CHAPITRE CINQUIÈME
GQEIIRE ET POLITXQOE.
Guerre de Perse. — Ycrn-.olrff remplacé par Paskpwitsch. — Talents du no'iveau géni'ral. — Avanlagcs remportés par les Russes — Traité de paix aver la Peisc. — Analyse de ce trailé. — Guerre avec la Turquie — Prétextes mis eu avant [lar Nicolas pour colorer son amlutu-n. — ManiT-sie de 1 828. — Répon e de la Turquie. — Ouverture de la campagne par Wiltgenstpin. — S ége de BraïlolT. — MenchikolT. — Siège de Vari-a. — Incapacité militaire de Nicolas. — Echecs ép'Ouvé? parles Hu.sses. — Siéf;e de Silistrieaband"nnp, puis repris. Capitulation de cette place. — La guerre en Asie. — Traite d'Andrinople. — Clauses principales. — Guerre avec le Caucase.
La révolte était vaincue, mais Nicolas comprenait instinctivement que l'esprit de rébellion n'était point éteint; il résolut donc de satisfaire sur certains points aux exigences nationales et surtout de regagner par une guerre l'aflection de l'année, où les événements de 1S25 avaient jeté de nombreux germes de méfiance et de mécontentement. Alexandre avait laissé en mourant les affaires très-compromises avec la Turquie ; ses elïorts pour amener la pacification de la Grèce avaient été inutiles auprès de la Porte Ottomane, qu'encourageaient les suggestions de l'Autriche, et la longanimité du Pacificateur universel commençait a s'épuiser, quand Mcolas fut appelé a le remplacer. Le nouveau tzar n'était pas porté par caractère aux tempéraments et aux ménagements; la force des circonslancf s le poussait, l'Orient le tentait, le moment lui paraissait favorable, et il se montrait tout disposé à jeter l'épéc de la l\ussie dans la balance où se pesait-nt les destinées de la Grèce. Des motifs d'une autre nature l'excitaient encore ii la guerre contre les nations de l'Orient. Les Turcs et les Persans niarcliaicnt à grands pas dans la voie de réformes militaires, leurs troupes s'organisaient et se disciplinaient i l'curopémnc ; si l'on attendait que cette réforme eût porté ses fruits, on courait risque de se trouver, vers l'est et le sud, en présence d'une barrière insurmontable qui s'opposerait dorénavant à tout empiétement des tzars sur les Provinces, objet constant de leur ardente ambition.
Toute l'attention de l'Europe se fixait alors avec anxiété sur la lutte inégale que soutenait la Grèce contre ses dominateurs, et embrassait en même temps avec un soin curieux les rapports de la Porte avec la Russie. Faire ce qu'Alexandre n'avait pas osé et mettre franchement les armes à la main contre la Turquie sous prétexte de protéger les Grecs, c'éiail découvrir ses projets ultérieurs sur Coustantinople et courir le diin(;cr de s'attirer l'I^iirope sur les bras. Nicolas était politique trop dél é pour commettre une semblable faute, et l'on sait avec quelle liabileté le cabinet de Saint-Pétersbourg parvint h amener la France et l'Angleterre à faire cause commune avec lui et à sacrifier les iinércls les plus puissants de l'Europe à une combinaison qui devait réduire la puissance de la Turquie dans l'Archipel, anéantir ses flottes et préparer ainsi les voies h l'ambiiion moscovite. Le temps d'ag'r contre la Turquie n'était donc point arrivé, mieux valait d'ailleurs laisser se» intérêts entre les nininsde l'Angleterre et de la France, qui x'oulaienl bien se charger de les faire valoir; mais rien n'empêchait de se tourner contre la Perse, qui pouvait plus tard opérer une diversion fâcheuse. Les Persans allèrent cux-mcmes audevant d'une rupture. Fier <lc la nouvelle organisation de son armée et iinpitiiMit de voir ses troupes se mesurer avec les Russes, le jeune prince Abbas-Viirïa envahit la Géorgie; d'un autre côté Schali-Ali- Mirza, second fils du roi, entreprit une incursinu le long des rivages de la mer Caspienne à la tète d'environ douze mille hoinincs.
« Cette guerre , qui était une nécessité pour Nicolas, offre ceci de remarquable, dit l'écrivain russe auteur de la Verilé sur A'/ci./us, que son commencement nous dévoile une face nouvelle et caractéristique dans l'esprit de l'empereur. C'est la haine de toute supériorité.
)) Eu effet, ajoute le même écrivain, le préliminaire de la guerre de Perse fat la destitution du général Yermololï. Cet homme distingué, le plus remarquable (sans contredit) de tous les généraux qui ont commandé les armées russes pendant ce siècle, n'est pas seulement un militaire, c'est aussi un diplomate d'un talent incontestable et un administrateur aussi habile qu'énergique.
» 11 avait négocié avec la Perse un trailé des plus avantageux, il avait pacifié les montagnes du Caucase, et il pouvait, lui, avec une petite escorte, parcourir les régions inaccessibles aujourd'hui aux armées russes les plus nombieuses — De plus, il administrait les riches jiroviiices Iranscaucasiennes de manière à en développer rapidement les précieuses ressources sans blesser la nationalité de leurs habitants ; il avait formé un corps de troupes peu nombreux (environ trente mille hommes), mais adinirableiuent aguerri et discipliné, pourvu d'officiers à la fois intelligents et braves, que les soldats aimaient et (|iii étaient à leur tour attachés à leur chef par les liens de l'admiration et de la reconnaissance.
1) Sous le règne d'Alexandre, Yermoloff, dont les talents hors ligne et le caractère indépendants gênaient Araktcbeïeff , avait accepté, sans empressement comme sans répugnance, la mission de pacifier le Caucase et de régénérer les provinces transcaucasiennes. Nous avons vu combien il y avait réussi.
» Lors de l'accession de Nicolas an trône, il ne s'empressa d'abord pas de demanderait nouvel empereur la permission de venir lui présenter ses hommages, ni de le féliciter à l'occasion de la victoire qu'il venait de remporter sur les factieux, ce qui coiumença à inquiéter Nicolas ; mais, comme le caractère impérieux du général était connu aussi bien que l'attachement de ses troupes pour sa personne, Nicolas n'osa pas exprimer ouvertement son méconlcntemcnt et attendit une occasion.
)> L'occasion attendue et cherchée se présenta bientôt. Dès les premiers ilémèlés avec la Perse, le général Paskéwitsch , plus connu par son amour pour les beaux-arts que par ses talents militaires, fut envoyé au Caucase avec nue mission équivoque et mal définie qui devait obliger Yermoloff à donni'r sa démission ou bien k se mettre en état de révolte ouverte contre le gouvernement.
" Le général, qui aurait pu facilement prendre ce dernier parti, n'hésita pas, en présence d'une guerre avec l'étranger, à se soumettre pour sauvegarder l'honneur et les intérêts du pays.
