoir porter le même esprit dans l'interprétation dts traités conclus avec la Turquie et dans ses relations diplomatiques avec loiis les Etats deriCurope.

Le succès remporté par Nicolas sur les conspirateurs de 1825 et les rigueurs qu'il se crut obligé d'exercer moins par caractère peutêtre ([ue par conviction ne furent pas sans exercer une grande influence sur le caraclère de l'empereur et par suite sur sa manière de gouverner. 11 avait vu, à son avènement au trône, ses sujets armés contre lui; il les vit, après sa victoire, s'iucliner avec humilité et trembler devant ses vengeances. Il crut, et peut-être avait-il raison, que la riijucur était le seul moyen de gouverner despotiquement la Russie. Lfii de ses prédécesseurs avait dit : « Pour mener les Russes il faut une main de fer dans un gant de velours. » Il se fil un système d'avoir une main de fer, seulement il oublia de la ganter.

('elle conspiration eut aussi pour effet de pousser Nicolas dans la voie de la réaction qu'Alexandre commençait déjii à suivre lorsque la mort ratleignit à Taganrog. Le mouvement insurrectionnel éiail dû en quelq..^ aorle ii l'esprit de demi-libéralisme qui sous le r,récédeut emper<-i' avait pénétré en Russie à la suiie des relations avec les c'>'>'''2s de l'Europe occidentale : N. colas voua des lors une haine implacable ii tout ce qui, de loin ou de près, pouvait rappeler les principes d'émancipation et de liberté ; il prétendit non-seulement fermer la porte à toute idée étrangère, mais, 'abandonnant comolélement la politique d'Alexandre, il oublia et le siècle dans lequel il vivait et la prélenlioii alliehée par la Russie d'être une puissance européenne, et embrassa pour système de gouvernement le despotisme asiatique. Tous les moyens lui parurent bons pour a'ïermir sa puissance, et il n'hésita pas à joindre au besoin la ruse à l'emploi de la force. C'est ainsi qu'a son avènement au trône il promit à ses sujets russes de se dévouer tout entier a la continuation de la politique d'Alexandre, a ses sujets polonais de respecter leurs privilèges, à l'Europe tout entière de se borner au système p.icificateur et modéré de son frère Alexandre. Mais dès qu'il se vit à même de rompre se» engagements sans danger, il n'hésita pas ii violer ses serments : il cliargea les Russes d'impôts de toute sorte, resserra encore leurs chaînes, enleva aux Polonais jusqu'à leur dernier vestige d'indépendance et ne leur laissa contre ces atlenlals d'autre refuge que l'insurrection. Ses engagements vis-à-vis les cours étrangères ne le lièrent

-*il

jias davantaffc, et la Turquie ainsi que l'Eurnuc tout entière sont là pour altrsier le cas qu'il lit en tout temps des traités qui gênaient son ambition.

Le système Bouverneinenlal de iXIcolas n'est pas l'œuvre d'un jour, et la preuve qu'il s'est formé ptu à peu dans son esprit et qu'il n'avail encore aucun plan arrêté lors de son avènement au trône, c'est qu'il conserva près de lui les Immmes d'Elat du rèijnc précédent, dont il devait c-pendant répudier bien vite la politique tiiut entière. Les courtisans virent dans celle conduite un pieux liommajje rendu à la mémoire du dernier empereur, mais les juges impailiaux n'y peuvent trouver que les irrésolutions d'un esprit qui tâtonne et qui cliercbc encore les voies dans lesquelles il doit marcber. Tant que Nicolas avait élé grand-duc il était demeuré complètement étranger aux a"aires de l'État, et c'est sans aucun doiiie parce qu'il connaissait son inexpérience et qu'il voulait avoir apprécié les rouages de la macliine gouvernciueniale avant d'y porter la main pour les modifier et les réformer qu'il jugea à propos de laisser les choses aller encore quelque temps du branle donné par la main d'Alexandre et qu'il maintint tous les ministres dans leurs départemcnls respectifs.

Esprit lent a concevoir, mais d'une énergie inilexible dans l'exécution , Mcolas ne se forma qu'à la longue un système de gouvernemcnl; mais aussi du niomcnl qu'il se fui proposé un but il le poursuivit avec cette patience lente et entêtée qui fut le trait principal de son caractère, et ne s'arrêta plus devant aucun obstacle.

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