■ Depuis lors cet houiinc supérieur a toujours vécu dans la retraite la plus absolue sans rien perdre de sa popularité bien méritée; et Nicolas, après s'être débarrassé de lui, se garda pendant tout son règne d'employer dans n'importe quelles fonctions des hommes de haute intelligence. »
Sans faire excuser l'ingratitude de son maitrc envers Yermoloff, PaskéwitscU justifia le choix de l'empereur par son activité et ses talents militaires. La campagne qu'il dirigea contre les J'ersans mit en évidence ses qualités brillantts, rapidité dans les mouvements, impétuosité dans l'attaque, coup d'ceil sîir, tels sont les traits disliuclifs d«! son génie. On l'a souvent comparé ii Souvarort. 11 devait comme lui, après avoir triomphe des nations à moitié barbares de l'Orient, compromettre sa gloire et son bonheur dans ses rencontres avec l'armée française. S' s talents et son génie militaire, insiifiisants pour lutter contre la naiion la plus brave et la plus aguerricde l'univers, étaient néanmoins bien supérieurs à ceux qu'il rencontra dans ses adversaires de la campagne de Perse ; aussi ses succès furent rapides et brillapts. Rien ne l'arrêtait. Il était à prendre ses quartiers d'hiver, lorst|ue la nouvelle de la bataille de Navarin vint lui faire comprendre la nécessité d'en finir promptenicut avec la Perse afin d'être prêt au premier appel à se retourner contre la Turquie. lAIalgré les rigueurs de la saison il rouvrit la campagne, franchit les monts Kouflankou , et signala sa marche précipitée par les plus brillants avantages. Il était sur le chemin de Téhéran et s'apprêtait à aller asseoir son camp devant cette capitale, quand le schah, effrayé de son approche, lui envoya demander la jiaix. Le vainqueur se montra exigeant ; mais la Ptrse était démoralisée, et son souverain en passa par tout ce qu'il plut à Mcolas de lui imposer.
Le traité qui fut signé à Tourkmantchaï en février 1H28 assura aux Russes les provinces d'Erivan et de Nakhilehévan. C'était pour eux un avantage inappréciable; car l'occupation de ces provinces leur permettait désormais de premlrc à revers toute la ligne du Caucase, et les mettait .i niêiiie de sh porter au besoin soit vers la 'i'urquic d'Asie et la Perse, soit vers les contrées occidentales de 1 Inde, celte terre promise vers la.iuellc les tzars aspirent presque aussi vivement que vers Constantinopic.
Débarrassé de la Perse et n'ayant plus îi craindre de ce côté , Nicolas se retourna vers la Turquie. Cette puissance venait de perdre la bataille de Navarin, elle était aux abois, c'était le moment de l'achever, le vautour se jeta sur .sa proie; mais, coiuiiie le loup de la fable, l'empereur prélendit justifier sa conduite , il fit rcn.iitre d'anciens griefs, inventa do nouveaux prélevlcs, et publia pour colorer
son ainliilioii nui yciit de l'Europe alarmée son manifeste, chef-d'œuvre lie duiilicilé doni il avait trouvé le modèle dans des papiers île l'ainille. Son aïeule Catherine n'avait-elle pas fait précéder ce vol à u)ain armée qu'on appela la conquête de la Crimée d'un autre manilesle qui faisait des spoliés d'infimes coquins, des voleurs de petits saints, et avait de plus la prétention d'établir que l'auguste souveraine ne se décidait à la guerre (pie dans l'intérêt de la paix! Nicolas devait au surplus se copier lui-même plus tard en rédigeant les fameux manifestes (qui ont fait tant de bruit au commencement de la guerre actuelle.
"Vous croyons qu'il ne sera pas .sans intérêt pour le lecteur d'extraire à son intention quelques passages de la déclaration de guerre que le tzar adressa au sultan à l'époque dont nous parlons , c'est-àdire en 1S2S.
Voici ces fragments :
<< Seize années se sont écoulées depuis la paix de Boukharest et seize années ont vu la Porte enfreindre les stipulations qu'elle venait de conclure, éluder ses promesses ou en subordonner l'accomplissenient a d'interminables délais : trop de preuves, que le cabinet impérial citera, démontrent cette tendance aveuglément hostile de la politique du divan. Dans plus d'une occasion, et surtout en IS.'l, elle prit à réi;ard de la Russie un caractère de provocation et d'inimitié ouverte; elle le reprend depuis deux mois par des actes solennels et et des mesuies de notoriété européenne.
)) Ce fut le jour oii, en quittant Constantinople, les ministres des trois puissances exprimaient le vif désir de conserver la paix; le jour cil la Porte protestait également de ses intentions pacifiques, qu'elle a appelé aux armes contre la Russie tous les peuples qui professent le culte de Mahomet . et qu'avouant sa résolution de négocier uniquement pour s'apprêter à combattre, et de ne jamais remplir les articles essentiels de la convention d'Akermann, elle a déclaré ne l'avoir conclue que dans l'intention de la rompre. La Porte n'ignorait pas que c'était rompre aussi tous les traités antérieurs, dont la convention d'Akermann a stipulé le renouvellement ; mais elle avait arrêté d'avance ses décisions et sa marche.
ï Aussitôt les privilèges du pavillon russe sont violés, les b.àtiinents qu'ils couvraient détenus, leurs cargaisons saisies, leurs capitaines contraints de les livrer à des prix fixés arbitrairement , les va- Jciirs d'un payement tardif et incomplet réduites de moitié, et les sujets de Sa Majesté Impériale forcés de descendre à la condition de raïas , ou de quitter en masse le territoire de la domination ottomane. Cependant le Bosphore se ferme, le commerce de la mer 3\oire est comme enchaîné , la ruine des villes russes qui lui doivent leur existence devient imminente, et les provinces méridionales des Etats de l'empereur perdent le seul débouché de leurs produits, la seule communication qui puisse, en y favorisant les échanges, y féconder le travail, y porter l'industrie et la richesse. Mas les limites de la Turquie ne sïiftirent pas à ces malveillantes dispositions. Quand elles éclatèrent a Constantinople, le général Paskévitsch, à la suite d'une glorieuse campagne, négociait avec la Perse une paix dont la cour de Téhéran avait déjii accepté les conditions. Tout d'un coup il fut surpris des obstacles apportés à la signature de cette convention ; les suggestions de la Turquie en étaient la cause...
)) La Russie n'insistera pas sur les motifs qui l'aulorisent à ne point tolérer des actes d'hostilité aussi manifestes, et à en empêcher le retour...
)) La ]iaix de IS12 était à peine signée, que déjà la Porte crut pouvoir profiler impunéinent des conjonctures difficiles oit se trouvait alors la Russie, pour multiplier les infractions aux engagements qu'elle venait de prendre. Une amnistie avait été promise aux Scrvicns : elle fut remplacée par une invasion et d'aftVeux ravages. Des immunités étaient garanties à la Moldavie et à la "Valachie : un système de spoliation acheva la ruine de ces malbeureuses provinces. Les incursions des peuplades qui habitent la rive gauche du kouban devaient être réprimées par les soins de la Porte : elles furent hautement encouragées; et la Turquie, non contente d'élever, au sujet de plusieurs forteresses indispensables a la sûreté de nos domaines asiatiques, des prétentions dont elle-même a reconnu le peu de fondement par la convention d'Akermann , les rendit doublement inadmissibles en favorisant aux bords de la mer INoire, et jusque dans notre voisinage, le commerce des esclaves, les rapines, et tous les genres de désordres. 11 y eut plus : alors, comme à présent, les vaisseaux sur lesquels flottait le pavillon de Russie furent arrêtés dans le Bosphore, et tontes les stipulations du traité de commerce de 1733 ouvertement violées. Il n'aurait tenu qu'a l'empereur Alexandre de tourner sa puissance contre l.i Porte ottomane; sa position lui olïrait d'immenses avantages ; il renonça a s'en prévaloir. Une si haute modération ne fut pas comprise; pendant cinq ans, le divan se roidit contre les ouvertures conciliantes de l'empereur Alexandre; et cependant une guerre avec la Turquie n'entrainait aucune complication des rapports de la Russie avec ses principaux alliés. >ul pacte de garantie , nulle solidarité politique ne rattachait les destinées de l'empire ottoman aux stipulations réparatrices de 1814 et ISI5, à l'ombre desquelles l'Europe civilisée et chrétienne respirait de ses longues discordes, et voyait les gouvernements unis par le souvenir
d'une gloire commune, et par une heureuse identité de principes et d'intentions.
» Un soulèvement général de la Morée et l'irruption en Moldavie d'un chef de parti iiift.lèle à ses devoirs vinrent réveiller dans le gouvernement et dans la nation turque tous les transports d'une haine aveugle contre les chrétiens ses tributaires, sans distinction entre l'innocent et le coupable. La Russie frappa d'une juste répio!)ation l'entreprise du prince Ypsilanti; elle autorisa, comme puissance protectrice des deux nations , les mesures de défense et de répression légitime ado])técs par le divan, en insistant toutefois auprès de lui sur la nécessité de ne pas confondre les populations inoflensives avec les fauteurs de troubles, qu'il importait de désarmer et de punir. Ses conseils furent repoussés; le représentant de Sa Majesté Impériale fut insulté dans sa propre demeure; l'élite du clergé grec et le patriarche qui en est le chef subirent, au milieu des solennités de notre sainte religion, un supplice ignominieux. Tout ce qu'il y avait d'élevé parmi les chrétiens fut saisi, dépouillé, massacré sans jugeiucnt; le reste avait pris la fuite. Cependant le feu de l'insurrection, loin de se ralentir, se propageait de toutes parts. En vain le ministre de la Russie essaya de rendre à la Porte un dernier service ; en vain, ]iar sa note du 16 juillet 1821, il lui indiqua des voies de conciliation et de salut.
)) Après avoir protesté contre des crimes et des fureurs sans exemple dans l'histoire, il se vit obligé de remplir les ordres de son souverain en quittant Constantinople. Ce fut dans ce temps que les puissances amies et alliées de la Russie, toutes intéressées au maintien de la tranquillité générale, s'empressèrent d'offrir et d'employer leurs bons offices à l'effet de conjurer l'orage qui allait gronder sur le gouvernement turc, frappé d'un aveuglement funeste. La Russie suspendit à son tour le redressement de ses trop nombreux griefs , dans l'espoir de parvenir à concilier ce qu'elle se devait» elle-même avec les ménagements que la situation de l'Europe et son repos, plus d'une fois compromis, paraissaient alors réclamer.
)) D'aussi grands sacrifices demeurèrent stériles. La Porte poursuivit l'exécution d'un plan destructeur contre les populations clirétienucs soumises à sou pouvoir... l'attitude du divan devint de jour en jour plus menaçante à l'égard de la Servie, et l'occupation de la Moldavie et de la ^ alachie se prolongea malgré les efforts de la Grande-Bretagne et les plus solennelles promesses faites à son représentant, malgré même l'empressement de la Russie à établir, dès qu'elles furent articulées, ses anciennes relations avec la Porte. Tant de procédés hostiles devaient enfin lasser la patience de l'empereur Alexandre. 11 fit remettre au ministère ottoman, en octobre 1S25, une protestation éneigique, et quand une mort précoce l'enleva à l'amour de ses peuples il venait de déclarer qu'il réglerait les affaires de la Turquie selon les droits et les intérêts de son empire.
>) Un nouveau règne commença.... Dès son avènement au trône l'empereur Mcolas entama des négociations avec la Porte dans le but d'ajuster plusieurs différends qui ne regardaient que la Russie, et posa ensuite , le 23 mars (4 avril) 182G, de concert avec Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne, les bases d'une intervention hautement réclamée par le bien général... D'un côté. Sa Majesté Impériale espérant de l'union des grandes cours la cessation plus facile et plus prompte de la guerre qui ensanglante l'Orient, renonçait à toute influence isolés, écartait toute idée de mesures exclusives dans cette question majeure; de l'autre, par ses négociations immédiates avec le sultan, elle s'efforçait de lever encore un obstacle à la réconciliation entre les Turcs et les Grecs. Sous ces auspices, les conférences d'Akermann s'ouvrirent. Elles aboutirent à la conclusion d'une convention additionnelle au traité de Boukharest... L'envoi d'une mission permanente à Constantinople suivit de près cet accommodement, et bientôt le traité du G juillet 1827 vint encore consacrer à la face du monde les maximes de désintéressement dont fait foi le protocole du 29 avril. Les voies les plus amicales furent tentées pour faire afréer à la Porte les termes de cette transaction salutaire. Des communications franches, qui déroulaient à ses yeux les plans des trois cours, la prévinrent que, dans le cas d'un refus, leurs flottes réunies seraient obligées d'arrêter une lutte devenue incompatible avec la sûreté des mers , les besoins du commerce et la civilisation du reste de l'Europe. La porte ne tint aucun compte de ces avertissements. Un commandant des troupes ottomanes, aussitôt après avoir conclu un armistic provisoire, viola sa parole et finit par en appeler h la force. Alors eut lieu le combat de ISavarin ; mais, résultat nécessaire d'un manque de foi prouvé et d'une agression flagrante, ce combat même fournit à la Russie et ii ses alliés l'occasion d'exprimer au divan le désir de maintenir la paix sur de solides garanties.
» Tel est le système, tels sont les actes auxquels la Porte a répondu par son manifeste du 20 décembre, et par des mesures qui constituent autant d'infractions au traité de la Russie, autant d'insultes a ses droits, autant de graves atteintes à sa prospérité commerciale, autant de témoignages du désir de lui susciter des embarras et des ennemis.
n Placée dès lors dans une position oii son honneur et ses intérêts en souffrance ne lui permclleut plus de rester, la Russie déclare i;i la guerre à la Porte Ottomane, non sans regret, mais après n'avoir
rien néglige, pendant seize années consécutives, pour lui en épargner lc3 funestes conséquences.
>) Provoquée par la Turquie, cette guerre fera peser h sa charge les frais qu'elle entraîne et les pertes essuyées par les sujets de Sa Majesté Impériale; entreprise pour remettre en vigueur des traités que la Porte regarde comme non avenus, elle tendra à en assurer l'observation et l'efficacité; amenée par le besoin impérieux de garantir au commerce de la mer Noire et à la navigation du Bosphore une liberté désormais inviolable, elle sera dirigée vers ce but également utile à tous les Etats de l'Europe.
" En recourant aux armes, la Russie, loin de se livrer, comme le divan l'en accuse , à des sentiments de haine contre la puissance ottomane, ou d'en méditer la chute, croit avoir fourni la preuve convaincante que , s'il entrait dans ses vues de la combattre à outrance ou de la renverser, elle aurait saisi toutes les occasions de guerre que ses relations avec la Porte n'ont cessé de lui offrir.
)) La Russie n'est pas moins éloignée de nourrir des projets ambitieux. Assez de pays et de peuples reconnaissent ses lois, assez de soins s'attachent à l'étendue de ses domaines.
" Finalement la Russie pour être en état de guerre avec la Porte par des motifs indépendants du traité du 3 juillet, ne s'est pas écartée et ne s'écartera pas des stipulations de cet acte. Il ne la condamnait point, il ne pouvait la condamner à sacrifier des droits antérieurs d'une haute importance, à tolérer des provocations directes, et à ne pas demander la réparation des plus sensibles dommages. .Mais les devoirs qu'il lui impose, et les principes sur lesquels il se fonde, seront, les uns remplis par elle avec une scrupuleuse fidélité, les autres observés sans déviation. Ses alliés la trouveront toujours prête à concerter avec eux sa marche dans l'exécution du traité de Londres, toujours empressée de concourir à une œuvre que sa religion et tous les sentiments dont l'humanité s'honore recommandent à son active sollicitude, toujours disposée à ne profiter de sa situation actuelle que pour accélérer l'accomplissement des clauses du traité du 6 juillet et non pour en allérer les effets ou la nature. L'empereur ne posera les armes qu'après avoir obtenu les résultats indiqués.
)' Donné à Saint-Pétersbourg, le 14 avril 1828.
" Le 4 juin la Porte répondit à ce manifeste, ses griefs étaient mieux fondés que ceux de son adversaire, elle reprochait à la Russie d'avoir protégé le soulèvement des Grecs, d'avoir soutenu et recueilli Ypsilanti, fomenté des troubles en Moldavie et en Yalachie.
w Lejour mêinc de cette déclaration, le maréchal comte W'ittgenstein passait le Pruth, prenait possession de Boukharest, et allait mettre le siège devant Braïloff. La prise de cette forteresse de médiocre importance coûta cher aux Russes, ils n'ont jamais passé pour être habiles dans l'art des sièges, ils firent dans cette circonstance preuve de l'incapacité la plus complète, et ne perdirent pas moins de vingt-cinq mille hommes devant cette bicoque. Ce nombre prodigieux de morts paraît exagéré; mais il s'explique parfaitement quand on sait que les mines préparées par les ingénieurs russes réussirent si mal, qu'au lieu défaire sauter les remparts elles firent périr une multitude d'assaillants. Malgré le sacrifice de tant de monde, le grand-duc Michel, qui commandait le siège, ne put s'emparer de la place au premier assaut, et ce ne fut qu'après une seconde attaque que la place se rendit. Celte reddition eut lieu le l8 juin.
>i Le 20, Kustendji fit sa soumission. Le 21 , Menchikoff avait pris Anapa. Le G juillet , Bazardschik fut occupé sans résistance. Les Turcs engagèrent sous ses murs une affaire d'avant-garde qui ne fut pas a leur avantage. Le 20 juillet, il y eut un combat sanglant dans la direction de Schoumla ; les Turcs se retirèrent dans leur camp, et les Russes élevèrent des redoutes. Le comte Soukhhein se porta sur \ arna et fut repoussé. Ouscbakoft", qui vint à son aide, n'cmpècha pas l'entrée d'un renfort turc dans la ville. Le général Roth cerna la forteresse de Silistric. Geismar fut chargé de protéger la Valachie. Le 20 juillet il y eut une affaire chaude devant Schoumla, mais qui resta sans conséquence. 31enchiko(T venait de prendre le commandement du siège de Varna. L'amiral Grcigh cerna la ville du côté de la mer.
" En Asie le général Paskéxvitsch ouvrit la campagne le 7 du mois de juillet. Le IS , il enleva Kars. Le 2G , la forteresse de Poti, la seule que possédassent les Turcs sur la côte orientale de la mer TVoire, se rendit à un détachement du corps de Géorgie. Le 4 septembre, Paskéwilsch remporta une victoire complète sous les murs d'Akhallzic. Le 8 , cette place se rendit après une résistance vigoureuse, qui causa aux Russes des pertes considérables.
» Pendant que l'empeieur était allé à Odessa presser l'arrivée des renforts et ordonner une nouvelle levée de recrues, le sultan déployait tous les moyens de résistance; il faisait fortifier le Bosphore, réparer les navires, armer et exercer des troupes .i Conslantinople. Le séraskier Hussein-Pacha était enfermé dans Schoumla avec une armée de soixante mille hommes. Youssotif et Iccapoudan pacha étaient allés défen<lre \ arna. Le grand vizir lui-même se rendit en i)ersonne à l'armée. La peste, qui avait éclaté au début de la campagne, exerçait de plus en plus ses ravages dans les rangs de l'armée russe. Les vivres et les fourrages comnienraicnt à manquer, cl la cavalerie se démontait à vue d'teil. Les populations, fuyant à l'approche de
l'ennemi, laissaient le pays désert. La présence de l'empereur, loin d'être un stimulant pour les troupes, était un embarras pour les généraux. C'est ce qu'on ne comprit que trop lard, et quand le tzar, qui se croyait un nouveau JVapoléon , eut poussé l'incapacité jusqu'à se laisser enlever six canons placés presque à côté de sa tente dans le camp devant Schoumla.
1) Le pacha de Widdin prit l'offensive et força le général Geismar à rétrograder et à abandonner son camp ; mais un mouvement énergique donna ii celui-ci la victoire et réduisit les Turcs à fuir derrière le Danube , laissant entre les mains des Russes vingt-quatre drapeaux et six cents chariots chargés de munitions. C'était le 26 septembre. Le 5 et le 6 , le général Roth avait obtenu un succès devant Silistrie. Mais devant Schoumla les Russes avaient éprouvé un échec dans la nuit du 2ô au 2G août.
" Les Turcs les attaquèrent sur trois points. Sur le premier ils enlevèrent une redoute où commandait le général V£teiic, qui y trouva la mort avec tous ses soldats; sur le second point, ils obligèrent Rûdiger a détruire ses retranchements d'Eski-Stamboul; sur le troisième, ils prirent un canon. Le lendemain, ils occupèrent Eski- Stamboul , ce qui rétablit la communication des Turcs avec Andrinople. Ces succès permirent à un détachement turc de se porter au secours de ^ arna.
» Le 7 août, l'amiral Greigh fit enlever quatorze bâtiments turcs, puis il fit détruire les magasins et l'arsenal de Néada. Le capitaine Krilzki s'empara de douze canons, encloua les autres et fit sauter l'arsenal.
"Le 21 août, le prince Menchikoff fut blessé devant Varna, et remplacé par le comte Woronzoff dans le commandement du siège. La garde impériale vint renforcer l'armée, et le 12 septembre le général Goloxvine occupa les hauteurs de Galata; mais, ayant envoyé le régiment des chasseurs de la garde pour reconnaître un corps turc qui s'avançait sur la roule d'Aïdos, ce régiment fut taillé en pièces. Le général Hartung fut tué dans cette affaire. Le 28 septembre, le général Freytag perdit la vie dans un combat acharné où les deux partis s'attribuèrent la victoire. Le 30, une brigade russe s'étant trop aventurée fut maltraitée et le général larnoff tué.
" Les travaux du siège étant avancés, le brave lieutenant Zaïtzcvsky, à la tête de quelques marins renforcés par les volontaires de la garde, entra le 7 octobre dans Varna par la brèche; il s'empara d'un bastion , pénétra dans la ville, rasa une place. Mais, ne se voyant pas soutenu, il fut forcé à la retraite, après avoir encloué sept canons turcs. Le lendemain Youssouf-Paclia envoya un secrétaire pour ouvrir des pourparlers. Le 9 , il vint lui-même sur un vaisseau russe; le 10 il se rendit, et alla bientôt recueillir en Crimée le prix de sa trahison. Ses troupes suivirent son exemple et mirent bas les armes. Le capoudan pacha obtint la permission de rejoindre l'armée turque. Il sortit, le 12, à la tête de trois cents hommes; les Russes entrèrent immédiatement dans Varna. L'empereur envoya douze canons turcs à Varsovie, eu mémoire de la mort de Wladislas VI , qui avait été tué en 1414 sous les murs de Y arna, réputée imprenable. Ces canons ne parvinrent pas à leur destination ; jetés par la tempête sur la côte, ils retombèrent dans les mains des Turcs. Les propriétés de Youssouf-Pacha en Turquie, son harem et sa famille furent mis sous le séquestre. Le capoudan pacha remplaça le vizir, qui fut exilé à Gallipoli. Dans le même temps, le siège de Schoumla fut levé, Silistrie abandonnée; et l'armée russe se retira h lassi dans un état de désorganisation complète. L'empereur rentra à Saint-Pétersbourg.
j> Le 2.1 janvier, après deux jours de combat, le comte Langcron enleva Kalé; Tournov se rendit le It février. Trente chaloupes turques furent détruites devant IVicopolis.
u Le 18 février Diébitsch fut nommé général en chef en remplacement du prince Witigenstein, qui prit congé de l'armée le 29. Le comte Toll fut nommé commandant de l'état major; le président Pahlen fut rappelé à Saint-Pétersbourg; Langcron prit son congé. L'armée russe fut portée à 240,000 hommes. Douze vaisseaux stationnaient dans la mer Aoire.
)) Le 57 février, le contre-amiral Koumani enleva la place de Sizeboli il vingt-cinq lieues de Conslantinople. Plus tard, les Turcs essayèrent en vain de s'emparer de la redoute que les Russes y avaient élevée à la hâte.
" A l'approche de Silistric, le 17 mai, les Russes furent attaqués par une partie de la garnison de cette place , qui fut repoussée et la ville assiégée. Le général liolh eut le même jour, près de Pravady, un engagement avec le nouveau grand vizir Reschid-Pacha. Renforcé par le général Wachler, il obligea l'ennemi à se retirer; mais celui-ci , seco iru à son tour, revint h la charge et ne lâcha prise que le soir, après des pertes considérables des deux parts. Le généralmajor Rindcn fut tué dans celte affaire. Le général en chef russe marcha, le l''''juiii, au secours de Roth et cerna le grand vizir. Le 11 juin , s'engagea le combat de Koulewischa , qui dura quatre heures d'al)ord, ])cndant lesquelles les Russes eurent beaucoup .à souffrir; malgré leur supériorité sous le rapport du nombre , le vizir se fraya un passage et se retrancha dans une position forle, qu'il fut obligé d'aban<l()nner le lendemain avec une grande perte, (|ue les Russes portent à cinq mille tués et quinze cents prisonniers. Le bulletin of-
l'u'icl assimila celle liataille à celles de Knijoul et de Rymnik, laissant à riiistoiro le soin lic niellre nit'bilsch à côlt' de Houinianlzod cl Je Souv.iroff. Le gciiéral en cbef lit faiie alors des iiroposilioiis de paix , qui n'eurent pas de suite.
>' La nouvelle de cette victoire l'branla Silistrie. dont on avait enfin détruit les foriifications eilérieures. Des fusées jetées dans la villt- y portèrent la consternalion. Une mine qui ouvrit une brèche dans le cœur de la forteresse acheva de démoraliser les assiégés. Les deux pachas capitulèrent et se rendirent prisonniers avec leur garnison. Le I" juillet, les Russes entrèrent d.ins la place.
K En Asie l'ouverture de la campagne avait été retardée par l'attentat commis à Téhéran, le lî février, sur l'ambassade russe, qui voulait retenir une femme arménienne, sujette russe. Cette circonstance souleva l'indignation de la population, on se porta en armes sur riuUfl de l'ambassade; et la foule, ayant eu quelques hommes tués par les Cosaques , massacra tout le personnel de la légation , excepté un seul secrétaire qui se trouva absent. Le schah prévint toute complicalion, sévit contre les coupables, et envoya son pelit-tils à Saint-Pétersbourg présenter ses doléances à l'empereur. Rassuré de ce côté Paskéwitsch reprit les hostilités en Asie, où Aklializiec était assiégé par les Turcs. Le l3 mai, le général Bourtzofl" baltit Achmet-Khant. Le l"juillet, Paskewitch, prévenant la jonction du séraskicr d'Êrzeroum avec Ilagki-Pacha dans la vallée de Zevinc, se porta d'abord contre le premier, qu'il força de fuir, et battit le lendemain le second , qu'il fil prisonnier. Trente et une pièces de canon, dix-neuf draiicaux et quinze cents prisonniers furent les trophées de cette double victoire. Le 6 juillet, l'armée russe emporta llassau- Khale, la clef d'iirzeroum , capitale de la Turcomanic, qui elle-même se rendit le 0.
» Après la prise de Silistrie, Diébitsch résolut de franchir le Balkan tandis que le grand vizir l'attendait sous les murs de Schounila. Les trois corps se rangèrent en ileux colonnes, passèrent la rivière Kamischik, et enlevèrent ou lournèreut facilement les petits postes que les Turcs avaient h leur opposer. Le vizir attaqua Rùdiger près d'Aïdos, le 2i juillet, mais fut repoussé, et les Russes s'emparèrent, à la suite de ces avantages, d'Aïdos et de Karnabach. llalœ-Pacha ne fut pas plus heurc"\ que le vizir dans ses attaques à Lmiboli et à Selimiio, qui fut pris d'assaut par les Russes le 1 1 août.
u Le 19 l'armée russe se trouva en vue d'AndrinopIe, qui lui ouvrit ses portes le lendemain. De là, elle poussa jusqu'à Lynos. En attendant, ses derrières, sous les ordres de Geismar et de Krassowsky, continuèrent à être sérieusement inquiétés.
)i Le général prussien b<iron .^liiflling pressait le divan de conclure la pais, conformément aux instructions qu'il avait reçues de son gouvernement, à la suite d'un voyage que Nicolas venait de faire à Berlin. Le 2S août, arrivèrent à ÏJourgos les deux négociateurs russes, les comtes Alexis Orloff et Palilen. Les envoyés turcs , Alehémet- Sali-llflcndi et ,\boul-Kadir-Bey, se rendirent, dans le même but, au quarîier général russe. Les pourparlers s'ouvrirent le 30, et le 1 i septembre la paix fut signée."
Plus habile à profiler des avantages de la situation qu'à gagner des batailles en personne, Mcolas n'oublia dans ce nouveau traité rien de ce qui pouvait assurer la marche de ses envahissements, attirera lui la population des provinces conquises et jeter au sein des contrées limitrophes des éléments d'opposition qu'il se réservait d'exploiter en temps opportun.
Citons l'analyse de ce traité si bien résumé par M. Chopin dans ion lli:tjire de Hussie.
• Aux Ici mes d'un des principaux articles de ce traité, le Pruth continuait de former la limite des deux empires, depuis le point où cette rivière touche au territoire de la Moldavie, jusqu'à sa jonction avec le Danube. De ce point la ligne frontière suivra le cours du Danube jusqu'à l'embouchure de Saint-Georges ; de sorte que, laissant toutes les iles fornicee par les divers bras de ce fleuve en possession de la Russie, la rive droite restera, comme par le passé, en possession de la Porte Ottomane. Cependant il tst convenu que cette rive droite restera inhabitée depuis le point où le bras de Saint(jeorges se sépare de celui de Souiini, h une distance de d« ux heures du fleuve, et qu'aucun établissement n'y sera formé, non plus que sur les iles qui resteront au pouvoir de la Russie; et à l'exception des quarantaines, qui pourront y être établies, il ne sera permis d'y faire aucun autre éiablissenieiil. Les bàlimcnts marchands des deux puissances auront la faculté de parcourir le Danube dans tout son cours ; et ceux qui porteroni le pavillon otioman auront libre entrée dans les embouchures de Kili et Souiini , celle de Sainl-Georges rcsiant commune »ux navires de guerre et bâtiments marchands des deux puissances contiaclantes. .Mais les navires de guerre russes, lorsqu'ils remonteront le Danube, n'avanceront pas au delà du point de sa jonciion avec le Pruth.
» La Russie s'assurait par là les embouchures du Danube dont l'importance a été si bien constatée depuis quelque temps par les événements de la guerre actuelle.
» Akt. 1. — La Géorgie, l'Imérétbie, la Mingrélie, la Gourie, et plusieurs autres provinces du Caucase, ayant été depuis longues années et à perpétuité réunies à i'ewpire de Russie, et cet empire
ayant acquis, par le traité de Tonrkmantchaï, les khanals d'Erivan et de Nakhitcliévan , les deux hauies parlies conlraclantes ont reconnu la nécessité d'établir enire leurs Etals respectifs le long de celte ligne une frontière bi°n tracée pour prévenir toute discussion ultérieure. Elles ont également pris en ronsidéralion les moyens convenabb s de s'opposer aux incursions que les tribus voisines ont faites jusqu'à ce jour, et qui ont si souvent compromis les relations d'amitié et de bonne intcllig>'nce entre les deux empires. En conséquence, il a été convenu de considérer désormais comme formant la frontière entre les territoires de la cour impériale de Russie et ceui de la Sublime Porte en Asie , la ligue qui , suivant la limite actuelle de la Gourie, depuis la mer Noire, remonte jusqu'au bord de l'Imérétbie et de là en ligne droi'.e jusqu'au point où les frontières dei pachaliUs d'Akhaltzik et de Kars rcnconircnt celles de la Géorgie , laissant de cette manière au nord et au dedans de cette ligue la ville d'Akhaltzik et le fort de Khaliiianik à une distance moindre de deux heures. Tous les pays situés au midi et à l'ouest de cette ligne de démarcation, vers les pachaliks de Kars et de Trébizondc , ainsi que la majeure parlie du pachalik d'Akh;dtzik, resteront à pe-péiuité sous la domination de la Sublime Porte, tandis que ceux qui sont situés au nord et à l'est de la ligne mentionnée ci-dessus, vers la Géorgie, rimérélhie et la Gourie, ainsi que le littoral de la mer jN. lire, depuis l'embouchure du Koiiban jusqu'au portSalnl-NicoIas inclusivement, seront sous la domination de l'empire de Russie. En conséquence, la cour impériale de Russie abandonne et rend à la Sublime Porte le reste du pachalik d'Akhaltzik, la ville et le pachalik de Kars, la ville et le pachalik de Bajazct, la ville et le pachalik d'Erzcroum, ainsi que les places occupées par les troupes russes , qui peuvent être en dehors de la ligne indiquée.
» Ces stipulations établies avec tant de soin avaient un but caché, mais pouriant facile à deviner, celui d'isoler de tous côtés les peuples du Caucase et d'en faciliter la conquête à l'arabilieuse Russi.-.
') Art. 5. — Les principautés de Moldavie et de Valachie s'étant placéfs , par une capitulation, sous la suzeraineté de la Sublime Porte, elles conserveront tous les privilèges et immunités qui leur auront été accordés soit par les traités conclus entre les deux cours impériales, soit par les haii-chérifs promulgués à diverses époques. Elles jouiront du libre exercice de leur religion, d'une parfaite sécurité , d'une administration nationale et indépendante , et d'une entière liberté de commerce, etc. »
L'article 6 est relatif aux clauses stipulées dans la convention séparée relative à la Servie.
Dans l'article 7, qui concerne les droits cl privilèges commerciaux, on remarque les passages suivants : Les sujets, bàiimtnls et marchandises russes seront à i'abri de toule violence et de toute vexalion. Les sujets russes seront sous la juridiction exclusive et la police des ministres et consuls de Russie. Les bàtimenis russes ne seront soumis à aucune visite de la part des autorités ottomanes ni en mer ni dans aucun des ports ou rades des possessions de la Sublime Porte. Toutes les marchandises ou denrées apparienanl à un sujet russs, après avoir payé les droits de douane stipulés parles tarifs, seront librement transportées, déposées à terre, dans les magasins du propriétaire ou de son consignataire , ou transportées à bord des bâtiments de toule autre nation quelconque, sans que les sujets russes soirnt tenus d'en donner avis aux autorités local-s, et encore moins de demander leur autorisation. Les grains provenant de la Russie jouiront des mêmes privilèges. La Sublime Porte s'engage en outre a veiller soigneusement à ce que le commerce et la navigation de la mer ^oire soient dégagés de toule entrave. Elle reconnaît et déclare le canal de Constanlinople et le détroit des Dardanelles librement ouverts aux bâtiments russes sous pavillon marchand, pour la sortie comme pour le retour. Le passage du canal de Constanlinople et du détroit des Dardanelles est ouvert à tous les bâtiments en paix avec la Sublime Porte.
Cet article, le plus important peut-être de tous, assurait aux riches produits de la Russie méridionale un écoul-menl facile et réalisait un des plus beaux rêves des empereurs moscovites en faisant un lac russe de la mer Noire.
Aux termes des articles suivants la Porte s'engageait à payer en dix- huit mois une indemnité fixée à onze millions cl demi de ducats de Hollande, et donnait son adhésion au traité du (i juillet r'-2* concernant rindépcndancc de la Grèce. Elle s'obligeait enfin à restituer aux Principautés les établissements de la rive gauche du Danube. Les bospodars devaient être élus à vie, et les impôts payés jusque-là en nature seraient à l'avenir perçus en argent.
Non coulent des avantages (ju'il relirait des traités avec la Perse et la Turquie, Nicolas voulut encore étendre sa domination du cô é de l'Asie et déclara la guerre aux peuples du Caucase; mais il était loin de > ittendre à la résistance héroïque que ces monlaguards à demi sauvages devaient déployer contre ses armées.
Pays hérissé de moniagnes inaccesiibles, proiégé par un climat funcsie aux Européens, ci défendu en outre par la valeur indomptable de ses enfants, la Circassie est depuis longtemps devenue pour les armées russes une tombe toujours ouverte qui engloutit les officiers et les généraux , et fait périr par milliers les malheureux soldats.
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Mais qu'importe le sani; versé au despote qui peut puiser dans Boixanie millions de sujets de quoi remplir les vides de ces régiments décHiiés pur l'ennemi ou par la malaiJie !
'I l'ien n'cxcile tant la commist'ralion , dit à ce sujet un écrivain russe, que de voir le soKlat ri;s?e , ce blond enfant du désert des nc'ges, en lutte avec le fils des montag^ies, souple comme le daim, vigoureux comme l'élan et prompt comme l'éclair. Rien n'est plus triste que de voir la tactique nis>e auv prises av^c la sauvage bravoure des Circassieus ; les dispositions et les prévisions les plus savantes se trouvent mises en délbut par les brusques mouvements des Tscherkesses, qui n'ont que leur ruse et leur courage pour tactique. On n'a pas, on ne peut pas avoir une seule carte topographique du Caucase, qui échappe à toute espèce d'appréciation ou du moins aux moyens que les Russes emploient pour lever des plans, et l'intérieur du pays est totalement inconnu sous tous les rapports. Personne n'a pénétré dans le creux des montagnes; les indigènes eux-mêmes n'en connaissent que des parties ou n'ont de l'ensemble que des idées confuses, et les émissaires les plus enireprenanis n'ont pu en explorer que quelques localités. Les troupes russes raarcbenl donc à tâtons et au hasard, tandis que lesCircassiens agissent en parfaite connaissance de cause. Comuie la foudre ils tombent sur les colonnes russes, alors qu'ils ont le nombre et le terrain pour eus, et comme la foudre ils disparaissent presque aussitôt dans les fentes de leurs rochers. Sotiveut ils se cathent dans les joncs qui couvrent les rives de letirs fleuves et qui foriitcnt, pour ainsi dire, des forêts impénétrables. Ue là ils attaquent tantôt la lête des colonnes russes, tantôt la queue, qu'ils parviennent à détruire, ou simplement ils envoient quelques balles qui frappent toujours juste et vont chercher de préférence les officiers; puis ils s'enfoncent dans les joncs, et foute tentative pour les retrouver reste infructueuse. D'autres fois ils se cachent dans ces forêts sombres et épaisses que la nature a fait croître comme pour leur défense ; les Russes, axant de se hasarder à y pénétrer, lancent force boulets, puis y envoient des tirailleurs. Rien ne révèle la présence de l'ennemi ; la colonne s'engage dans le bois, et aussitôt les arbres s'animent, les balles pleuvent, les solJats russes tombent en masse ou sont forcés de prendre la fuite.
i> Les Circassjcns ne s'aventurent que rarement dans la plaine, leurs tenlatixcs de ce genre leur ayant souvent conté très-cher. En 182S, ils passèrent le Kouban au nombre de douze mille. Les Cosaques de la mer Aoirc, prévenus de leur attaque, les reçurent, en cette occasion, avec de la mitraille a une portée meurtrière et, leur ayant coupé la retraite, en tirent un afi'reuv carnage. Ce qui ne périt pas de leur main alla se noyer dans le Kouban ou s'enfoncer dans les marais qui se trouvent de l'autre côté du fleuve. Le nombre des chevaliers cuirassés qui périrent dans cette aQ'aire fut surtout considérable. On rapporte qu'en cette occasion les Circassicns avaient couru au combiit en caressant leur sabre contre la manche de leur habit et au cri de : « Viens, Marie, derrière le Kouban! • désignant par ce nom les femmes cosaques, qui les tentent plus que les leurs si renommées pour 1-ur beauté. 11 est vrai que cette singularité se retrouve parmi les peuples policés, le type étranger l'emportant souvent, grâce a l'attrait de la nouveauté, sur la beauté véritable.
jj En )8:!8, au mois de septembre, on a vu les Circassicns tomber à l'improviste sur Kislovodsk, encore rempli des baigneurs qui venaient y faire usage dfS eaux minérales. Ils saccagèrent les deux maisons les plus axancées dans la plaine, en tuèrent les habitants, massacrèrent le petit corps de garde qui se trouvait i» côté, et repartirent enchantés de ce hardi coup de main ; mats les piquets avaient déjà instruit le général Sass de celte attaque. Prompt comme l'éclair, il leur coupe la retraite avec une poignée de Cosaques de ligne, et quatre cents Tscherkesses payèrent de leur vie cette téméraire excursion.
• Ce n'est que lorsque les Russes sont rentrés dans leurs quartiers d'hiver, que les Circasssiens s'essayent à l'attaque des forts en baiules nombreuses. Le courage des garnisons russes a souvent dû, dans ce cas, suppléer le nombre. Aujourd'hui les montagnards ont aussi appris a faire un meilleur usage du canon; autrefois, les pièces russes qui leur tombaient entre les mains leur étaient enlevées dès la première alVaire et retournées contre euv-mèmcs.
» Les Circassicns peuvent être cités comme d'habiles tireurs, et les officiers russes sont les premières victimes de leur adresse. Il eu périt un nombre considérable et tout à fait disproportionné avec celui des soldats. .Couvent on s'est vu obligé de leur faire revêtir la capote de ces derniers, pour les soustraire aux ballfs de l'ennemi; mais cette précaution répugne a leur valeur, et tant qu'elle n'est que facultative, les oliicicrs non-seulement la dédaignent, mais mettent même de l'ostentation dans leur mise. Le bonnet blanc est celui qu'ils préfèrent, et un justaucorps en damas du pays est leur costume habitue). La discipline leur laisse toute latitude a ce sujet.
» Le fusil circa^sten est eitraordinuirem'iit long, et s'adapte k un appui, 011 a la poignée môiiie du sabre, qu'on enfonre dans la lerre ; il est très-jusle : sa balk' est petite et en cuivre. Le plomb, comme la poudre, manque aux iiidignies; aussi les voit-on donner tin bn-iif pour un dfiiii-kili)gramiiie de poudre, et aIVronler les plus grands périls dans l'attaque des forts ou les magasins de munitions leur
promettent un précieux butin. Le sabre circassien est d'une trempe merveilleuse, arrondi comme un demi-sabre et sans poignée pour garantir la main. Les Russes n'ont pas cru pouvoir mieuv faire que de l'adooter pour certains corps de leur cavalerie , et au Caucase leurs offic ers s'en servent de préférence.
I) Dans l'armée russe, les Cosaques dits de ligne sont la troupe qui tient le mieux tête aux Circassicns. Habitant côte à côte avec eux, ils ont pris leurs usages, leur costume, leurs armes, et rivalisent avec eux tl'adress'" comme de xitcsse. Les Cosaques de la mer Noire, quoique moins utili's, ont su se faire respecter, ce qui n'est pas dit tout le cas iivec leurs confrères du Don, devenus un objet de raillerie pour les Tscherkesses, tant à cause de leurs vestes rouges que de leur mollesse toute féminine : les montagnards les massacrent comme des montons. Le fantassin russe est vraiment à plaindre dans cetteguerre si peu faite à sa nature. (Juand il ne sent pas le coude de son voisin il est perdu , là oii il ne s'agit plus de repousser des masses par des niasses il n'a que faire. La guerre de partisans, la guerre de tirailleurs le prend au dépourvu. Son havre-sac sur le dos, armé d'un raauxais fusil qu'il tire à tout hasard, d'un sabre qui n'en mérite pas le nom, la baïonnette lui est de peu d'utilité ; et on a vu plus d'un soldat tomber sous le sabre du Circassien qu'il avait percé de sa baïonnette , parce qu'il ne savait pas la retirer assez vite. A côté d'un tel adversaire le Circassien est un héros de la Fable. Manquant rarement sou homme , se servant du pistolet après avoir déchargé son fusil, jouant du poignard aussi bien que du sabre; né, élevé à la guerre et pour la guerre, c'est en outre une bête féroce, se plaisant dans le carnage, indomptable et intraitable. Courageux comme sa lame, agile comme son cheval, se nourrissant avec une poignée de riz, fanatique comme le musulman, sanguinaire comme un païen, combattant pour son indépendance au milieu de montagnes inaccessibles, il peut se flatter de faire repentir quiconque tenterait de l'asservir. La violence ne peut rien sur lui : il se plait à la vue du sang. Sur la tombe de chaque frère tué par un chrétien il met un signe qu'il ne fait disparaître que lorsqu'il a vengé cette mort par le trépas d'un ennemi. La civilisation avec toutes ses séduct ons n'a pas d'attrait pour ces hommes, ei ils ferment avec soin leur cœur à tout sentiment qui pourrait compromettre leur indépendance. Les Circassicns, enrôlés dans les troupes russes, conservent toute leur nationalité et le plus vif amour de la patrie. Les enfants mêmes qui transportés à Saint-Pétersbourg, élevés dans la religion grecque, étaient envoyés ensuite comme missionnaires dans leur pays, jetaient leur Evangile dans le premier fleuve circassien, et rentraient au sein de leurs foyers avec les sentiments qu'ils eu avaient emportés, souvent accrus d'une haine plus forte encore pour les Russes. D'autres fois leurs frères ont fait des cartouches avec les Bibles des émissaires russes. Aussi s'est-ou convaincu qu'il valait mieux tolérer leur religion ; et Is cadets circassicns, à Saint- Pétersbourg, ont un moullah qui vient leur enseigner leur foi.
» Divisés en peuplades indépendantes les unes des autres, obéissant parfois seulement aux ordres d'un prophète, d'un moullah qu'ils croient inspiré, ou d'un prince qui sait prendre de l'empire sur eux, si jamais ils oubliaient leurs querelles intestines pour se ranger sous un^ même bannière, nulle puissance au monde ne pourrait les vaincre. Aussi, ce que les Russes ont de mieux à faire, ce n'est pas de laisser croître l'influence de Shainyl, dans l'espérance que la sévérité dont il use pour maintenir soiis son autorité les différentes tribus qui lui obéissent poussera celles-ci à secouer son joug et a se défaire 'de lui, mais bien d'attiser et d'utiliser par tous les moyens les discordes de ces peuplades et de leurs chefs, car la haine est si tr:rrible entre ces sauvages, qu'on a vu des Circassicns passer dans les rangs russes pour combattre leurs anciens amis, leurs frères, leurs oncles, avec un acharnement qui n'avait pas d'égal.
i> Tout Circassien porte les armes, et on a souvent trouvé parmi le» morts des femmes qui avaient étonné les Russes par leur valeur. Aussi n'est-il pas plus possible de préciser le nombre de leurs combattants que celui des habitants cux-mcmes. Qu'on ne porte le premier qu'a un million seulement, c'est assurément plus qu'il ne faut encore pour paralyser, dans une contrée aussi monliieuse, toutes les entreprises de ranuée russe, lors même qu'elle serait portée au double ou au triple du corps actuellement employé au Caucase.
11 Dans cette guerre on ne fait pas de quartier; l'esclavage le plus dur attend les prisonniers russes, et, pour ne pas donner aux Circassicns des moyens pécuniaires de prolonger la guerre, le gouvernement a adopté le principe de ne pas les racheter. En traitant les prisonniers tcherkesses mieux qu'un ne le fait encore, car on manque rarement de les rouer de coups dès qu'on le; prend , on pourrait espérer d'en V ir augm'ntcr le nombre. En attendant, le courage et le fanatisme .lu Circassien font qu'il aime mieux souvent se tuer lui-niêiiie que de se rendre aux (\usses. Un jour, un Circassien, après avoir vu périr sous lui son cheval, se trouve entouré par une Vingtaine d'olficiers de la garde russe. Résolument, il leur présente le canon de son fusil : faisant mine de tuer If premier qui s'avancera 9iir lui. Les officiers se cunsiiltent pour savoir si l'un d'entre eux ira alTronler le danger, ou bien si m se précipitant tous ils laisseront à leur brave adversaire le choix de sa vicliine. Ce dernier parti est celui qu'ils adoptent; mais, au premier mouvement qu'ils font
en avant, le Circassicn jette son arme à terre et se perce de sou poil'iiarJ. En niniassunt son fusil, on trouva qu'il n'étuit nicine pas clia ijji'.
u Touioiirs sur le qui-vive et prêts à monter ii cheval au premier signal, les Circassiciis inquii'icnl en tout temps les Russes leurs ennemis, llieu ne Irs arrête, ni la «liflioullé des themins, ni l'àprclc de la saison; aussi pour se garantir contre leurs atta(|ues imprévues, les Russes se sont vus forces d'établir sur toute la ligue du Kouhau des postes militaires disséminés de distance en distance, l'rês de chacun de ces [lostes on a établi une sorte de (jucrite a belvédère soutenue par de fortes perches hautes de quarante ou cinquante pieds et assez semblable du reste au\ observatoires établis dans nos campagnes jiour le service des ingénieurs chargés du tracé de la carte de France. Ucu\ soldais occupent consl.iuiniciit ce j'oslc aérien, bur rôle se